‹ Histoire du choléra-morbus asiatiqueChapitre 2 sur 91 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Caractère du choléra-morbus et frayeurs qu’il inspire. —Son ancienneté,

— La peste noire était une autre maladie. — Tableau d’un cholérique.

— Diverses espèces de choléra. —Le choléra asiatique, parti de Jessore en 1817, ravage la péninsule indienne. — Les îles de l’archipel indien en sont tour-à-tour atteintes. — Les vastes contrées de l’Asie orientale deviennent aussi le théâtre de sçs fureurs. — Le fléau envahit ensuite la presqu’île arabique, la Perse, la Mésopotamie et la Syrie. — La caravane de la Mecque l’introduit en Egypte. — Preuve évidente de son importation dans ce pays. — Une frégate anglaise atteinte de la maladie infecte l’Ile-de-France. — L’île Bourbon s’en garantit d’abord , mais finit par en recevoir les atteintes. — Effets salutaires des mesures d’isolement et de séquestration.

Parmi les fléaux qui désolent l’espèce humaine il faut placer en première ligne le choléra-morbus asiatique, redouté par-dessus toute autre maladie en raison des funestes extensions qu’il a prises depuis dix-huit ans. Cette épidémie cruelle, sor-

tant de la sphère étroite où elle était restée circonsciite, a traversé toutes les mers, franchi les chaînes des plus haiites montagnes , successivement envahi une immense étendue de terre, pendant des saisons opposées et sous toutes les latitudes. Cinquante millions d’hommes ont succombé à ses atteintes (i). Comment caractériser la violence de cet agent de destruction dont le nom seul agit partout comme un talisman redoutable? A son approche, tout fuit, tout se précipite en désordre. Mal bizarre dans ses fureurs et mystérieux dans ses voies, il se rit de nos vains calculs, se joue de nos stériles théories , trompe tous les efforts de nos sciences, si hères de leurs progrès; et pendant que l’on dispute sur son véhicule, sur son principe, sur son mode de propagation, sur les moyens d’échapper à ses coups, lui ne se permet pas un moment de repos , et n’abandonne une victime que pour se ruer sur une autre. Hideux ministre de la mort, monstre doué d’une activité dévorante, il chemine faisant une horrible moisson , et prélève un tribut immense sur les peuples

(i) M. Moreau de Jonnès, dans son excellent rapport au conseil supérieur de santé sur le choléra-morbus pestilentiel , ouvrage publié en 1831 , évalue à quarante raillions le nombre des victimes du fléau indien. Ce chiffre indiqué par un écrivain si laborieux et si exact paraît le plus rapproché de la vérité ; en suivant une proportion raisonnable, c’est à cinquante railliops que nous devons arriver aujourd’hui.

DU CHOLÉRA-MORBUS. ii

saisis d’effroi. Tous les rangs , toutes les conditionS; tous les âges, lui demandent en vain merci : dans les rians palais de l’opulence comme dans les tristes asiles de la pauvreté il faut subir sa loi meurtrière. Ah! c’est alors que la vie est chose bien frêle! le fléau frappe, et l’homme de la santé la plus robuste passe dans quelques heures à l’état d’un cadavre en décomposition; il frappe, et soudain retentissent des accens lamentables. Le dévouement, le courage, il n’en a pas souci; la beauté, le talent, il les balaie comme une vile poussière. En présence de cette grande calamité que deviennent nos espérances ambitieuses , nos projets de long avenir, et nos rêves dorés, et nos pensées d’orgueil ?

L’existence du choléra remonte aux temps les plus anciens. Signalé par Hippocrate (i ), qui le combattait à l’aide des lotions chaudes, il a été merveilleusement décrit par Arétée de Cappadoce, qui écrivait au commencement du cinquième siècle. La symptomatologie nette , exacte , complété, que cet auteur nous a transmise, laisse à peine quelque chose à désirer à l’esprit le plus sévère, et sur ce point ceux qui ont écrit longtemps après Arétée n’ontguèrefait que le copier (2).

( 1 ) Au livre vu, des Épidémies.

(!â) Rapport de Vacadémie royale de médecine de Paris sur le choléra-morbus , 1831.

IIISÏOIKK

On pourrait, SOUS certains rapports, comparer le choléra des Indes Orientales à la terrible maladie connue sous le nom de peste noire qui ravagea le monde vers le milieu du quatorzième siècle; on croit meme généralement que cette peste n’est autre chose que le choléra, mais cette opinion est une erreur.

Dans la haute Asie, où la peste noire prit naissance, un saignement de nez annonçait l’invasion du mal et était en meme temps l’indice d’une mort certaine et prochaine. A Constantinople , l’historien impérial Gantacuzène parle de grosses tumeurs purulentes aux aisselles et aux aines , dont l’ouverture procurait du soulagement aux malades; il parle, en outre, de petites tumeurs aux bras , au visage et sur d’autres parties du corps. Chez plusieurs apparaissaient sur tous les membres des pétéchies noires , isolées ou confluentes. Ces caractères ne se rencontraient pas sur tous les malades; un seul suffisait quelquefois pour causer la mort, et dans d’autres cas leur réunion n’empéchait pas de guérir. Les accidens cérébraux étaient fréquens. Plusieurs malades perdaient la parole par la paralysie de la langue; d’autres étaient en proie aux anxiétés et à l’insomnie; la soif était ardente, et les souffrances duraient ainsi sans adoucissement jusqu’à la mort, que plusieurs hâtaient dans leur désespoir.

Nous ne voyons encore là que les symptômes ordinaires de la peste orientale; mais il s’y joignit des accidensplus graves qui ne se sont pas représentés dans d’autres temps: les organes de la respiration étaient frappés d’inflammation gangréneuse; les malades ressentaient de vives douleurs à la poitrine, et leur haleine répandait une infection mortelle (i).

Dans les contrées occidentales ce dernier phénomène fut prédominant ; une fièvre violente avec hémoptysie tuait dans les trois premiers jours.

De grandes perturbations physiques avaient précédé en Europe l’invasion de la peste noire, comme si la nature eût voulu annoncer l’approche d’une des calamités les plus affreuses dont les hommes ont gardé le souvenir. « Durant ces « temps, dit un historien de France (2), les hom- (( mes étaient tourmentés de tous les fléaux du ciel ; « un tremblement de terre universel renversait les « villes entières, déracinait les arbres et les monta- « gnes, et remplissait les campagnes d’abîmes si cc profonds qu’il semblait que l’edÉr eût voulu « engloutir le genre humain. » A Florence, au commencementde la contagion, on voyait se manifester

(1) Recherches sur-la pesle noire du xiv® siècle, par le docteur flecker, professeur à Berlin. — Gazette médicale de Par ^5 du 31 mai 1832.

(2) Mêzcray, Uist. de France, in-folio , t. ii.

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