‹ Histoire du choléra-morbus dans le quartier du Luxembourg, ou, Précis des travaux de la commission sanitaire et du bureau de secours de ce quartier, suivi de documens statistiques sur les ravages que la choléra y a exercésChapitre 23 sur 27 · RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

Résumons dans quelques faits généraux tous les faits particuliers que nous venons de par-^ courir.

Voici les principaux traits des ravages causés par le choléra -morbus dans le quartier du Luxembourg :

Sur une population de 20862 âmes , ce quartier a compté , dans trois périodes , du 3 1 mars au 12 mai(i),

Environ 7000 malades , près de i sur 3 de la population ;

Note sur les deux recrudescences de juin et de juillet.

(i) Depuis cette époque, le choléra a continué de sévir, mais toujours comme une épidémie qui s'éteint, quoiqu'il ait été marqué déjà par deux, recrudescences.

Environ 2200 cas graves, près de i sur 3 des malades , près de i sur 9 de la population ;

Depuis le i3 mai jusqu'au 3i juillet, le nombre des décès à domicile, les seuls qui nous aient été donnés, s'élève à 87.

La première recrudescence commence à se faire apercevoir au 21 juin et dure jusqu'au 28 ; elle comprend 8 jours et 19 décès à domicile; les décès n'ont jamais dépassé 4 dans un jour.

Ladeuxième recrudescence a son point de départ au 6 juillet, et se prolonge jusqu'au 20 ; elle contient i5 jours et 33 décès , dont le maximum a été de 6 dans an jour, le 16 juillet.

Ces deux recrudescences sont d'autant plus remarquables que depuis le i3 mai jusqu'au 3r du même mois, durant 18 jours, il n'y avait eu que 3 décès , de sorte qu'on pouvait croire l'épidémie épuisée.

Les décès à domicile, avons-nous dit, se sont montés à 87; si nous y joigQons les décès aux hôpitaux qui, eu raisonnant par analogie avec ce qui avait eu lieu précédemment , doivent avoir été de 2 1 , nous avons un total de 108 décès, c'est-à-dire du quart environ du total des décès pendant les quarante-trois jours qu'a duré le choléra proprement dit.

L'époque des deux recrudescences qui, avec le temps qui les a précédées et suivies, embrasse un espace de 79 jours, ne constitue donc qu'un diminutif et , pour ainsi dire, qu'une réduction du choléra, dans une proportion d'un quart.

Ces deux recrudescences ont eu cela de particulier qu'elles ont frappé proportionnellement plus de victimes que le premier choléra parmi les hommes et dans la classe qui est-dessus du besoin et qui vit dans des conditions de salubrité. La proportion des décès des homnses à ceux des femmes était, lors de la première époque , à-peu-près comme 3 est à 4 ; lors de la seconde, elle n'est plus que comme 5 est à 6 ; celle des décès delà classe aisée aux décès de la classe nécessiteuse était, la première fois, comme i est à 3: elle n'est plus, la seconde, que comme i est à 2 i/3; celle des décès des rues salubres aux décès des rues insalubres était, dans le choléra proprement dit, comme i est à 2 , elle n'est plus , dans îes recrudescences, que comme i est à i 6/7. Au reste ces différences qui se font apercevoir sur un chiffre de 108 décès, disparaissent presque en-

4ot) décès, à-peu- près i sur 5 iji des cas graves, i sur 17 j /4 des inalades , i sur Si-Sa de la population (i);

tièremeui quand il s'agit d'un chiffre de 406, et n'altèrent, par conséquent, que d une manière insensible, les rapports de notre travail.

Le nombre des malades, comparé à celui des décès, a diminué dans une proportion beaucoup plus forte, ainsi que chacun a pu facilement en faire la remarque, etquoique nous ne puissions pasdéterminer au juste cette diminution, qui doit être attribuée surtout à ce que cet effroi général, qui fit tant de malades dans l'origine, était, lors des recrudescences, presque entièrement dissipé, surtout dans les classes inférieures.

Du reste^ les proportions sont restées à-peu-près les mêmes dans les deux époques, quant à la durée de la maladie, quant aux âges plus particulièrement atteints, quant aux maladies préexistantes, et quant aux professions.

