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ET LE DÉPARTEMENT DE LA SEINE

Situation politique et morale de Paris au moment où le choléra flt inyasion. — Progrès de cette maladie. — Aspect de la capitale. — • Préjugés populaires , bruits d’empoisonnement , horribles massacres.

— Bienfaisance du roi des Français et de son auguste famille. — Zélé et dévouement des autorités et de toutes les classes de citoyens.

— Belle conduite de l'archevêque de Paris et de son clergé. — Recrudescence de la maladie. — Observations diverses — Rapport de la mortalité cholérique avec le sexe et l'âge des personnes atteintes, avec la température, les localités, etc. — Autres élémens de comparaison et différons calculs de statistique. — Nouveaux décès après la suppression des bulletins officiels.

léra, rendait imminente l’invasion de ce mal en France. Paris surtout ne pouvait se garder, ne pouvait se défendre; Paris, rendez-vous de tant d’étrangers , ville absorbante où vont se peindre

voisinage

désolée par le cho-

UISrOIRE

tant d’existences aventureuses et poussées par des flots changeans; Paris oii fermente sans cesse une si grande population mobile; Paris qu’anime un immense mouvement commercial et industriel. D’ailleurs on prêtait alors peu d’attention à la maladie orientale; la politique ardente occupait toutes les pensées : une révolution populaire, rapide comme la foudre, et comme elle marquant son passage par de longues traces de feu; des discussions orageuses , des partis enflammés par des questions irritantes; un pouvoir protecteur, le plus doux et le plus éclairé qui se soit jamais rencontré parmi les hommes , tiraillé constamment par des factions implacables qui mettaient en péril la paix de l’Europe, notre bien-être social, l’heureux développement de nos arts, nos glorieuses conquêtes de civilisation, de liberté et de philosophie, si chèrement acquises à la sueur de notre front , au prix de tant de travaux , de sacrifices et de souffrances ; ce pêle-mêle d’intérêts rivaux, d’opinions ennemies, de croyances diverses; ce bruit étourdissant d’hommes qui disparaissent et d’autres hommes qui surgissent, de choses qui se croisent et se mêlent en tous sens sur notre sol mal raffermi; ah! c’était plus qu’il n’en fallait pour fixer l’attention publique et mettre obstacle aux observations de la science.

Et puis venaient des distractions d’un ordre

bien difTéient : on saluait par le vieux cri du carnaval Tapparition des Iravestissemens séculaires (i); la foule circulait, joyeuse et bruyante; il y avait de la gaité, de l’encombrement et de la poussière. Lorsque le rire est ainsi sur les lèvres, lorsque le temps est beau et le soleil briljant au ciel, qui pourrait croire que l’ange de la mort va couvrir de ses ailes noires nos amusemens et nos spectacles?

Rien cependant n’était plus vrai, carie fléau des Indes allait se jeter à l’improviste sur la capitale de France comme sur une proie facile. Ce n’est pas que le zèle des magistrats et des administrateurs fit défaut ; non , non , justice leur soit rendue : ils ne faillirent pas à leurs devoirs , et leur dévouement honorable conserva toute sa chaleur en cette occurrence calamiteuse, lis n’avaient pas attendu l’arrivée de la maladie pour tâcher de la prévenir s’il était possible, ou d’en atténuer les effets. Des commissions sanitaires étaient formées pour assainir la ville; on multiplia les bornes-fontaines , des appareils désinfectans furent mis deux fois par jour dans les lieux de réunion, et 1 on ne négligea rien de ce qu’indiquaient la prudence et l’humanité; le nettoiement des rues et

(1) Ce fut le jeudi de la mi-carême que l’invasion du choléra-morbus circula dans la capitale. Ce jour est à Paris un joui^ de plaisir, de travestissement et de folie.

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lé curage des égouts se firent plus fréquemment. On fixa le poste des ambulances dans chaque quartier; des médecins , des infirmiers et des pharmaciens étaient désignés afin d’étre prêts à toute lieure à porter des secours partout oii besoin serait. Dans notre belle patrie , la source de la bienfaisance ne tarit point : il y a certes bien. des aberrations, bien des dissentimens sur la terre de France, remuée par tant de fortunes diverses; mais viennent des jours de calamité populaire, aussitôt les haines s’éteignent, toutes les passions se confondent dans un sentiment de philantropique harmonie; il y a lutte de pensées généreuses, concurrence d’héroïsme compatissant.

