‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 151 sur 179 · DÉCADENCE DE L’ASTROLOGIE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L’ASTROLOGIE

LES COMÈTES

lunettes sont braquées depuis trois jours sur le firmament : une comète comme on n’en vit point encore dans les temps modernes occupe jour et nuit nos doctes de l'Académie des sciences. Ils disent que c'est la même qui parut l'année de la mort de César, puis en 531, puis en 1106. La révolution que ces Messieurs appellent une période est, à ce qu’ils assurent, d’environ cinq cent soixante-quinze ans. La terreur est grande par la ville; les esprits timorés voient dans ceci le signe d’un déluge nouveau, attendu, disent-ils, que l’eau s’annonce toujours par le feu ; ce qui ne me paraîtra une raison démonstrative que si Cassini se donne la peine de me la confirmer. Pendant que les peureux font leur testament et, prévoyant la fin du monde, lèguent leurs biens aux moines, qui se montrent en les acceptant meilleurs physiciens que les testateurs, la cour agite fortement la question de savoir si l’astre errant n’annonce pas la mort de quelque grand personnage, ainsi qu’il annonça, disent-ils, celle du dictateur romain. Quelques courtisans esprits forts se moquaient hier de cette opinion ; le frère de Louis XIV, qui craint apparemment de devenir tout à coup un César, s’est écrié d'un ton fort sec : « Eh, messieurs, vous en parlez à votre aise, vous « autres ; vous n’êtcs pas princes ! »

— Il s’agit ici de la comète de 1680, répliqua l’astronome. C’était du reste une fameuse comète. Elle fournit un thème merveilleux à l’imagination de Newton. Cette comète impressionna profondément tous les hommes, catholiques, réformés, turcs, juifs, etc. Elle im pressionna, oserai-je dire, jusqu’aux poules!...

— Comment cela?

— Car j’ai trouvé dans les cartons de la Bibliothèque nationale de Paris une estampe de l’époque avec ce titre : Prodige extraordinaire: comment à Rome une poule pondit un œuf sur lequel était gravée l’image de la comète. La gravure représente l’œuf en question.... sous différents aspects.

— Ah ! pour cela, je n’en crois pas un traître mot, s’écria le beaupère du capitaine.

— Voici pourtant une copie authentique de l’œuf astronomique de cette trop sensible poule, reprit l'astronome, et lisez la petite légende qui l’accompagne :

m XIII' SOIREE. — SUPERSTITIONS ET PREJUGES.

« Le fait a été vu de Sa Sainteté, de la reine de Suède, et de toutes les personnes de la première qualité de Rome. Le 4 décembre 1680,

une poule pondit un œuf sur lequel on aperçut la figure de la comète, accompagné d’autres marques telles qu’elles sont ici représentées. Les plus habiles naturalistes de Rome l’ont vu et examiné, et ont trouvé ce prodige tout nouveau et sans exemple. On laisse à MM. les curieux de Paris d’en faire leur profit et d’en chercher la cause. »

— Je me souviens, répliqua l’historien, que Lemonnier représente cette comète d’une grandeur énorme qui « s'étant élancée avec la plus grande rapidité du fond des cieux, parut tomber perpendiculairement sur le soleil, d’où on la vit presque aussitôt remonter avec une vitesse pareille. »

Tout le monde dit son mot sur cette apparition.

lîernouilli, dans son Syslema cometarum, émet l’idée que si le corps de la comète n’est pas un signe visible de la colère de Dieu, la queue pourrait bien en (ire un. C’est à cette comète que Whiston attribuait le déluge, en se fondant sur des calculs mathématiques aussi abstraits que peu fondés dans leur point de départ.

Ces astres si épouvantables, que l'on avait chargés de toutes les révolutions terrestres et humaines, qui, selon Buffon, avaient servi à la création du système du monde (les planètes étant dans son idée des éclaboussures du soleil produites par la chute d’une comète ); ces astres terribles ne perdirent leur prestige séculaire que dans »e courant du siècle suivant, surtout lorsque les travaux de l’astronome Halley eurent montré qu’ils circulent comme les planètes autour du soleil, et que les comètes remarquées par les générations

La comète do 1680 sur un œuf.

LES COMÈTES

de 837, 1066, 1378, 1456, 1531, 1607, 1682, n'cn formaient qu’une seule, dont la période était de 76 ans environ et la ramènerait en 1759: période qui se vérifia.

Nous l'avons revue en 1835, comme nos pères l'avaient vue sous Louis XV; nos fils la reverront en 1911....

— Sous quel Louis? demanda le député. Sera-ce un Louis XIX, un Louis-Philippe ou un Louis-Napoléon?