Ainsi les 5/8 environ des décédés ont été tués dans les 3o premières heures de l'invasion ;

La premièi'e enfance, l'âge où les forces décroissent, et la vieillesse sont les époques de la vie qui ont compté le plus de victimes;

Un grand nombre de maladies, et plus particulièrement celles dont le siège est dans l'estomac el dans les intestins , et dont la diarrhée est un des symptômes , ont précédé le choléra;

Les professions extérieures sont celles qui ont été le plus maltraitées, les professions mixtes celles qui l'ont été le moins ;

Parmi les professions particulières, les portiers, les cordonniers, les cochers, les porteurs d'eau , sont ceux qui ont le plus souffert. Parmi les décédés, on remarque un pair de France, un magistrat , une garder malade.

(i) En y comprenant les 108 décès des deux recrudescences j la mortalité dans le quartier du Lvixembourg a été de i sur 4o 3/5.

Et qu'on ne s'imagine pas que , tandis que le choléra sévissait avec cette rigueur, le nombre des décès non cholériques ait été moindre qu'en temps ordinaire. Loin de là , il a été plus considérable. En i85i,les décès des quatre mois d'avril, mai, juin et juillet , se sont élevés à î85,

Le sexe masculin a eu 176 décès, environ j sur 59;

Le sexe féminin ^So décès, i sur 45 ;

La classe nécessiteuse, i malade au moins sur a , I cas grave sur 3 des malades et sur 5 de la population, t décès sur 29 2/3;

La classe au-dessus du besoin, i malade sur 6, I cas grave sur 3 des malades et sur 19 de la population , i décès sur 87 2/3;

La classe indigente proprement dite , i décès sur 19 ï/3;

La classe aisée, 1 décès sur i36.

et , en 1 832 , les décès non cholériques, dans le même temps, à 194. Peut-être faut-il s'étonner que l'épidémie ait exercé tant de ravages dans un quartier qui passe à juste titre pour être le plus sain de Paris, et qu'elle en ait fait un de ceux qu'elle a le plus maltraités. Cette condition défavorable tient surtout à deux causes qui ne doivent en rien allér^ sa réputation de salubrité, 1° à ce que beaucoup de valétudinaires viennent l'habiter, et de gens âgés y chercher une retraite , précisément parce qu'il est réputé salubre , et nous avons vu que la mortalité avait été très grande dans ces deux classes ; 2° à ce que la démarcation municipale des quartiers renferme, dans celui du Luxembourg, tout un territoire que nous avons désigné sous le nom de région inférieure, qui y touche, il est vrai, mais qui , en réalité , n'en fait pas partie, et qui est extrêmement insalubre; or, c'est dans cette région que ia mortalité a surtout été considérable , puisqu'elle s'y est élevée, durant l'existence seulement du bureau de secours , à i décès sur 42 i/4 , tandis que , dans les deux autres régions réunies, qui constituent , non pas civilement , mais bien réellement , le quartier du Luxembourg , elle n'a été dans le même temps que de i sur 5g. Le choléra laisse donc subsister intacte la bonne renommée sanitaire de ce quartier.

Remontons maintenant des effets aux causes du choléra.

Nous les avons réduites à trois par l'analyse :

La cause première y

La cause secondaire , qui est l'insalubrité;

La cause tertiaire^ qui est l'affaiblissement de la personne.

La cause première est dans l'air. Les faits recueillis l'indiquent. La mortalité était plus grande quand la température était plus variable. Elle a frappé surtout ceux dont la profession les condamne à subir l'action continue de l'air extérieur. Elle a été plus meurtrière partout où l'air pouvait davantage s'amasser, s'épaissir et se corrompre , dans les rues mal ventilées, dans les étages inférieurs , dans les logemens placés sous les combles. Quelle est' cette cause première ? On l'ignore encore; c'est à une plus exacte analyse de l'air , c'est à de nouveaux progrès de la chimie à nous l'apprendre.