Vers le milieu du mois de mars i832, le comité central de salubrité, présidé par le duc deChoiseul, publia une instruction sur le choléra- morbus, approuvée par le préfet de police : on y rassurait les habitans , on leur donnait des conseils hygiéniques; mais le peuple, plongé dans une sécurité profonde, ne croyait même pas à l’existence de la maladie.

Déjà plusieurs médecins disaient avoir rencontré chez quelques malades des symptômes du choléra (i), lorsque le i3 février le bruit se répandit

(1) M. Lebreton avait fait part à l’académic royale de médecine, dans sa séance du 22 février 1832, d’un cas de choléra observé le 6 janvier précédent sur un étudiant; mais ce cas

tout-à-coup que dans la rue des Lombards un portier, nommé Viellot, venait d’en mourir. L’impression produite par cet événement fut assez forte pour que la commission centrale se crut obligée d’envoyer sur les lieux quelques-uns de ses membres chargés de constater la vérité du fait. Vingt-deux médecins, présens à l’ouverture du corps, furent d’avis différent sur la nature de la maladie. Le cas, en effet, était douteux, et les hommes de l’art hésitèrent à se prononcer.

Le i5 du mois de mars le choléra -morbus asiatique se montra à Calais d’une manière certaine (i). C’est la que débarquent ceux qui passent

était aussi douteux que celui du 13 février, et l’on s’accorde généralement à fixer au 26 mars la date réelle du choléra-morbüs à Paris.

(1) On croit communément que le choléra a fait un saut d’Angleterre à Paris. Ce fait supposé, dont se sont emparés ceux qui repoussent toute idée d’importation et de transmission, est détruit par des documens officiels et authentiques . On peut voir, entre autres, l’ouvrage sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et le département de la Seine. Cet ouvrage a pour auteurs les dix membres de la commission nommée par le préfet de la Seine et par le préfet de police ; c’est M. Benoiston de Ghàtcauncuf, membre de l’institut, qui en a été le rapporteur. On peut voir encore le rapport fait à la chambre des députés par le docteur Yircy, député de la Haute-Marne, sur les dépenses occasionnées par le choléra.

Les premiers cas ont été constatés à Calais le 15 mars , et à Paris le 26 du même mois. Ces deux dates ont une certitude officielle, clics sont incontestables. C’est donc par Calais, c’està-dire par la voie d’Angleterre , que la France a été envahie.

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loï

d’Angleterre en France; presque tous vont droit à Paris, sans s’arrêter sur la ligne intermediaire. 11 n’est donc pas étonnant que la maladie-, qui se manifesta d’abord au lieu du débarquement, choisît ensuite la capitale pour le théâtre de ses fureurs.

Le 26 mars quatre personnes y furent tout-àcoup attaquées et moururent en peu d’heures. La première était un cuisinier du maréchal Lobau, qui demeurait rue Mazarine, n° 68 ; la seconde, une' petite fille âgée de dix ans, qui habitait rue du Hau t- Moulin , n° i ; la troisième, une marchande ambulante logée rue des Jardins-Saint- Paul, n“ 35; la quatrième, enfin, un marchand d’œufs , rue de la Mortellerie.

Le lendemain 27, six autres ilidividus chez lesquels tous les symptômes du choléra étaient prononcés au plus haut degré, furent transportés à l’Hôtel-Dieu.

Du 3i mars au avril la maladie se répandit dans tout Paris et surtout dans la plupart des quartiers situés sur les bords de la Seine, tels que ceux de l’Hôtel-de- Ville, delà Cité, du Gros-Caillou. Dès le 2 avril , le nombre des morts allait à plus de cent par jour; le 3 il était de deux cents, le 5 de trois cents; toutes les vingt-quatre heures il augmentait dans une progression effrayante. Le 9 plus de douze cents personnes furent atteintes.

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el 8i4 périrent. Enfin , dix-huit jours après l’invasion du fléau, c’est-à-dire le r4 avril, on comptait douze à treize mille malades et sept mille morts.

