‹ Histoire du choléra-morbus asiatiqueChapitre 52 sur 91 · TOULON · texte numérisé non relu

TOULON

Deux fois le choléra était arrivé à Toulon par la voie maritime, et deux fois son* funeste germe avait été étouffé dans l’enceinte du lazaret par les mesures sanitaires que l’on prend ordinairement contre les maladies contagieuses.

Pendant qu’il désolait Lisbonne, la frégate française la Melpomène , en station devant cette capitale, perdit dix -huit hommes d’équipage, qui succombèrent avec tous les symptômes cholériques. Sur ces entrefaites, la frégate mit à la voile, perdit encore, dans la traversée, neuf matelots atteints du même mal, et entra dans la rade de Toulon le ii juillet i833. Deux gardes de santé,

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les nommes Blanc et Dubaiisset , furent aussitôt mis à bord; le lendemain on y envoya quatre autres gardes, Pierre Reboul, Frontière, Fabre et Cabannes. Le i5 Pierre Reboul fut- atteint du choléra et mourut le i6; Blanc en fut frappé le ly et succomba le 25. Un forçat , appelé Parant, infirmier à l’hôpital du lazaret, et qui en cette qualité donnait des soins à Blanc comme il en avait donné à Reboul, fut attaqué le 20 par le choléra qui l’enleva trois jours après. Par ordre de l’intendance sanitaire, l’équipage de la Melpomène fut débarqué au lazaret le 24 juillet; toutes les hardes furent trempées à la mer et soumises à l’évent; puis l’on immergea la frégate pendant trois fois. Enfin, le 3 août le nommé Noél Fourré, garde-chiourme, employé à la surveillance des forçats qui étaient au lazaret, fut atteint du choléra à midi, et mourut le même jour à neuf heures du soir : ce fut le dernier cas et le dernier décès. -

La ville de Toulon , après avoir évité ce péril , en courut un autre du même genre auquel elle échappa par les memes moyens.

La corvette des Etats-Unis d’Amérique le John- Adams , équipée de 2o5 hommes et commandée par le capitaine David Conner, partit de Norfolck le 7 août 1 834. La santé publique était bonne dans cette ville, et celle de l’équipage de la corveîte

ne laissait rien à désirer. Le John-Adams arriva le 8 septembre à Madère, où ne régnait aucune maladie épidémique ou contagieuse.il en partit le i8, et vint mouiller le i4 octobre à Mahon, où le choléra venait de se déclarer (i). Le ao le mal indien se manifesta à bord sur la personne d’un matelot, qui rendit le dernier soupir après douze heures de souffrance. Deux autres cas se présentèrent le même jour, et ils furent suivis de mort le lendemain 21, deux heures après le départ de la corvette , laquelle arriva sur rade du lazaret de Toulon le 3i, à neuf heures du soir. Le novembre un homme de l’équipage, qui avait déjà éprouvé des symptômes indiquant un dérangement cérébral , succomba à une attaque d’apoplexie. Il n’existait à bord que 2 cas chroniques qui duraient depuis long-temps, 3 cas de catarrhe et 2 ou 3 cas de blessures ou contusions, lorsque le 5 novembre au matin, le nommé Jean Pourra, l’un des gardes de santé placés sur la corvette par l’intendance sanitaire, tomba tout-à-coup malade, et son état désespéré offrit tous les caractères du choléra-morbus oriental parvenu à son plus haut degré de violence. Ce garde mourut le même jour à sept heures du soir. Le choléra fut encore étouffé

(1) On a vu, à la page 133 de cet ouvrage , que le choléra a fait son début à Mahon le 7 octobre 1834.

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par des mesures répressives, et la corvette américaine, dont l’équipage continua de jouir d’une santé parfaite, partit de Toulon le i6 novembre.

Les habitans de celte ville vivaient dans une sécurité profonde; tout leur offrait l’aspect d’un heureux avenir. Il leur semblait que la maladie redoutable qui ne les avait pas atteints quand elle désolait Marseille, et qui deux autres fois avait expiré impuissante devant la vigilance des intendans de la santé, ne pouvait trouver sur leur sol des conditions de développement ; mais, hélas comme ils se trompaient! C’est qu’il n’y a que peu de fond à faire sur notre prévoyance, si facilement mise en défaut : nous avons beau nous bercer de rêves séducteurs, d’espérances riantes; le malheur a toujours un compte à régler avec notre humanité si fragile.

Celait au mois de juin i835 : la campagne, parée d’une belle verdure, ne présentait que des images de fécondité et de vie; la ville entière était en mouvement; le peuple, avide de spectacles et d’émotions, célébrait la Fête-Dieu avec la vivacité méridionale de ses croyances religieuses, et s’efforcait d’ajouter une splendeur nouvelle à l’éclat ordinaire de celte solennité catholique. C’est au milieu de tant de pompes, de réjouissances et de bruit, que le monstre indien apparut. 11 apparut mmme un spectre livide au sein de la multitude

éperdue, et il se fit soudain un silence de mort. Les joies se changèrent en larmes, les cérémonies triomphales en spectacles d’horreur, les plaisirs en douleurs affreuses.

Comment le choléra s’est-il introduit dans Toulon ? Les opinions varient sur ce point. Les uns désignent comme cause primitive de la transmission du mal asiatique l’arrivée de la chaîne de forçats qui entra dans la ville le 5 du mois de mai. Cette chaîne, composée d’hommes venant de divers départemens, fournit à l’hôpital du bagne vingt -huit condamnés atteints de dyssenterie. D’autres prétendent que le choléra s’est d’abord déclaré sur la frégate la Galalhée, pour l’armement de laquelle on aurait employé des agrès et apparaux provenant delà frégate la Melpomène^ infectée du choléra en i833, comme nous venons de le dire. Il en est, enfin, qui attribuent l’invasion du fléau aux relations fréquentes des côtes du Languedoc avec Toulon.

