COSMOGRAPHIE THÉOLOGIQUE
— Et il s’appelle encore aujourd’hui l’empire du Milieu, interrompit le député.
— Mais revenons à notre exposé de la cosmographie des premiers siècles chrétiens, reprit l’historien. Nous venons déjà de voir le monde comparé à un œuf, et Jérusalem an milieu du disque terrestre. Ce n’eat qu’un commencement. Feuilletons un peu ces antiques parchemins.
Le célèbre Raban ifaur, de Mayence, composa au neuvième siècle un traité qu’il intitula de Universo, en vingt-deux livres. C’est une espèce d’encyclopédie, où il donne une connaissance abrégée de toutes les sciences. D'après son système cosmographique, la Terre a lu forme d'une roue, elle col placée au milieu de l'univers, et elle est entourée par l’océan.
Du côté du nord, ses connaissances s’arrêtent au Caucase. Là il y a des montagnes d’or, mais on ne peut pas y pénétrer à cause des dragons et des griffons, et des hommes monstrueux qui y habitent Il place aussi Jérusalem au centre de la Terre. Le traité d’ilonoré d’Autun, intitulé Jmayo mundi, et plusieurs autres du môme genre, représentent: i” lu paradis terrestre, placéà l’extrémité la plus orientale de la Terre, dans un endroit inaccessible aux hommes; 2* les quatre fleuves qui avaient leurs sources dans le paradis ; 3° la zone torride inhabitée; 4* les îles fantastiques, sans oublier l’Atlantide, transformée sous le nom à'Antillia.
Il me semble que j’ai plusieurs de ces cartes au château, fit la
marquise. Il faudra les faire chercher en rentrant et nous les examinerons demain.
Non-seulement leur aspect est insolite pour nous autres modernes, dit l’historien, mais on y voit clairement encore quelle peur nos pères avaient des limites mystérieuses de la Terre, et de quels êtres fabuleux ils les peuplaient. Ja compte vous en offrir demain soir une excellente preuve.
Fables sur fables ! continua-t-il, et affirmations sur affirmations!
Le paradis terrestre fournirait à lui seul un volume. Mais continuons.
Dans un commentaire manuscrit de l’Apocalypse, qui est à la bibliothèque de Turin, on trouve une carte encore plus curieuse, qu'on
a rapportée au dixième siècle, mais qui est peut-être du huitième. Elis représente la Terre comme un planisphère circulaire. Les quatre côtés de la Terre sont, chacun, accompagnés de la figure d’un vent à cheval sur un soufflet d’où il fait sortir de l’air, ainsi que d’une conque qu’il tient à la bouche. En haut, ou à l'orient, sont Adam et Ève, avec le serpent. A leur droite, est l'Asie, avec deux montagnes très-élevées, la Cappadoce et le Caucase. Il en sort le fleuve Eusts, et la mer dans laquelle il se jette forme un bras de l’Océan qui entoure la Terre : ce bras se joint à la Méditerranée et sépare l’Europe de l’Asie.
Au dixième siècle, ,ie remarque doux mappemondes fort curieu-
Deux cartes de Is Te re du dixième siècle.
ses, l’une carrée, l’autre ronde. La première est partagée en trois triangles : celui de l’est, ou l’Asie, est marqué du nom de Sem; celui du nord, où l'Europe, de celui de Japhet; celui du sud, ou l'Afrique, de celui de Cham. La seconde est partagée également entre les trois fils de Noé; l’Océan l’environne, la Méditerranée forme le montant d’une croix d’eau qui partage le monde adamique.
— A ces représentations cosmographiques, dit le pasteur, s’ajoutaient des opinions diverses sur la physique du globe. Ainsi Albert le Grand, lorsqu’il parle de l’hémisphère inférieur, dit :
« L’hémisphère inférieur, antipode au nôtre, n’est pas tout à fait aquatique, et il est en partie habité; et si les hommes de ces régions éloignées ne parviennent pas jusqu'à nous, c’est à cause des vastes j
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mers interposées; peut-être quelque pouvoir magnétique y retient-il les hommes comme l’aimant retient le fer. »
Dans le traité intitulé : de Moribus Brachmanorum, qu'on attribue à saint Ambroise, un recteur de Thèbes raconte ses prétendus voyages dans l’Inde, et en parlant de l’île de Taprobane ou de Ceylan Il dit : c Ici on trouve la pierre appelée magnes (aimant), qu’on dit attirer, par sa force la nature du fer. Par conséquent, si un navire qui a des clous de fer s’en approche, il y est retenu et ne peut plus aller en autre lieu. »
— Je continue ma revue cosmographique, reprit l’historien.