L’aspect de la capitale était alors bien sombre : les rues offraient sans cesse le pénible spectacle de malades expirans transportés sur des brancards, et la vue plus douloureuse encore de vastes chariots qui conduisaient un tas de morts vers le champ de leur repos; silencieux rendez-vous dont les mystères seront toujours couverts d’un voile impénétrable , dernière étape de notre pèlerinage sur celte terre où la beauté se fane, où la force s’éteint. Quelquefois les draperies noires de ces chars funéraires venaient à s’écarter agitées par le vent, et l’œil des passans glacés d’effroi apercevait alors un affreux péle-méle de dépouilles mortelles parmi lesquelles pouvaient se trouver celles d’un parent qu’on avait embrassé la veille, d’un ami dans le sein duquel on avait épanché des sentimens secrets, d’un homme qu’on associait à des projets d’ambition et de fortune.

Un grand nombre d’habilans s’empressèrent de chercher leur salut dans la fuite (i), et la désolation ne connut plus de bornes. Cependant tout

(1) Le nombre des chevaux de poste pris dans les journées des 5, 6 et 7 avril, fut de ,618, et celui dés passeports augmenta de 500 par jour.

mSTOllîE

semblait marcher comme d’habitude, parce que des moyens artificiels cachaient le véritable état des choses. Les fiacres roulaient, les marchands ouvraient leurs boutiques, les restaurateurs allumaient leurs fourneaux; la justice poursuivait son cours; la bourse avait ses mouvemens de hausse et de baisse ; toutes les industries allaient leur train ; les bourgeois montaient leur garde , car rien ne peut empêcher le bourgeois parisien d’accomplir ce devoir : la belle institution de la milice nationale est toujours par lui prise au sérieux. Enfin, qui le croirait? les théâtres n’avaient pas suspendu leurs représentations. Là de pauvres comédiens venaient débiter leur rôle devant des banquettes vides; les infortunés! comme ils devaient sentir la misère de leur condition en grimaçant le rire, ou bien en feignant un autre trouble que celui dont ils étaient émus! Mais les magistrats de la cité le voulaient ainsi pour fournir des distractions à des gens qui n’en cherchaient .pas , pour qu’il ne fût pas dit que l’épouvante régnait dans la capitale; comme si l’épouvante n’était pas chose naturelle quand un mal incompréhensible va partout étendant le cercle de ses ravages !....

Paris est, sans contredit, le foyer des lumières , le séjour des beaux-arts, de l’élégance et du bon goût; mais à côté de ces précieux avantages n’y

a-t-il pas de déplorables contrastes? Que servent ^ sous le rapport moral, toutes ces richesses littéraires et scientifiques, tous ces monumens élevés à la gloire du nom français, si la civilisation ne pénètre point dans les masses ; si le peuple n’estpas meilleur; s’il est toujours plongé dans une funeste ignorance; s’il ne sait pas supporter le malheur avec calme; s’iln’a pas souci desa dignité; si, arraché aux anciennes misères des préjugés détruits et des superstitions éteintes , il courbe la tête sous les misères d’une crédulité nouvelle ; si les dieux auxquels il sacrifie ne valent pas mieux que les divinités dont il a brisé les autels? Hélas! malgré ses flatteurs, le peuple de Paris est toujours le même, et l’histoire impartiale n’enregistre que trop souvent ses actes de fureur ou d’abrutissement.

Au commencement du mois d’avril des bruits sourds circulaient dans le sein de la multitude aveuglée. Les premières personnes attaquées du choléra éprouvaient de telles angoisses, présentaient de tels phénomènes et mouraient avec tant de promptitude, qu’un empoisonnement semblait seul expliquer cette rapidité du mal. Les têtes étaient echauffees par des plaintes amères et par des récits absurdes. Dans les marchés, dans les boutiques, dans les ateliers, on racontait des anecdotes invraisemblables; on les répétait, on

les commentait de toutes les manières; les circonstances les plus extraordinaires et les plus atroces obtenaient croyance. On accusait les médecins; on prononçait mystérieusement le mol de police, puissance redoutée comme les juifs au moyen-âge , comme l’enfer dans les siècles de foi (i). De véritables scènes de cannibales ensanglantèrent bientôt les rues.