La cause secondaire, c'est Finsalubrité partout où elle se rencontre , dans les personnes , sur la voie publique, dans les habitations, dans les matières qu'emploient certaines professions; c'est tout ce qui constitue im foyer d'infection, tout ce qui est de nature à corrompre l'air. Nous en avons vu précédemment de nombreuses preuves.

La cause que nous appelons tertiaire est celle

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qui tient à l'affaiblissement de la personne , de quelque part qu'il provienne, du sexe, de la première enfance , de la vieillesse , de l'action des passions, de la fréquence des excès, d'un moral affecté soit par la peur, soit par le chagrin , d'une constitution chétive , d'un état valétudinaire , d'une maladie préexistante, de la fatigue due à une immobilité trop continue ou à un mouvement trop pénible , mais surtout de l'indigence et de son hygiène obligée, insalubrité sur soi et autour de soi, mauvaise nourriture, mauvais vétemens , mauvais gîte.

Nous avons constaté dans les 1[g6 décès 186-2 causes ayant pu donner la mort, savoir: 769 tenant à l'insalubrité , et log'i à l'affaiblissement de la personne. (1)

Sur les l[o6 décédés, 372 étaient placés sous l'influence immédiate de ces 769 causes d'insalubrité, 398 sous celle des 1093 causes d'affaiblissement, 4oi sous celle de quelqu'une au moins de ces deux sortes de causes.

Ainsi 34 personnes seulement auraient péri hors du contact immédiat d'une cause d'insalu-

(i) Nous n'avons compris dans ce chiffre les causes provenant de la faiblesse du sexe que pour 54 ,qui est le nombre dont les décès du sexe féminin surpassent ceux du sexe masculin. Nous n'y avons pas compris les causes provenant de l'influence des passions , parce que celle influence n'a pu être constatée que d'une manière générale,

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brité, 8 à l'abri d'une cause d'affaiblissement, et 5 garanties à-la- fois contre l'une et l'autre de ces deux causes.

C'est bien peu, et cependant qui pourrait prétendre qu'il y ait eu même ce faible nombre de décédés qui n'aient pas succombé victimes d'une cause d'insalubrité ou d'affaiblissement? Nous n'avons parlé que de causes immédiates d'insalubrité ; mais une cause voisine et même éloignée n'a-t-elle pas pu également donner la mort ? Sommes-nous assurés , malgré toutes nos recherches, d'avoir pu découvrir le total des causes de mortalité, et surtout de celles d'affaiblissement qui tiennent aux personnes et qui sont souvent leur secret ? Peut-être , si nous étions certains dé n'en avoir omis aucune , en aurions-nous trouvé 3ooo, au lieu de 1862 , et serait-il démontré que pas un des décédés du choléra n'a péri sans qu'aucune cause d'insalubrité ou d'affaiblissement ne se soit unie , pour lui donner la mort , à la cause première de l'épidémie.

Nous avons appelé 'première la cause inconnue qui gît dans l'air, car elle est évidemment la première condition du choléra , puisque l'insalubrité toute seule jointe à l'affaiblissement des personnes n'a pas encore donné naissance à cette épidémie.

Nous avons nommé l'insalubrité cause secon-'

datre, car il y a nécessité pour la cause première de se combiner avec elle pour devenir épidémique, puisque ainsi que nous venons de le voir, en dehors d'une cause quelconque d'insalubrité, il est certain qu'il n'y a tout au plus que très peu de décès, et qu'il est probable qu'il n'y en a pas du tout.

Enfin, nous avons qualifié de cause tertiaire^ l'affaiblissement des personnes , car avant que celles qui semblent prédestinées à devenir la pâture du choléra succombent à ses atteintes, il faut qu'il y ait eu une combinaison de la cause première et de l'insalubrité qui produise le venin épidémique. En effet, si la cause première constituait toute seule, et sans le concours de l'insalubrité, le venin qui tue les personnes affaiblies, l'influence mortelle de l'insalubrité serait nulle, et c'est ce qu'il est impossible d'admettre après tous les faits que nous avons cités.

Il semble donc que le choléra soit le résultat d'une influence atmosphérique encore inconnue dans son essence, mais qui par la loi de son affinité pour l'insalubrité, se combinerait avec elle, et engendrerait un poison particulier, de nature à agir phis violemment sur la partie affaiblie de l'espèce.