— Je crois, répliqua l’historien (et vous êtes de mon avis), que ce sera sous la République et sous les Étals-Unis d'Europe.

— Quoi qu’il en soit, reprit l’astronome, les comètes que l’on observera le siècle prochain n’épouvanteront , j’espère , plus personne. Il faut avouer toutefois qu’elles jouissent encore du droit d’effrayer de temps en temps l’humanité, comme il est facile de s’en souvenir.

11 y a moins de cent ans, en 1773, une terreur panique se produisit en France et à Paris même, à propos de ce fameux mot de comète. On alla jusqu’à craindre la fin du monde, et cela sur la simple annonce d’un mémoire scientifique de Lalande.

Ce fait est trop curieux pour ne pas s’y arrêter, et voici, d’après les Mémoires secrets de Bachaumont, les diverses phases de cet événement, aussi burlesque qu'incroyable.

« 6 mai 1773. — Dans la dernière assemblée publique de l'Académie des sciences, M. de Lalande devait lire un mémoire beaucoup plus curieux que ceux qui ont été lus; ce qu’il n’a pu faire par défaut de temps. Il roulait sur les comètes qui peuvent, en s’approchant de la terre, y causer des révolutions, et surtout sur la plus prochaine. Il en est résulté une inquiétude qui s'est répandue de proche en proche et qui, accréditée par l'ignorance, a donné lieu à beaucoup de fables. Les têtes de nos petites-maîtresses se sont exaltées, et l’on a de la peine à calmer ces imaginations effrayées.

« 9 mai. — Le cabinet de M. de Lalande ne désemplit pas de curieux qui vont l’interroger sur le mémoire en question. La fermentation a été telle, que des dévots, aussi ignares qu'imbéciles, sollicitaient M. l’archevêque de faire des prières de quarante heures pour détourner l’énorme déluge dont on était menacé, et ce prélat était à

la veille d’ordonner ces prières, si des académiciens ne lui eussent fait sentir le ridicule de sa démarche.

« 13 mai. — M. de Lalande ne pouvant satisfaire aux questions sans fin que lui suscite son fatal Mémoire, et voulant d’ailleurs prévenir les malheurs réels qu’il occasionne dans plusieurs têtes faibles, va prendre le parti de le faire imprimer et de le rendre aussi clair qu’il sera possible. »

Enfin ce fameux Mémoire paraît. L’astronome friand d’araignées y déclare que des soixante comètes connues, huit pourraient, en approchant trop près de la terre, par exemple à 13 000 lieues, occasionner une pression telle que la mer sortirait de son lit et couvrirait une partie du globe; mais qu'il y a toujours une vingtaine d'années à attendre. Cela ne faisait pas l’afTaire des amateurs d'émotions; c'était beaucoup trop long pour des provisions, et l'effervescence se calma.

Voltaire ne manqua pas, du fond de sa retraite, de prendre la plume. C’était là une trop belle circonstance, et il publia une longue lettre dont voici un petit, extrait :

« Quelques Parisiens, qui ne sont pas philosophes et qui, si on les en croit, n’auront pas le temps de le devenir, m’ont mandé que la fin du monde approchait, et que ce serait infailliblement pour le 20 du mois de mai oü nous sommes. Ils attendent, ce jour-là, une comète qui doit prendre notre petit globe à revers et le réduire en poudre impalpable, selon une certaine prédiction de l’Académie des sciences, qui n’a point été faite. Rien n’est plus problable que cet événement; car Jacques Bernouilli, dans son Traité de la comète, prédit expressément que la fameuse comète de 1680 reviendrait avec un terrible fracas, le 17 mai 1719. Si Jacques Bernouilli se trompa, ce ne peut être que de cinquante-quatre ans et trois jours. Il est clair que rien n’est plus raisonnable que d’espérer la fin du monde pour le 20 du présent mois de mai 1773, ou dans quelque autre année. Si la chose n'arrive pas, ce qui est différé n’est pas perdu. »

— Ce Voltaire est toujours le même, s’écria le député.

— Voilà, mes enfants, une grande frayeur, dit le beau-père du capitaine. Mais nous-mêmes, en 1811, quand la fameuse comète qui

LES COMÈTES

donna son nom à l'année qui la vit paraître, se fut dessinée dans l’espace, n’avons-nous pas vu des courtisans s’efforcer d’en faire hommage à l’empereur comme d’une ressemblance de plus avec César? Ce qu’il y a de certain, c’est que le vin récolté l’année de la comète fut d’une qualité si supérieure, qu’il a puissamment contri; bué à son illustration. Cela ne prouve pas du tout, au surplus, que la comète ait rendu nos vins meilleurs, mais seulement que les comètes n’ont pas la faculté d’empêcher le vin d’être excellent les années où il doit l’être.

