LE CIEL ET LA TERRE
leur a semblé, à ces hommes, premiers investigateurs des secrets de la nature, il leur a semblé, comme il nous le parait à nos yeux aujourd’hui, que le Ciel était une voûte haute et vaste, constellée d’étoiles, et que la Terre était une immense surface plane, base solide du monde, sur laquelle réside l’homme, la tête élevée vers le haut de l’univers, beux régions bien distinctes parurent ainsi composer l’univers : U haut, ou l'air, l’espace céleste, les divers astres mobiles, les étoiles fixes, et par-dessus tout, le Ciel éternel ; puis le bas , ou la terre et les mers, le monde matériel dont la surface est parée des ornements de la vie végétale, dont les profondeurs solides se composent des minéraux, des métaux, des pierres, des substances lourdes capables d’assujettir les fondations du monde.
En effet, continua l’astronome, nous aurons bien souvent, sans doute, lieu de constater dans nos conversations suivantes, que parmi les curieuses hypothèses imaginées par l’esprjt humain pour se rendre compte de l’état de la création, cette dualité de la Terre et du Ciel domine comme une charpente toute faite par la nature, sur laquelle on s’est contenté de varier les formes secondaires, l’ornementation superficielle, les sculptures et broderies de la fantaisie, sans modifier l’architecture générale de l’édifice. Cette conception naturelle d’un système du monde aussi simple que celui-là, qui se borne à supposer la Terre au bas du monde, comme un soutien solide et inébranlable, et le Ciel posé comme un dôme sur la surface terrestre, cette conception, dis-je, forme en même temps la base de tous les systèmes religieux, nécessairement édifiés sur la structure astronomique, et qui depuis l’origine de l’humanité ont essayé de nous représenter nos destinées présentes et futures et notre condition spirituelle. 11 semble en effet que le témoignage de nos sens soit ici l’expression simple et manifeste de la réalité.
— C’est sans doute au point de vue historique, fit observer la marquise, que nous devons entendre cette exposition ; car il est bien certain que, maintenant, on ne croit plus à cette opposition du Ciel et de la Terre. Tout le monde sait que la Terre est une planète.
— Je me permettrai de ne point partager une opinion aussi favorable, réponditl’astronome. Aujourd’hui encore (peut-être tout le monde ici ne me croira-t-il pas, mais je puis vous l’affirmer comme un fait
PREMIÈRE SOIREE
LE CIEL
d’observation), aujourd'hui encore un grand nombre de personnes, féminines et masculines, n'ont qu’une idée très-vague et souverainement fausse de la forn e et de la situation de la Terre, et s’imaginent, sans trop s’en rendre compte, il est vrai, que le Ciel est une voûte bleue, d’une substance mystérieuse, posée comme un dôme sur la surface de la Terre. D’autres, sachant avec plus ou moins d’exactitude que la Terre est une sphère isolée, suspendue dans le vide, supposent qu’elle se tient dans l’air, et considèrent le Ciel comme une sphère beaucoup plus grande , enveloppant notre globe à une grande distance. Lorsqu’on leur demande ce qui, dans leur hypothèse, soutient la Terre au milieu du Ciel, elles témoignent par leur étonnement qu’une telle question leur a toujours paru insoluble, etc. Cette ignorance, plus générale que certains esprits ne sont portés à le croire, a d’abord pour cause l’insuffisance de l’éducation première, surtout (poqrquoi ne pas l’avouer?) chez les femmes; et ensuite la forme abstraite et sèchement mathématique sous laquelle on avait cru pouvoir enseigner l'astronomie jusqu’ici.
— Pardon, monsieur ! interrompit avec ingénuité la fille du capitaine, mais est-ce que le Ciel n’est pas une voûte bleue?
— Une voûte bleue? Et comment vous la représentez-vous ?
— Mais.... reprit avec hésitation la jeune tille.... je mêla représente comme une voûte.. .. je ne sais pas trop....
— Matérielle?... solide?
— Pas tout à fait.
— Comment, pas tout à fait?
— Non, pas solide, mais pourtant assez solide.... enfin, vous allez vous moquer de moi, ajouta-t-elle en riant, mais j’avais toujours cru qu'elle était faite avec une substance dans le genre de.... l’amidon.
Nous ne pûmes nous empêcher d’éclater de rire à cette révélation inattendue, et la conversation allait se diviser sur mille sujets, tels que l’enseignement de la cosmographie dans les pensionnats, la bizarrerie des illusions, lorsque l’astronome reprit son sujet interrompu :
Cependant l’Histoire du Ciel ne saurait laisser en notre esprit des