LE MONDE TERRESTRE DES ANCIENS. 2T
jntueuse obscurité qui, dans les autres ouvrages d’Aristote, repousse les ignorants. >
— Voilà un argument qui ne manquera pas de légitimité, repartit le pasteur ; entreprendre la lecture du célèbre philosophe de Stagire, c’est, à mon avis, le plus grand acte de vertu qu’un homme qui consacre sa vie à l'étude des sciences puisse s’imposer à notre époque où le temps passe si vite ; et quelle que soit la récompense qui vienne couronner l’accomplissement de cette noble tâche, je ne mets pas en doute qu’il ne la trouve toujours fort inférieure au mérite d’un pareil travail.
— Certes, reprit l’astronome, il n’est même pas nécessaire pour cela-de lire le précepteur d’Alexandre dans sa langue maternelle, ni meme dans les traductions latines que le moyen âge nous a léguées ; mais seulement dans la belle et élégante traduction française que M. Barthélemy Saint-Hilaire vient de nous offrir. Pour celui qui est accoutumé à la clarté et à la rigueur si satisfaisante de la méthode scientifique moderne, il y a en perspective des attaques de nerfs, causées par la lenteur, la naïveté, le vague, l’indéfini, le mélange de la métaphysique et de la physique, le mariage bizarre de la logique avec le raisonnement tiré de l’expérience, et surtout par le changement qui s’est introduit depuis deux mille ans dans la signification des mots, changement par suite duquel nous ne comprenons plus dans leur sens original les expressions qui reviennent le plus souvent, et qui sont les plus importantes, comme le mouvement, la génération, les éléments, la figure, la forme, la matière, les propriétés des corps, etc., etc.
Il résulte de ce changement dans la signification des mots et de la différence essentielle qui distingue la méthode actuelle de raisonnement de la méthode employée au temps d'Aristote, ajouta encore l’astronome, que les œuvres astronomiques de celui-ci, si toutefois il est permis de leur donner ce nom, sont presque illisibles aujourd'hui, et caractérisées par une obscurité particulière. C’est pourquoi celui qui, désireux de connaître l’antiquité et de l’observer directement, essaye de pénétrer dans ce labyrinthe, sent bientôt la nécessité d’avoir à côté de lui un guide clairvoyant, qui connaisse à la fois et les besoins de l'esprit actuel et la nature des études antiques-,
qui ait comparé sagement l'état des connaissances humaines aux deux extrémités de la ligne qui nous sépare de ces âges, et sur le trajet de cette ligne elle-même ; qui jouisse eniin de l’autorité nécessaire pour nous guider en ces régions lointaines avec le flambeau de la méthode positive, sans laquelle nous n’avons plus que le caprice et la conjecture.... Je suis heureux que le savant moraliste français ait pris la peine d’ètre ce guide spécial.... »
Déjà depuis quelques instants nous étions arrivés au chalet de la Falaise. Une discussion particulière sur Aristote s’élevait entre le professeur de philosophie et le capitaine de frégate, lorsque, voyant notre petite société installée, l’astronome reprit :
« Le Traité du Ciel d’Aristote présente l’exposé et la discussion des idées généralement admises en Grèce et en Italie au quatrième siècle avant notre ère, sur la composition de l’univers, l’ordre qui préside aux mouvements observés, la nature des corps célestes et de la Terre, l’organisation, la succession, les modifications des choses; ce n’est pas un système d’observations, comme Ptolémée et l’École d’Alexandrie peuvent nous en offrir, mais un ouvrage théorique. Toute proportion gardée, c’est l’entreprise de Newton et de Laplace : un résumé de l'ensemble des phénomènes, avec une théorie de la pesanteur et du mouvement.
Nous allons nous occuper d’abord de ce vénéré philosophe, pour bien saisir l'esprit de la méthode qui régnait alors.
Disons-le tout de suite : c’est simplement la logique et pas autre chose. Aristote n’a pas l’air de s’en apercevoir. Sans doute la logique est une excellente méthode, dans son application psychologique aux questions qui sont de son ressort ; mais elle est d'une parfaite nullité, lorsqu’on l’applique à la discussion des mouvements célestes apparents et qu’on prétend les réduire à notre échelle. Si le point de départ est arbitraire, le système entier édifié sur celte base sera d’autant plus faux, qu’il aura été plus sévèrement et plus rigoureusement bâti. Les raisonnements reviendront sans cesse sur euxmêmes, paraissant se prouver l’un par l’autre, et ne formant au contraire qu’un système sans solidité, suspendu dans le vide, on nr
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sait comment; nous n’aurons à l’origine qu’une pétition de principes, et en résumé qu’un cercle vicieux.