— La peur des comètes, reprit l’astronome, est une maladie périodique qui ne manque jamais de revenir dans toutes les circonstances où l’apparition d’un de ces astres est annoncée avec quelque retentissement. Dans le cas où l’on aurait quelque chose à redouter de la rencontre d’une comète avec la Terre, il est arrivé de nos jours une circonstance grave où la peur en pareille matière paraissait justifiée peut-être pour la première fois depuis un grand nombre de siècles; c’est lors du retour de la petite comète de Biéla en 1832.

En calculant l’époque de la future réapparition du nouvel astre, Damoiseau trouva que la comète viendrait le 29 octobre 1832, avant minuit, traverser le plan de l’écliptique, c’est-à-dire le plan dans lequel la Terre se meut, et le seul endroit où une comète soit susceptible de rencontrer la Terre.

Ces résultats, appuyés de toute l’autorité scientifique désirable, furent portés par les journaux à la connaissance des populations ; on peut imaginer la sensation profonde qu'ils produisirent. C’en était fait ! la fin des temps était proche.

Mais une question restait à faire, et les journaux ne l’avaient ni posée ni même prévue. En quel endroit de son immense orbite la Terre se trouverait-elle le 29 octobre, au moment où la comète passerait? Arago écrivit dans l’Annuaire pour 1832 : « Le passage de la comète très-près d’un certain point de l’orbite terrestre aura lieu le 29 octobre avant minuit ; eh bien ! la Terre n’arrivera au ipême point que le 30 novembre au matin, c’est-à-dire plus d'un mois après. On n’a maintenant qu’à se rappeler que la vitesse moyenne de la Terre dans son orbite est de 660 000 lieues par jour, et un calcul très-simple prouvera que la comète de six ans 3/4,

DU MOINS DANS SON APPARITION EN 1832, SERA TOUJOURS A PLUS DE 20 000 000 DE LIEUES DE LA TERRE. »

Il arriva ainsi qu’il avait été prédit, et la Terre cette fois en fut encore quitte pour la peur.

— Quelque temps après cette fausse annonce de fin du monde, dit le professeur, nous en avons eu une nouvelle pour l’année 1840, à laquelle on se laissa prendre de nouveau. 1840 est arrivé, et passé, et la fin du monde n’est pas venue.

L’humanité est ainsi faite. L’histoire du passé c’est toujours l’histoire du présent. Bien que le niveau général de l’intelligence se soit élevé, il reste encore dans le fond de la société une couche assez intense sur laquelle l’absurde a toujours chance do germer. Aussi longtemps que ce public d’esprits défaillants et de cœurs timorés existera, il se trouvera des hommes pour en abuser, pour le duper et pour le tromper.

— Nous en avons eu encore récemment une nouvelle preuve, repartit l'astronome. Depuis vingt ans nous attendons une grande comète d’environ 300 ans de révolution, qui parut en 1264, et à laquelle on attribua la mort du pape Urbain IV, et qui, de retour en 1556, fit, dit-on, abdiquer l’empereur Charles-Quint. Sa réapparition avait été prédite pour 1848. La révolution de Février est venue sans la comète; l'Empire ne nous l’a pas apportée, et une nouvelle révolution viendra sans doute sans nous la donner.

Quoique ces faits fussent bien établis, il s’est trouvé des hommes qui ont assez compté sur l’ignorance d’une partie de la société pour ne pas craindre de fixer, non pas une année, un mois, une semaine, mais un jour, comme étant celui de la venue de la comète : pour compléter l’effet dramatique de celte apparition, ils ont, suivant l'usage d’autrefois, annoncé que ce jour-là notre globe serait heurté par l’astre et réduit en poussière. D’après ces prédictions, le 13 juin 1857 (remarquez qu’on avait choisi la date du 13} devait être le jour de la fin du monde. Nous nous souvenons tous que malgré tout, sous l’impression de cette annonce, certaines populations des départements étaient véritablement plongées dans l’effroi, et, même à Paris, on ne cessait d’entendre parler de la comète avec terreur '.

1. N'a-l-on pas vu les mêmes terreurs reparaître eu 1872, & propos do la prétendue

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— Quelle était l’opinion des anciens sur les comètes ? demanda la marquise.

