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à l’aîne ou sous les aisselles un gonflement égal à la grosseur d’un œuf; plus tard ce gonflement parutindifféremmentdans toutes les parties du corps; plus tard encore la maladie changea de symptôme et se déclara le plus souvent par des taches noires ou livides. L’art d’aucun médecin ne pouvait arrêter le mal (i).
Tous les pays de l’Europe furentsuccessivement atteints par cette épouvantable maladie, à l’exception du Brabant, qui s’en ressentit à peine, par le plus étonnant des privilèges. La peste noire régna en Provence pendant seize mois, et une vieille chronique s’exprime ainsi: « En i348 fut une (( mortalité de gent en Provence et en la Langue- « doc, si très grande qu’il n’y demoura pas la « sixième partie du peuple (a). » Enfin le fléau atteignit la Russie en i35i, deux ans après le midi de l’Europe, et plus de troig ans après Constantinople; il s’y montra avec des symptômes à peu près les mêmes et y fit d’affreux ravages. La maladie commençait par des frissons, de la chaleur, dejf^douleurs pongitives dans le dos et les épaules, des glandes dans les cavités char-
(1) De Sismondi, Hist. des républiques italiennes au moyenâge , t. VI , ch. 28.
Cet auteur a emprunté la description de cette peste à la fameuse introduction du Decamerone de Boccace.
(2) Le traducteur contemporain de la petite chronique manuscrite de France ou de Saint-Denis.
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Hues du corps 5 puis venait un violent crachement de sang, et le malade expirait le second ou le troisième jour (i). La peste noire se propagea dans le Nord avec rapidité , et la république d’Islande fut anéantie ; les habitans épars de cette île glacée cessèrent de former un corps de nation (2).
Partout où la contagion régna, il suffisait, non seulement de converser avec les malades ou de s’approcher d’eux, mais de toucher aux "choses qu’ils avaient touchées , pour être frappé sur-lechamp (3) J on pensa même que les regards avaient le pouvoir de lancer le mal au loin, soit que l’éclat inusité des yeux inspirât cette idée, soit qu’elle ne fut qu’un résultat des anciennes croyances sur la fascination (4).
A Avignon le pape fut obligé de bénir le Rhône, où l’on jetait les morts, les cimetières ne suffisant pas pour les recevoir. Partout le peuple en délire, passant du sentiment à Faction, se précipita sur les Juifs, objets d’horreur dans le moyenâge; on égorgea ces malheureux, faussement accusés d’empoisonner les puits et les fontaines ;
(1) Hecker, ouv. cité. — Karamsin, Hisl. de V empire de Russie, t. IV, ch. 10.
(2) La ville de Trapani en Sicile fut complètement déserte; tous les habitans moururent jusqu’au dernier.
(3) De Sismondi, ouv. cité.
('!•) Gazette médicale de Paris, n. cité.
on les brûla sans miséi icorde, on n’cpargna pas
meme les enfans au berceau (i).
La terreur détruisit les relations sociales et les liens de famille ; les lois perdirent leur empire au milieu de la confusion universelle ; cliacun vécut dans l’isolement et ne suivit que l’impulsion de ses caprices. Dans l’Europe entière, les trois cinquièmes de la population furent détruits (2). En général il périt beaucoup plus de jeunes gens que de vieillards, et partout où la peste cessa, l’espèce humaine se multiplia d’une manière extraordinaire, la nature accordant une vigueur nouvelle à la force génératrice (3). Les morts furent bientôt oubliés, et le monde, où tout reprit sa place, appartint encore aux vivans, livrés à toute l’activité des affaires , entraînés par les mêmes goûts , les mêmes habitudes et les mêmes passions (4).
(1) JBanage, Histoire des Juifs. — Fo»/. aussi mon Histoire de Provence y t. ii , chap. 25.
(2) De Sismondi , ibid'.
(3) Montfaucon dit que les femmes accouchaient alors très fréquemment de deux ou trois enfans à la fois (Monumens de la monarchie française , t. ii, f" 282).
(4) Une vieille chronique allemande peint naïvement ceüc résurrection sociale : «Après que la mortalité, les processions de flagellans, les pèlerinages à Home, le massacre des Juifs, curent cessé, le monde recommença tà vivre cl à être joyeux, c» les hommes se firent de nouveaux habilSi »
Le caractère de la peste noire est évident, c’est la peste d’Orient avec ses bubons gangréneux; mais elle présente un épiphénomène tout spécial qui la suit dans son long voyage, c’est la gangrène du poumon : car on ne peut voir autre chose dans cette vive douleur de poitrine, cette hémoptysie et cette haleine empestée que signalent tous les contemporains (i).
