‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 138 sur 179 · LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE

aux yeux, les autres jusques à la bouche. Or, est la vérité que trestous cès gens ensemble, si crioient à haulte voix et pleuroient moult angoisseusement. »

A peine ce lieu terrible est-il franchi, à peine le chevalier a-t-il dépassé dans son mystérieux voyage cette colonne de feu qui s'élève dans les ténèbres comme un phare, et qui luit si tristement entre l’espérance et le désespoir éternel, qu’un vaste et magnifique spectacle se déroule dans l’immensité souterraine.

Cette région lumineuse et parfumée, où l’on aperçoit tant d’archevêques, d’évêques, de moines de tous les ordres, c’est le paradis terrestre ; où l’homme ne sut pas demeurer ; on l’annonce au chevalier, il ne peut en goûter longtemps les rapides délices; c'est un séjour de transition, entre le purgatoire et le séjour du ciel, comme les lieux de ténèbres qu’il vient de traverser ont été creusés par la pensée du créateur entre le monde et l’enfer.

Malgré nos joies, disent les âmes, « nous nous en irons de cy » ; puis ils le menèrent dans une montagne; « si luy dirent qu’il regardast, et adonc ils lui demandèrent de quelle couleur le ciel lui sembloitde là où ils estaient, et il leur répondit qu’il estoit de coulenr d'or ardant comme est dans la fournaise, et adonc lui ce dirent : « que tu vois c’est l'entrée du ciel et la porte du paradis. »

L’historien parlait encore, que de larges gouttes tombaient traçant des cercles ondulés sur le bassin et sur l’eau noire du fossé. Le ciel s'était assombri de plus en plus, et c’est à peine si l’on eût eu alors une clarté suffisante pour lire. Le comte et les « dames du lac » nous avaient rejoints.

— Le ciel n’est pas de couleur d'or ardent, fit le député en offrant

son bras à la marquise, et je crois que nous ferons bien d'imiter le chevalier de saint Patrice à sa sortie du purgatoire, c'est-à-dire de rentrer au château.

DOUZIÈME SOIRÉE

LE MONDE DU MOYEN AGE

De l’an mil h la découverte de l'Amérique et à la connaissance du vrai système du monde. — Le Paradis terrestre. Surnaturalisme et hagiographie. Légendes et mystères. — Un monde fa- tastique. — Nouvelle création de ('univers par la ihéologie et le mysticisme. — Los voyageurs et les géograt hes. — Singulières caries géographiques et cosmographiques. — Map pemondes des manuscrits enluminés. — Tendances mystiques et récils imaginaires des navigateurs et des pèlerins. — Œuvres de Christophe Colomb.

L’intempérie de cette journée nous ayant engagés à passer cette douzième foirée au grand salon du château, la marquise, qui n’avait pas oublié de faire chercher les cartes anciennes dont elle s’étaitsouvenue la veille, en avait trouvé plusieurs reléguées depuis un temps immémorial dans une armoire de l’orangerie. On retrouva précisément de curieux vélins antiques représentant en miniature le monde du moyen âge, ainsi que les atlas spéciaux de Santarem et de Jomar.

Sur ces cartes caractérisliques, le paradis terrestre, dessiné et peint avec ses arbres verdoyants et ses fruits d’or à l’orient de la Terre plate, attirait tout d’abord les yeux de l'observateur, et l’on ne pouvait se défendre de l’idée que ces croyances sur l’Éden, la rédemption, Jérusalem, les limbes, le purgatoire et l'enfer, ont eu plus d’induence sur les cosmographes pendant plus de mille ans, que les voyages terrestres et les observations astronomiques.

— Restons, si vous le voulez, dans le monde mystérieux qui nous a occupés hier soir, dit la marquise. C’est une grande nouveauté à

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noire époque, et cela diffère des conversations ordinaires et de la science populaire. Nous étions, je crois, dans le purgatoire quand le ciel nous a fait signe de rentrer au château.

— Et nous sommes naturellement arrivés au paradis terrestre, dont nous avons déjà dit quelque chose hier, mais sur lequel nous n’avons pas encore insisté, répliqua l'historien. Nous allons le reconnaître comme point essentiel sur la plupart des mappemondes si captivantes d'intérêt que nous avons sous les yeux.

