‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 131 sur 179 · SYSTÈMES COSMOGRAPHIQUES DES PERES DE L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

SYSTÈMES COSMOGRAPHIQUES DES PERES DE L’ÉGLISE

Les savants les plus éminents parmi les chrétiens, tels que Lactance, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, trouvaient que le système de Ptolémée était en contradiction avec quelques passages de la Bible, notamment avec ceux qui se rapportaient à la non sphéricité de la Terre, à la non existence des antipodes, etc. Ce fut donc dans le but de réfuter les opinions de ceux qui donnaient à la Terre la forme d’un globe que Cosmas composa son ouvrage, d’après les systèmes formés par les Pères de l’Église, afin de l’opposer à la cosmographie des Gentils. Il a réduit à une forme systématique les opinions cosmographiques des Pères et entrepris d’expliquer tous les phénomènes du Ciel en harmonie avec les Écritures.

Dans son I" livre, il réfute l’opinion de la sphéricité de la Terre qu’il regarde comme une hérésie. Dans le U*, il expose son propre système. Les V*, VP, VII*, VHP et IX*, qui fourmillent d’erreurs de physique, sont consacrés au cours des astres.

Cette bizarre composition forme un singulier mélange des doctrines des Indiens, des Chaldéens, des Grecs et des Pères de l’Église.

Suivant Cosmas et sa mappemonde, la Terre habitable est une surface plane. Ce n’est pas, comme du temps deThalès, un disque; mais elle présente la forme d'un parallélogramme dont les longs côtés sont le double des autres, de sorte que l'homme est sur la Terre comme l’oiseau dans la cage. Ce parallélogramme est entouré de l’Océan, qui s'est frayé quatre golfes, savoir : les mers Méditerranée et Caspienne, et les golfes Arabique et Persique.

Au-delà de l’Océan, dans tôutes les directions, existe un autre continent où les hommes ne peuvent pénétrer, mais dont ils ont habité une partie dans les temps anciens, c’est-à-dire avant le déluge. A l’est, de même que nous le verrons dans d'autres mappemondes et systèmes postérieurs, l'auteur place le paradis terrestre et les quatre fleuves qui arrosaient l'Éden, lesquels viennent par des canaux souterrains surgir dans la Terre post-diluvienne.

Après la chuto, Adam fut chassé du paradis; mais lui et ses descendants restèrent fixés sur les côtes jusqu’à ce que le déluge portât l’arche de Noé dans notre Terre.

Sur les quatre côtés extérieurs do la Terre, on voit s’élever des murs perpendiculaires, qui la ceignent et vont ensuite se rejoindre en voûte : le Ciel forme la coupole de cet édifice.

Le monde de Cosmas est donc en définitive un grand coffre oblong divisé en deux parties : la première, séjour des hommes, s'étend depuis la Terre jusqu’au firmament, au-dessus duquel les astres font leurs révolutions; là séjournent les anges, qui ne s’élèvent jamais plus haut. La seconde s’étend depuis le firmament jusqu’à la voûte supérieure qui couronno et termine le monde. Sur le firmament reposent les eaux du Ciel; au delà de ces eaux se trouve le royaume des cieux, où Jésus-Christ a été admis le premier, frayant la route de vie à tous les chrétiens.

Après avoir osé faire de l’univers un grand coffre carré, il restait à expliquer les phénomènes célestes, tels que la succession des jours et des nuits et les vicissitudes des saisons.

Voici l’explication singulière de Cosmas : il considère la Terre, ou cette table oblongue circonscrite par de hautes murailles, comme divisée en trois parties : 1* la terre habitable, qui en occupe le milieu; 2° l’océan, qui environne cette terre de toutes parts ; 3° une autre terre ferme qui entoure l’océan, terminée elle même par ces hautes murailles sur lesquelles vient s’appuyer le firmament.

