Histoire du ciel
Il y a quelques années, plusieurs personnes remarquables par leur science et leur érudition se trouvèrent fortuitement réunies au bord de la mer, et passèrent ensemble la fin de la saison d’été. C’était au cap de Flamanville, qui s’avance dans la mer au milieu d’une vaste baie et forme, dans l'anse de Dié- Ictte, le seul port de refugo qui oxiste entre Cherbourg et Granville. Elevé au sommet septentrional de la chaîne de granit qui traverse la Manche et compose, émergés des ondes, les massifs de Jersey et les côtes de Bretagne, Flamanville domine la mer sur une immense étendue, et la vue, qui distingue à l'ouest les îles anglo-françaises posées sur la surface des flots, n'est bornée qu’au loin par la pointe de Jobourg, au pied do laquelle
VI CAUSERIE PRÉLIMINAIRE
roulent les flots terribles du ras Blanchard. Dans cette immense nappe liquide, mille variations se succèdent d’une journée à l’autre. Tantôt l'onde calmée sommeille dans le repos le plus absolu ; aussi bleue que l.’azur céleste, elle s'étend comme une glace transparente jusqu’aux collines rougies, qui se reflètent à ses bords; le port de Diélette ressemble alors au golfe de Venise : des barques reposent sur l’eau tiède, des pêcheurs sont étendus sur la jetée, des groupes d’enfants blancs se baignent ou se sèchent au soleil. Tantôt les flots agités font tressaillir du dessus de leur surface une multitude de crêtes blanches qui, de nuit et au clair de lune, font songer aux voiles neigeuses des Williz poursuivies. Tantôt, et c’est le cas le plus général, l'Océan remué jusqu’en ses profondeurs par le flux des marées, troublé par les aspérités de son lit, soulevé par les vents impétueux et exaspéré par les obstacles de ce rivage aux dents de roche, précipite en tourbillons les vagues amoncelées, couvre les falaises d’une écume voltigeante, roule un poids gigantesque d'énormes galets sur les grèves, brise aVec fracas ses flots amers contre les anfractuosités des rochers géants ou dans les sillons des cavernes; et soulève dans les airs ses montagnes liquides avec des gémissements et des plaintes sans fin. Le spectacle change d’un jour à l’autre, d'une heure à l'autre, selon la hauteur de l'eau soulevée par la lune ; et le rivage plus ou moins étendu, plus ou moins sablonneux, semble changer lui-même d’aspect et de caractère avec l’état de la mer et l’état du ciel.
Le chûteau de Flamanville offrait sa gracieuse hospitalité aux personnes dont j’ai parlé en commençant cette causerie. La marquise et ses fils avaient renouvelé, dans cette habitation féodale et dans le parc immense qui l’entoure, toutes ces pré-
CAUSERIE PRÉLIMINAIRE
venances inaugurées par le siècle de Louis XIV, en vertu desquelles le temps se métamorphose et disparaît. Les semaines passaient comme des jours, et l’année entière, sans doute, aurait passé comme une semaine. Les promenades, le yacht, l’équitation, la botanique ou la géologie prenaient une bonne partie de la journée. Le soir après dîner, on avait l’habitude de se réunir soit au salon, où presque toujours une excellente musique se faisait entendre, soit plutôt au bord de lamerprès d’un chalet encadré d’un parterre de roses, et l'on discourait à sa fantaisie sur mille sujets, parmi lesquels l’un surtout prédomina bientôt.
Quels étaient les personnages ainsi réunis par le hasard ? Mentionnons d’abord un astronome de l’Observatoire de Paris, M. E. L..., qui avait passé ces dernières années à visiter les principaux observatoires du monde. Après être resté quelque temps en Chine, à l’Observatoire de Pékin, il avait traversé les deux Amériques et avait aidé à l'installation de l’Observatoire de Rio-deJaneiro. Il arrivait de celui de Greenwich et revenait en France pour y séjourner désormais. Par ses longs travaux (son âge était d’environ 50 ans), il avait acquis une science générale extraordinaire sur tous les sujets qui de près ou de loin touchent à l’Astronomie. Et quelle est la branche des connaissances humaines qui n'ait aucun point de contact avec la science de l’univers, avec la science fondamentale par excellence?
Parmi les hôtes du château, je présenterai ensuite un savant historien, très-célèbre, non seulement en France, mais encore dans l’Europe entière, et partout estimé autant pour son noble et généreux caractère que pour sa haute valeur intellectuelle. C’était M. H. M..., qui visitait alors au point do vue archéolo-
VIII CAUSERIE PRÉLIMINAIRE
gique les rives de la basse Normandie et de la Bretagne. Sa conversation était à la fois profonde et agréable, hardie et tempérée. Lorsqu’il exposait les enseignements de l’histoire, on croyait entendre un druide revenu sur cette terre pour nous faire assister de nouveau aux œuvres des anciens jours. 11 y avait, il y a, précisément sur le cap de Flamanville, un dolmen élevé par les druides, et souvent c’était là que commençaient les conversations relatives à l'histoire de l'humanité, de la planète et de l’univers.
