‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 150 sur 179 · ON T VOYAIT L'IMAGE DE DIEU SOUS UNE FORME HUMAINE · texte numérisé non relu

ON T VOYAIT L'IMAGE DE DIEU SOUS UNE FORME HUMAINE

Diodore (liv. XV) nous dit que « peu avant la subversion des villes d’Hélice et de Bura on vit, plusieurs nuits de suite, une lumière ardente qu’on appela \a. poutre enflammée , • et nous lisons dans l’Aristote que « cette poutre était une vraie comète. » (Uètéoro'.ogir, II, Chap. vi .).

Plutarque, dans sa Vie de Timoléon, dit « qu’un flambeau ardent précéda la flotte de ce général jusqu’à son arrivée en Sicile, et que, sous le consulat de Caïus Servilius, on vit dans le ciel un bouclier suspendu. »

Les historiens Sazoncène et Socrate nous rapportent à leur tour qu’en 400 une comète en forme d’épée vint briller au-dessus de Constantinople et parut toucher la ville au moment des grands malheurs que lui ménageait la perfidie de Gainas.

Même phénomène au-dessus de Home, avant l’arrivée d’Alaric.

— On voit, fit remarquer l’historien, que les chroniques associèrent toujours un événement terrestre à l’apparition des comètes. Il est probable que les comètes à la suite desquelles aucun événement grave ne s'est produit ont été oubliées.

— D'ailleurs, repartit le député, il est difficile qu’aucun événement n'arrive en quelque lieu dans un certain intervalle d’années, surtout si l’on songe à la fréquence des guerres.

— Vous savez, reprit l’astronome, que l’on avait pendant longtemps annoncé la lin du monde pour l’an 1000. Or, les astronomes enregistrèrent cette année-là la chute d’un énorme bolide flamboyant et l’apparition d’une comète. « Sous le règne de Robert, le 19 des calendes de janvier, ou le 14 décembre, le ciel s’étant obscurci, une espèce de flambeau ardent tomba sur la terre, laissant derrière lui une longue trace de lumière; son éclat était tel qu’il effraya non-seulement ceux qui étaient dans les camps, mais en même temps ceux qui étaient renfermés dans les maisons. Cette grande ouverture de ciel se refermant insensiblement, on vit la figure d’un dragon dont les pieds étaient bleus et dont la tête semblait croître toujours. Une comète ayant paru en môme temps que ce chasrne ou météore, on les confondit. » Pingré avait raison de charger de ce fait presque tous les historiens, car on le retrouve dans Sigebert ( Chronique ), dans Hermann Corner, dans la Chronique de Tours , dans Albert Casin, etc. Ils sont tous unanimes.

llodin, reprenant une pensée de Démocritc, écrivait que « les comètes sont les âmes des personnages illustres qui, après avoir vécu sur terre pendant une longue suite de siècles, prêtes enfin à périr, sont portées comme dans une espèce de triomphe au ciel

LES COMÈTES. 387

des étoiles. C’est pour cela que la famine, les maladies épidémiques, les guerres civiles suivent l’apparition des comètes ; les villes, les peuples se trouvent alors privés du secours de ces excellents chefs, qui s’attachaient à apaiser les fureurs intestines. »

Tous les chroniqueurs du moyen âge, du sixième au quatorzième siècle, depuis Grégoire de Tours jusqu’à Guillaume de Nangis, se montrent très-attentifs à consigner les phénomènes célestes ; quels qu’ils soient, ils leur paraissent des choses extraordinaires et surnaturelles ; ils les envisagent comme une manifestation éclatante de la volonté de Dieu ; ces signes sont l’expression de la puissance divine parlant aux yeux des hommes et leur annonçant les événements futurs.