L'air , avec son levain de mort , s'en irait à son caprice, tantôt franchissant d'un bond les distan-

— noces, tantôt n'avançant que lentement et pas à pas, ici faisant séjour, là ne faisant que passer, plus loin , ne daignant pas même aller au-delà d'une colline ou d'un ruisseau, quelquefois broyant longuement son poison, d'autres fois, ébauchant à peine son œuvre homicide;

Il s'en irait ainsi, disons-nous, choisissant sa proie habituelle parmi ces êtres dont l'existence physique ou morale qui fut toujours faible et chétive, ou qui s'usa dans l'abus de la vie , ne pourrait plus que détériorer l'espèce , non cependant sans égarer parfois ses coups au-delà parmi de plus nobles victimes; en somme, comme s'il était chargé d'infliger à l'humanité, je ne sais quelle affreuse épuration.

En toutes choses, il y a des instructions pour les esprits sérieux. Une aussi grande calamité que celle qui vient de s'appesantir sur nous doit surtout en être une source féconde, autrement, il faudrait désespérer de trouver de la sagesse aux décrets de la providence. En s'attaquant de préférence aux êtres débilités par les excès, cette calamité nous enseigne qu'il faut user et n'abuser point des biens de la vie. En frappant plus volontiers ceuxqui négligent la salubrité sur eux et autour d'eux, elle montre que cette négligence n'est pas seulement un tort léger, mais une faute grave qui porte sa peine avec elle. En pesant sur la fai-

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blesse de la constitution et du moral, elle nous découvre un vice de notre éducation qui omet de fortifier les corps et de tremper vigoureusement les esprits. Les désordres où se sont, presque en tous lieux, abandonnées, à l'apparition du fléau, des masses ignorantes, faciles à entraîner, proclament assez haut combien l'ignorance est dangereuse et combien les sociétés ont d'intérêt à éclairer le peuple. Le concours empi-essé et nécessaire de tous les bons citoyens, pour conjurer le mal , en prouvant à l'administration combien il est facile d'émouvoir les sentimens généreux et d'y trouver un utile appui, doit lui faire regretter que de bonnes et franches institutions municipales n'aient pas encore, à Paris du moins , organisé ce concours d'une manière solide et durable. La police de la voie publique a désormais acquis une toute autre importance, qui doit lui valoir une vigilance phis active que jamais , puisqu'il est démontré maintenant qu'elle touche bien plus encore au salut qu'à la commodité des habitans. Les professions , les demeures des citoyens doivent être l'objet d'une sollicitude nouvelle , puisque la mort, si elles sont insalubres, se loge avec eux ou devient la compagne de leurs travaux. Mais où l'épidémie récente est surtout instructive^, c'est à l'avoir vue décimer la classe indigente avec cette cruelle partialité , qui, dans l'Inde , dont

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elle est originaire , l'a fait appeler la maladie des pauvres. Il est impossible à quiconque porte un cœiu' d'homme , de rester froid à l'aspect d'une partie de la société , condamnée à toutes les misères et à une mort anticipée , par privilège. C'est un devoir étroit d'appeler de tous ses vœux une amélioration de l'ordre social qui en fasse disparaître ces inégalités désolantes, et de la préparer par de sages lois sur l'instruction et sur les matières d'économie politique, lois qui devront apporter avec elle non plus seulement l'aisance, mais la vie.

En un mot , et c'est ce qui mérite d'exciter au plus haut point, l'attention , l'espoir et les efforts de tous, entre les nombreuses causes qui donnent la mort, sous l'influence de la cause première épidémique, il n'y en a pas une peut-être qu'il ne soit au pouvoir des hommes de conjurer.

Si l'éducation , si l'hygiène de chacun , si l'administration publique , si l'état social étaient ce qu'ils doivent être , le choléra-morbus ne serait pas.

Mais le mal est ancien , et les remèdes ne peuvent porter leurs fruits que dans un avenir éloigné. En attendant, c'était un pressant devoir de secourir de si grandes infortunes: celui-là, notre pays n'y a pas manqué.

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