‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 127 sur 179 · STRABON · texte numérisé non relu

STRABON

ne rien soupçonner des changements qui affectent l’aspect du ciel, ainsi que le mouvement et la position du Soleil et des autres astres par rapport à nous. L’homme du peuple et l’homme d'État, sans rien entendre ni l’un ni l’autre à l’astronomie, n’ont que faire de savoir si dans le moment où l’on parle, le plan sur lequel ils se trouvent est ou non parallèle à celui de leur interlocuteur, ou si, par hasard, ils y arrêtent Jeur pensée, vous les voyez, dans une question purement mathématique, adopter l’explication des gens du pays; chaque pays, sur ces matières-là mêmes, ayant ses préjugés à lui. Mais le géographe écrit pour celui-là seulement qui a pu arriver à se convaincre que la Terre prise dans son ensemble est bien réellement telle que les mathématiciens la représentent, et qui a compris tout ce qui découle de cette première hypothèse. »

Sur ce globe représentant le monde, Strabon et les cosmographes de son temps placent la Terre habitée, surface qu’il décrit sous la forme suivante : Supposons qu’un grand cercle, perpendiculaire à l’équateur et passant par les pôles, soit tracé autour de la sphère. On voit que le globe sera partagé par ce cercle et par l’équateur en quatre parties égales.

L’hémisphère boréal, comme l'hémisphère austral, contiendra naturellement deux quarts de sphère.

Or, sur l’un quelconque de ces quarts de sphère, traçons un quadrilatère qui aura pour côté méridional la moitié de l’équateur, pour côté septentrional un cercle marquant le commencement du froid polaire, et pour ses autres côtés deux segments égaux et opposés entre eux du cercle qui passe par les pôles, « c’est, dit Strabon, sur ce quadrilatère qu’est placée notre Terre habitée. Elle y ligure une île, puisque la mer l’entoure de tous côtés. » Telle est la surface habitée de la Terre. Et nous devons observer que Strabon se forme une notion juste de la gravité, puisqu’il ne distingue pas sur le globe un hémisphère supérieur et un hémisphère inférieur, et qu'il déclare que le quadrilatère dans lequel la surface habitée est inscrite peut être pris sur l'un quelconque des quarts de la sphère.

La forme du monde habité est celle d’une « chlamyde. » Le géographe ajoute : « Ceci ressort à la fois et de la géométrie et de l’étendue si considérable la mer qui, en enveloppant notre terre

habitée, a couvert au couchant comme au levant l'extrémité des continents et les a réduits à la forme tronquée, écourtée, d’une figure qui, en conservant sa plus grande largeur, n’aurait plus que le tiers de sa longueur. »

— J’ai souvent vu comparer la figure géométrique de plusieurs pays à celle d’une peau de bête étendue, dit l’historien, et je remarque qu’elle est assez justifiée. Ainsi la France offre certainement une ressemblance avec cette forme. La découpure du cou est en haut. Une peau tannée serait toute prête pour recevoir nos départements.

— Tiens! c’est vrai, fit le député C’est ur.e comparaison qui n’a pas encore été faite à la Chambre. Merci.

— Strabon se demande ensuite, reprit le navigateur, quelle est la grandeur de la Terre habitée? « Dans le sens de sa longueur, elle mesure soixante-dix mille stades et se trouve limitée, par une mer que son immensité et sa solitude rendent infranchissable, tandis que dans le sens de sa largeur, elle mesure moins de trente mille stados et a pour bornes la double région que l’excès de la chaleur d’un côté, l’excès du froid de l’autre, rendent inhabitable. •

La Terre habitée était plus longue (est à ouest) que large (sud à nord); c’est de là que viennent les dénominations de longitude pour les degrés que l’on compte dans le sens est-ouest, et de latitude pour ceux qui sont comptés dans le sens sud-nord.

Hipparque, de son côté, expose la même opinion. Admettant pour la Terre entière les dimensions proposées par Ëratosthène, il en tire par voie de soustraction pure les dimensions de la Terre habitée, • d’autant plus, ajoute-til, qu’avec cette façon de mesurer la terre habitée, les apparences célestes pour chaque lieu ne diffèrent pas sensiblement de celles qu’ont trouvées certains géographes en opérant autrement. Or la circonférence de l’équateur étant, selon Ëratosthène , de deux cent cinquante-deux mille stades, le quart de ladite circonférence sera seulement un peu inférieur au précédent et devra être de soixante-trois mille stades.