Un député, M. G. B , faisait également partie de ce groupe
momentané d’hommes éminents à différents titres. D’un ciractèrc bien différent de celui de l’historien et de l’astro nome, il n’aimait pas traiter longuement et techniquement les questions môme les plus instructives, mais préférait glisser d’un sujet à un autre. Fin et nerveux autant que spirituel, il se plaçait dans la conversation comme tout exprès pour arrêter par une remarque ingénieuse la monotonie d'un long discours, ou pour mettre en doute les assertions posées. Comme l'historien, d’ailleurs, il avait une prédilection marquée pour l'astronomie, et fréquentait ponctuellement, lorsqu’il était à Paris, les soirées de l’Observatoire.
. Il y avait encore là un pasteur de l’Église réformée, M. D..., arrivé récemment du comté de Kerry et des lacs de Killarney, l’esprit meublé de toutes les interprétations faites sur la Bible et des mille tentatives d’accord essayées entre son texte et la parole de la science moderne. D’une tendance systématique bien différente était un capitaine de frégate de Cherbourg, M. F..., alors également à Flamanville. en môme temps qu’un érudit professeur de philosophie de la môme ville, M. D. L. C.... Le commandant était parfaitement rationaliste, et le phi-
CAUSERIE PRELIMINAIRE
losophe ne s’éloignait pas à une trop grande distance de la sphère catholique. Les dames étaient d’un sentiment tout à fait orthodoxe.
Tels sont les personnages en scène ici. Je pourrais m’y ajouter moi-même, si j’y avais été à d’autres titres que comme simple auditeur, et si je n’étais autre chose qu’un narrateur. Par la tendance intellectuelle de la plupart d’entre eux, par le site, la saison, l’heure, l'astronomie ne tarda pas à devenir le sujet dominant des conversations. Les astres qui s'allumaient dans le ciel, le souvenir de leur rôle dans l’histoire de l'humanité, la figure des constellations, qui se reflétaient par fois dans l'onde aussi pure qu’un miroir, le lever de la lune et le coucher du soleil, une éclipse dont nous fûmes témoins, les marées et le mouvement de la terre, que sais-je encore? mille points d’interrogation se posèrent devant les pensées contemplatives, et l’on en vint à causer chaque soir des mys- *ères du ciel.
Dès les premières causeries, on prit plaisir à ces entretiens dont la forme antique offrait un charme fort particulier; et pour ne pas en laisser tout à fait la conduite au hasard, il fut convenu que l’on dresserait d’avance la liste des sujets susceptibles d’être traités, et que dans ses pérégrinations du jour chacun songerait à recueillir des souvenirs et à les apporter le soir. Ainsi se formèrent insensiblement ces divers entretiens. On me chargea, comme étant le plus jeune de la société, du rôle de secrétaire, et je fis consciencieusement mes efforts (dans mon intérêt personnel, je l’avoue) pour conserver les discussions si instructives émises de part et d’autre sur les plus grands problèmes de la nature.
C'est cette rédaction, c’est cette série de Soirées, que je me
CAUSERIE PRÉLIMINAIRE
permets de publier aujourd'hui, en répondant, avec trop do confiance peut-être, à l’invitation sympathique d’un éditeur ami des lettres. Je crains en effet de n'avoir pas rendu exactement l'exposition variée et savante de Y Histoire du Ciel. Je crains que la forme d’entretiens que j'ai dû laisser dans son état primitif ne paraisse surannée. Plusieurs des questions traitées dans ces conversations ne sont pas encore absolument résolues pour cela, et peuvent donner cours à de nouvelles discussions, à de nouvelles critiques. Malgré ces imperfections, je me suis décidé néanmoins à livrer au public ces études, dont le principal avantage est de faire passer en revue presque tous les systèmes imaginés par les hommes sur l’univers, sur sa forme, sa construction, son état, ses origines et ses destinées futures.
En effet, les pages qui vont suivre dérouleront l’histoire populaire de l’Astronomie, depuis l’époque antique où les hiérophantes chaldéens observaient les astres du haut de la tour de Babel, jusqu’aux temps modernes où le génie humain a su pénétrer les secrets du Créateur et découvrir le véritable système du monde. L’antiquité primordiale de l'Astronomie, l'origine de la sphère et des constellations, les idées des anciens sur l'univers, l'astrologie, le ciel du paganisme et du clirisr tianisme, les formes supposées à la terre jusqu'à Christophe Colomb, l’arrangement' religieux et astronomique du ciel jusqu’à Copernic, les voyages imaginaires faits dans le ciel et sur la terre, et même dans les régions mystérieuses de l’autre monde, etc., etc., tous ces panoramas de la science et de l’érudition constituent un spectacle immense, dans lequel on verra se révéler pour ainsi dire toute l’àme de l’Humanité, avec ses aspirations et scs défaillances, ses inquiètes curiosités et
CAUSEIUE PRELIMINAIRE.
ses angoisses, avec son suprême désir, jamais satisfait, de connaître, de savoir, et de régner.