— Puisque vous paraissez désireux de savoir ce que l’on a pu dire géographiquement et astronomiquement du Paradis terrestre, repartit le pasteur, je me permettrai de résumer ici le résultat des recherches auxquelles je me suis livré, il y a quelques années, sur ce bizarre sujet. A parler franchement, il serait long d'indiquer toutes les situations géographiques qui ont été assignées à ce lieu mystérieux depuis les temps judaïques jusqu’au dix-septième siècle. Un savant prélat, qui a marqué sa place parmi les écrivains élégants du siècle de Louis XIV, Daniel Huet, évêque d’Avranches, est peutêtre celui qui a le mieux éclairé cette question diflicilc, et il convient lui-même qu’avant de se former une opinion admissible, il s’est vu plus d’une fois sur le point de mettre de côté ce sujet de dissertation (que lui avait donné à tr. iter l’Academie française).

Son travail est de 1691 : « Rien, dit-il, ne peut mieux faire connaître combien la situation du Paradis terrestre est peu connue, que la diversité des opinions de ceux qui l’ont recherchée. On l’a placé dans le troisième ciel, dans le quatrième, dans Iç ciel de la Lune, dans la Lune même, sur une montagne vo.sine du ciel de la Lune, dans la moyenne région de l’air, hors de la Terre, sur la Terre, sous la Terre, dans un lieu caché et éloigné des hommes. On l’a mis sous le pôle arctique, dans la Tarlarie, à la place qu’occupe présentement la mer Caspienne. D’autres l'ont reculé à l'extrémité du midi, dans la Terre de Feu. Plusieurs l’ont placé dans le Levant ou sur les bords du Gange, ou dans l’île de Ceylan, faisant même venir le nom des Indes du mot Eden, nom de la province où ie Paradis était situé. On l’a mis dans la Chine, et même par-delà le Levant, dans un lieu inhabité; d’autres, dans l'Amérique; d'autres, en Afrique, sous l'équateur; d’autres, à l’Orient équinoxial.

En poursuivant cette épiscopale dissertation, on voit que l’évéque d’Avranches ne tarde pas à faire un choix au milieu de tant d’opinions diverses. Son avis est que la demeure du premier homme était située entre le Tigre et l’Euphrate, en amont de l’endroit où ils se séparent avant de tomber dans le golfe Persique. Et, en basant cette donnée sur les plus vastes lectures, Huet n’hésite pas à dire que, de tous ses devanciers, c’est Calvin qui s'est le plus approché de l’opinion qu’il propose.

Un grand nombre d’auteurs, plus ou moins célèbres, s’étaient donné la mission de rechercher de même les vestiges de cet emplacement intéressant.

Raban Maur (neuvième siècle) assure que le paradis terrestre est à l'extrémité la plus orientale de la Terre. Il décrit l’arbre de vie, et ajoute qu’il ne fait ni froid ni chaud dans ce jardin ; d’immenses sources d’eau arrosent toute la forêt; le paradis est ceint par une muraille de feu, et ses quatre fleuves arrosent la Terre.

Jacques de Vitry fait venir le Physon du paradis terrestre. Il décrit aussi ce fortuné jardin, et comme tous les cosmographes du moyen âge, il le place dans la partie la plus orientale du monde, dans un endroit inaccessible et entouré d’une muraille de feu qui s’élève jusqu’au ciel.

Dati place aussi le paradis terrestre dans l’Asie, comme les cosmographes qui le précédèrent, et il fait venir le Nil de l’est.

Stenchus, bibliothécaire du Saint Siége, qui vivait au seizième siècle, a passé des années sur ce problème, mais n’a rien trouvé.

Le ministre protestant et célèbre orientaliste Bochart a composé un traité sur ce sujet (1650); Thévenot a publié au dix-septième siècle également une carte représentant le pays des Lubiens « où plusieurs grands docteurs (dit-il) placent le paradis terrestre. »

On a encore sur ce sujet, par le P. Hardouin, un Nouveau traité sur la situation du paradis terrestre (la Haye 173Ù).