Selon lui, la terre habitable va toujours en s’élevant du midi au nord, de sorte que les contrées australes sont beaucoup plus basses que les contrées boréales. C’est pour cela, nous dit-il, que le Tigre et l’Euphrate, qui coulent du nord au sud, ont un cours plus rapide que le Nil qui va dans le sens contraire. Tout à fait au nord il existe une grande montagne conique, derrière laquelle se cachent le Soleil, la Lune, les planètes, les comètes; ces astres ne passent jamais au-dessous de la Terre; ils ne font que tourner autour de la grande montagne qui les cache plus ou moins longtemps à notre vue. Selon que le Soleil s’éloigne ou s’approche du nord, et conséquemment selon qu’il s’abaisse ou s’élève dans le ciel, il disparaît derrière la montagne en un point plus ou moins éloigné de sa base, et demeure caché plus ou moins de temps : de là l'inégalité des jours et des nuits, la vicissitude des saisons, les éclipses, les phénomènes.

Di

LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE, 315

Du reste, Cosmas admet que, non-seulement le Soleil et la Lune, mais tous les astres, sont conduits chacun par des puissances spirituelles, par des anges qu’il compare à des « lampadophores » ; en sorte que les mouvements de ces astres sont dus à une cause intelligente qui préside à chacun d’eux; ce sont aussi des puissances angéliques qui préparent la pluie, rassemblent les nuages et président aux vents, à la rosée, à la neige, à la chaleur, au froid, en un mot à tous les phénomènes météorologiques.

— J’ai déjà remarqué, fit le navigateur, qu'en France, jusqu'à la mort de Philippe Auguste, la plupart des hommes lettrés se figuraient la Terre carrée. « Pour nous, disait entre autres Gervais de Tilbury, nous plaçons le monde carré au milieu des mers. »

— Nous verrons du reste, ajouta l’astronome, combien cette figure singulière a régné dans la cosmographie chrétienne du moyen âge, en compagnie du paradis terrestre, dü ciel empyrée, du purgatoire et de l’enfer.

Cosmas justifie son système en déclarant que, d’après les doctrines des Pères de l’Église et des commentateurs de la Bible, la Terre a la forme du tabernacle de Moïse élevé dans le désert. Il rappelle que le tabernacle avait la forme d’une grande caisse plus longue que large, et il conclut de là que telle doit être la forme de l’univers, et que la Terre est, selon lui, de la forme d’une table ayant une longueur double de sa largeur.

Selon Pluche, les Orientaux donnaient à la Terre • le nom de Tebel, d'où nous est venu celui de table, parce qu’en effet c’était jadis un préjugé universel que la Terre était une surface plane, terminée par un abîme d’eau. » Cette étymologie est vraisemblable et curieuse; mais Pluche n'a point dit dans quelle langue ce mot se trouve.

Ainsi, au delà de cet océan était une autre Terre touchant aux murs du Ciel ; c'est dans cette terre que l'homme aurait été créé, et cette île au delà de l’Océan ressemble assez à l’Atlantide des anciens. Cette philosophie était celle de tous les peuples de l’Orient. Selon les Indiens, la montagne de Someirah est au milieu de la Terre, et le Soleil, lorsqu’il parait se coucher, se cache derrière cette montagne.

Les Mahométans et les Orientaux, en général , disent que la Terre est environnée d’une haute montagne (ce sont les murs de Cosmas), derrière laquelle les astres vont se .cacher.

— Voilà donc ce fameux système de Cosmas! s’écria le navigateur, sur lequel six siècles ont calqué leurs cartes cosmographiques.

— 11 est assurément fort complet, repartit le professeur, et prélude avantageusement à celui de la Somme de saint Thomas.

— Dans tout cet édilice, dit à son tour la marquise, tout est prévu, le paradis terrestre, le paradis céleste, l’enfer.... Si l’ensemble est si singulier, les détails doivent l'être encore davantage.

— Il serait curieux, dit le navigateur, de voir le texte et même les dessins de Cosmas, pour pouvoir saisir exactement sa pensée.

— Ce serait facile, répliqua l’historien, si l'ouvrage de mon cxcel- * lent et vieil ami Édouard Ciiarton était à la bibliothèque du château.

