‹ Histoire du choléra asiatiqueChapitre 8 sur 17 · AMBULANCE DE LA RUE TURENNE · texte numérisé non relu

AMBULANCE DE LA RUE TURENNE

Médecin en chef, M. Monfalcon ; médecins adjoints, MM. Colrat el Levrat de Lyon; chirurgien interne, M. Toulouse de Marseille; élève, M. Lassaigne de Lyon; pharmacien , M. Arnaud de Lyon; infirmier chargé du régime, M....

Claude Perrin, âgé de trente-deux ans, commis voyageur , à Marseille depuis huit jours , avait depuis quarante-huit heures une diarrhée abondante, lorsqu'il fut pris , le 3 août , à dix heures du matin , d’une crampe aiguë au mollet gauche; bientôt après défaillances , nausées , vômissemens d’une sérosité blanchâtre , crampes au mollet droit, contracture des cuisses, sentiment de terreur profonde exprimé par le visage, évacuations alvines abondantes. On apporte le malade à mon ambulance, il est onze heures, déjà l’avant-bras est froid et j’ai peine à trouver le pouls. ( Saignée cle bras de douze oiices , application de la glace sur l'épigastre , frictions avec l'essence de thérébentine sur les deux jambes et sur la région du cœur , limonade à la glace. J Midi : Asphyxie artérielle complète , dépression profonde du globe de l’œil sous l’orbite , amaigrissement du visage déjà sensible , point de douleur à l’abdomen. ( Pilules de nitrate de bismuth , n° 2. ) Suppression d’urine complète , crainte extrême de la mort , quelques soubresauts des tendons ; froid glacial de la peau , commencèment de l’état cyanique; voix cholérique , haleine froide.

Cinq heures du soir. Cyanose presque générale , stupeur , aspect terne et pulvérulent de la cornée , toujours

point de pouls ; plus de vomissemens , nulle altération dans les fonctions de l’entendement. ( Quatre ventouses scarifiées sur l épigastre , nouveau lavement salin , larges synapismes. ) Mort à huit heures du soir, dix heures après l’invasion.

Ouverture du cadavre le 4 août. (Seize heures après la mort. ) Constitution athlétique, saillies musculaires fortement dessinées , riche organisation ; écliymoses dans le tissu fibreux de la cornée et de la sclérotique. Abdomen. Chaleur brûlante dans les entrailles , ma main peut la supporter à peine -, injection et congestion des arcades veineuses mésaraïques ; rien de particulier dans l’appareil digestif, si ce n’est l’enduit poisseux sur son enveloppe séreuse ; il ne contient point dd matière blanche; forte rétraction de la vessie qui en renferme la valeur d’une-demi cuillerée à bouche. Poitrine. Poumons magnifiques , parfaitement crépitans , d’une couleur gris blanchâtre et sans engorgement d’aucune espèce ; cœur dans l’état normal , vacuité des cavités gauches et du système artériel , l’artère aorte est contractée et revenue sur elle-même ; congestion dans les cavités droites et dans les gros vaisseaux engorgés par une trèsgrande quantité d’un sang noir, luisant et poisseux. Crâne. Un peu de sérosité dans les ventricules , un peu plus qüe dans l’état normal; couleur lactescente et épaississement manifeste de l’arachnoïde, quoiqu’il n’y eût pas eu de délire ; points blanchâtres et plaques sur cette membrane séreuse en avant et en haut. — Engorgement des sinus veineux ; la veine qui fait communiquer le système veineux cérébral , avec les parties molles des parties latérales du crâne , est très-développée, et donne un jet de sang, quand elle est rompue. Rien d’anormal dans

le cerveau , le grand sympathique est bien dessiné \ il paraît grisâtre et consistant.