Le 3 avril l’agitation populaire était extrême; des groupes menaçans se formaient de toutes parts. M. Dufer, employé au ministère du commerce, se promenait à la rue Saint-Denis devant un marchand de vin , lorsque tout-à-coup on le soupçonna d’avoir jeté du poison dans la boutique; une troupe de furieux se jeta sur lui, le mutila horriblement, et l’infortuné expira au bout de quelques heures dans un corps-de-garde voisin. On battit le rappel de la garde nationale. Le 4 un certain nombre d’arrestations n’intimidèrent point la populace, qui poussait des rugissemens comme une béte féroce cherchant à s’élancer sur sa proie. Deux hommes poursuivis comme empoisonneurs et conduits à l’Hôtel-Dieu furent réclamés à grands cris par la multitude; l’un deux, tombé en son pouvoir, fut jeté à l’eau, et une forte escorte de cavalerie transporta l’autre en prison.

(1) Gazelle médicale de Varia du 5 mai 1832.

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A la halle on massacra un juif qui portait une boite de camphre, deux jeunes gens qui cherchaient-un local, un autre qui regardait dans un puits. Plusieurs personnes qui tenaient à la main des flacons de chlorure n’échappèrent qu’avec peine à la fureur du peuple. Sur le quai de la Ferraille un malheureux est renversé parterre, puis déchiré par des dogues qu’on excite contre lui ; enfin on le lie sur une planche et on le précipite dans la rivière. D’autres assassinats furent commis dans divers quartiers de Paris Les médecins surtout étaient l’objet de la haine publique: le docteur Pravaz fut assommé et laissé pour mort au milieu d’un groupe; un autre médecin, jM. Hyppolite Royer-Collard, chef de la direction des beaux-arts, fut assailli près du passage Véro- Dodat et y courut de grands dangers. Le docteur Caron de Villars, traqué dans un sixième étage de la rue Saint-Denis, rencontra au lieu d’un malade qu on 1 avait prie de venir soigner, quatre ou cinq assassins qui voulaient le jeter par la fenêtre, comme les Russes l’avaient fait à quelques-uns de leurs médecins. Un autre docteur ne dut son salut qu’à sa force athlétique. Enfin, un jeune étudiant en médecine, attaché en permanence à un poste medical du faubourg Saint- Germain , fut poignarde et jete dans la Seine; ses amis , inquiets de son absence, crurent que, cédant à la crainte ou

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aux invitations réitérées de sa famille, il était parti pour Sédan , sa ville natale. On écrivit à Sédan pour demander s’il y était retourné. Son père, alarmé par cette lettre, accourut à Paris, chercha son fils partout , et finit par retrouver son cadavre à la Morgue (i).

Tout ce que l’aveuglement et l’effervescence d’une populace déchaînée peut produire de plus terrible et de plus hideux fut donné en spectacle dans la commune de Vaugirard. Deux hommes paisibles , un ancien militaire et un maître d’école , venaient de passer une heure ensemble au cabaret pour rédiger une pétition que le premier voulait adresser au ministre de la guerre; dans ce moment on criait dans les rues de fausses histoires d’empoisonnement. Il n’en fallut pas davantage pour enflammer les imaginations qu’échauffaient déjà tant de fantômes sinistres. L’air confidentiel des deux malheureux, leurs allées et leurs venues attirèrent d’abord sur eux l’attention de la populace, puis sa colère extravagante, et la peine de mort fut votée par acclamation. Pendant qu’on en massacrait un à coups de pavé malgré les efforts de la garde, l’autre se réfugiait chez le commissaire de police ; arraché de là, il fut mis en pièces à coups de couteau et de barre de fer, ensuite traîné

(1) Gazelle Médicale, ibid.

clans les rues, pendant une heure, la face contre terre.

Nulle part l’autorité ne trouva des traces de poison , quoiqu’on eut feint d’en jeter dans des liquides et même d’en distribuer dans des dragées; car d’infâmes agitateurs osaient faire des spéculations sur les égaremens et les passions du peuple. Le 5 la tranquillité se rétablit un peu à Paris. On avait partout affiché un extrait du Mo^ niteur contenant la déclaration des médecins et des chimistes qui avaient analysé les objets divers que l’on croyait empoisonnés. Pourtantil s’en fallut de beaucoup que le peuple fût revenu de ses funestes et barbares préjugés: toujours placé sous l’influence de ses chimériques terreurs, il allait puiser son eau lui-méme; les porteurs d’eau avaient cadenassé les tonneaux et fermé leurs seaux hermétiquement. Les bouchers n’étalaient plus de viande, et les marchands de vin ne le détaillaient plus qu’après l’avoir tiré devant les acheteurs.