La première de ces opinions est évidemment très mal fondée, parce que ce n’est point parmi les forçats que le choléra a fait son début; d’ailleurs les pays d’où venaient ces galériens jouissaient tous d’une santé parfaite, et la chaîne arriva à Toulon quarante-cinq jours à peu près avant le commencement de la maladie. La seconde opinion ne doit pas inspirer plus de confiance; le fait de

la Galathée est inexact, il n’a été inventé que parce que l’un des premiers individus atteints du choléra appartenait à l’équipage de cette frégate, alors en commission dans le port de l’arsenal. Toutes les vraisemblances se réunissent en faveur de la troisième opinion (i). En effet, les bâtimens du Languedoc sont arrivés à Toulon en libre pratique jusqu’au 17 juin, pendant que la maladie sévissait à Cette et à Agde. Le dernier navire venu d’Âgde en était parti le 12 juin, et était entré à Toulon le i5 (2); c’était une bombarde nommée la Vier ge-de-la- Guet et commandée par le capitaine Spinelly.

Au reste, il n’est pas étonnant qu’il y ait divergence d’opinions sur les causes hypothétiques du développement de la maladie, alors que des opinions non moins nombreuses sont émises sur des faits matériels qui pourraient, ce semble, être constatés de manière à ne laisser aucun doute. .On n’est point d’accord à Toulon sur la manifes-

(1) On a dit aussi que la maladie a été apportée à Toulon par une brume épaisse qui, chaque jour, venait du couchant et s’étendait sur la rade, la ville et les campagnes environnantes. Cette version ne peut être admise ; car si l’agent propagateur du choléra avait résidé dans cette brume, très certainement d’autres localités placées sous la même influence auraient été atteintes avant Toulon , ou tout au moins en même temps.

(2) Toujours en libre pratique.

talion du premier cas de choléra dans celte ville.

, L’aulorilé municipale croit que la maladie s’est d’abord déclarée le 19 juin sur la personne du nommé Pomard, matelot de la Oalathée, lequel était en prison à bord du vaisseau amiral. Cet homme, offrant les divers phénomènes morbides qui caractérisent le choléra indien, fut aussitôt transporté à l’hôpital de la marine, où il mourut le lendemain. Des personnes non moins dignes de foi affirment que le premier accident de choléra s’eât manifesté, dès le 17 juin, sur le nommé Simon, perceur, demeurant rue Bastide, n° 8. Simon, saisi d’une diarrhée cholérique, négligea de se soigner et n’entra à l’hôpital que le 20 ; le meme jour, à cinq heures du soir, il fut visité par le docteur Taxil , qui reconnut sur ce malade tous les symptômes du choléra - morbüs arrivé à la période algide. Cette circonstance détruit les calculs de ceux qui croyaient trouver un heureux auxiliaire pour la défense de leur systèmè dans l’apparition subite du fléau en un lieu de séquestration ; et encore le choléra eût-il débuté en attaquant, ainsi qu’on ledit, le matelot Pomard, qu’aucun argument favorable à la non-contagion de la maladie ne pourrait en être tiré; car Pomard avait été mis en prison seulement le 18 juin dans un état complet d’ivresse, et le 19 le mal asiatique se déclara chez cet individu qui expira le lendemain.

Le 2 T et le 22 quelques accidens suivis de mort furent encore signalés; mais le cas qui a frappé plus vivement l’attention publique est celui du nommé Jean-Baptiste Bonis, ouvrier peintre. Cet homme fréquentait un cabaret de la rue d’Orléans, n® 9, tenu par la femme Reine, épouse Fava, âgée de 28 ans. Bouis, qui passait dans ce cabaret tous les instans de liberté que lui laissait son travail , fut atteint le 22 et mourut le 28. Le même jour, l’enfant de Reine Fava, âgé de 4 ans, fut également saisi du choléra, et succomba quatre heures après la manifestation des premiers symptômes. Le 25 la femme Fava, frappée à son tour, fut emportée le 26, précédant de quelques heures seulement sa vieille mère, nommée Marie Giraud, qui, atteinte le même jour, mourut peu d’instans après. Ainsi la maladie en se montrant à peine frappait quatre personnes dans la même maison , quatre personnes qui avaient eu entre elfes des rapports fréquens et directs.

Dès l’apparition des premiers cas , le contreamiral Jules de Martineng, major-général, préfet maritime par intérim, fit toutes les dispositions nécessaires pour affaiblir les ravages du mal parmi les marins de l’état. Il déploya une activité rare, une intelligence étonnante , et l’on put voir, en ces jours de calamité, tout ce qu’il y a de fécond dans un caractère plein de dévouement, dans une

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aine inspirée par la passion du bien. Tous les bâlimens armés reçurent Tordre d’aller mouiller en grande rade, et défense leur fut faite de communiquer avec la terre. Le régime hygiénique des forçats reçut de notables améliorations : on distribua de la viande et du vin dans les chiourmes; la durée des travaux dans Tarsenal fut diminuée; les hôpitaux de la marine furent disposés pour recevoir les nombreux malades qui devaient y être conduits. L’hôpital Saint-Mandrier, l’un des plus beaux etablissemens de ce genre, fut ouvert aux cholériques. Pendant que les chefs de la marine prenaient ces sages précautions, l’autorité militaire n’avait pas moins d’ardeur pour garantir la garnison des atteintes du fléau. Le général Beurmann, commandant le département du Var, soumit toutes les troupes aux mesut’es qui avaient ete ordonnées par le lieutenant-général comte de Damremont, commandant la 8® division militaire (i), et l’exécution de ces mesures fut surveillée par le sous-intendant Appert , administrateur distingué par une capacité à toute épreuve.