Une Notice sur les quatre fU uves du paradis terrestre a été traduite de l’arménien par saint Martin et publiée dans le tome II de ses Mémoires sur l’Arménie (Paris, 1819); cette description paraît avoir une origine grecque. Lctronne a trouvé que c’était une traduction ds saint Épiphane (cinquième siècle). La notice arménienne est donc

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postérieure à cette époque. La description du cours du Jehon (le Nil) est assez curieuse. Le géographe auteur de cette notice place le pays des Amazones auprès de la « terre inconnue » d’où sortent, dit-il, le Tanaîs (le Don), le Pont et l’Hellespont, il ajoute « qu’ils se jettent dans la mer immense qui est la source de toutes les mers et qui environne les quatre parties du monde. »

Ce cosmographe ajoute, d’après la même théorie, que les quatre fleuves du paradis environnent le monde, et rentrent de nouveau dans Issein de leur mère, qui est la mer universelle.

lfervais et Robert de Saint-Marien d’Auxerre enseignaient que le paradis terrestre était sur le côté oriental du carré du monde; Alain de l’isle ou de Lille, qui vécut aussi au treizième siècle/soutenait, dans son Anticlaudianus, que la Terre était circulaire, et le jardin adamique à l’est de l’Asie!

Joinville, l’ami de saint Louis, nous donne une idée curieuse de ses idées géographiques, lorsqu’à propos du paradis il assure que les grands fleuves du sud en sortent, et même les épiceries : « Ici (dit-il en parlant du Nil), il convient de parler du fleuve qui passe parle pais d'Ëgypte et vient du paradis terrestre.... Ouand celui fleuve entre en Égypte, il y a gens tous experts et accoutumés, comme vous diriez les pécheurs des rivières de ce pays-ci, qui, au soir, jettent leur reyz au fleuve et rivières, et, au matin, souvent y trouvent et prennent les épiceries qu’on vent en ces parties de par deçà (dans l’Europe) bien chièrement et au pois, comme canelle, gingembre, rubarbe, girofle, lignum et aloes, et plusieurs bonnes chouses, Et dit-on pais, que ces ckouses-tà viennent du paradis terrestre, et que le vent les abat des bonnes arbres qui sont en paradis terrestre.... »

En parlant de la Tartarie, Joinville ajoute ; « Et leur didrent les Tartarins, qui entre celle roche et autres roches qui étoit vers la fin du monde, estoient enclos les peuples de Gog et Magog, qui dévoient venir en la lin du monde, avecques l’Ante-Christ. >•

Mais c’est dans les cartes du moyen âge qu'il faut voir ces détails !

Era Mauro, cosmographe religieux du quinzième siècle, en donne, à l'orient d’une carte du monde, une représentation qui nous mon-

tre qu'à cette époque le » Jardin de délices » était devenu bien stérile. C’est une vaste plaine, dans laquelle on distingue Jéhovah et le premier couple humain. Un rempart crénelé l’environne. Les quatre fleuves en sortent en se bifurquant. Un ange se tient à la porte principale, que l’on n’atteint qu’après avoir traversé des montagnes arides.

La carte cosmugraphique de Gervais dédiée à l'empereur Olhon IV montre au milieu de sa terre • carrée au milieu des mers • le beau jardin du paradis terrestre. Adam et Ève paraissent se consulter.

La mappemonde dressée par Andréa Bianco au quinzième siècle

représente l'Eden, Adam et Ève et l'arbre de la vie. On voit à gauche dans une presqu’île, les peuples réprouvés de Gog et Magog qui doivent accompagner l’Antéchrist à la fin du monde. Alexandre y est représenté, je ne sais trop pourquoi. La péninsule du paradis oflrc un édifice au-dessous duquel on lit : « Ospitius Macarii. » Hospice de Macaire.

Formalconi dit, à ce sujet, que près du paradis habitait un certain Macaire, témoin do tout ce que l'auteur affirme, et, d’après l'indication de la carte de Bianco, sa cellule était aux portes du paradis.

Cette légende se rapporte aux pèlerins de Saint-.Macaire, tradition ré|>andue au retour des croisades, de ces trois moines grecs qui en-

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treprirent un voyage pour découvrir le'pointoù le ciel et la terre se touchent, savoir l’emplacement du paradis terrestre.