L’une des comètes du moyen âge qui eut le plus grand retentissement est celle qui s’alluma pendant la semaine sainte de l'année 837, eteffraya Louis le Débonnaire. Le soir même, il lit venir son astrologue. « Va, lui dit-il, sur la terrasse du palais, et reviens aussitôt me dire ce que tu auras remarqué, car je n’ai point vu cette étoile hier au soir, et tu ne me l’as point montrée ; mais je sais que ce signe est une comète : il annonce un changement de règne et la mort d’un prince.» Le fils de Charlemagne, ayant consulté sonconseil d’évéques, fut convaincu que la comète était un avertissement envoyé du -ciel exprès pour lui. 11 passa des nuits en prières et donna des richesses aux monastères. Ensuite il lit célébrer un grand nombre de messes, par crainte pour lui-même et par prévoyance pour l’Église confiée à ses soins.

Cette comète était pourtant bien inolTensive ; c’était simplement la comète de Halley, qui est revenue en 1835. Pendant qu’elle effrayait ainsi les Français, les Chinois l’observaient en véritables astronomes.

L’historien de Merlin l’Enchanteur rapporte que peu de jours après les fêtes auxquelles donna lieu l’érection du monument funèbre de Salisbury, un signe parut dans le ciel. C’était une comète d'une grandeur et d’une splendeur incomparables. Elle ressemblait à un dragon, et de sa gueule sortait une langue rouge à deux fourches, dont l'une s’agitait vers le nord, l’autre vers l’orient I Le peuple était dans l’effroi, chacun se demandant ce que ce signe présageait. Uter,

en l’absence du roi Ambroise son frère occupé à poursuivre un des fils de Guortigern, consulta tous les sages de la nation bretonne; mais aucun ne put lui répondre. Alors il songea à Merlin l'Enchanteur et le manda à la cour.

« Due présage cette apparition? » lui demanda le roi.

Merlin se mit à pleurer :

» O fils de la terre bretonne, vous venez de faire une grande perte: le roi est mort! »

Après un moment de silence, il ajouta:

« Mais vous avez encore un roi : hàte-toi, Uter, attaque l’ennemi. Toute l’ile te sera soumise, car c'est toi que figure le dragon de feu. Le rayon allant vers la Gaule représente un fils qui doit naître de toi, qui sera grand par ses exploits, et non moins grand par sa puissance. Le rayon allant vers l’Irlande représente une fille dont tu seras le père, et ses fils et ses petits-fils régneront tous sur les Bretons. »

Ces prédictions furent réalisées ! Mais il est plus que probable que la légende a été faite après coup.

Les annales astronomiques nous offrent plus tard la comète de 1006, qui a été regardée comme' le présage de la conquête du royaume d’Angleterre par Guillaume duc de Normandie.

— Il y aun mois, en venant ici, dit l’historien, je me suis arrêté à Bayeux où j’ai examiné la fameuse tapisserie sur laquelle la reine Mathilde de Flandre a retracé les plus mémorables épisodes de l’expédition d’outre-mer du duc Guillaume son époux. L’un des rectangles de cette longue et naïve tapisserie représente la comète, avec l’inscription Isti mirantur siellam , qui prouve que celte étoile fut considérée comme une véritable merveille. On lui doit sans doute la victoire d’Hastings, de sorte que l’un des premiers fleurons de la couronne de la reine d’Angleterre est tiré de la queue de cette comète I

— Cette comète est aussi celle qui porte aujourd’hui le nom de llalley et revient tous les 76 ans, repartit l’astronome.

En 1264, en juillet, apparut une brillante comète qui disparut le jour même de la mort du pape Urbain IV, c’est-à-dire le 3 octobre.

En 1456, au mois de juin, un astre semblable et d’une grandeur

LES COMÈTES

extraordinaire, horrible, traînant à sa suite une queue très-longue et brillant d’un vif éclat, jeta l'effroi dans toute la chrétienté. Le pape Calixte 111 se battait alors contre les Sarrasins. Il montra aux chrétiens que la comète « avait la forme d’une croix » et annonçait un grand événement; en même temps, Mahomet annonçait aux siens que la comète « ayant la forme d'un yatagan • était une bénédiction du prophète. On dit que le pape reconnaissant ensuite la même forme à la comète l’excommunia. Les chrétiens remportèrent la victoire sous Belgrade. A coup sûr la comète, qui était encore celle de Halley, ne s’en doutait guère.