Vincent Ferrari , Génois, âgé de trente-huit ans , fossoyeur , travaillait au cimetière depuis l’invasion de l’épidémie ; sa constitution robuste n’avait éprouvé aucune atteinte. Dans la matinée du 6 août , à dix heures , et pendant qu’il creuse une fosse, Vincent tombe à la renverse sur sa bêche , pris tout-à-coup de crampes aux deux jambes si atroces , qu’il demande à grands cris qu’un chirurgien lui coupe à l’instant les deux cuisses. On le porte à l’ambulance placée à cent pas du cimetière. Vincent a toute sa connaissance , il vomit et rend par l’anus en grande abondance la matière blanche. Son cœur bat à peine, sa peau est froide, et , d’un moment à l’autre, les forces décroissent. A midi, le visage a déjà l’aspect cadavérique ; les yeux sont profondément enfoncés , les orbites sont dessinés au dehors par un large cercle noirâtre 5 malgré la couleur bistre de la peau , naturelle à ce Génois, on aperçoit la cyanose se développer dans l’enveloppe tégumentaire et la teindre en bleu foncé. A une heure après-midi , les crampes ont passé , mais le coma commence , les membres sont contracturés ; il est impossible de découvrir le pouls , la langue et l’haleine sont glacées. Vincent meurt à quatre heures, six heures après l’invasion.

Ouverture du cadavre , vingt heures après la mort. La peau est froide , et la rigidité cadavérique est trèsprononcée dans les muscles ; toutefois dans l’intérieur du corps , la chaleur est très-forte , elle a quelque chose d’âcre et de poignant. Crâne. ( Les os ont une épaisseur et une dureté extraordinaire) très-petit volume du cerveau , dont la double substance ne présente

au l’este rien de particulier ; rien dans les membranes et dans les ventricules ; engorgement du système sanguin encéphalique. Thorax. Volume très-considérable du cœur dont les cavités droites sont remplies par des concrétions albumineuses ; sang noir , visqueux , brillant, contenu abondamment dans les gros vaisseaux, parenchyme pulmonaire , partout crépitant et fort sain. Abdomen. Très-grande quantité de la matière blanche dans l’estomac et dans les intestins ; il y en a encore dans la bouche ; engorgement du système veineux abdominal ; rapprochées et mises en contact , deux anses d’intestin se collent l’une à l’autre ; contraction de la vessie tellement revenue sur elle-même qu’on a quelque peine à la trouver; elle contient une petite quantité de la matière blanche.

Anne Dugey , domestique , âgée de vingt-six ans , est frappée brusquement aujourd’hui , 3 août à midi , par le choléra asiatique , elle vomit , rend beaucoup de vents; il y a des crampes, mais assez faibles. Cette fdle ne se portait pas bien depuis trois semaines , elle avait eu souvent mal à la tête et Ja diarrhée. On l’apporte à l’ambulance.

Il est deux heures, et déjà l’excavation des yeux a commencé; la langue est fraîche, la voix cholérique, c’est-à-dire, soufflée ; des vomissemens bilieux alternent avec des évacuations alvines de même nature ; le centre épigastrique est douloureux ; le pouls presque imperceptible ; la peau d’un froid glacial. ( Deux ventouses scarifiées sur l'épigastre , lavement salin et froid , eau glacée pour boisson.) Les crampes deviennent fortes dans la soirée.

4 août. La nuit a été mauvaise , le retrait du tissu cellulaire du fond de la cavité orbitaire est très-prononcé ; déjà la cornée a perdu de sa convexité et de sa transparence, et paraît comme plissée. On a peine en quelque sorte à distinguer le globe de l’œil, tant il est profondément enfoncé dans son orbite. Anne Dugey vit encore, et cependant , à lavoir, on dirait un cadavre. La nécropsie, faite le lendemain matin, à sept heures, présente les diverses altérations organiques dans les trois cavités qui ont été plusieurs fois indiquées dans ce mémoire ; seulement la membrane muqueuse de l’intestin grêle et de la première portion du colon , laisse apercevoir des plaques larges et assez saillantes qui paraissent se rapporter à une entérite ancienne.

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