— Les Voyageurs anciens et modernes ? üt le comte. Mais je le crois bien, qu'ils sont ici. Penseriez -vous qu’à Flamanville nous restions indifférents au mouvement littéraire et scientifique ?

— Au 'contraire ! répondit l'historien , car depuis le commencement de nos causeries tous les livres que nous avons eu besoin de consulter se sont trouvés ici.

. — Exactement comme dans un roman ou dans une pièce de théâtre! interrompit le député; si bien qu'on croirait presque que c’est fait exprès ...

— Et que le château de Flamanville a été prédestiné à servir de mise en scène pour vos savants et * célestes » entretiens, messieurs, ajouta la marquise. J'en suis pour ma part très-flattée. Le souvenir de ces réunions restera en lettres d’or dans nos archives.

— Et Cosmas ? s’écria l’astronome.

— Voici le livre, répliqua le comte ; et c’est une bonne traduction:

« Topographie chrétienne de l’univers, prouvée par des démonstrations tirées de l’Écriture divine, et dont il n'est pas permis auv chrétiens de révoquer la vérité en doute. » Tel est le litre.

LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE

— Ah ! voyons un peu ces fameuses démonstrations, reprit l’astronome.... L’auteur s’exprime ainsi dès les premières pages :<> De toutes parts de vives attaques sont dirigées contre l’Église; quelques hommes même qui se parent du nom de chrétiens, prétendent, au mépris de la sainte Écriture, et avec les philosophes païens, que le ciel est sphérique , trompés sans doute par les éclipses de Lune et de Soleil.

« Je vais leur démontrer que ni le Ciel ni la Terre ne sont sphériques. Et ce ne sont point de vaines hypothèses inventées par moi,

La forme de la Terre et de l'Univers dans le système de Cosraas (sixième siècle).

mais bien le résultat de l’observation du tabernacle de Moïse fait par Tordre de Dieu pour représenter le monde, du tabernacle image de l'univers , comme l’appelle le Nouveau Testament de l’univers originairement unique en réalité, mais séparé en deux par le firmament. Et comme dans le tabernacle intérieur et extérieur, il y a dans le monde une région basse et une région élevée : celle-là est l’enfer; celle-ci le monde futur, où Noire-Seigneur Jésus-Christ, après sa résurrection, monta le premier, et où les jusles monteront après lui. Depuis Adam jusqu’à Moïse, depuis Moïse jusqu’à Jean, depuis Jean, tous les apôtres et les évangélistes, tous, dis-je, d’une

même voix, ont parlé de ces deux régions; aucun n’a supposé qu’avant ou après il en existât une troisième, mais tous, guidés par le Saint-Esprit, ont déclaré qu’il n’en existait bien que deux. C'est pourquoi, suivant pas à pas les saintes Écritures, j’ai figuré l'univers, puis ces lieux d'où sortirent les Israélites, cette montagne où ils reçurent la loi écrite, ce tabernacle divin, et enfin la Terre promise où ils établirent leur demeure, jusqu'au jour où le Désiré des nations prédit par les prophètes arriva et leur enseigna celte seconde région qui les attendait, région qu’après sa venue il nousa montrée à tous, et dans laquelle, à son second avènement, il appellera tous les justes, en leur disant : Venez , les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde. Gloire à lui dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il. >

Voilà l’entrée en matière. Maintenant Cosmas va pérorer contre ceux qui veulent être chrétiens, mais qui croient, avec les païens, que le Ciel est sphérique.

* Ceux qui se fient à la science du monde prétendent expliquer l’univers par la raison ; ils accueillent avec des éclats de rire les récits de l’Écriture qu’ils traitent de fables; ils appellent Moïse, les prophètes et les apôtres, des faiseurs de contes; ils veulent expliquer la forme du monde par des calculs géométriques d’astronomie, qu’ils enveloppent dans de belles phrases, ou par les éclipses de Lune et de Soleil, se trompant ainsi eux-mêmes et entraînant les autres dans leur erreur !