Les premiers mois de Tannée 1472 furent témoins d’une grande comète que la plupart des historiens représentent comme très-horrible et tout à fait effrayante. Belleforest en trace ainsi la description : « Au mois de février 1472, apparut au ciel un présage de la mort du frère de Louis XI, une comète fort hideuse et épouvantable qui lançait ses rayons d’Orient en Occident, donnant de grands effrois aux grands, lesquels n’ignorent point que ces comètes sont les verges menaçantes de Dieu pour estonner ceux qui ont commandement, afin qu’ils se convertissent. »

A cette époque, dit Pingré, « les comètes devinrent les signes les plus efficaces des événements les plus libres et les plus importants. Elles furent chargées d’annoncer les guerres, les séditions, les mouvements intestins des républiques; elles présagèrent des famines, des pestes, des maladies épidémiques; il fut défendu aux princes, aux personnes mêmes constituées en dignité, de payer le tribut à la nature sans l’apparition préalable d’une comète, oracle universel; on ne pouvait plus être surpris par un événement inattendu ; l’avenir se lisait au ciel aussi facilement que jle passé dans les histoires. Leur effet dépendait du lieu du ciel où elles brillaient, des pays de la terre qu’elles dominaient directement, des signes du zodiaque qui mesuraient leur longitude, des constellations qu’elles traversaient, de la figure et de la longueur de leurs queues, du lieu où elles s’éteignaient, de mille autres circonstances enfin qu’il était toujours bien plus facile d’indiquer que de distinguer; d'ailleurs on annonçait d’ordinaire des guerres, des morts de princes ou de quelque grand ministre ; mais il se passait alors peu d'années qui ne fussent mar-

quées par quelque événement semblable. Les dévols astrologues, car il y en avait beaucoup de cette espèce, risquaient moins que les autres. Selon eux, la comète menaçait de tel malheur; s’il n’arrivait point, les larmes de la pénitence avaient fléchi la colère de Dieu : il avait remis son épée dans le fourreau. Mais on imagina une règle qui mit les astrologues bien au large; on s’avisa de dire que l’événement annoncé par l’apparition d’une comète pouvait s’étendre à une ou plusieurs périodes de quarante ans, ou même à autant d’années que la comète avait paru de fois ; de sorte qu’une comète qui avait paru six mois pouvait ne produire son effet qu'après 180 ans. » *

Les médecins s’étaient aussi emparés des comètes comme de choses à eux appartenantes ; vu leurs qualités pernicieuses et morbifiques, ils déduisaient même de leur aspect des signes physiologiques et pathognomoniques. « La comète avait-elle le teint pâle, sa figure tirait-elle sur le" blafard : c’étaient des léthargies, des pleurésies, des péripneumonies; était-elle haute en couleur, rougeâtre, échauffée: c’étaient des lièvres ardentes, la rougeole, le pourpre et le millet; ôtait-elle bleue : signe de peste, de gangrène, de scrofules, de vice psorique; enfin sa couleur approchait-elle de l’or: c’était la jaunisse, le spleen, la mélancolie, l’atrabile, la manie, » etc.