Ainsi demandez, par exemple, à Aristote si c’est la Terre qui tourne ou le ciel ; il vous répondra que « la Terre est évidemment en repos, » et que les Pythagoriciens sont absurdes de lui supposer un mouvement de translation autour du feu. Outre le témoignage des sens, «il y a de plus un argument considérable, qui consiste en ce que le repos est naturel à la Terre et qu’elle est naturellement en équilibre. » On voit que c'est dire qu’une chose est, parce qu'elle est, et rien de plus.
Également sollicitée de toutes parts, déclare le philosophe grec, la Terre n’a pas de raisons pour quitter sa place, qui est son lieu naturel. Il est curieux de voir combien l’École abuse de cette qualification. Tout ce que l’on observe est naturel. Imaginez une autre explication, on vous objecte que ce n’est? pas naturel, et l’on vous tourne le dos.
Demandez-vous quelle est la nécessité que ce soient les astres qui tournent autour de la Terre? Aristote répond que ce mouvement est naturel, attendu que la circonférence est la ligne parfaite, que les astres sont parfaits eux-mêmes, et qu’ils doivent par conséquent décrire une circonférence. Tenez-vous à savoir pourquoi une ligne courbe est plus parfaite qu’une ligne droite? C’est parce qu’elle n’a pas de bouts. Et pourquoi n'ayant pas de bouts est-elle plus parfaite? Tout simplement parce qu’il en est ainsi ! 1
Voilà les raisons qui ont retardé de deux mille ans la découverte du véritable système du monde, et qui ont condamné Képlcr à dix sept ans de travaux forcés avant qu’il pût s’affranchir de l’illusion de croire que la figure parfaite est le cercle, et avant qu’il pût trouver l’ellipse planétaire et ses trois lois immortelles.
S’agit-il de la pluralité des mondes ? Aristote déclare qu’il ne peut y avoir qu’un seul monde, parce que les éléments sont partout les mêmes, qu’il est naturel que les parties de terre qui sont dans un autre monde soient portées vers notre centre, que le feu qui est dans les deux soit également porté vers l’extrémité du monde, car chaque chose tend à son lieu naturel, et de cette façon, de môme qu’il n’y a qu’un seul centre, il ne peut y avoir qu'un seul monde.
Je ne puis m’empêcher à ce propos, continua l’astronome, de vous témoigner la réflexion qui m’est venue à cette lecture. Je trouve la préface de M. Saint-Hilaire infiniment plus intéressante que le traité lui-méme, et quant à ces aspects scientiüques, le traducteur se montre autant supérieur à Aristote que le dix-neuvième siècle est supérieur au siècle d'Alexandre ; mais le savant académicien me paraît s’être un peu trop laissé dominer par sa sympathie pour son auteur, lorsque, sur cette question de la pluralité des mondes habités, il s’est permis d’écrire ces mots : « A quoi sert cette hypothèse ? Est-ce bien se montrer fidèle à la méthode tant recommandée que de se permettre de semblables rêves î Pour nous, et jusqu’à découverte nouvelle, il n’y a d’hommes que sur la Terre, et il ne peut y en avoir nulle part ailleurs. »
— En effet, dit l’historien, celte déclaration dépare à nos yeux l’œuvre savante du laborieux traducteur.
— J’ai avancé, reprit l’astronome, que ce fameux Aristote n’est pas moins obscur que la scolastique qui est sortie de lui, et qu’il importe de ne plus permettre dans l’avenir à la métaphysique de remplacer la discussion expérimentale; je citerai ici comme type la prétendue démonstration de celte proposition fondamentale : Toutes les parties du ciel sont éternellement mobiles ; il n’y a que la Terre qui puisse être au centre et en repos. Puissiez- vous apprécier la valeur do ce genre de raisonnement! et veuillez observer que c’est ici une traduction claire et lucide, appropriée à notre langage.