« Eh! les étoiles, que font- elles là, attachées à votre prétendue voûte? Pourquoi toutes ces étoiles immobiles qui accompagnent Mars, la plus basse des constellations (?), dites-vous, sont-elles toutes égales et semblables? Pourquoi, de même, celles qui accompagnent Jupiter (?). Le ciel même n’a pas toujours la même teinte; pourquoi, par exemple, cette teinte lactée, si c’est toujours la même surface qu’atteint notre vue? Je pense qu’après cela il est évident pour tous que le Ciel est formé de divers éléments, et que personne ne pourra prouver le contraire. Que si donc le Ciel n'est pas composé d’un seul élément jouissant par lui-mème du mouvement circulaire, mais de quatre éléments distincts, il ne peut avoir un mouvement de rotation : car, ou bien il ira de haut en bas si la gravité'

LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE

l’emporte, ou bien de bas en haut si l'élément contraire est plus fort, ou bien il restera fixe si aucun élément ne l’emporte sur l’autre : c’est là un raisonnement parfaitement clair. Or, qui prétend avoir jamais vu le Ciel s'élever ou s’abaisser? Reste donc à dire qu’il est immobile.

11 ajoute : « Et comment accorder ce qu’ils disent, que le Ciel a un mouvement circulaire, s’ils supposent qu’il n’existe rien autre chose que le Ciel? Car rien ne peut se mouvoir dans l’un des quatre éléments : la terre, l’eau, l’air ou le feu; et il faut, ou bien que le corps en mouvement passe du fini dans l’infini, ou bien qu’il tourne sans cesse à la même place. » Le raisonnement se continue indéfiniment dans un galimatias métaphysique où Aristote lui-méme ne verrait goutte. L’original cosmographe ajoute ensuite que le Ciel et la Terre sont immobiles et que les astres se meuvent conduits par des anges.

Viennent ensuite les curieuses objections que voici : « Lorsque vous faites de la Terre le centre autour duquel roule l’univers, votre hypothèse tombe d'elle-mème, puisque vous placez la Terre à la fois au milieu et au bas, car il ne peut arriver en même temps qu’une même chose soit au centre et au bas, le centre étant le mi ieu du haut et du bas. Pourquoi donc persister à soutenir de pareilles absurdités contre les textes des Écritures? »

L’auteur déclare que c’est ridicule, car « si nous passons aux antipodes, si les pieds d’un homme sont opposés aux pieds d'un de ses semblables, que ce soit dans la terre, dans l'eau, dans l’air, dans le feu, ou dans tout autre corps, comment tous deux peuvent-ils rester debout, et comment l'un ou l'autre peut-il vivre avec la tète en bas? Et quand il vient à pleuvoir, comment dire que la pluie tombe sur les deux ! Elle tombe bien sur l’un, mais sur l’autre ne monte-t-elle pas plutôt? Comment ne pas rire de pareilles folies? »

Voici donc les éléments du système du monde :

« Dieu, en créant la Terre, ne l’appuya sur rien. La Terre est donc soutenue par la vertu de Dieu, le Créateur de toutes choses, portant tout, dit l'Apôtre, par un mot de sa puissance. Si au-dessous de la Terre et en dehors d’elle existait quelque chose, elle tomberait naturellement ; aussi Dieu la posa comme base de l’univers et lui or*

donna de se soutenir par sa propre gravité. Dieu donc, ayant créé la Terre, réunit l’extrémité du Ciel à l’extrémité de la Terre, appuyant les parties inférieures du Ciel de quatre côtés et le disposant en voûte au-dessus de la Terre, dans toute sa longueur ; puis, dans la largeur de la Terre, il établit le Ciel comme un mur qui s’élèverait du haut en bas, formant ainsi une sorte de maison partout fermée, ou une longue chambre voûtée ; car, dit le prophète Isaïe, il a disposé le Ciel en forme de voûte; et Job parle ainsi de la jonction du Ciel à la Terre: Il a baissé le Ciel vers la Terre, puis a étendu celle-ci comme de la chaux

Dessin de Cosmas, montrant la base des murs qui s'élèvent de chaque côté du Ciel*, le firmament transparent, le réservoir des eaux supérieures et la voûte de l’empyrée (sixième siècle).

et l'a soudée comme une pierre carrée. Comment appliquer ces paroles à une sphère?