(1) Une distribution de vin fut accordée aux troupes avec une indemnité extraordinaire de 11 centimes par homme et par jour.

M. le comte de Damremont se rendit à Toulon le !«• juillet, pour y tout voir de ses propres yeux et s’assurer de l’exécution de ses ordres.

Pendant que l’ordre le plus parfait régnait dans les établissemens de la marine et dans les casernes, la population civile était abandonnée sans défense aux coups multipliés du mal dévastateur. L’autorité municipale, plongée dans une inconcevable apathie, n’avait rien prévu, rien préparé; et lorsqu’elle se réveilla aux cris plaintifs de tant de victimes mourantes, elle ne sut prendre que des mesures incomplètes. Le service des hôpitaux civils fut le premier à se ressentir de celte coupable négligence; car, dès les premiers jours, les médicamens, la paille et le linge manquèrent toutà-fait. Le conseil municipal ne fut réuni que le a'J juin ; il vota 60,000 francs pour secourir les cholériques. Le ministre de l’intérieur en envoya vingt mjlle, et le Roi, touché des maux de Toulon, Iti fit donner sur sa cassette la somme de dix mille francs. En même temps des souscriptions furent ojvertes chez divers notaires ; mais ces souscriptbns ne produisirent que la somme de 1 3,367 fr. 65 cent. O dérision! 6 scandale! ô aveugle for- Une! et c’est une des villes les plus peuplées et Its plus riches du midi de la France, qui a donné Ci honteux exemple d’insensibilité si froide et d’égoïsme si profond! c’est une ville habitée par une foule de fonctionnaires largement rétribués qui méconnaît ainsi les droits sacrés du malheur!

Au milieu de ces circonstances calamiteuses,

M. Guieu, maire de Toulon, ne manqua pas de coeur, mais il manqua de tête. Malgré son âge avancé il sut payer de sa personne et se conduisit bien en face de la mort. Sans doute, il faut lui tenir compte de la démoralisation complète qui régnait autour de lui et des difficultés de toute sorte dont il faisait toujours rencontre; mais on s’accorde à dire qu’un peu plus de prévoyance et de capacité administrative n’eût pas gâté son dévouement. Ses trois adjoints, MM. Martini, Julien et INegrin , le secondèrent avec courage.

A la première nouvelle de l’invasion du choléra, M. Floret, préfet du Var, se rendit à Toulon en toute diligence (i). Oii se trouvait un grard péril, là se trouvait naturellement la place de ce magistrat intrépide, qui déploya les ressources d’un esprit plein de vigilance, de* chaleur et ce dévouement , d’un de ces caractères si rares qui puisent de nouvelles forces dans ce qui semb.e fait pour démoraliser les hommes ordinaire». M. Floret prit d’une main ferme les rênes de l’acministration locale; il réunit sous sa présidence les dix commissions désignées par le maire potr veiller au maintien de la salubrité publique et à la distribution des secours destinés aux indigem. M. Floret a mérité par sa belle conduite les éloges

(1) Aux derniers jours du mois de juin.

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unanimes des Toulonnais; il a acquis des litres éternels à leur estime, à leur reconnaissance, et son nom sera toujours cher aux amis de l’humanité. Ce magistrat, digne de servir de modèle, sortit de Toulon après avoir pourvu à toutes choses, et se porta au secours des nouvelles. victimes que la maladie devait faire dans le départe- : ment.

Déjà le sous-préfet, M. Frédéric Duchatel, déployait toute la grandeur de son ame sur le théâtre affreux où le fléau d’Asie déployait toute, sa violence. Ce jeune fonctionnaire, beau d’éner- ;gie, de calme et de dévouement, fit de nobles efforts pour rassurer les esprits glacés d’épouvante, pour ramener la confiance et l’espoir au sein d’une population sans cesse poursuivie par le fantôme de la mort. On le voyait parcourant les rues, donnant tous les ordres qu’il jugeait utiles, entrant dans les maisons pour consoler les malades et (Secourir les indigens. Au milieu de tant de fa.ti- : gués et d’émotions il fut saisi par le choléra , et de son lit de douleur il dirigea encore le travail de ses bureaux ; heureusement il résista aux attaques du mal, et le pays n’eut pas à regretter la perte d’un si bon citoyen.

A Toulon, comme partout ailleurs, la maladie lavait suivi avec lenteur une marche ascendante. Le 3 juillet le nombre des cas constatés depuis

l’invasion s’élevait à i83 parmi lesquels 77 avalent été suivis de décès. Depuis lors le choléra ne fit que croître en violence, et le nombre de ses victimes se multiplia dans des proportions effrayantes. La plupart d’entre elles, subitement saisies, expiraient après quelques heures de souffrances. Le 1 1 du meme mois de juillet (i) on inscrivit à l’état civil 108 décès cholériques, et beaucoup d’autres ne purent pas l’étre parce que la désorganisation était générale: cettejournéefutla plus meurtrière. Le lendemain le chiffre des décès constatés officiellement descendit à 92 , puis à 85, et le mal commença des lors sa période de décroissance.

