CHAPITRE PREMIER
Parmi les causes qui favorisent le développement du cholera-morbus et ajoutent à son activité, il en est qui appartiennent à l'hygiène publique, , et qui se retrouvent comme auxiliaires puissans de toute maladie épidémique. C'est surtout pour les rechercher avec soin dans chaque localité, que chaque intendance sanitaire a provoque la nonu- j
nation des commissaires de salubrité. Leur devoir est de rechercher ces causes avec zèle , d'expliquer à leurs concitoyens ce qu'elles ont de nuisible , de les engager à les faire disparaître , et dans le cas de refus ou de* ne'gligence , d'en réfe'rer aux maires des communes, aux commissaires sanitaires ou à l'intendance , qui sauront appuyer de leur autorité les conseils que l'on aurait repoussés.
Tous les médecins français qui ont été à Varsovie, à St.-Pétersbourg et ailleurs , étudier le choiera, sont d'accord que la malpropreté des rues et des maisons a considérablement ajouté à l'intensité de l'épidémie. Dans les quartiers où l'air circulait librement, où les maisons étaient élevées, aérées, bien percées de fenêtres, la maladie n'a frappé que quelques victimes : elles tombaient par centaines dans les rues étroites , mal nettoyées , où des maisons humides , remplies d'immondices recevant à peine l'air et la lumière , servaient de refuge à une population nombreuse, se soignant peu , se nourrissant mal. Nous avons la triste expérience qu'à Amiens , par exemple , certaines rues, et dans le département certaines communes, qui présentent réunies plusieurs de ces causes d insalubrité, sont plus souvent et plus violemment atteintes par les maladies épidémiques; il est donc bien important d'assainir ces localités.
Le dçfaut ou le mauvais état des latrines publiques et particulières, les débris d'animaux, les amas de fumiers , de boues , d'immondices, laissés dans les rues et auprès des habitations, sont surtout des causes très-graves d'insalubrité : les gaz délétères qui s'en exhalent communiquent à l'air des qualités malfaisantes et contribuent à déve- ■ lopper des maladies épidémiques.
Dans beaucoup de communes, des fosses à fumier sont placées sur la voixpubhque, ou de manière à y verser l'excédant des eaux qu'elles contiennent. Outre les miasmes que dégagent ces fumiers, les eaux qui en découlent se jettent dans les mares, les lavoirs , s'infiltrent dans les puits et corrompent ainsi les eaux qui servent aux usages domestiques et à abreuver les bestiaux. Les commissaires de salubrité doivent faire disparaître de tels abus : il faut que rien ne vienne altérer les eaux vives , ajouter aux inconvéniens des eaux stagnantes. Partout où celles-ci peuvent être supprimées , qu'on les supprime ; là où elles sont indispensables, il faut par des curages bien faitç, et en éloignant tout ce qui peut les vicier davantage , diminuer les inconvéniens qui résultent de leur présence.
Nous devons aussi fixer l'attention sur l'état des cimetières : dans la plupart de nos communes rurales ; ils sont encore situés au centre des habi-
tarions , et leur étendue est rarement en rapport avec la population. Aussi les ordonnances qui veulent que le terrain déjà employé ne soit consacré qu'après un délai de cinq ans à de nouvelles sépultures, sont presque toujours inexécutées. Enfin les fosses ont rarement la profondeur exigée par les lois. Ces abus sont aussi nuisibles à la salubrité publique qu'ils sont contraires aux convenances et à la morale.
Les commissaires auront à vérifier si , contrairement aux ordonnances, des établissemens insalubres ne sont pas placés près des habitations ; si dans les usines tous les procédés des arts sont exécutés de manière à ne point altérer l'air , et à ne pas nuire à la santé des ouvriers ; si ceux-ci ne sont pas trop nombreux, quant à la grandeur du local ; si dans chaque usine l'air se renouvelle facilement. Ils devront aussi vérifier si les écoles ne sont pas trop petites pour les enfans qu'elles reçoivent; si l'air n'y contracte pas des qualités acres ^ comme il est notoire que cela existe dans beaucoup de communes ; si les enfans ne sont pas exposés à de trop grandes alternatives de froid et de chaud.
U sera essentiel que les marchés publics soient toujours dans un grand état de propreté , que toutes les substances alimentaires qui s'y vendent soient saines et non altérées.