Dès le commencement de la maladie, le Roi, comprenant les véritables devoirs de l’autorité souveraine, voulut se placer à la tête des hommes généreux qui savaient compatir aux souffrances de leurs semblables ; il fit verser à la caisse municipale la somme de 108,000 francs, tant en son nom qu’en celui de sa famille, pour subvenir aux besoins des classes indigentes. Le digne chef de

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la nation française ne borna point là sa bienfaisance; il déclara au ministre du commerce et des travaux publics qu’il tiendrait à sa disposition une autre somme de 5oo,ooo francs qui serait employée en secours, tant pour la ville de Paris que pour toutes les autres villes du royaume qui viendraient à être affligées du fléau. En outre, Louis-Philippe gracia cent vingt-six condamnés qui se trouvaient à Bicélie et à la Conciergerie; il fit aussi placer des cholériques dans l’infirmerie qu’il avait formée, en novembre précédent, pour les gens de sa maison aux écuries du Roule. Par son ordre on établit à Neuilly, pour les mêmes malades, un hôpital temporaire.

De son côté, la Reine prit un vif intérêt au sort des malheureux; elle donna dix miljie couvertures de laine et six mille ceintures de flanelle ; elle confectionnait ces ceintures dans ses appartemens avec les princesses ses filles et plusieurs dames.

Le avril, le duc d’Orléans, accompagné de quelques officiers de la maison du roi, visita les cholériques à l’Hôtel-Dieu, où il fut reçu par le président du conseil, le ministre du commerce et les deux préfets. Le prince s’arrêta devant le lit de chaque malade et laissa six cents francs de gratification aux infirmiers. Il s’empressa aussi de demander au préfet du département de quelle somme il aurait besoin pour l’achat de tous les

niéclicamens necessaires; le préfet lui répondit qu’il était en mesure de les fournir, parce que le conseil iDunicipal avait mis à sa disposition une somme de i5o,ooo francs pour cet objet; mais qu’une bonne nourriture étant pour les pauvres un des meilleurs préservatifs contre l’invasion du mal, ilpriait S. A. R. de continuer pendant quelque temps encore la distribution de vivres faite depuis trois mois. Non seulement le duc d’Orléans accéda à ce désir, mais il voulut que la distribution fût considérablement augmentée. C’est ainsi que ce jeune prince obéissait aux inspirations de son noble cœur, et acquérait de nouveaux droits à l’amour de la nation française; c’est par ces actes de bienfaisance qu’il préludait aux destinées glorieuses qui l’attendent sur le plus beau trône du monde.

Madame Adélaïde, sœur du roi, fît remettre 12,000 francs à la caisse municipale; de plus, elle ordonna à la sœur supérieure de son hospice (i) de distribuer aux pauvres de ce quartier de bonnes soupes ainsi que des vétemens.

La commission de salubrité était en permanence (2). M. d Argout, ministre du commerce et des travaux publics, déployait l’activité la plus

(1) La maison d’Enghicji, rue Picpus, faubourgSaint-Honoré.

(2) Les membres étaient MM. de Tascher, Debelleyme, Juge, Chevalier, Pelletier et de Lamorlière.

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honorable; ilavait nommé deux maîtres des requêtes, six auditeurs et deux chefs de bureau, pour lui faire chaque jour un rapport sur l’état des bureaux de secours de chaque quartier; il avait adressé une circulaire aux préfets des départemens , dans laquelle il leur communiquait les mesures qui venaient d’être prises, et les chargeait de faire à l’avance toutes les dispositions nécessaires.

Le ministre de la guerre ordonna que les soldats fussent pourvus d’une ceinture en flanelle et de chaussettes en laine, et qu’ils reçussent chaque jour une ration de riz et de vin. Il prescrivit en même temps dans les casernes différentes mesures d’hygiène et de salubrité.

Toutes les classes rivalisaient d’efnpressement à consoler l’infortune. MM. deCadore, de Vogué, d’istrie, Lemarié, Houdaille, de Kergorlay fils et plusieurs au 1res jeunes gens des meilleures familles se dévouaient au soulagement des malades. Les ministres avaient souscrit chacun pour 1,000 fr., et les secrétaires-généraux pour 3oo. Le président du conseil versait dans la caisse de la souscription 100,000 francs sur le crédit de cinq millions qui lui étaient accordés pour dépenses secrètes. Le baron de Rolschild contribua pour 10,000 fr., M. Aguado pour 5, 000; un habitant du faubourg Saint-Honoré, qui ne voulu/ pas se faire connaître,

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envoya 3,ooo francs, line foule d’hommes chari^ tables, qu’il serait trop long de nommer, vinrent au secours des nombreuses victimes du choléra. Des souscriptions ouvertes dans les bureaux des journaux politiques produisirent des sommes considérables, et il y eut une souscription particulière, sous la direction du préfet de la Seine, en laveur des enfans que le fléau rendait orphelins.