La mappemonde de Kudi nentum, vaste compilation publiée à Lubeck en 1475 par le dominicain Brocard, représente le Paradis terrestre environné de murailles; mais il est moins stérile que dans la gravure précédente, comme vous pouvez le voir, car le voici :

Le Paradis terrestre, scion des cb»mographes du quinzième siccle.

En l'année 1503, comme Varthema, l’aventureux Bolonais, se rendait aux grandes Indes en passant par la Palestine et la Syrie, on lui lit voir la maison maudite qu'avait habitée Caïn; ce n'était pas loin du paradis terrestre. Maistre Gilius, le docte naturaliste, qui' voyageait pour le compte de François 1", eut la môme satisfaction. La foi naïve de nos pères admettait sans la moindre hésitation ce genre d’archéologie.

— Et qui croirait, répliqua le navigateur, que Christophe Colomb lui-mème espérait trouver le paradis terrestre en allant à la recherche du nouveau monde?

— Oh! la chose serait curieuse, répliqua le professeur.

— Ce fameux paradis terrestre! lit le député.

— Sans doute, reprit le navigateur. Colomb allait sincèrement à la recherche du paradis terrestre. A son quatrième voyage, il croit en

découvrir l’un des grands fleuves, il laisse errer ses espérances sur les brises embaumées qui viennent de ces belles foréls dont l’Orénoque est bordé. Ce n'est que l'entrée du céleste séjour; s'il osait, cependant, si une crainte religieuse ne l'arrêtait pas, lui qui a tout risqué au milieu des éléments et des hommes, il parviendrait peutêtre aux bornes célestes du monde, et, en marchant encore, ses yeux se baisseraient dans une humilité sainte devant les clartés de ces épées flamboyantes qu’agitaient deux séraphins au-dessus des portes de l'Éden.

Dans son troisième voyage, où il découvrit pour la première fois le continent américain, il fut persuadé, non pas seulement qu’il était arrivé à l'extrémité de l’Asie, mais encore qu’il ne pouvait pas être très -éloigné du paradis terrestre L’Orénoque lui paraissait devoir être l’un des quatre grands fleuves qui, selon la tradition, descendaient du jardin habité par nos premiers parents. Voici comment il s’explique à ce sujet dans sa lettre aux monarques espagnols, datée d’Haïti (octobre 1498) : « Les saintes Écritures attestent que le Seigneur créa le paradis et y plaça l’arbre de la vie, et en fit sortir les quatre plus grands fleuves de l’univers, le Gange de l’Inde, le Tigre, l’Euphrate.... (s’éloignant des montagnes pour former la Mésopotamie et se terminer en Perse), et le Nil qui naît en Ethiopie et va à la mer d’Alexandre. Je ne trouve ni n’ai jamais trouvé dans les livres des Latins ou des Crées quelque chose d’authentique sur le site de ce paradis terrestre : je ne vois rien de certain non plus dans les mappemondes. Quelques-uns le placèrent là où sont les sources du Nil, en Éthiopie; mais les voyageurs qui ont parcouru ces terres n’ont trouvé, ni dans la douceur du climat, ni dans la hauteur du site vers le ciel, rien qui puisse faire présumer que le paradis ait été là, et que les eaux du déluge aient pu y parvenir pour le couvrir. Plusieurs païens ont disserté pour établir qu’il était dans les îles Fortunées, qui sont les Canaries.... Saint Isidore, Bède et Strabon, saint Ambroise, Scot et tous les théologiens judicieux, affirment d’un commun accord que le paradis est en Orient.... C’est de là que peut venir cette énorme quantité d’eau, bien que leur cours soit extrêmement long; et ces eaux (du paradis) arrivent là où je suis, et y forment un lac. 11 y a de grauds indices ;du voisinage,

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du paradis terrestre, car le site est entièrement conforme à l’opinion de ces saints et judicieux théologiens.... Le climat est d’une douceur admirable. »

« Je crois que si je passais sous la ligne équinoxiale en arrivant à ce point le plus élevé dont j'ai parlé, je trouverais une température plus douce et de la diversité dans les étoiles et dans les eaux : ' non pas que je croie pour cela que le point où est la plus grande hauteur soit navigable, qu’il y ait môme do l’eau, ni qu'on puisse s’éleverjusque-là; mais parce que je suis convaincu que là est le paradis terrestre, où personne ne peut arriver, excepté par la volonté de Dieu. »

Pour l’illustre navigateur, la Terre avait la forme d’une poire, et sa surface allait en s’élevant jusqu’à la région orientale, marquée par la queue du fruit. C’est là qu’il supposait pouvoir trouver le jardin où d’anciennes traditions imaginaient s’étre accomplie la création directe d’un premier couple humain.