Dès les premiers jours de juillet, la ville de Toulon avait changé de face. Tout. était dans l’angoisse et dans l’ébranlement. Fuyons! tel devint le cri général. Fuyons! telle fut la pensée commune, l’unique pensée de salut. Il y eut une migration en masse au milieu d’un affreux désordre. Les familles éperdues, oubliant les précautions les plus indispensables de voyage, souvent meme ne fermant pas les portes de leurs maisons abandonnées, sortaient péle-méle de la ville comme d’un séjour maudit du ciel, maudit des hommes; c’était à qui se précipiterait le premier : les uns se

(1) C’est-à-dire du 10 à midi au 11 à midi: c’est toujours à cette heure que l’on publiait le chiffre des décès.

étaient sur des chariots, le*s autres sur des bêtes le somme, et la plupart s’acheminaient à pied, lans projets, sans but, sans ressources. Pendant plusieurs jours ces émigrés de la peur couvrirent outes les routes; la pitié publique s’émut souvent Hurleur passage, et l’accueil le plus hospitalier eur fut fait dans plusieurs communes. En d’autres ieux il fallut qu’ils achetassent au poids de l’or es moindres services; et le pauvre, après avoir •puisé le fruit de ses sueurs , alla mendier un pain loir et de la paille qui ne lui furent que trop sou- .^ent refusés.

Parmi tous ces fuyards il en était de bien coupables. Sans doute, il faut jeter des regards d’iniulgence sur toutes les faiblesses humaines, parce que ces faiblesses occupent toujours dans notre lature fragile une place plus large que les nobles pensées et les grandes actions. Que des hommes ; ans caractère public n’écoutent que la voix de eur propre intérêt; qu’ils cèdent au sentiment de eur conservation et de celle de leur famille; que a crainte et l’effroi se glissent en leur ame quand m fléau, vainqueur de nos arts impuissans, précipite au tombeau et le pauvre et le riche, et le fort !3t le faible, comme un vil troupeau de victimes; î’est ce que l’on conçoit, c’est ce que l’on excuse. 'Mais ces citoyens de Toulon qui se trouvaient liés oar un devoir de conscience, de philantropie et

d’honneur, et qui l’oiit indignement violé; mais ces administrateurs qui avaient accepté un mandat de confiance, et qui l’ont trahi lâchement; mais ces conseillers de la commune qui avaient brigué les suffrages de leurs concitoyens, et qui se sont éloignés d’eux sans laisser en partant une légère portion de leur superflu , et sans avoir souci de tant de misères poignantes; mais ces fonctionnaires qui ont abandonné leur poste comme des soldats sans courage à qui le cœur faillit dans un jour de bataille; mais tous ces déserteurs de la cause publique qui n’ont su faire des sacrifices qu’à l’égoïsme et qu’à la peur, senlimens les plus méprisables

qui puissent dégrader l’intelligence humaine

Anathème sur eux! Pût leur front recevoir une flétrissure brûlante!

Le lo juillet il ne restait plus à Toulon qu’environ 22,000 âmes, c’est-à-dire à peu près la moitié de sa population, laquelle ne se composait alors que des forces de terre et de mer, des habitans du bagne, d’une partie des marchands d’objets de première nécessité, des médecins, des prêtres, des vieillards à qui l’âge avait interdit la fuite; enfin, du petit nombre de fonctionnaires et de citoyens qui montraient de la force d’ame.

Les commissions sanitaires se trouvèrent dissoutes par l’absence de la plupart de leurs membres, et le conseil municipal donna aussi l’exemple

Tune honteuse lâcheté. Tous les membres de ^elte assemblée prirent la fuite, à l’exception de luit que rien n’intimida. Ces dignes élus du peuîle, ces courageux citoyens à qui Toulon doit un ribut de reconnaissance et d’estime, sont : les locleurs Fleury et Aubert; Béville, capitaine de ‘régate en retraite; Fournier, notaire; Petit, consiructeur; Laurent, imprimeur- libraire; Albert, ieutenant de vaisseau en retraite; et Cabissol, Iroguiste (i). Bravant tous les dangers, opposant 1 l’orage un front calme et serein, ils se mirent à la disposition de l’administration municipale qui if)rofita de leur concours (îi). Le respectable Fleury,

[ près avoir passé les jours et les nuits auprès des malades, mourut du choléra avec le chagrin de

(1) Les conseillers absens sont : MM. Bourgarel afné; Valla- Kieille, notaire; Pezilla, avoué; Duranteau, contre-amiral en M»traite; Terrin, propriétaire de bains; Gas fils aîné; Bravet, 'voué; Blanchet père, négociant; Simon, négociant; Émile

‘térard, négociant; Colle, avocat; Internet, lieutenant de vais- • eau; Dégréaux, propriétaire; Aube le jeune; Girard, colonel ’ état-major en retraite; Azan, fondeur; Feraud, négociant; Ircst, notaire; Galle, sous-commissaire de marine, mort à \\x dans sa fuite ; Reymonencq, juge , appelé par ses fonctions ' Marseille; Verse, avocat, malade depuis plus de deux mois; Iroquier, avocat, en congé depuis le 20 juin; Romain, retenu I U village de la Valette par ses fonctions de percepteur.

(2) M. Jean, secrétaire en chef de la mairie, ne cessa de rem- »lir ses fonctions malgré son grand âge. Il a toujours eu poui' u;uidc l’amour du bien.

HISTOIUE

trouver en défaut la science qu’il cultivait honorablement depuis un demi -siècle. MM. Petit et Béville le suivirent de près dans la tombe, victimes comme lui de leur zèle admirable.