Ainsi, soigner la bonne qualité des alimens, faire enlever des rues, des maisons, des établissesemens publics ou particuliers , tout ce qui peut vicier l'air, telles sont les obligations des commissaires de salubrité. U faut que tous les citoyens travaillent de toutes leurs forces à laisser le raoins de prise possible à l'ennemi qui s'avance. Si l'on pouvait donner de l'air, de la lumière à toutes les maisons ; si l'on pouvait les sécher , les débarrasser de toutes les immondices; si les rues étaient propres, si elles pouvaient être arrosées par un courant d'eau ; si les fumiers , les débris d'animaux étaient éloignés des habitations ; si les rivières , les mares , les fossés étaient curés avec soin, il n'est pas douteux (et l'expérience des pays attaqués par le choiera le prouve ) qu'on s'apercevrait à peine chez nous du fléau que nous redoutons.
Lorsque le choiera a envahi la commune voisine ou celle que l'on habite, c'est le moment de redoubler de zèle et d'activité. Déjà toutes les mesures d'hygiène ont été prises, il faut alors s'occuper de tout ce qui entoure , de tout ce qui concerne chaque individu.
Laver les appartemens carrelés, gratter les plau-
chers , blanchir à l'eau de chaux tous les murs ; ouvrir les fenêtres si le temps est sec; s'il est humide, sécher l'intérieur par un feu vif; telles sont les premières précautions à prendre. C'est un luxe, un excès de propreté, pour ainsi dire, que nous recommandons ; mais qu'on n'oublie pas que l'humidité serait nuisible. Ainsi , que les arrosemens , les lavages ne soient pas trop fréquens pendant la saison pluvieuse ; qu'on se garde aussi de faire sécher dans les habitations des linges, des étoffes qui répandent dans l'air les parties aqueuses dont ils sont chargés. s
Beaucoup de citoyens de la classe pauvre, qui habitent dans les villes de petites maisons humides, mal aérées, privées de cours et de jardins, élèvent, dans les appartemens qu'ils occupent, des poules, des lapins, des pigeons, des chèvres et d'autres animaux. D'anciennes ordonnances proscrivent cet usage, et avec raison, car il suffît pour donner une expansion considérable à la maladie qui nous menace. Ces animaux , outre qu'ils consomment une partie de l'air respirable des chambres où ils vivent , l'altèrent encore par leur exhalaisons et par leurs excrétions. Tous ces animaux doivent disparaître des maisons : ils n'y peuvent rester sans nuire à la santé des habitans.
On choisit pour coucher l'appartement le plus sain, le plus aéré; il faut éviter d'habiter trop
de personnes ensemble dans la même chambre ; les émanations qui s'échappent des corps vivans vicient l'air Irès-promptement, et prédisposent ceux qui le respirent , à devenir malades.
Dans le cas où un individu qui serait atteint du choiera ne pourrait pas être placé dans une chambre isolée, il est à souhaiter, dans son propre intérêt et dans celui des personnes qui l'entourent , qu'il se fasse transporter dans l'une des maisons qui seront établies pour soigner les cholériques. Il en est de même pour les malades qui ne seraient pas certains de recevoir chez eux des secours prompts et entendus ; toute hésitation pourrait leur être fatale ainsi qu'à leur famille.
Dans nos contrées les vents froids et humides prédominent , leur action se fait sentir sur la peau et sur les intestins j il faut donc s'en préserver par des vêtemens chauds et secs. L'usage de la flanelle sur tout le corps est utile j elle entretient sur la peau une doucë moiteur qu'il faut s'étudier à conserver toujours; mais on doit tout au moins- se tenir chauds les pieds et le ventre: on s'est trouvé très -bien d'une ceinture de flanelle. La peau sera toujours conservée dans un grand état de propreté, soit en changeant souvent de linge , soit par des lotions fréquemment répétées, ou par des bains, quand on peut les prendre sans crainte de se laisser refroidir.
^ Lorsqu'on est oLligë de visiter ou de soigner des malades dans des maisons où l'on n'a pu faire disparaître toutes les causes d'insalubrité , il est bon de se laver les mains et la figure avec une solution de chlorure de chaux ou de soude ; une livre de chlorure pour cent livres d'eau , ou pour un seau d'eau environ cinq onces de chlorure; des vases contenant de cette solution ou du chlorure légèrement humecté, seront placés dans divers lieux de la maison; l'on arrosera la maison avec l'eau chlorurée. Les vases, destinés à recevoir .1 les matières rejetées par les cholériques, contien- < dront toujours du chlorure, et l'on aura soin de les I éloigner promptement des appartemens habités.
Nous devons faire observer qu'en recommanc dant l'emploi des chlorures d'oxide, nous ne préi tendons pas dire qu'ils agissent contre les ger- « mes du choiera : seulement en détruisant tous les 1 miasmes putrides qui se trouvent dans l'air,, ils « diminueront les dangers de l'infection.