Moïse, parlant du tabernacle, qui est l'image $e la Terre, dit que sa longueur était de deux coudées et sa largeur d’une seule. * Nouj dirons donc, avec le prophète Isaïe, que la forme du ciel qui embrasse l’univers est celle d’une voûte; avec Job, que le ciel fut joint à la Terre, et, avec Moïse, que la Terre est plus longue que large. Le second jour, Dieu fit un second ciel, celui que nous voyons, pareil en apparence, mais non en réalité, au premier. Ce second ciel

LE SYSTÈME DE Là TERRE CARRÉE. 321

est placé au milieu de l'espéSe qui sépare la Terre du premier ciel, et il l’étendit comme un second toit dans la largeur de la Terre, partageant les eaux en deux parties, les unes au-dessus, les autres audessous du firmament, sur la Terre; et ainsi d’une seule maison il en fit deux : une supérieure, l’autre inférieure.

« L’Écriture parle souvent de ce second ciel ; c’est d’abord Moïse: El Dieu appela le ciel firmament-, puis David : Tu couvres d’eau la partie supérieure; et encore : * Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le « firmament annonce les ouvrages de ses mains ; » commençant par parler do deux, puis s arrêtant seulement au second, et de même en beaucoup d’autres pages. »

rf ' Tl/*# P.ui^r ètl&r jTfo l/' Ha.Tx.uXv'rpk mktÙh ov

Teret auJe/a Je t Oce'an eu Jtemmre éuiilutenl ai. au/ /• Jê/uge

Carte de la Terre, d’après Cosmas et des coxmographes du sixième siècle.

L’auteur explique, comme déjà nous l’avons remarqué, que la race d’Adara habitait la terre orientale avant le déluge, et que les hommes, au temps de Noé, ayant miraculeusement traversé l’Océan dans l’arche, arrivèrent dans la Perse, où l'arche de Noé s’arrêta sur le mont Ararat. Or, « dans cette arche étaient Noé, ses trois fils et leurs femmes, ce qui formait quatre couples : trois paires d’animaux domestiques et une seule d'animaux sauvages. Alors les trois fils de Noé, étant descendus sur la terre que nous habitons, se partagèrent le monde »

ai

* Tous les astres ont été créés pour ftgler les jours et les nuits, les mois et les années , et se meuvent, non point par le mouvement même du Ciel, mais par l’action de certaines vertus divines ou de certains lampadopliores. Dieu a créé les anges pour le servir, et il a donné charge à ceux-ci de mouvoir l'air, à ceux-là le Soleil, à d'autres la Lune, à d'autres les étoiles, à d'autres enfin il a ordonné d'amonceler les nuages et de préparer la pluie. »

— Cette curieuse idée d'assigner des anges au gouvernement dès choses n'est pas rare à cette époque, remarqua le pasteur. Plusieurs auteurs déclarent que chaque pays de la Terre est placé sous la protection et le gouvernement d’un ange particulier.

Les docteurs chrétiens, partisans de l’opinion de saintllilaire et de Théodore, supposaient : les uns, que les anges portaient les astres sur leurs épaules, comme 1 ’omophore des manichéens (Beausobre, Histoire du Manichéisme, II, 374); les autres, qu’ils les roulaient devant eux ou qu’ils les traînaient à leur suite.

Le jésuite Biccioli, d’ailleurs savant astronome, admet lui-même que chaque ange qui pousse une étoile a grand soin d’observer ce que font les autres, afin que les distances relatives entre les astres restent toujours ce qu’elles doivent être.

L’abbé Trithème {De septem secundeis) donne la succession exacte de sept anges ou esprits des planètes, qui, les uns après les autres, et chacun pendant trois cent cinquante-quatre ans, ont gouverné les mouvements célestes depuis la création jusqu'à l’an 1522.