La garde nationale ne doit pas échapper au blâme public; car le colonel Thunot, le major Lespinat, l’adjudant-major Dezulier, et M. Toir, capitaine-rapporteur, sont à peu près les seuls officiers de l’état-major qui sont restés à leur poste. Le colonel Thunot offrit ses services à la mairie, qui les accueillit avec empressement.

Les hommes du palais ne brillèrent point par leur courage, et le cours de la justice fut interrompu: juges du tribunal civil (i), juges du tribunal de commerce (2), avoués (3), notaires (4), huissiers (5), émigrèrent pour la plupart.

(1) M. Toucas-Duclos , president du tribunal civil, s’élait brûlé la cervelle. MM. Sermet et Revertégat, juges, s’absentèrent. M. Gamel est le seul juge qui soit resté ferme h son poste. MM. Vaïsse , procureur du roi , et Montera , substitut , n’ont pas cessé de remplir leurs fonctions.

(2) Au tribunal de commerce, M. Geoffroi, commis-greffier, est le seul employé qui soit resté.

(3) Trois avoués seulement, MM. Aubert, Laborde et Martini fils, ne sortirent point de la ville. Les fuyards sont MM. Reverdit, Sénés, Arène, Coulomb, Thouron, Pézilla, Bravel, Feraud, Glappier et Pascal.

(4) MM. Fournier, Lesperon , Aube et Juglard sont les seuls notaires qui n’aient pas cédé au torrent. MM. Thouron, Vallavicille, d’Estienne et Brest ont failli à leurs devoirs en s’éloignant.

(5) Tous les huissiers étaient absens à l’exception de M. Brun , attaché au parquet; plus tard M. Catalan s’est présenté.

( Extrait de VEclaircur do la Hodilorrançc> )

Les consuls et vice-consuls ne surent pas se montrer à la hauteur de leur mission. Un journal de Toulon s^’exprime ainsi sur leur compte : «Fort ( heureusement pour les diverses puissances étran- ( gères que leur courage ne se mesure pas à celui :c de leurs reprèsentans; car l’Angleterre, les Paysc Bas, leDanemarck, la Suède et la Russie auraient ( donne des preuves d’une lâcheté qui les rendrait c la risée des autres nations. Quant au représenc tant du Hanovre, il n’a pas cessé de rester im^ < passible au milieu des ravages du fléau (i). »

Les deux commissaires de police s’acquittèrent le leurs pénibles fonctions avec beaucoup de iévouement, et l’inspecteur Bertin moqrut épuisé le fatigues; mais la plupart des agens se laissèrent intraîner par la peur.

Le directeur de la poste aux lettres partit de Toulon au moment où le choléra commençait à

'.évir avec le plus de force, et pendant quelque t emps le plus grand désordre régna dans cette idministration.M. Legendre, sous-inspecteur dont ’activité ne s’est jamais ralentie, parvint à mettre le la régularité dans le service.

La chambre de commerce ne comptait que i :[uelques membres isolés , tous les autres n’avaient pas jugé leur présence nécessaire. En général, les

(I) L'Eclaireur de la Médilerranéc , du 29 juillet 1835.

adminislraüons civiles furent paralysées par la fuite d’ une grande partie de ceux qui les composaient ; mais l’administration de la marine est le corps qui a eu le malheur de fournir le plus de désertions.

L’administration financière se montra la plus pure et la plus courageuse. Le comte Littardi, receveur -général du département du Var, se distingua par une bienfaisance inépuisable. Ce fonctionnaire, dont le nom est béni par tant de malheureux, ne cessa de faire à ses frais des distributions d’argent et de bons pour des vivres.

La garnison ne reçut aucune souillure. C’est dans son sein, comme dans un sanctuaire inviolable, que la bravoure et l’honneur semblaient s’ètre réfugiés, tandis que l’égoïsme et tant d’autres pensées abjectes jouaient ailleurs un rôle humiliant. Pas un militaire n’a pris la fuite. Le génie et l’artillerie mirent à la disposition de la ville tout ce qu’elle demanda, et le service des voitures des ambulances extra muras fut fait par des soldats du train , que des fatigues multipliées n’ont pas arretés un instant (i).

Le corps médical a rempli ses devoirs dans toute leur étendue; justice lui soit faite , hommage

(l)La gendarmerie, commandée parle lieutenant Vienne!, mérite aussi une mention honorable pour l’activité qui l’a toujours animée.

lui soit rendu. MM. les docteurs Reynaud, Lauvergne, Levicaire, Meisson, Taxil, Trastour, Lionard , Long, Gueit et Dany, se sont constamment montrés hommes de cœur et de science. Il est un autre nom qui figure honorablement parmi tous ces noms recommandables : c’est celui de M.Layet, (jeune médecin, connu par son instruction et sa imodestief convalescent d’une maladie grave , mais )plein d’abnégation pour lui-méme, M. Layet ne craignit pas de se prodiguer au soulagement de fîes semblables : il était jour et nuit auprès des malades qui l’appelaient (i). Les médecins et les officiers de santé de la marine ont aussi des droits i nos éloges, car ils ont tous fait preuve d’intelliqence, d’activité et de dévouement; mais il en ‘st un qui s’est plus particulièrement distingué: :’est M. Camescasse, officier de santé de seconde ;Iasse, appartenant au port de Brest.