M. Chevalier, ancien pharmacien, membre de la commission de salubrité, et M. Depeschamps, son successeur, avaient fait distribuer aux indigens une certaine quantité de chlorure de chaux. M. Labarraque, autre pharmacien, offrit tout le chlorure nécessaire pour désinfecter les rues de Paris, valeur qui pouvait s’élever à i5,ooo francs. Mais tandis que ces bons citoyens montraient des sentimens si nobles , il était de leurs confrères qui tenaient une conduite tout opposée: ils profitaient de l’empressement des acheteurs pour vendre à un prix excessif des médicamens et surtout des préparations chlorurées. L’administration , voulant paralyser cette cupidité coupable, acheta une grande quantité de chlorure qu’elle livra au prix coûtant.

Le clergé parisien , fidèle à sa mission , paya un ample tribut de dévouement et de zèle. Les professeurs de la faculté de théologie en Sorbonne s étaient offerts à l’archevêque pour soigner les

insïOfiui:

cholériques partout où Ijesoin serait. Le prélat ayant accepté leurs services par une lettre datée du 8 avril, ils se rendirent à la Charité, dont les aumôniers ne pouvaient plus suffire aux besoins des malades. L’archevêque mit à la disposition de la caisse de secours dix mille francs imputables sur son traitement échu. Il visita l’Hôtel-Dieu, et y fut reçu par un des administrateurs et par les aumôniers; c’était la première fois, depuis plus d’un an, qu’il paraissait en public. Les médecins et les employés firent cortège et l’accompagnèrent dans les salles; le pontife les visita successivement, et s’arrêta auprès des lits, s’informant des besoins des malades. Ayant appris qu’on brûlait leurs vêtemens lorsqu’ils entraient dans la maison,^ il donna mille francs pour habiller cpiix qui guériraient ; il laissa encore deux cents francs poulies infirmiers, et ne recueillit sur son passage que des marques de respect.

L’archevêque, sachant que le ministre de l’intérieur était embarrassé pour trouver des maisons convenables à l’établissement de plusieurs hôpitaux qui devenaient nécessaires, ne balança pas à lui offrir le séminaire de Saint-Sulpice jusqu’à la cessation de la maladie. Il réclamait dans sa lettre l’intervention du ministre pour que l’administration voulût accepter aussi l’offre qu’il lui faisait des services d’un certain nombre d’élèves ecclé-

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siastiques du diocèse ou des diocèses étrangers , qui se mettaient à sa disposition pour remplir les fonctions d’infirmiers ou toute autre fonction qu’on voudrait leur confier. <

L’archevêque de Paris offrit encore sa maison de Conflans pour servir d’asile aux malades qui entraient en convalescence; il demandait que cette maison fût desservie par des sœurs hospitalières prises, au choix de l’administration, parmi les congrégations que reconnaissaient le pouvoir ecclésiastique et l’autorité civile. Le conseil général de la Seine, mu sans doute par des considérations politiques, refusa cette offre, et le prélat s’entendit alors avec le maire de Charenton pour faire de Conflans un hôpital, oii furent admis les cholériques de la commune et des autres communes environnantes.

L’abbé Guillou, aumônier de la reine, montra, sous les glaces d’un âge avancé, toute la chaleur du plus beau zèle ; il assista plusieurs mourans et laissa partout des consolations. Les ecclésiastiques des paroisses et ceux des hospices se multipliaient pour un service que la continuité rendait de plus en plus pénible; plusieurs d’entre eux tombèrent malades de fatigue.

Le choléra dans les premiers jours de son invasion n’avait attaqué que la classe pauvre; mais bientôt toutes les autres classes lui payèrent aussi

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tribut. Le président du conseil des minisires-, l’illustre Casimir Périer, fut atteint le 6 avril. Le mal parut céder au bout de quelques jours; mais l’irritation se porta au cerveau, et le malade ne fit alors que parcourir de tristes alternatives. Il rendit le dernier soupir le mercredi i6 mai, à 7 heures du matin. Ce grand homme d’état n’était âgé que de cinquante-cinq ans (i). Le souvenir de ses patriotiques services ne périra pas en France, et son nom religieusement transmis d’âge en âge sera toujours cher aux amis d’une sage liberté.