Ecoutez : • Toute chose qui produit un certain acte est faite en vue de cet acte ; or l'acte de pieu, c’est l’immortalité ; en d’autres termes, c'est une existence éternelle ; donc il faut nécessairement que le divin ait un mouvement éternel. Mais le ciel a cette qualité, puisqu’il est un corps divin ; et voilà pourquoi il a la forme sphérique, qui, par sa nature, se meut éternellement en cercle. Or, comment se fait-il que le corps entier du ciel ne soit point ainsi en mouvement? C’est qu’il faut nécessairement qu’une partie du corps qui se meut circulairement reste en place et en repos ; et c’est la partie qui est au centre. Dans le ciel, il n’est pas possible qu'aucune partie demeure immobile, ni nulle part, ni au centre ; car alors son mouvement serait vers le centre ; et comme son mouve-
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ment naturel est circulaire, le mouvement, dès lors, ne serait plus, éternel. Mais rien de ce qui est contre nature ne peut durer éternellement. Or, ce qui est contre la nature est postérieur à ce qui est selon la nature, et dans l’ordre de génération, ce qui est contre la nature n’est qu’une déviation de ce qui est naturel. — 11 faut donc nécessairement que la terre soit au centre et qu’elle y demeure en repos. Mais, s’il en est ainsi, il faut nécessairement que le feu, qui est le contraire de la terre, existe aussi. En outre, l’affirmation est antérieure à la privation ; et je veux dire, par exemple, que le chaud est antérieur au froid. Or, le repos et la pesanteur ne se comprennent que comme privation de la légèreté et du mouvement. Mais, s’il y a de la terre et du feu, il faut nécessairement que tous les corps intermédiaires entre ces deux-là existent ainsi qu’eux; car chacun des éléments doit avoir son contraire, qui lui est opposé. Mais ces éléments existant, il faut de toute nécessité qu’ils soient créés. Ces corps que nous venons de nommer sont doués de mouvement. On voit donc clairement, d’après cela, la nécessité du mouvement de génération ; et, du moment que la génération existe, il faut aussi qu’il y ait un autre genre de mouvement, soit un, soit plusieurs. — Noue voyons évidemment par quelle cause les corps soumis à un mouvement circulaire sont plus d’un. C’est qu’il faut nécessairement qu'il y ait génération, et il y a génération parce qu’il y a du feu ; et le feu existe ainsi qiÆ les autres éléments, parce que la Terre existe aussi ; enfin la Terre existe elle-même, parce qu’il faut un corps qui reste éternellement en repos, puisqu’il doit y avoir un mouvement éternel. »
— Ouf! vous avez du courage, s’écria le député.
— Tel est le genre de raisonnement dont l’esprit humain (et l’esprit européen) s’est contenté jusqu’à la Renaissance. Étonnons-nous donc après cela de l'ergotage de la scolastique !
— Vous êtes bien sévère pour Aristote, répliqua le professeur de philosophie. Vous ne pouvez cependant nier qu’il ne nous fournisse le plus ancien document auquel nous puissions recourir. Bien d'autres, avant lui, avaient essayé de comprendre l’ordre de l'univers; mais son ouvrage est le seul que le temps nous ait transmis dans son intégrité. C’est par lui, il faut bien le savoir, que com-
mence authenliqucment l’histoire de l’astronomie, comme celle de la plupart des autres sciences. Ignorer ou négliger ce fait, c’est manquer à la méthode d'observation, dont l’astronomie se fait gloire d’ètre le modèle le plus accompli.
Comme j’ai, par profession, particulièrement étudié ce maître très-puissant, je vous demanderai la permission de résumer ici son système géométrique et logique. 11 n’est pas si absurde que vous avez l’air de le croire.
— Certes, répliqua l'astronome, je suis loin d’être opposé à vous entendre, et je pense au contraire que cette «position ne sera pas la partie la moins instructive de cette' soirée.
— Je commencerai d’abord, avec Aristote lui- même, par la nature du mouvement. 11 n’y a que deux mouvements simples : le mouvement en ligne droite et le mouvement circulaire. Le mouvement des corps naturels ne peut aller qu’en bas ou en haut. Par le bas, on entend la direction vers le centre; par le haut, la direction qui s’éloigne du centre.
Le mouvement circulaire participe à la nature même du cercle; dans son genre, il est parfait; le mouvement en ligne droite, ne peut jamais l’être, puisque ce mouvement est nécessairement incomplet, comme la droite elle-même, qui n’est jamais finie et à laquelle on peut sans cesse ajouter. Le mouvement direct appartient aux éléments, qui se dirigent, soit en haut, comme le feu, soit en bas, comme la terre. Le mouvement circulaire doit appartenir à un corps plus relevé et « plus divin » que ceux-là. Ce corps doit être simple et parfait, ainsi que le mouvement qui l'anime-; il n’est donc ni léger ni pesant, puisqu’il ne se dirige ni en haut ni en bas. Il ne peut pas subir la moindre altération ; il ne croit ni ne décroît ; il est impérissable et éternel, de même qu’il estabsolument immuable.
— C’est logique, lit l'astronome, mais c’est faux.
— Lephilosophe invoque ici le témoignage unanime des peuples et celui des siècles écoulés. Le corps à mouvement circulaire, c'est-àdire le ciel, est si évidemment quelque chose de divin, et de tout à part dans la nature, que c’est là où « tous les hommes, Grecs ou barbares, pourvu qu’ils aient quelques notions de la divinité, placent la demeure des dieux qu’ils adorent. * Ils croient que le
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séjour des dieux est immortel, comme les êtres supérieurs qui l'habitent.