(1) Parmi les médecins civils qui sc sont fait rentarquer par imr zèle philantropique, nous devons encore citer MM. Andrél'ictor Aubert, Auban et Daniel, ce dernier employant laméiode homœopathiqne. L’homœopatbie, pratiquée parM. Daniel, obtenu de très bons résultats sur un grand nombre de cboléjiques. Ce fait a été attesté par deux médecins allopathes de loulon qui jouissent d’une réputation distinguée.

' M. Bonardel, médecin, exerçant dans la banlieue, a aussi roit à une mention honorable.

! Le nom de M. Jordany ne doit pas être passé sous silence. Ce harmacien , dont la santé était affaiblie , se vit tout-à-coup landonné par ses commis, et quoique seul il resta dans sa larmacie qui continua d’étre ouverte au public quand plusieurs 3 ses collègues avaient fermé leurs ctablisscmcns.

Tandis que tous ces hommes estimables luttaient avec courage contre le terrible fléau pour lui arracher des victimes, trois de leurs collègues s’éloignaient du théâtre de ses fureurs : ce sont MM. Ventre père, Ventre fils et Martin. Heureusement leur absence ne laissa aucun vide , car MM. Rousset, Peyron, Daniel, Monge, Négrin et Barrai, médecins de Marseille, volèrent au secours des malheureux Toulonnais; le docteur Goglioso, de la faculté de Pise, arriva aussi de Montpellier; et tous ensemble, supportant le poids des fatigues et soumis aux plus dangereuses épreuves, soutinrent dignement l’honneur de leur profession (i). I M. Lassis, de la faculté de Paris, était accouru / l’un des premiers; atteint de la* maladie le i5 ? juillet, il succomba le 21, noble martyr delà science qu’il cultivait avec la passion des grands cœurs.

Le clergé se montra à Toulon tel qu’il s’était montré ailleurs, toujours digne de lui-même, toujours fidèle à ses traditions et aux enseignemens évangéliques, se plaçant partout où il y avait des douleurs à calmer et des bienfaits à répandre. L’abbé Marin alla s’enfermer dans l’hôpital Saint- Mandrier pour prodiguer ses soins aux malades.

(1) Plusieurs élèves en médecine se rendirent aussi à Toulon. On remarquait parmi eux MM. Santi, Delajarvie, Fabre, Taron, Robert, Despany-D’Ardiége, Rivière, Bringue et Roux.

Un jour, en présence du curé Cliabaud et de l’abbé Vincent, des porteurs abandonnèrent une bière sur la Yoie publique; les instances des deux ministres de la religion ne purent rien sur l’esprit de ces hommes saisis d’effroi et de dégoût. Alors le curé Cbabaud s’écria : A nousdeux^ abhé Vincent] Et soudain ces respectables prêtres s’emparant du cercueil allaient se mettre en marche, lorsque des iniilitaires, émus par cette scène, s’offrirent pour fies remplacer.

M. Michel, évêque de Fréjus, ancien curé de ’a cathédrale de Toulon, accourut dans cette ville DU il avait laissé tant de souvenirs honorables. Il orésida à deux processions générales pour implo- :’er la miséricorde divine. Une profonde tristesse, ime émotion pieuse, un saint recueillement se oeignaiént sur la figure des fidèles qui chantaient i;es hymnes lugubres que l’église lient en réserve •;Our les jours de grande affliction ; quelques-uns marchaient les pieds nus. Ces imposantes cérémo- ;iies firent réellement un bien moral; le peuple Itenditavec plus de résignation et de patience la lin prochaine de ses maux.

Parlerons -nous des sœurs hospitalières? Ne onnaît-on pas leur constante mission de charité lublime? Ne sait-on pas le rôle qu’elles jouent i ans l’asile des douleurs humaines? A-t-on cessé

de les voir répandant autour d’elles le doux parfum de leurs vertus chrétiennes?

Le ministre de la religion protestante , loin d’imiter le glorieux exemple des prêtres catholiques, fut l’un des premiers à s’enfuir.

Tandis que tant de Toulonnais fugitifs se rendaient à Marseille pour se mettre à l’abri des coups du mal indien, trente-deux Marseillais (i) sortaient de cette ville. Oii portent-ils leurs pas, ces jeunes citoyens ? quel empressement les anime? quelle passion les fait agir? pourquoi quittent-ils ainsi leurs familles , et leurs plaisirs, et leurs affaires? O compatriotes dignes de mémoire! c’est à Toulon qu’ils se sont donné rendez-vous ; ils courent au devant de ce que les autres évitent; ils vont prendre leur place au foyer même de l’infection meurtrière; c’est l’hôpital civil qu’ils choisissent pour le théâtre de leurs philantropiques exploits. Ah! voyez-les le jour, la nuit, à chaque instant, voyez comme ils sont empressés autour des cholériques, comme ils s’efforcent de soulager leurs maux, comme ils remplisseut les fonctions

(1) Ce sont MM. Henri de Lescaze, Vigne, Aplada, Drougnon, Ricard dit PeZowÆ , Boulouvard , Maye, Vincent, Brimel, Michon, Rainct, Fa.ybesse, Grêlon , Schmit, Boistard, Ravina, PcllissieF, Perrin, Semile, Castel, Nesme, Sorin, Roux, Mingeaud, Jouve, Bonau, Gras, Saunier, Blanc, Dubois, Allard, Sencz.