Les personnes dont les organes sont sains , et c dont le régime est réguher , se garderont d'y rien c changer : elles doivent éviter tout excès , fuir les i grands repas qui fatiguent les organes digestifs ; i il sera même sage de ne pas satisfaire son appét tit , de peur d'une indigestion qui pourrait dévei lopper promptement tous les accidens du chot lera.
Quant aux individus dont les organes digestifs sont doues d'une grande susceptibilité et prédisposés habituellement aux coliques , aux diarrhées, aux vomissemens , ils adopteront un régime sévère ; ils se priveront de tout aliment malsain ou trop substantiel , trop excitant , de tous ceux qu'ils savent être ordinairement repoussés par leurs organes digestifs.
Puisqu'un léger excès peut produire le choiera chez un individu bien portant, à plus forte raison serait-il redoutable pour les convalescens , pour ceux qui sont atteints d'une maladie, d'une lésion chronique , surtout des voies digestives : un régime très-sévère est alors de la plus grande rigueur , le moindre écart peut appeler un choiera mortel.
Ceux qui sont habitués aux excès de table ou de boissons , doivent sur-le-champ faire trêve à leur mauvaises habitudes , .s'ils tiennent à la vie ; partout ils ont été les premières victimes de la ma^ ladiey lorsqu'ils ont continué à se livrer à leurpassion favorite.
Il est indispensable dé se priver de boisson froides, lorsque le corps est en sueur; les glaces ou boissons glacées sont toujours très-nuisibles.
Si les excès dans les boissons et les alimens développent le choiera, d'un autre côté , ceux qui sont affaiblis par les longues privations, pai' une
.nourriture malsaine ou insuffisante , so^t aussi ifrappés très-promptement. Il est donc désirable ^iie dans toutes les communes des secours aboiidans soient distribués aux indigens , et que la chairité publique s'exerce largement. Que le riche songe que la maison du pauvre qui l'ayoisine peut devenir un foyer d'infection auquel il n'échappefait pas.
Est-il nécessaire de se prémunir contre le choiera par d'autres moyens que ceux indiqués par l'hygiène? Méfions-nous de ces annonces pompeus où des poudres, des pilules, des élixirs sont îsentés comme des moyens infaillibles de préenir la maladie ; il n'y a point de préservatif gééral, il faut donc bien se tenir sur ses gardes ntre tous ces remèdes ^ue préconise le chartanisme le plus effronté.
< On doit éviter les fatigues du corps , car les vaux excessifs jettent nos organes dans un afsement favorable à l'invasion du choléra. Le ifroidissement de la peau serait aussi nuisible, insi que les brouillards du matin et du soir, et »s courses à jeun : car toutes ces causes réagist sur les organes digestifs , disposent aux coHes et par suite au choiera.
1 Les travaux d'esprit , quand ils ne sont pas faans , sont utiles , ainsi que les distractions agréaes ; mais il faut éviter les réunions trop nom-
( fio )
breuses et trop longues , dans lesquelles on respire en général un air altéré , malsain.
Il faut se garder surtout des passions tristes • à Vienne et à Berlin l'expérience a prouvé qu c'était les personnes toujours agitées par la crainte du choiera, que cette maladie attaquait d'abord; celles qui vivaient calmes , tranquilleis , qui ne re doutaient pas la maladie, l'évitaient presque tou jours.
Sans doute le choiera est une maladie grave mais il est démontré aujourd'hui que ceux prennent les précautions convenables échappent facilement à l'épidémie , et que des soins donnés à propos font souvent avorter cette maladie, peur trouble les fonctions digestives, pervertit l'influence du système nerveux et favorise le d' veloppement du choiera. La confiance est le meilleur des préservatifs ; c'est le seul qu'emploien les médecins , et l'on sait que très-rarement i sont atteints par l'épidémie.
De tous les débats qui se sont élevés surlacaus du choiera, il est resté prouvé que la contagion, si elle existe, est très-rare d'individu à individu^ et qu'elle n'a lieu que dans certaines circonstanci données; par exemple, lorsque plusieurs malades! se trouvent réunis dans un local insalubre ou trop! petit pour que l'air n'y contracte pas des qualitémalfaisantes. Ceci n'est point particulier au cho^
^ra, et se retrouve non-seulement dans presque iutes les maladies, mais même quand des perinnes saines sont enfermées dans un lieu trop esserré.
Il faut que l'air puisse se renouveler facilement itour de chaque lit; c'est une des conditions esmtielles dans un hôpital bien tenu, et l'on ne en écarte jamais : aussi dans tous les hôpitaux, ijourd'hui la plupart des salles sont plus saines, lus aérées que ne le sont une grande partie des uiisons particulières.