Ëratosthène, tout en donnant des nombres supérieurs aux précédents pour les dimensions de la Terre habitée (trente-huit mille stades de largeur et quatre-vingt mille de longueur), déclare que

HIPPARQUE. - ERATOSTHÊNES. — STRABON.

• les lois de la physique s’accordent avec les calculs pour prouver que la longueur de la Terre habitée doit être prise du levant au couchant. » Cette longueur s’étend de l’extrémité de l’Inde à celle de l'Ibérie, et la largeur du parallèle de l’Éthiopie à celui d’Ierné.

Que la Terre habitée soit une île, dit ailleurs Strabon (I, 8), la chose ressort tout d'abord du témoignage de nos sens. Car partout où il a été donné aux hommes d’atteindre les extrémités de la Terre, ils ont trouvé la mer, et pour les régions où le fait n’a pu être vérifié le raisonnement l’a établi. Ceux qui sont revenus sur leurs traces ne l’ont point fait pour s’ètre vu barrer le passage par quelque continent, mais à cause du manque de vivres et par peur de la solitude, Les eaux demeurant toujours aussi libres devant eux.

— Devant les raisonnements de Strabon et des astronomes de son temps sur la sphéricité de la Terre et sur les lois de la pesanteur, lorsqu’on les voit observer que la surface de l’océan revêt la forme sphéroïdale et que les chaînes de montagnes ne sont que des inégalités insignifiantes, je ne puis m’empêcher de m’étonner, dit l’astronome, qu’ils aient gardé l’ancienne supposition qui réduisait les astres à l’humble rôle de flambeaux terrestres, appartenant à notre bas monde. Strabon même s’exprime comme il suit : * L’océan forme un seul courant circulaire qui explique l’uniformité constatée des phénomènes océaniques. D’ailleurs, plus la masse d’eau répandue autour de la Terre sera considérable, plus il sera aisé de concevoir comment les vapeurs qui s'en dégagent suffisent à alimenter les corps célestes.

Pour les géographes de cette époque, la terre habitée se compose

de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique; elle est plus longue que large, et on la représente même sous la forme d’une fronde, comme on le voit dans Posidonius, philosophe stoïcien du premier siècle avant notre ère. Par une erreur contraire à celle d’Ératoslhène, il üt la Terre trop petite en lui attribuant 180000 stades de circonférence (le stade olympique est de 185 mètres, ce qui fait 8335 lieues), il assigna à la région des nuages et des vents une hauteur de plus de 40 stades, à la Lune une distance de S millions de stades, et au Soleil une distance de 500 millions.

Nous allons arriver au monde des premiers chrétiens. Parmi les cosmographes latins, je citerai encore l’auteur De süuorbis, Pomponius Mêla, qui est déjà du premier siècle. Je ne sais sur quelle base

ou par quelles traditions il partage la Terre en deux continents : le nôtre, etceluides Antichthones, qui se prolongeait jusqu’à nos antipodes. Cette carte fut en usage jusqu’à Christophe Colomb, qui la modifia par la position de ce second continent jusqu’alors mystérieux. Les limites restent encore dans les nuages.

— A travers ce- singulier mélange d’erreurs et de vérités, dit l’historien, la connaissance physique du monde se dégage peu à peu. Savez-vous qu’avant l'établissemeut de la mécanique rationnelle il n’était pas facile déjuger exactement les lois élémentaires de la nature, par exemple celle de la pesanteur. Pourquoi la Terre ne tombet-elle pas } C’est une question à laquelle nul ne pouvait répondre. Cependant cela inquiétait. J’ai surtout remarqué deux exemples de ces préoccupations. Le premier est de Plutarque. 11 se demande ce qui arriverait si l’on perçait la Terre d'un grand puits qui allât jusqu’aux antipodes, et qu’on y laissât tomber un bloc de pierre. Où s'arrêterait le bloc? traverserait-il pour sortir du puits de l’autre côté? Nous savons maintenant qu’après une série d’oscillations il devrait s’arrêter au centre du globe. L’autre exemple est. du Dante, fin arrivant au fond de l’enfer, au centre de la Terre, il voit

Carte de la Terre d'après Pomponius Mêla.

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