— ûu’est-cc que cela prouve? interrompit le député.
— Bien plus, a-t-on jamais remarqué dans le Ciel le moindre changement? La tradition, soigneusement transmise d’ùge en âge, y a-t-elle jamais signalé la plus faible perturbation? Cette course éternelle a-t-elle jamais été troublée? Et le mot d’éther, par lequel on désigne généralement ce corps, n’exprime-t-il pas à la fois et le mouvement qui l’emporte et l’immuabilité do ce mouvement? Mais, comme Dieu et la nature ne font jamais rien en vain, il est clair que ce corps est seul et qu’il forme un tout; car un second corps de même genre ne pourrait être qu’un contraire, et il n’y a rien de contraire ni au cercle ni au mouvement circulaire.
— C’est toujours faux, dit l’astronome.
— Aristote poursuit :
Si le ciel est fini, il renferme néanmoins toutes choses; il est impossible d'imaginer un corps qui soit en dehors de lui. En supposant qu’il y ait encore d’autres mondes que le nôtre, les éléments y seraient toujours ce que nous les observons ici-bas, les uns se portant vers lo centre, les autres s’en éloignant. Il faudrait donc qu’il y eut un centre dans ces mondes; alors notre Terre serait attirée vers ce centre, qui ne serait plus le sien, et elle serait animée d’un mouvement contre nature, que nous ne lui voyons pas. Par un renversement analogue, le feu, au lieu de se diriger en haut, se dirigerait en bas. Ce sont là des impossibilités manifestes; et, comme nous voyons le centre de la terre immobile, il n’est que faire d’inventer un autre monde et un autre ciel purement hypothétiques. Le centre de l’univers est unique, ainsi que son extrémité.'Le centre est celui de la terre vers lequel les graves sont attirés avec d’autant plus de force qu’ils s’en rapprochent davantage dans leur chute. L’extrémité de l’univers, c’est la circonférence extrême du ciel, parce qu’au delà il n’y a rien....
Appliquant ici des principes qu’il a démontrés autre part, sur les conditions du mouvement, il avance que le mouvement du monde n’est possible que s’il y a un point de repos sur lequel ce mouvement s’appuie en quelque sorte. Ce centre, nous ne pouvons pas
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le placer dans le ciel; car alors le ciel, au lieu de se mouvoir circulairement, se dirigerait vers le centre. Ce point de repos, c’est la Terre, qui est immobile, et qui est au centre de tout.
— Illusion! toujours illusion! répliqua l’astronome.
— Le ciel, qui est animé d’un mouvement circulaire, est évidemment sphérique, parce que la sphère est le premier des solides, de même que le cercle est la première des surfaces, la sphère et le cercle pouvant remplir l’espace entier. Il faut donc comprendre la totalité du monde comme une sphère, où le ciel occupe la circonférence la plus reculée, et où les cléments sont placés, tous sphériques aussi, dans l’ordre de leur densité : le feu, l'air, l'eau et la terre.
La circonférence extrême du ciel est la plus rapide; et chacun des astres, étoiles ou planètes, l’est de moins en moins, à mesure que son cercle est plus voisin du centre. C’est qu’en effet le corps le plus rapproché est celui qui ressent le plus vivement l’action de la force qui le domine; le plus éloigné de tous la ressent le moins, à cause de la distance où il est ; et les intermédiaires l’éprouvent dans la proportion même de leur éloignement, ainsi que le démontrent les mathématiques.
Comment est-il possible que la Terre se tienne ainsi qu’elle se tient dans la place qui lui est assignée ! La plus petite parcelle de terre, quand on l’élève en l’air et qu’on la lâche, tombe aussitôt sans vouloir rester un seul instant en place, descendant d’autant plus vite vers le centre qu’elle est plus grosse. Et la masse de la Terre ne tombe pas, toute grande qu’elle est! Cet énorme poids peut rester en repos, et il ne descend pas, comme le ferait une motte de terre, qui ne s’arrêterait jamais si Ton venait par hasard à supprimer le globe vers lequel son mouvement l’entraîne !
A cette question, les réponses, que rapporte Aristote en les examinant une à une, ont été très-diverses et souvent bien étranges. Ainsi, Xénophane donne à la terre des racines infinies, théorie contre laquelle Empédocle a fait valoir les arguments dont nous nous servons nous- mêmes aujourd’hui. Thalès de Milet fait reposer la terre sur l’eau, comme s’il ne fallait pas que l’eau, à son tour, reposât sur quelque chose, et comme si Ton pouvait admettre que l’eau,