Un dernier mot au lecteur. Les entretiens qui suivent étant à peu près la reproduel ion de ces soirées, et ce livre se trouvant ainsi par son mode de rédaction particulièrement approprié au ton des lectures en famille, j'oserai terminer cette causerie préliminaire en conseillant à mes lecteurs de ne lire cet ouvrage qu’en raison d'un chapitre par jour. Tel est en effet le nombre des documents rassemblés dans chacune de ces XVI soirées, que très-certainement ce sera pour le lecteur le plus assidu et le plus avide un travail déjà suffisant d'absorber successivement chacune de ces études, et d'y réfléchir ensuite à son aise sans se fatiguer par une trop rapide lecture.
Puisse cette histoire populaire de l’Astronomie faire connaître et admirer la grandeur des travaux pacifiques de l’esprit humain, dont le génie persévérant est parvenu à découvrir la merveilleuse construction de l'univers! Puisse cet écho de nos causeries des bords de la mer susciter des goûts élevés et des entretiens instructifs, et faire aimer la science sublime qui, en nous affranchissant, nous a initiés aux mystérieuses splendeurs de la naturel
septembre 13*2.
PREMIÈRE SOIRÉE
QUE NOUS SOMMES ACTUELLEMENT DANS LE CIEL ET QUE LA TERRE EST UN ASTRE.
Les apparences : la Terre paratt Tonner U partie inférieure du monde ; les astros et le Ciel paraissent former la partie supérieure. — La réalité : position de la Terre dans l'espace et son mouvement autour du Soleil. Les autres mondes planétaires. Les étoiles. — Phénomènes célestes causés par le mouvement de la Terre autour du Soleil. Translations apparentes du Soleil, de la Lune et des planètes le long du Zodiaque. — Perspectives célestes. — Idées primitives, astro* oomujues et religieuses, engendrées par l’observation de ces mouvements.
Les circonstances qui nous avaient réunis au bord de la mer et qui ont donné lieu aux entretiens suivants, ont été rapportées dans notre causerie préliminaire. A l’heure où ces entretiens commencent, l’ Astronome, assis dans son vieux fauteuil de chêne, contemplait d’un air pensif le reflet rougeâtre des eaux lointaines, et lais-
PREMIÈRE SOIRÉE
LE CIEL
sait ses regards errer vaguement à l’horizon. Nous étions assis assez irrégulièrement, de petites tables sur lesquelles le thé devait être servi avaient été disposées devant la façade du chalet. Un grand silence planait sur la montagne, et loin de le troubler, le bruit montant de la mer semblait plutôt l’augmenter encore. Gomme la réunion était au complet, et que les conversations particulières s’évanouissaient pour faire place à l’entretien scientifique, l’astronome commença à peu près dans les termes suivants :
Le Soleil vient de descendre sous l’océan, dit-il, sans détacher ses yeux de l’horizon rouge et en indiquant de la main le point où l’astre avait disparu ; son passage reste encore tracé dans le ciel du couchant par des lignes de feu qui en rougissent les nuées ; le dieu du jour trône maintenant sur le méridien d’autres peuples, et le crépuscule, qui vient à sa suite, répand déjà ses voiles à travers notre atmosphère. Le croissant de la Lune devient plus vif et verse une clarté argentée dans l’air tranquille. On distingue les plus brillantes étoiles, Arcturus, Véga, Capella, les sept de la Grande-Ourse, et même déjà l’étoile polaire et Cassiopée. La mer ne mugit pas ce soir, et semble apaisée, comme si le recueillement de la nature en cette heure silencieuse l’invitait à être attentive avec nous au spectacle du ciel étoilé; ses lames viennent doucement s’éteindre sur le rivage, et l’on n’entend que le bruit cadencé du flot qui arrive et se retire. Ne croirait-on pas que cette scène a été préparée exprès pour nous ce soir? L’air, d'une transparence limpide, est illuminé de tièdes clartés et parfumé de la senteur sauvage des petites plantes dont les falaises sont tapissées. Depuis bien longtemps le Soleil, la Lune, les étoiles, le Ciel et tous ses mondes, semblent ainsi se lover, briller et se coucher...; depuis bien longtemps les constellations s'allument le soir sur la tète des humains, et s’avancent en silence de l’orient à l’occident...; depuis longtemps les vagues de la mer viennent caresser le dur granit de ce rivage...; et depuis longtemps aussi des hommes ont élevé, comme nous le faisons ce soir, leurs yeux interrogateurs vers la voûte mystérieuse du ciel, se demandant en quoi consiste ce firmament étoilé, et quelle est la condition de la Terreau milieu do ces mouvements universels.... 11