— Cosmas suppose encore, reprit l’astronome, que l’idée de la sphéricité de la Terre et du Ciel vient de ce qu’aprôs le déluge, lorsque les hommes entreprirent do construire une tour, en examinant les astres de cette immense hauteur, ils furent amenés à croire, par erreur, que le Ciel était sphérique. Et comme la ville où ils élevaient leur tour était dans le pays des Babyloniens, cette opinion de la sphère fut d’abord répandue parmi les Chaldéens ; ceux-ci, passant en Égypte, la communiquèrent aux Égyptiens, et des Grecs l’ythagore, l’iaton et Eudoxe de Cnide, étant venus en Égypte, embrassèrent avidement cette erreur et la propagèrent en tous lieux.

Tel est, messieurs, le système de Cosmas Indicopleustès.

LE SYSTÈME DE LA TERRE OVALE. 323

— L'ardeur de ces prétendues réfutations prouve, sans doute, remarqua le navigateur, qu’au sixième siècle, quelques hommes instruits et sensés, conservant le dépôt des progrès accomplis par le génie grec, disciples de l’école d’Alexandrie, défendaient les travaux d’Hipparque et de Ptolémée; mais il est manifeste que le plus grand nombre des contemporains s’en tenaient aux vieilles traditions indiennes et homériques, plus faciles à comprendre, plus accessibles au témoignage trompeur des sens, et quelque peu renouvelées par leur combinaison avec des interprétations étranges de passages bibliques. A ne considérer donc que l'opinion générale ou vulgaire, la science cosmographique du sixième siècle, telle que la représentait Cosmas, bien loin d’avancer, reculait; elle retournait, en effet, au passé le plus obscur; mais les vérités acquises, pour être condamnées à demeurer quelque temps voilées, n’étaient point perdues, et elles devaient reparaître plus tard avec un plus vif éclat.

— Quelque souvenir de cette opinion sur la forme de la Terre parait s’être perpétué en Égypte jusqu’à nos jours, répliqua le pasteur. Dans l’année 1830, un guide arabe, nommé Bechara, loué au Caire, entreprit d’expliquer à MM. Dauzatz et Taylor comment Dieu avait créé la Terre carrée et couverte de pierres. Ensuite, ajouta-t-il, Dieu descendit avec les anges, se plaça sur la cime du mont Siuaï, qui est le centre du monde, traça un grand cercle dont la circonférence touchait aux quatre côtés du carré, et il ordonna à scs anges de jeter toutes les pierres dans les angles qui correspondaient aux quatre points cardinaux. Les anges obéirent, et quand le cercle fut déblayé, il le donna aux Arabes qui sont ses enfants bien-aimés; puis Rappela les quatre angles la France, l’Italie, l’Angleterre et la Russie.

— A ce système du carré, reprit l’astronome, il faut ajouter celui qui régna parallèlement, celui de l’œuf. 11 est du fameux Bède lo Vénérable, un des hommes les plus éclairés de son temps, élevé dans la célèbre académie d’Armagh, d’où sortirent les Alfred et les Alcuin. Avant-hier nous avons vu son système planétaire. Voici maintenant son système terrestre.

« La Terre, dit-il, est un élément placé au milieu du inonde; elle

est au milieu de celui-ci comme le jaune est dans l’œuf; autour d’elle se trouve l’eau, comme autour du jaune d’œuf se trouve le blanc; autour de l’eau se trouve l'air, comme autour du blanc de l’œuf se trouve la membrane qui le contient, et tout cela est entouré par le feu de la même manière que la coquille. La Terre se trouve ainsi placée au milieu du monde, recevant sur soi tous les poids; et quoique, par sa nature, elle soit froide et sèche dans ses diverses parties, elle acquiert accidentellement différentes qualités: car la portion qui est exposée à l'action torride de l'air est brûlée par U Soleil et est inhubituble; ses deux extrémités sont froides et inhabi-

le Terre orale de» scaliastes de Bcde le Vénérable. 4

tables, mais la portion qui se trouve placée sur la zone tempérée de l'air est habitable. >>

« ....L’océan environnant, avec ses flots, les côtés de la Terre presque à la hauteur de l’horizon, la partage en deux, dont nous habitons la partie supérieure, et nos antipodes l’inférieure; cependant ni aucun de nous ne peut aller chez eux, ni aucun d'eux ne peut arricer à nous. *

— Quelque singulier que soit ce système du monde, ajouta l’historien, on voit néanmoins que son auteur croyait à la possibilité et à l’existence des antipodes.