Ornons, auteur d’un poème géographique intitulé : Image du Monde, composé en 1265, auteur qu’on a surnommé le Lucrèce du treizième siècle, n’était pas plus avancé que les cosmographes dont nous venons de parler et nous les rappelle. La partie cosmographique de son poème est puisée dans le système de Pythagore et de Bède le Vénérable. Il soutient que la Terre est enveloppée du ciel, ainsi que le jaune de l’œuf l’est du blanc; qu’elle se trouve placée au milieu du Ciel comme le point l’est au centre d’un cercle. Et il imagine l'harmonie des sphères célestes, comme Pythagore.
Ornons supposait encore que, de son temps, le paradis terrestre existait à l’orient avec son arbre de vie, ses quatre fleuves et son ange à épée flamboyante. 11 parait confondre l’Ilécla avec le purgatoire de saint Patrice, et il met celui-ci en Islande, disant qu’il brûle sans cesse. Les volcans ne sont, selon ses connaissances de la physique du globe que des soupiraux et des bouches de l’enfer. Quant à celui-ci, il le place, comme les autres cosmographes, au centre de la Terre.
Un autre auteur que nous ne devons pas oublier, Nicéphore Blemmyde, moine qui vécut dans ce môme siècle, composa trois ouvrages cosmographiques, entre autres celui : du Ciel et de là Terre, du Soleil et de la Lune, des Astres, du Temps et' des Jours. D’après son système, la Terre est plane, et il adopte aussi la théorie homérique de l’Océan environnant le monde, et celle des sept climats.
Nicolas d’Orcsme, célèbre cosmographe du quatorzième siècle, n’était pas plus avancé que ceux que je viens d’énumérer, quoique la célébrité de ses connaissances mathématiques ait appelé sur lui l’ai-
tention du roi Jean, qui le donna pour précepteur à son fils Charles V. Ce cosmographe composa, entre autres • ouvrages, un Traité de la Sphère, que j’ai vu à la Bibliothèque (n° 7065). 11 réfute la théorie de l’Antichthone parce qu’elle était contre la foi de Jésus-Christ. « Et dien (disent) que illec sont antipodes, c’est-à-dire, gens qui ont leurs pieds contre nos et pour ce qu’ils sont à l’opposite partie de laTerre, aussi comme s’ils fussent subz nous etnoussubz euli. Ceste opinion n’est pas à tenir et n’est pas bien concordable à notre foi, car la loy de Jésus-Christ a esté preschié par toute la terre habitable, et, selon cette opinion, telles gens n’en auraient oncques ouij parler ne ne pourraient estre subgés à l’Église de Rome. Pour ce reprenne saint Augustin ceste erreur, lib. XVI, de Civitate Dei. »
Une mappemonde, de Nicolas d’Oresme, dressée vers l’année 1377, représente la Terre de forme ronde. Une partie seulement de l’hémisphère supérieur est censée habitée, l’hémisphère inférieur est plongé dans la mer ou couvert par l’eau. Il nous semble reconnaître ici un mélange d’idées différentes qui ont exercé leur influence sur le dessinateur, savoir : des idées religieuses puisées au psaume CXXXVI, dans lequel il est dit que Dieu fonda la Terre sur l'eau, et des idées grecques empruntées à l’école de Thalès, ainsi qu'aux théories des géographes arabes, dont Nicolas d’Oresme connaissait déjà les ouvrages. En effet, nous avons vu qu’Edrisi soutenait que la moitié delà Terre était plongée dans la mtr, et Aboulféda, que la Terre du midi était couverte par les eaux. La Terre se trouve placée au centre de l’univers. Celui-ci est figuré par le ciei peint en bleu et darsemé d’étoiles d’or.
Leonardo Dati, qui composa aussi dans ce siècle un poème géographique intitulé : Délia Spera, n’était pas plus avancé que ses devanciers. Un planisphère colorié montre la Terre au centre de l’univers ; puis l'océan homérique ou environnant; ensuite l’air, puis les cercles des planètes d’après le système de Plolémce; et dans une autre représentation du même genre, on voit figurer l’enfer au centre de laTerre. Il en donne même le diamètre! « Suo diametro e septe millia miglia. »
Ce qui prouve aussi qu’il ne connaissait pas la moitié du globe, c'est sa démonstration de la Terre, disant qu’elle a la forme d'un T
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en dedans d’un O. Cette comparaison est donnée du reste dans plusieurs mappemondes du moyen âge, où le parallèle moyen se trouve par le 36* degré de latitude nord, c’est-à-dire au détroit de Gibraltar; la Méditerranée y est ainsi placée de manière à deviser la Terre en deux parties égales.