— Comme vous le pensez, répondit l’astronome, leur opinion ne pouvait être que très-vague. Ainsi Métrodore disait que c’était une réflexion du soleil; Démocrite, un concours de plusieurs étoiles; Aristote, une consistance d'exhalaisons sèches et enflammées; Strabon, la splendeur d'une étoile enveloppée d’un nuage; Héraclide de Pont, un nuage élevé, qui renvoie beaucoup de lumière; Êpigène, une matière terrestre enflammée et agitée par le vent ; Boèce, une partie de l’air colorée ; Anaxagore, des étincelles tombées du feu élémentaire; Xénoplmne, un mouvement et un épaississement de nuages qui s’enflamment; Descartes, les débris des tourbillons détruits et qui font passer jusqu’à nous des pièces de leur naufrage, etc.

On a attribué aux Chaldéens l’opinion qu’elles sont analogues aux planètes par leur cours régulier et qu’elles s’éloignent de nous lorsqu’elles nous paraissent s’anéantir ; Sénèque partage cette explication, puisqu’il a regardé les comètes comme des globes roulant dans le ciel et qui dans certains temps se montrent et disparaissent, et dont les observations suivies pourront faire connaître quelque jour les mouvements périodiques.

— Et maintenant, répliqua la marquise, qu’en pense-t-on?

— Nous n’avons pas fait dans ces causeries, répondit l’astronome, la description des corps célestes. Cette description est l’objet spécial des livres d’astronomie, et je l’ai donnée dans d’autres ouvrages. Notre œuvre actuelle est une histoire de l’astronomie, un tableau des phases par lesquelles l’esprit humain a passé avant d’arriver à la science moderne, un panorama — plus romantique que classique — des diverses vues qui caractérisent lps temps antérieurs au nôtre. Cependant, madame, je serais heureux de répondre à votre question, si nous savions bien exactement ce que sont les comètes.

— Comment, on ne le sait pas ?

— On sait seulement que ce sont des astres d’une extrême té-*

prédiction du professeur Plantamour de Genève, qui aurait annoncé une comète pour le 12 août 1872* ce à quoi il n’a jamais môme songé. On a tremblé à Paris même ; et en Autriche, des gens ont fait leur testament. — Pour qui?

nuité, analogues à des atmosphères en mouvement, dont le noyau même est d’une faible densité, et qui circulent autour du soleil suivant des ellipses très-allongées , lorsqu’elles ne décrivent pas même des paraboles ou des hyperboles qui les portent de système en système, de soleils en soleils, d’étoiles en étoiles. Ce sont certainement, dans tous les cas, des voyageurs qui viennent des autres systèmes de l'infini, et circulent dans le nôtre un temps plus ou moins long. Si elles pouvaient parler, elles nous apprendraient bien des choses sur les autres' régions de l’univers.

— Et quelle est la nature de ces astres singuliers? demanda encore la marquise.

— Madame, répondit l’astronome, au temps de la régence du duc d’Orléans, une dame de la cour, qui était allée visiter l’Observatoire, demandait à Mairan : « Dites-moi, je vous prie, ce que sont les bandes de Jupiter? — Je ne sais pas, répondit incontinent le secrétaire de l'Académie des sciences. — Pourquoi, répliqua la dame curieuse, Saturne est-il la seule planète entourée d’un anneau ? — Je ne sais pas » fut encore la réponse de Mairan. La dame impatiente lui dit alors avec une certaine rudesse : « A quoi sert-il donc, monsieur, d’être académicien ? — Cela sert, madame, à répliquer : Je ne sais pas. »

— Cependant, ajouta la femme du capitaine, tous pouvez sans doute nous dire si la rencontre d’une comète avec la Terre serait sérieusement à craindre.

— Fort peu assurément, car on a vu en 1770 la comète de Lexell aller heurter les quatre lunes de Jupiter sans les déranger; au contraire, elle y perdit elle-même la vie ; et il y a quelques années, le 29 juin 1861, la Terre est restée elle-même sans le savoir plusieurs heures dans la queue d'une comète fort inotfensive.

— Sur certains points, en effet, remarqua le professeur, il vaut mieux avouer notre ignorance que de faire de la demi-science. J’ajouterai cependant à notre infatigable astronome une question à laquelle il pourra répondre et qui doit compléter cet entretien. Quelles sont les dernières comètes importantes apparues, et quelles sont celles qui reviennent périodiquement?