On ne saurait penser sans étonnement à tout ce qu'il y avait encore de ténèbres dans la science lorsque ce grand homme parut sur la scène du monde, ni à la rapidité avec laquelle toute cette obscurité et ce vague des idées se dissipèrent presque aussitôt après ses prodigieuses découvertes. A peine un demi-siècle s’était-il écoulé depuis sa mort, que toutes les fables géographiques du moyen âge n’excitaient plus que des sourires d’incrédulité, tandis que de son vivant l'opinion universelle n'était guère plus avancée qu’au temps du fameux chevalier Jean de Mandeville, qui écrivait gravement ces lignes :

« Nul homme mortel ne pourrait aller ni approcher ce paradis. Par terre, nul n'y pourrait aller à cause des bétes sauvages qui sont aux déserts et à cause des montagnes et des rochers où nul ne. pourrait passer, et pour les lieux ténébreux qui y sont nombreux; et par l'eau, nul n'y pourrait aller non plus ; l'eau coule si raidement, elle vient à de si grandes ondées, que nulle nef ne pourrait naviguer à l’encontre. Et l’eau est si rapide et mène si grand bruit et si grande tempête, que nul ne pourrait ouïr l’autre si haut qu'il pùt parler. Et ainsi de grands seigneurs et de grande volonté ont essayé plusieurs fois d’aller par cette rivière vers l’aradis, et en grande

compagnie. Mais jamais ils ne purent exploiter leur voie. Au contraire, plusieurs moururent de fatigue, en nageant contre les ondes de l’eau. Et plusieurs autres devinrent aveugles; plusieurs devinrent sourds par le bruit de l'eau , et plusieurs furent suffoqués et perdus dans les ondes. Si bien que nul homme mortel ne pourrait approcher, si ce n’est par la spéciale grâce de Dieu. En sorte que de celui je ne sais plus ni dire, ni deviser. Et pour ce je m'en tairai1 enfin et je m’en retournerai à ce que j’ai vu. »

— C’est ce qu'il avait de mieux à faire ! lit le député.

— Mais, mon cher capitaine, dit le comte, vous paraissez vous imaginer que l’on ne croit plus à la réalité du paradis terrestre ; mais hier encore j’ai lu dans VAihenxum de Londres, que le savant et infatigable Livingstone a déclaré tout récemment dans une lettre publique, à sir ltodrigues Murchison, que sa conviction est que le paradis terrestre est situé dans l’une des terres nouvelles decouvertes par lui au centre de l’Afrique, aux sources du Nil.

• — Comment? le savant voyageur conserve ces idées à notre époque?

— Mais certainement....

— Eh bien ! répliqua le professeur de philosophie, je n’imaginais pas qu’on eût tant travaillé sur le paradis terrestre, pour n’aboutir qu'à ignorer le mystérieux berceau de notre race ; je suis fort heureux d’avoir entendu la dissertation de notre valeureux capitaine, parce qu’elle nous a fait revenir à des siècles bien curieux. Mais ne devions-nous pas parier ce soir des cartes cosmographiques du moyen âge? Comment de telles traditions montraient-elles le séjour delà race d’Adam en cette vallée d’épreuves?

— Je me préparais à vous entretenir a mon tour, répondit l'historien, en rassemblant les cartes principales de la géographie du moyen âge.

Nous avons vu hier deux petites mappemondes du dixième siècle1 et je vous ai parlé (voyez p. 327; d'une carte typique curieuse de la même époque, conservée à la bibliothèque de Turin. la voici. Comme vous le voyez, l’Océan entoure la Terre; la Méditerranée forme un canal vertical allant jusqu’au milieu de la carte, et se

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