— Ce qui est l'indice d’un fort raisonnement pour l'époque, fit remarquer le capitaine, attendu que, grâce à l’idée commune sur

itized by Googh

LE SYSTÈME DE LA TERRE OVALE. 325

Ut haut et sur le bas dans l’univers, la plupart des savants anciens traitaient d’absurde ce sentiment.

— Le système dont je viens de parler, reprit l’astronome, a été accueilli et représenté par un certain nombre de cartographes du moyen âge qui figurent la Terre dans leurs mappemondes sous la forme d’un œuf. .

Ce système avait aussi pris naissance dans l'antiquité, chez les Grecs. Les connaissances qu’ils acquirent en Perse et l’observation du ciel donnèrent origine à ces idées. On présumait que la

La Terre de certains géographes chrétiens et arabes du onzième siècle.

Terre habitable était oblongue et ovale, entourée d'un immense océan.

Edrisi , le géographe arabe du onzième siècle , soutenait, comme quelques auteurs anciens, que la moitié de la Terre était plongée dans l’eau, et quelques dessinateurs de mappemondes ont reproduit cette théorie de leurs réprésentations graphiques. Ainsi l'œaf, soit couché, soit droit, a joui du privilège de représenter la forme de la Terre pendant près de mille ans.

Dans le système d’Edrisi, la Terre est représentée comme un globe, dont la régularité n'est interrompue- que par les montagnes et les vallées de la surface. 11 adopte le système des anciens qui supposaient, comme nous l’avons montré déjà, une zone torride inhabitée; selon lui, le monde connu ne forme qu’un seul hémisphère composé moitié d’eau, et la plus grande partie de cette eau appartient à l’océan environnant, au milieu duquel la Terre flotte comme un œuf dans un bassin.

Cependant, en même temps règne le carré; ainsi, le cosmographe Gervais, entre autres, figurait le monde de forme carrée, et plusieurs dessinateurs ont gardé cette forme, tandis que d’autres en conservent seulement un souvenir.

Le tracé des mappemondes du moyen âge est entièrement arbitraire et sans aucun rapport nécessaire avec la figure réelle de la Terre, ou avec les cercles de latitude et de lopgitude. Les limites du monde connu avaient été fort reculées depuis le temps d’Homère, mais la terre habitable était toujours regardée comme une île immense qu’entourait un grand océan.

— Et dans ce grand cercle, au beau milieu, Jérusalem, ajouta le capitaine de frégate. Je n’ai jamais été plus étonné, je crois, qu'en consultant quelques-unes de ces vieilles cartes à Cherbourg, et en voyant toujours Jérusalem au centre de la Terre plate.

— Mais on nous enseignait en pension qu’il en était ainsi, dit la marquise.

— Nous avons vu hier soir, reprit le navigateur, que les peuples de l’antiquité, dont les connaissances géographiques étaient très-limitées, regardaient tous leur pays comme se trouvant au centre du monde.

— C’est par cette raison, dit l’historien, que les Juifs, et puis les cosmographes chrétiens, placèrent constamment JèrusaUm au centre du monde; les cartographes, qui y puisaient leurs renseignements pour leurs représentations graphiques, perpétuèrent cotte naïve erreur.

Le peuple qui a gardé le plus longtemps celte illusion, c’est certainement le peuple chinois, qui, de tout temps, s’est cru au centre du monde, et dessina les autres peuples comme des satellites rangés autour de lui.

Page 1