— Les plus intéressantes dont nous puissions nous souvenir,

LES comètes.

sont : celle de 1843, qui fut visible même en plein jour ; elle était remarquable par l’éclat de sa tète et la longueur de sa queue (50 degrés et 60 millions de lieues) comme un filet de lumière; — celle de 1853, visible dans le nord du ciel au mois d’août ; — celle de 1858, désignée du nom de l’astronome de Florence, Donati, qui l’a découverte le 2 juin et fut visible à l’œil nu à partir du 3 septembre : on se souvient que sa queue se partagea en deux bandes lumineuses; — celle de juin 1860 ; — celle de 1861, qui brilla si magnifiquement tout l’été et dont la queue atteignit 118 degrés (les deux tiers du ciel); — celle d'août 1862, et celle d'août 1864.

Des différentes comètes périodiques, celle de Halley est la seule visible à l’œil nu. Six autres ont des périodes de quelques années seulement et reviennent assez souvent. Il ne se passe pas d'année qu’il n'y ait plusieurs comètes dans le champ du télescope des astronomes.

— Messieurs mes nobles hôtes, fit la marquise en se levant, avezvous oublié que Flamanville vous offre ce soir le spectacle d’une belle éclipse de lune?

— En effet, s’écria l’astronome, l’éclipse est commencée, et même la Lune est non-seulement entrée dans la pénombre de l’atmosphère terrestre, mais vient encore d’entrer dans l’ombre. Du reste, il est onze heures.

Tous les membres du groupe s’étaient levés instinctivement en voyant l’échancrure commencée par l’ombre de la Terre sur le disque de la Lune. Le comte apporta une longue-vue et une jumelle, et l’on suivit avec curiosité, tantôt à la vue simple, tantôt à l’aide de la lunette, la marche progressive de l’ombre, en notant l’instant d’arrivée sur les grandes taches grises qui sont toujours visibles sur la pleine lune.

De la terrasse du château, où nous étions restés ce treizième soir, la vue était vaste et l’horizon découvert. Le Sagittaire se couchait. Les deux étoiles principales du Capricorne, à gauche desquelles trônait alors le brillant Jupiter, les petites étoiles du Verseau et des Poissons, marquaient le zodiaque au sud, de l’ouest à l’est, où venaient de se lever le Scorpion et Antarès. A l’horizon du sud, devant nous, brillait l’étoile australe de première grandeur Fomalhaut. Dans la région du zénith on voyait Andromède, le Carré de Pégase,

le Cygne, son voisin de droite l’Aigle et sa voisine de gauche Cassiopée, étendus tous trois dans la Voie lactée. En se tournant' vers le nord, on avait devant soi la Grande-Ourse; à droite, Aldébaran, les Pléiades ; à gauche, la Couronne, Hercule et la Lyre.

— Ainsi, dit la marquise, ces éclipses qui jadis effrayèrent les mortels sont aujourd’hui calculées et annoncées d’avance à l’heure précise, à une minute, à une seconde près, par les astronomes du Bureau des longitudes.

— Depuis que nous connaissons exactement le plan du mouvement mensuel de la Lune autour de la Terre, et celui de la Terre autour du Soleil, il est facile de préciser par une formule invariable les dates où la pleine lune comme la nouvelle lune arrivent dans le plan de l’écliptique. Alors il y a inévitablement éclipse de lune dans le premier cas, éclipse de soleil dans le second. Si ce n’est pas tout à fait dans le plan et que la différence ne dépasse pas la largeur apparente du Soleil et de la Lune, l’éclipse n’est que partielle.

— Les mêmes éclipses doivent revenir au bout d’un certain temps1? demanda le professeur.

— Oui, si nous ne considérons pas une étendue de plusieurs siècles, repartit l’astronome, car dans ce cas il y a des corrections à apporter à la formule, dépendantes des variations séculaires des mouvements célestes. Le cycle est de dix-huit ans et onze jours. Ainsi, c’est aujourd’hui le 13 septembre 1866 : l’éclipse de ce soir est déjà arrivée il y a dix-huit ans et onze jours, c’est-à-dire le 2 septembre 1849.

— Tiens! c’est le jour de ma naissance, fit l’une des jeunes filles.

— Dix-huit ans et onze jours auparavant, reprit l’astronome, c’està-dire le 23 août 1831, on avait encore eu la même éclipse.

Dans dix-huit ans et onze jours, soit en 1885, le 24 septembre, nous aurons de nouveau celle qui se présente ce soir.

11 en est de même pour le Soleil. Dans ce cycle il y a quarante et une éclipses de soleil et vingt-neuf de lune. Il y a chaque année sept éclipses au plus et deux au moins; quand il n’y en a que deux, ce sont des éclipses de Soleil. Quoique plus nombreuses en réalité, les éclipses de Soleil sont cependant plus rares pour un lieu déterminé, parce qu’on ne les voit pas de partout, et qu’il n’y a que les

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