La plus redoutable de toutes les comètes de ce temps fut, d'après Simon Goulart, celle de l’an 1527. «Telle frayeur fut à plusieurs qu’aucuns en moururent, autres tombèrent malades. Elle fut vue de plusieurs milliers d’hommes, paroissant fort longue et de couleur de sang. Au sommet d’icelle fut veue la représentation d’un bras courbe, tenant une grande espée en sa main comme s’il eust voulu frapper. Au haut de la pointe de ceste espée, il y avoit trois estoilcs, mais celle qui touchoit la pointe estoit plus luisante que les autres. Aux deux costez des rayons de ceste comète se.voyoient force haches, poignards, cspées sanglantes, parmi lesquelles on remarquoit grand nombre de testes d’hommes décapitez, ayant les barbes et cheveux hérissez horriblement. »— Et à la suite de cet affreux récit, Goulart s’écrie : «Et qu’a veu l’espace de soixante-trois ans depuis toute l’Europe, sinon les horribles effec.ts en terre de cest horrible présage au ciel? »

LES COMÈTES

J’ai trouvé à la bibliothèque du Château, ajouta l’astronome, un dessin de cette comète dans un vieux livre intitulé Histoires prodigieuses. Tenez ! voici ce dessin.

Comclc de 1527, d'après le livre des Histoires prodigieuses.

— Je me souviens d’avoir va une comète bien plus épouvantable, dit le député, dans un petit livre intitulé les Merveilles célestes, reproduite d’après Ambroise l’aré.

— En effet, répliqua l’un des assistants, et c’est dommage que ce petit livre ne soit pas encore dans les nouveautés de la bibliothèque du Château. La comète d'Ambroise Paré est encore plus curieuse que la précédente.

— Après la comète de 1527, reprit l'astronome, l’histoire nous donne celle de 1556, célèbre py l’abdication de Charles-Quint. Puis nous avons celle de 1677, dont la tête de chouette suivie d’un manteau de lumière vague, aux franges pointues, pouvait en effet jeter l’effroi sur les imaginations ignorantes et craintives. On lit à" son propos dans le curieux recueil des Histoires prodigieuses: « La comète est un signe infaillible d’un très-pernicieux événement. Toutes et quantes fois qu’on a veu des éclipses de lune, comètes, tremblement de terre, convertisscmens d’eaux en sang, ou autres semblables prodiges, on a veu et expérimenté aussi peu de temps

après des espouvantables misères, afflictions et effusion de sang humain, massacres, morts de grands monarques, rois, princes et seigneurs, séditions, trahisons, dégâts de terre, éversions d'empires, royaumes et villes ; faim et cherté de vivres, bruslemens et embrasemens de villes, pestes, morts universelles, tant des bestes que des hommes ; brief, toutes sortes de maux et de malheurs dont l’homme se peult adviser. Or doncques il ne faut rien doubter que ces signes et prodiges et advertissent que la ün de ce monde et le terrible et dernier jugement de Dieu s’approche de nous. »

Sous les règnes de Henri IV et Louis XIII, nous avons plusieurs comètes brillantes; mais on les observe déjà astronomiquement, on les examine, on les discute, et elles commencent à perdre de leur aspect sépulcral, tant grossi par l’imagination des siècles précédents.

— Avec sa haute raison cachée sous les exquises délicatesses de son esprit, dit l’historien, Mme de Sévigné a porté sur l’influence prétendue des comètes un jugement aussi sain qu’élégamment exprimé. « Nous avons ici une comète, écrivait-elle à sa fille, qui est bien étendue ; c'est la plus belle queue qu’il est possible de voir. Tous les grands personnages sont alarmés et croient que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, * ses courtisans crurent qu’il fallait honorer son agonie d’un prodige, et lui dirent qu’il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d’eux, et leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d’honneur. En vérité, on devrait en dire autant que lui, et l’orgueil humain se fait aussi trop d’honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit mourir. *

— Vingt ans plus tard, cependant, les grands de la cour de Louis Xl\ n’étaient pas tous aussi sages que Mazarin ! dit la marquise. Je vous paraîtrai peut-être, messieurs, un peu trop littéraire, un peu trop liseuse pour une femme ; cependant je vous avouerai que je suis en train de relire pour la troisième fois les Chroniques de l’OEil-de-Bœuf. Eh bien, j'y ai lu ceci l’autre jour à la date de 1680 : » Toutes les

Page 1