Le i4 avril il y avait eu une notable amélioration sanitaire dans l’état de la capitale. Les décès cholériques tombaient de 75O à 65 1 ; les cas nouveaux paraissaient en général moins graves et offraient de plus nombreuses chances de guérison.

Le i5 il y eut567 décès ; le 16, 5 112 ; le 17, 525; elle 18,445* La période décioissante de la maladie se caractérisa de plus en plus, et le 3o avril on ne compta que ii4 morts. La diminution continua malgré les variations de l’atmosphère, et du 17 mai au 17 juin on ne comptait plus que quinze à vingt morts par jour.

La sécurité régnait dans les esprits, et l’on croyait que le fléau avait épuisé sa rigueur, lorsfju’â la fin du mois de juin et au commencement

(I) Casimir Périer était né à Grenoble en 1777.

du mois de juillet, une augmentation assez forte se fit remarquer dans la mortalité, qui remonta

jusqu’à 45. ' ^

Tout-à-coup cette limite fut franchie: le 9 juillet

71 personnes succombèrent 5 on éprouvait alors une chaleur extraordinaire, et depuis deux jours des cas de choléra fort graves avaient été vus en assez grand nombre dans les hôpitaux. Plusieurs cholériques admis à l’Hôtel-Dieu , a Saint-Louis, à la Charité et à l’hôpital des enfans, expirèrent en quelques heures. Le i3 il en mourut 88, le lendemain 107, puis 128, i25, iÔ2 ; et , dans la journée du 18, le chiffre de la mortalité s’éleva à 22Ô.

Cette recrudescence réveilla les alarmes , et l’administration jugea prudent de recourir aussitôt aux moyens de secours déjà employés lors de la première apparition du mal. Les hôpitaux temporaires avaient été fermés ; on en rouvrit deux , ceux des Bons -Hommes et du Grenier -d’ Abondance. Heureusement, ces sages précautions devinrent inutiles; une grande diminution dans le nombre des malades coïncida avec un abaissement considérable de la température, et le 19 il n’y eut que i3o décès; cette amélioration se soutint, et l’épouvante se calma. A dater du 28 juillet, on ne compta cjue 2Ô à 3o morts par jour.

La maladie resta dans ces limites pendant toute

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la durée d’août et le commencement de septembre. A partir du 8 de ce mois, le nombre des décès se balança entre dix et vingt par jour; il oscilla ensuite entre un et. dix du i8 septembre au octobre, puis entre o et 6. A cette époque le choléra fut regardé comme éteint; les journax cessèrent de publier les bulletins quotidiens, et la capitale put se croire enfin délivrée de l’horrible fléau qui l’avait désolée pendant six mois.

Le choléra , cinq jours après son invasion à Paris, s’était étendu à la Villette, à Passy, à Charenton et dans la plupart des communes du département de la Seine. Grenelle et l’arrondissement de Sceaux furent fortement frappés ; mais les communes de Bezons, d’Argenteuil et la ville de Saint-Denis souffrirent davantage. .

La durée totale du choléra dans Paris, si l’on compte par les jours, a été de 189, ou 27 semaines, du 26 mars au 3o septembre.

La période d’augmentation a été de 1 5 jours, et la période de diminution de 62. Ainsi la seconde a duré quatre fois plus que la première. On a fait la meme remarque dans plusieurs villes du nord de l’Europe , où la maladie a mis également plus de temps à diminuer qu’à s’accroître.

Dans les premiers momens de l’invasion plus des deux cinquièmes des malades périssaient; mais, à compter du 20 avril, la proportion ne fut

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plus que de la moitié; au commencement de mai elle formait le tiers, et plus tard une fraction moindre encore.

Les observations suivantes achèvent l’histoire du choléra au milieu de Paris.

Il s’est répandu dans la ville en suivant une progression rapide pendant quinze jours; arrivé à son plus haut degré de violence, il est resté stationnaire pendant six autres jours, ensuite il 'est entré dans sa période de décroissance qui a duré deux mois.

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