‹ Histoire du choléra asiatiqueChapitre 9 sur 17 · AMBULANCE DU BÜULEVART DUGOMMIER · texte numérisé non relu

AMBULANCE DU BÜULEVART DUGOMMIER

Médecins, salle des femmes, M. Monfaixon, en service permanent; salle des hommes, un médecin de Marseille de service pendant cinq jours; chirurgien interne, M. Cauane de Marseille; élève, M. Girardon de la commission de Lyon ; pharmacien , M. Girard de la commission de Lyon; infirmier chargé du régime , M....

II y avait à l’ambulance du boulevard Dugoiîtmier, lorsque je pris le service de la salle des femmes, une jeune infirmière dont les soins intelligens el assidus plaisaient beaucoup aux malades. Jeannette Besson s’était déjà fait remarquer par son dévoùment pendant la première invasion du choléra à Marseille. Dès que le fléau reparut , elle demanda à être employée auprès des cholériques ; Jeannette n’avait pas vingt-quatre ans.

Sa constitution peu robuste résista pendant trois semaines assez bien ; mais cette bonne infirmière passait les nuits bien plus souvent que ne le lui permettaient ses forces; elle fut à son tour frappée du choléra, le 8 août. On lui donna un lit auprès des malades qu’elle servait de si bon cœur ; sa peau refroidie , des vomissemens de matières blanchâtres qui se succédaient sans relâche , l’extrême petitesse de son pouls déjà presque imperceptible , les crampes et l’allongement de ses traits ne laissaient aucun doute sur la nature du mal dont elle était atteinte. Jeannette ne s’abusait pas non plus sur le sort qui l’attendait , elle avait vu mourir tant de malades dont l’état ressemblait au sien ! bientôt ses forces diminuèrent, une maigreur soudaine vieillit ses traits; ses yeux s’enfoncèrent dans leur orbite , et rien ne restait

des contours arrondis du visage de la gracieuse iniirmière ; sa mère ne l’aurait pas reconnue.

Quelques heures se passèrent sans aucun changement; puis vint la nuit, si longue à celui qui souffre. Jeannette avait été couverte de moutarde , et deux de ses compagnes la# frottaient sans relâche avec de l'ammoniaque , pour soutenir et fortifier, s’il se pouvait, les contractions d’un cœur défaillant. Le lendemain , il n’y avait pas de mieux, mais aussi aucun symptôme fâcheux nouveau ne s’était montré. C’est ainsi que s’écoula toute la journée du 9 ; on sentait à peine le pouls au bras glacé de la malade , son haleine était froide ; elle vomissait toujours.

Cependant il y eut une amélioration soudaine et soutenue dans la nuit du 9 au 10; je trouvais le lendemain l’infirmière beaucoup mieux. Son pouls s’était relevé, il y avait un peu de chaleur à la peau , le visage s’était ranimé ; ces présages de guérison ne furent pas trompeurs cette fois , et trois jours après rien ne manquait à la convalescence : Jeannette avait retrouvé ses forces et presque son embonpoint, c’était une résurrection.

Je la pressai de ne plus reprendre son service : « Al- « lez du moins , lui dis-je , passer quelques jours chez (c votre mère à la campagne ; qui vous retient ici , ne « voyez-vous pas que nous pouvons nous passer de « vous? » Mais Jeannette ne voulut rien entendre. « Je « vais bien, tout-à-fait bien, me répondit-elle; quoi « que vous puissiez me dire , je resterai. » Il me fut impossible, en effet, de la renvoyer. Jeannette reprit ses habitudes , mangea comme à l’ordinaire, ne tint compte d’aucun conseil , et pendant qu’elle mettait au lit un malade qu’on venait d’apporter sur un brancard , se

sentit prise de crampes aiguës à la jambe. La 'malheureuse avait une seconde fois le choléra.

Tous les symptômes les plus graves de la maladie reparurent chez elle en deux heures , il n’y eut plus bientôt aucun espoir. Jeannette cette fois avait peur de mourir ; lorsqu’elle me vit auprès de son lit, elle me saisit par mon habit, et, de cette voix cadavéreuse’ qu’on ne saurait oublier : « ûïe me quittez pas , me dit-elle ; « si le médecin s’en va, je mourrai. » Et Jeannette s’attachait à mes vêtemens cle toutes les forces qui lui restaient. Il fallait cependant donner mes soins aux autres malades; je ne parvins à lui faire lâcher prise qu’en lui promettant de revenir dans une heure. Demi-heure après la pauvre fdie n’était plus.

Je n’assistai pas au dernier examen dont sa maladie fut l’objet.

Joseph Blanchi , douanier , âgé 'de quarante-sept ans , avait la diarrhée depuis deux jours , lorsqu’il est pris , le Ier août, de vomissemens violens, de céphalalgie et d’étourdissemens. II se sent bientôt des crampes au mollet gauche et au bras du même côté ; on le conduit à l’ambulance. Peu d’heures après avoir été mis au lit, Bianchi se plaint de tranchées très-vives , va fréquemment à la selle et continue à vomir en abondance d'abord un liquide séreux de couleur roussâtre , puis des matières bilieuses. Il se plaint d’une grande soif et d’une vive douleur dans le trajet du colon , la peau est froide, et on sent à peine le pouls. (40 sangsues sur le trajet du colon , eau glacée pour boisson , glace sur le ventre , lavement salin.') 2 août. Voix cholérique, suppression d'urine complète, et cependant vif besoin d’uriner. Une sonde est introduite dans la vessie et ne donne pas

issue à une seule goutte de liquide. Langue blanche au cenire , rouge sur ses bords et à sa pointe , et froide sur tous les points de sa surface 5 gène extrême de la respiration, toujours point de pouls. ( Quatre ventouses sur l'épigastre, deux vésicatoires aux jambes , frictions avec un Uniment volatil , pillules de nitrate de bismuth.

3 aoiit , point d’amélioration sensible ; cependant le malade a un peu dormi ; encore des vomissemens et des évacuations alvines abondantes de matières séro-bilieuses; forte excavation des yeux., point d’urine. ( Continuation des pillules de bismuth , fomentations froides , lavement salin.)

4 août , même état, même médication.

5 août , même état ; mais de ce que le malade vit encore , j’en conclus qu’il est mieux ; il a toute son intelligence et demande à manger. Sa peau est toujours froide } elle est cyanosée sur les bras, le visage, la jambe gauche et les deux pieds.

6 août, commencement de la réaction, Bianchi a uriné dans la nuit , je distingue le pouls , il y a moins de froid à la peau dont la coloration bleue persiste cependant encore. ( Frictions stimulantes sur la région du cœur et sur les membres , ventouses sèches sur l'épigastre , potion gommée avec une once de sirop d'éther , tisane dé orge avec vingt gouttes d'acétate d'ammoniaque.)

7 août , la réaction continue 5 Bianchi se plaint d’un violent mal de tête , sa langue a recouvré sa chaleur , la poitrine est embarrassée. (Vingt-cinq sangsues au cou, cataplasme émollient sur le ventre , lavement huileux , potion gommée simple, tisane de guimauve.

8 — 12 août, commencement de la convalescence , le douanier quitte l’ambulance; le 15, parfaitement rétabli.

Il avait présenté , à un haut degré d’intensité , les signes du choléra grave. Nous avons recueilli huit observations analogues ; mais en général les convalescens assez nombreux queje vis sortir de mon ambulance, ou que j’y laissai,n’avaienteu ni les crampes violentes (signe en général de mauvais augure) , ni les vomissemens de matière blanche, ni l’asphyxie artérielle complète. La voix cholérique s’était montrée chez le plus grand nombre.

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