Aperçoit-on les symptômes du clioléra-morbus dans les signes caractéristiques de la peste noire? y voit-on les crampes, les vomissemens, la dyssenterie , et surtout la suppression des urines, marque la plus certaine du fléau indien ? non certainement. Jetez les yeux sur un cholérique : l’infortuné , quel affreux spectacle il présente ! la prostration de ses forces est complète , et bien souvent il est en proie à des douleurs déchirantes; une sueur froide inonde son corps tandis qu’une chaleur brûlante le dévore entièrement; la soif est inextinguible; ses traits décomposés expriment un abattement absolu, U ne anxiété profonde; de sa poitrine resserrée s’exhale un souffle glacial, et sa bouche est souillée de matières vomies; sa voix est faible et comme sépulcrale; le cœur cesse de remplir ses fonctions, le sang ne circule plus, la cyanose se manifeste; la physionomie
(I) Gazette médicale de Paris , ibicl.
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crispée, les yeux enfoncés, caves, entourés d’un cercle livide, donnent au malade un aspect cadavéreux. Objet de pitié pour les uns et d’horreur pour les autres, il conserve la plénitude de son intelligence dans l’anéantissement de ses facultés vitales; sa raison lui permet de faire librement ses adieux à la terre, et de son lit de douleur il peut voir les apprêts de ses funérailles.
La maladie dite trousse-galant ^ qui parcourut l’Europe entière en l’année 1600, ne doit pas être confondue avec le clioléra-morbus , ainsi que Tissot, célèbre médecin suisse, l’a fait par erreur dans un ouvrage publié en 1770 (i). 21acutus Lusitanus a décrit le trousse-galant sous le nom de colique , après avoir décrit le choléra quelques pages plus haut. Celte colique, Zacutus l’attribue à une force occulte, à une altération pestilentielle de l’air (2).
Le choléra-morbus avec ses caractères tranchés s’esl offert bien des fois aux observateurs de tous les pays; on l’a vu paraître accidentellement sur un seul individu, ou sur quelques personnes isolément, développé par l’action de causes prédisposantes particulières à l’organisme attaqué : ainsi réduit à des limites peu étendues , il est appelé sporadique.
(1) Cet ouvrage a pour litre : Trw au peuple sur sa santê.^
(*2) Rapport de Vacadmie royale de Paris.
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ïl n’est pas rare de voir le choléra régner sous l’influence d’une constitution déterminée de l’atmosphère, et par forme de petite épidémie (i); c’est un mode qu’il a suivi fréquemment , et on l’appelle alors catastique : ainsi Font vu à Londres Sydenham en 1669 et en 1G76, Huxham en 1741; ainsi a-t-il été noté à Paris à diverses époques, et notamment en 1730 et en 1780, temps où Ton remarque déjà que la maladie est plus funeste aux hommes qu’aux femmes; ainsi il en est fait souvent mention vers le milieu et la fin du siècle dernier dans les transactions du bureau sanitaire de Madras. A peu près vers la meme époque le docteur Johnson fut témoin de son apparition sur la côte orientale de Ceylan. On prétend aussi que le choléra a paru en 1770 à Arcot sur la cote de Coromandel, et en 177^ dans File Bourbon (2).
Les annales de la science médicale nous font voir le choléra dans des contrées particulières qu’il a choisies pour séjour : c’est le choléra endémique (3) , depuis long-temps observé dans
(1) Rapport de l'acad4r.vle royale de médecine de Paris.
(•2) Mémoire de Montbrion > dans le Journal des travaux de V académie de Vindustrie^ t. ï , m 1.
(3) Le choléra exiSie enpors â l’état symptomatique^ lié à des cas divers de maiadics âîgQës. Daî?is îes contrées méridionales on le trouve joint aux fièvres bilieuses fortes, aux fièvres typhoïdes internes.
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rinde (i); il ne franchissait jamais les bornes que lui assignaient les causes locales et les influences hygiéniques qui lui donnaient naissance.
Mais le choléra prenant un caractère de propagation désastreuse , le choléra, voyageur rapide et brutal, rendant le globe entier tributaire de ses lois de mort, le choléra régnant avec fureur sous l’action de causes occultes indépendantes du changement des saisons , des vicissitudes de la température, des conditions delà géologie et des individualités physiques, le choléra ainsi produit était heureusement inconnu dans l’histoire de la médecine (2); son importance et sa célébrité sont récentes.