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d’infirmiers avec un discernement admirable, avec une ponctualité exemplaire! Voyez comme ils relèvent les courages abattus, comme ils raniment l’espérance par de douces paroles, comme ils dirigent l’application des remèdes prescrits par les médecins ! Rien ne les rebute, rien neles ébranle.' En meme temps les frères des écoles chrétiennes, abandonnés par leurs élèves , ne veulent pas se livrer au repos dont ils ont tant besoin; ils entrent aux hospices pour prodiguer leurs soins aux malheureux qui souffrent. Ferons-nous ici leur éloge? Qu’il lions suffise de dire que de tous les coins de la salle on entendait ce cri poussé par les malades : Frère Vfrère ! Les Marseillais a l’allure dégagée et aux manières élégantes, les frères au maintien austère, les médecins impassibles, les cholériques souffrant l’agonie, oh! quel tableau et quel sujet de réflexions !

Depuis l’in vasion du choléra l’administration des hospices civils avait été dirigée par M. Ledeau , le seul des administrateurs qui restaità son poste. Cet avocat, jeune encore, n’avait cessé de consacrer sa personne et sa bourse au soulagement des malheureux. Il ne manqua pas un seul instant aux dangereux devoirs qu’il s’était imposés en acceptant cette belle mission. C’est lorsqu’il portait des consolations aux plus souffrans, c’est au moment où il leur promettait un retour à la vie, qu’il respira

294 HISTOlUE

lui-mêiîie des germes de mort ; et il tomba accablé d’épuisement et de fatigue : il expira victime de son amour pour ses semblables. Infortuné jeune homme! ame noble et sensible! recevez le tribut sincère de nos hommages et de nos regrets. Vous aviez devant vous un avenir heureux, une carrière brillante; vous pouviez couler des jours paisibles au sein des prospérités : le destin ne l’a pas voulu. D’autres pourtant sont plus à plaindre. Sans doute, il existe beaucoup d’hommes qui vivent plus long-temps ; mais il en est peu qui puissent montrer une vie aussi pleine de bonnes actions. Oui, d’autres sont plus à plaindre. IN’estce donc rien que de passer en faisant le bien ? Lorsqu’un profond oubli fait justice de tant d^existences inutiles et vaniteuses, n’est-ce donc rien que de laisser dans tous les cœurs honnêtes le souvenir attendrissant de quelques modestes vertus?

L’administration des hospices, veuve du généreux Ledeau, restait abandonnée, lorsque deux citoyens honorables se présentèrent spontanément, et leurs services furent acceptés avec reconnaissance par le préfet et par le maire. M. Etienne Mauric, négociant, etM. Nyel, directeur des contributions indirectes, s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions (i) avec un zèle au dessus de

(1) Il est encore un homme qui dans eelle circonstance a bien

tout éloge; grâces à eux, les malades purent recevoir tous les soins que leur position exigeait.

Ces deux citoyens avaient des imitateurs dans

la ville; car d’autres Toulonnais , au cœur plein d’énergie, aux mains infatigables, brillaient par leur courage et leur philantropie. Sans cesse en mouvement, sans cesse redoublant d’efforts pour 'Secourir les cholériques, rien ne les ébranla dans l’accomplissement de leurs œuvres. Toulon ne perdra pas la mémoire des services rendus par ^MM. Montbrillant, membre de la commission de surveillance des prisons (i); Maurandy, commis principal de la marine ; Audibert , agent d’affaires ; 'Acbard, cafetier; Pierre Sucbet, commis de négociant; Mazet , marin aux équipages de ligne; ^ Antoine Cuzent, vérificateur des poids et mesures; Adolphe Cuzent, ancien sous-officier; Chauvet «fils, employé à la poste; Augeard, écrivain de la unarine; Raymond, dit Marias. Etiesfemmesî ah! parmi elles il en est toujours qui versent sur nos maux un baume adoucissant; au milieu des calamités publiques il y a toujours pour ces créatures

mérité de la cité : c’est M* Faivre , percepteur, qui s’est chargé de la caisse des hospices. M. Faivre faisait en outre partie d’un bureau de secours, et ne craignait pas de se présenter partout où il pensait cire utile.

(1) Seul membre de cette commission qui soit resté à son poste.

HISTOJhJi:

eompatissanles un beau rôle qu elles devinent avec la sagacité de leur cœur, M““ Fournier, jeune et digne épouse du conseiller municipal de ce nom, se chargea de la distribution des dons en argent faits par la commune, de la tenue des écritures que cette distribution exigeait, et de la garantie qui en était la suite; elle fut secondée dans celte généreuse occupation par M™" Turc, épouse d’un employé aux douanes. D’autres dames se distinguèrent aussi par leurs soins charitables (i). ' Il y avait du mérite à se conduire ainsi en face du fléau , parvenu au comble de sa violence. Qui pourrait dire tant de misères et de douleurs? Qui trouverait des couleurs assez sombres pour exprimer toute l’horreur, de tant de scènes déchirantes? La mort, entourée d’images hideuses, suspendait sa faux sur toutes les tètes. Grand Dieu , quelle métamorphose ! Toulon , ville de bruit, de mouvement et de travail, Toulon qu’anime le génie de la navigation et de la guerre , est

(1) Entre autres la veuve Alimondi, la veuve Jourdan, Joséphine Jourdan, et la dame Pichat, veuve d’un ancien capitaine d’artillerie.

Deux infirmières venues de Marseille , Dedoué et Fonville, n’ont quitté Toulon que le 29 juillet pour se rendre à Draguignan; elles ont constamment donné des preuves d’activité et d’intelligence.

