TERRE ET CIEL. — PÈRES DE L’ÉGLISE
core couché; mais le ciel plombé ne devait laisser percer ce soir aucune étoile.
— J’ai pensé, dit l’historien, que nous pourrions nous entretenir aujourd’hui du monde des premiers chrétiens, de cette région mystérieuse et sombre qui marque la fin de l’empire païen, dans le sein de laquelle semblent régner d’abord l’immobilité et le silence, et où l’œil ne distingue qu’une voile blanche sur un lac inconnu. La cosmographie et la géographie de ce temps déjà loin de nous sont, pour le philosophe comme pour l’historien, un tableau sur lequel se révèlent les tendances dominantes de l’époque.
— Je pensais aussi, ajouta le navigateur, que nous arriverions aujourd’hui à cette partie de notre histoire. La géographie me paraît être, de toutes les sciences, celle qui fait le mieux voir par quelle route longue et pénible l’esprit humain est sorti des ténèbres de l'incertitude, pour arriver à des connaissances étendues et positives. Les idées sur le globe que nous habitons, ne sont-elles pas restées à peu près les mômes chez les Européens pendant plus de dix siècles? Les savants, les philosophes, les hommes les plus éminents, depuis la chute de l’empire romain au cinquième siècle, jusqu’aux grandes découvertes des Portugais, ont-ils fait autre chose que suivre servilement les doctrines des anciens?
— En vérité, répliqua l’historien, lorsqu'on examine et qu’on étudie un à un les ouvrages des cosmographes, depuis la chute de l’empire romain jusqu’aux grandes découvertes maritimes du quinzième siècle, on est frappé, comme l’a dit Santarem fort à propos, de leur ignorance relativement à la forme et à la grandeur de la Terre. La lecture de leurs traités nous prouve qu’ils n’ont fait sur ces sujets que répéter pendant l’espace de quinze siècles ce qu’ils trouvaient dans les livres des anciens géographes, dénaturant souvent même leurs textes qu’ils ne comprenaient pas. Cette étude nous montre aussi qu’ils n’ont connu jusqu’au commencement du quinzième siècle la péninsule de l’Inde que d’une manière imparfaite, et seulement d’après les récits des auteurs anciens et des Orientaux; qu’ils ne possédaient que des notions vagues sur les limites de l'Afrique, de l’Asie et de l’Europe même, et que, tout en dessinant un continent antichthoneau sud, ils ne soupçonnaient pas l'existencede l’Amérique.
Denys le Périégète, écrivain grec du premier siècle de notre ère, etPriscien, son commentateur latin du quatrième, continuent les erreurs que nous avons signalées hier. Selon eux, la Terre n’est pas de forme ronde, mais bien de la forme d’une fronde. Les contours ne s’arrondissent pas de manière à former de toutes parts un cercle régulier. Ses deux rivages se referment comme deux bras à l’orient et à l’occident.
Macrobe, dans son système du monde, nous prouve qu’il ignorait complètement que l’Afrique se prolongeât au midi de l’Éthiopie, c’est-à-dire au delà du dixième degré de latitude nord. 11 pensait, comme Cléanthe et Gratès, et d'autres auteurs de l’antiquité, que les régions voisines des tropiques, brûlées par le Soleil, ne pouvaient pas être habitées, et que l’Océan remplissait la région équatoriale. 11 divisa l’hémisphère en cinq zones, dont deux seulement étaient habitables. « L’une d’elles, dit-il, est occupée par nous, l’autre par des hommes dont l’espèce nous est inconnue. »
Orose, auteur du même siècle (quatrième), et dont l’ouvrage exerça aussi une grande influence sur les cosmographes du moyen âge et sur ceux qui dessinèrent les mappemondes pendant cette longue période historique, ne connaissait pas non plus la forme de l'Afrique ni ses limites, ni les contours des péninsules de l'Asie méridionale. Il appuie le Ciel sur la Terre.
Saint Basile (également au quatrième siècle) pose le lirmament sur la terre, et sur ce ciel un second dont la surface supérieure serait plate, tandis que la surface intérieure, tournée vers nous, serait en forme de voûte; et il explique ainsi comment les eaux célestes peuvent s’y tenir et y séjourner. Saint Cyrille montre de quelle utilité est ce réservoir des eaux pour la vie des hommes et pour celle des plantes.
Diodore, évêque de Tarse (môme siècle aussi), divise également en deux étages le monde, qu’il compare à une tente. Severianus, évéque de Gabala, vers la même époque, compare le monde à une maison dont la Terre est le rez-de-chaussée, le Ciel inférieur le plafond, et le Ciel supérieur (Ciel des Cieux) le toit. Ce double Ciel est de même admis par Eusèbe de Césarée.
Dans les cinquième, sixième et septième siècles, la science ne fait