Jusqu'aux grandes découvertes du quinzième siècle, les cartographes n’ont fait, pendant cette longue période historique, que reproduire dans leurs mappemondes et dans leurs représentations graphiques les systèmes des géographes de l'antiquité, depuis Homère et Ilécatée jusqu’à Ælhicus, en mêlant les théories des anciens avec les systèmes cosmographiques des Pères de l’Église, et celles-ci avec les traditions mythologiques des Grecs et les légendes du moyen âge.
Jean de Beauveau, évêque d’Angers sous Louis XI, s’exprime d’une manière assez naïve pour me permettre encore une citation :
« La Terre est située et assise au milieu du firmament comme le centre ou ung point est au milieu d’ung cercle. De toute la quantité de terre dessus dicte, il n'y a habitable que la quarto partie ; la Terre est divisée en quatre parts, ainsi une pomme divisée par le milieu en quatre parties de long et travers : soit prinse la quarte partie de ccste pomme, et soit pelée ou mondée, et la pellure soit estendue sur aucune chose plane ou au meillieu de la main : au semblable se peut dire toute la terre habitable i de laquelle la moitié est appelée Orient et l’autre Occident. »
— Ceci nous rappelle Strabon, lit l’astronome.
Les Arabes adoptèrent non-seulement les idées des anciens, mais aussi les bases fondamentales des systèmes cosmographiques des Grecs. Et, en effet, quelques auteurs arabes, d’après Bakouy, regardèrent la Terre comme une surface unie ou comme une table; d'autres comme une boule dont la moitié est coupée; d'autres comme une boule entière qui tourne; d’autres la supposaient creuse intérieurement. D’autres encore allaient jusqu’à dire qu'il y a plusieurs soleils et plusieurs lunes pour chaque partie de la Terre.
— Ainsi, pour nous résumer, continua l’historien, nous trouvons dans ces premiers siècles de notre ère les systèmes fondamentaux que voici : Terre plate circulaire aux racines inlinies, sur laquelle
le ciel est posé comme un dôme ; Terre sans forme bien déterminée, aux limites mystérieuses, environnée d'eaux infranchissables; Terre ovale enveloppée de sphères comme le jaune de l’œuf dans sa coquille; Terre ovale dont l’hémisphère supérieur surnage sur l’océan universel ; enfin Terre carrée aux confins de laquelle de gigantesques talus soutiennent la voûte céleste.
A quoi il faut ajouter l’habitation théologique, dont le système physique du monde n’était que la charpente.
— La place du ciel spirituel était toute trouvée, fit le député; mais celle de l'enfer a dû changer?
— L’enfer, répliqua le pasteur, n’a jamais été omis par ceux qui se sont donné la mission de représenter entièrement le système du monde. Dans celui de la Terre sphérique, il est situé au centre, comme on nous l’a appris.
— Mais ce n’est pas une invention chrétienne, s'écria le professeur de philosophie, et les païens ne l’ont pas plus oubliée que les disciples de la croix.
— Sans doute, répondit le pasteur, mais l’enfer n’était pas chez eux à l’état de dogme.
— Comment? Mais comme chez les premiers chrétiens, répliqua le professeur de philosophie. Connaissez-vous la vision de Thespésius?
— La vision de Thespésius ? qu’est-ce ?
— Eh bien ! je suis d’avis qu’elle sera à sa place ici , après le monde de Cosmas. Nous ne pouvons faire l’histoire du Ciel sans parler un peu des Champs-Élysées et des enfers.
— Mais ce sera sans doute un assez long voyage? dit la marquise. Je ne doute pas de son intérêt, et je veux bien vous y accompagner moi-même ; mais je demande un bon quart d'heure de repos : le temps de prendre le thé et quelques gâteaux de viatique.
— Ainsi nous allons maintenant descendre aux enfers avec Plutarque et Thespésius, dit le professeur de philosophie.
Ce Thespésius nous raconte vraiment des choses de l’autre monde. Stant tombé d’un endroit assez élevé, la tête la première, il n’eut point de blessure grave, mais seulement une contusion qui le fit