Une troisième infirmière, Mad. Plumier, a aussi rctidu des services.

devenue méconnaissable, et quelques jours ont suffi pour produire ce changement. Tout y est morne et silencieux; le souffle glacial du monstre asiatique a tout décoloré, tout flétri. Les boutiques ne s’ouvrent pas , les cloches ne tintent plus, les chants des prêtres ont cessé. Il semble que le i pied d’aucun être vivant ne doit plus s’imprimer ^sur la poussière des rues désertes; seulement ^d’intervalle en intervalle on entend le pas grave tet mesuré des patrouilles qui circulent pour déjouer les projets de quelques malfaiteurs (i). A la chute du jour, des feux de goudron allumés de L distance en distance’ brûlent solitairement sur les L places publiques et répandent une lueur rougeâtre i avec des tourbillons de fumée étouffante. En même temps de nombreux coups de canon ébranlent l’air, et ces détonations lugubres au milieu du 5 silence universel semblent célébrer les funérailles de la ville entière (2).

(1) Des placard infâmes furent affichés dans la ville. Ces placards invitaient le peuple à se tenir en garde contre les empoisonneurs, agens occultes du gouvernement.

On assure qu’une bande de pillards, composée d’hommes recrutés dans les villages voisins, s’était donné rendez-vous à I Toulon pour y faire un coup de main. Les mesures prises par l’autorité firent avorter ce projet criminel.

Dans les premiers jours de juillet on surprit des individus qui,

I pendant la nuit, se rendaient au cimetière pour dépouiller les 1 morts de leurs habits funéraires.

(2) Ces coups de canon étaient tirés dans la rade par ordre

Les bras manquaient pour enterrer les morts; de nombreuses bières étaient entassées hors les portes delà ville, sur les bords de la grande route, et les fosses du cimetière ne suffisaient pas pour recevoir toutes les victimes. Le général Beurmann fournit des militaires pour confectionner des cercueils, et ce travail s’exécuta pendant plusieurs jours dans la grand’salle de l’Hôtel-de- Ville. D’un autre côté, le contre-amiral Jules de Martineng fît mettre a la disposition de l’autorité municipale quatre-vingt-deux forçats qui travaillèrent jour et nuit à l’ouverture des tranchées et à la sépulture des cadavres. M. Esménard, commissaire du bagne, les dirigeait, les animait lui-rnéme de sa voix et de son exemple. Pendant toute la durçe de la maladie ils ont été l’objet constant de la sollicitude éclairée de ce fonctionnaire estimable; un grand nombre d’entre eux étaient employés au service des cholériques dans les divers hôpitaux. La bonne conduite de ces hommes flétris par la justice obtint les justes éloges des autorités toulonnaises. Il faut le dire, une surveillance active pesait sur eux; M. de Martineng ne leur aurait pas pardonné une faute : il leur avait fait signifier que le premier délit commis sur les personnes ou sur les

de M. le contre-amiral de Martineng, pour satisfaire une partie de la population qui croyait qu’une forte commotion puriflerait l’atmosphère.

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propriétés serait immédiatement puni de mort. Un jour leur esprit fut soudain frappé de terreur: des bruits d’empoisonnement circulaient dans toutes les salles. Les forçats refusèrent de recevoir leur ration et surtout de manger le pain qui leur avait été distribué. M. Esménard se transporta en toute hâte au milieu des chiourmes qu’il trouva idans un état d’agitation extrême; les regards irri- (tés et les fronts menaçans exprimaient la ven- 'geance. Le digne commissaire du bagne adressa ! d’abord des paroles de douceur à ces hommes égarés, et puis, s’emparant du pain de l’un d’eux, iil en mangea assez pour leur enlever tout soupçon. Cette conduite ferme et bienveillante rétablit • bientôt le bon ordre.

Dans la seconde quinzaine de juillet le choléra ivait suivi son cours de décroissance soutenue, et le dernier jour de ce mois on ne constata que llouze accidens mortels. Le nombre des décès enregistrés à l’état civil depuis le commencement i Je l’invasion s’élevait à 1,375. Les premiers jours ! du mois d’aoùt parurent commencer sous d’heu- •reux auspices, et le 12 aucun décès de cholérique ne fut signalé; on en compta trois le lendemain, et la maladie était alors regardée comme 1 peu près éteinte. Cependant on se trompait; l’heure de la délivrance n’avait pas sonné encore &t il y eut une sorte de recrudescence. Le i5 août

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le chiffre des décès monta à i6; le lendemain il descendit à 8. On remarquait plusieurs cas foudroyans, et quelques personnes atteintes moururent en trois ou quatre heures.

Le 19 du meme mois, bien qu’il y eût quatre décès de cholériques, le maire, dans une proclamation publiée dans tous les quartiers , annonça la cessation du fléau. Presque tous les émigrés étaient rentrés, et la \ille avait repris son aspect ordinaire. Néanmoins le chiffre de la mortalité cholérique se maintint entre 8 et 4 jusqu’au 3i août; au mois de septembre il oscilla entre 6 et i. Le 18 on eut à déplorer à l’hôpital militaire la mort d’un officier qui arrivait de Paris, et qui fut subitement enlevé par le choléra au moment 011 il se disposait à rejoindre son régiment en Afrique. Il y eut encore quelques décès isolés, et le a'i septembre le mal des Indes sembla terminer son cours; mais il reparut inopinément vers la fin de septembre et au commencement d’octobre. Plusieurs personnes en moururent après quelques heures de souffrance. Des hommes d’observation attribuèrent cette courte réapparition du fléau aux déménagemens qui se font d’ordinaire à cette époque. Le 10 octobre le choléra ne laissa plus aucune trace. Sa durée avait été de 1 15 jours, et le nombre de ses victimes dans la ville et la banlieue s’élevait à 1,682, ainsi qu’on peut le voir par le tableau suivant :

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