‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 162 sur 179 · NOSTRADAMUS · texte numérisé non relu

NOSTRADAMUS

— Ali! c'est assez amusant, fit la marquise en riant aux éclats. Voilà, j’espère, une prédiction bien expliquée.

— En voici une autre, ajouta l’iiistorien, qui indique aussi clairement la mort de Henri II.

Bossu sera élu par le conseil,

Plus hideux monstre en terre n’aperçu ,

Le coup voulant crèvera l'œil,

Le traître au roi pour fidèle reçu.

C’est le bossu Montgommery, parce que mont, la première syllabe de son nom, est synonyme de bosse; le conseil est la réunion des chevaliers du carrousel; crèvera l'œil indiquait l’œil du roi crevé par la lance de Montgommery, et le traître au roi pour fidèle reçu, démontrait jusqu’à la dernière évidence que Montgommery avait tué le roi exprès, quoique l’on eut attribué à la maladresse ce qui était l’effet d’une déloyale préméditation.

Ces explications valent bien celles que l'on a données dans mainte et mainte circonstance, au fameux vers de la quatrième églogue de Virgile : magnus ab integro seclorum nascilur ordo : un grand ordre naîtra dans le courant des siècles. Des Pères de l'Église y virent la prédiction du christianisme ; un jésuite borna la prédiction à l'ordre fondé par saint Ignace de Loyola ; sous l’Empire , il y eut encore mieux, s’il est possible : il se trouva un scrutateur des arcanes de l’antiquité qui déclara que le magnus ordo de Virgile ne pouvait être attribué à autre chose qu’à la fondation du grand ordre de la Légion d’honneur.

— J’ajouterai encore, fit l’historien, que les adeptes de Nostradamus sont allés jusqu’à mettre sur son compte des prophéties faites après coup.

Ainsi on ne trouve pas dans les premières éditions des centuries la prédiction qui annonce la mort de Cinq-Mars et de de Thou. Le prophète est à son aise comme le sont ceux qui prédisent après l’événement. Il dit :

Quand bonnet rouge par le mur passera,

A quarante onces on coupera la tête,

Et Thou mourra.

Le. bonnet rouge signilie le cardinal de Richelieu; le mur est

celui qu’il fit abattre pour se faire transporter malade dans son lit; quarante onces forment cinq marcs ou Cinq-Mars, et certes le calembour est joli pour un prophète. Quant à l'appellation de de Thou par son nom, c’était un peu trop montrer le bout de l’oreille !

On avait été jusqu’à tirer l’horoscope des villes d’après la date de leur fondation. Ainsi Luc Oauric publia à Venise, en 1552, ses carrés magiques, dans lesquels on voit la destinée de Constantinople, Rome, Florence, Venise, Ferrare, Milan, etc.

Pendant que l’historien parlait, le comte tira de sa poche un petit in-douze.

« A propos d'astrologie, connaissez-vous cet opuscule ? dit-il à l’orateur.

— 1572 1 s’écria l’astronome, l’année de la fameuse étoile nouvelle Voyons le titre : Prognoslicalion touchant le mariage du très-honjré et très-aimé Henry, par la grâce de Dieu roi de Xavarre, et de tris-illustre princesse Marguerite de France, calculie par maistre Bernard Abbatio, docteur médecin et astrologue du tris-chreslien roi de France. Voilà, j’espère, un vrai titre.

Oh ! ajouta-t-il, c’est un très-curieux document, et il nous donnera un digne exemple du style astrologique. Écoutez un peu cette page :

11 s’agit de savoir si le mariage sera bon. Voici ce que raconte maître Abbatio : « Ayant en ma bibliothèque faicte la figure du ciel, j'ay trouué que le seigneur de l’Agcêdant estoit joinct au seigneur de la septième maison, qui est pour la femme auec un trine aspect, et réception dont incùtinent ay conclu selon l'opinion de Ptolémée, Haly, Zael, Messahala, et plusieurs autres souuerains astrologues, qu’ilz s' entray meronl grandement tout le temps de leur vie. »

— Ils se sont toujours détestés, fit l'historien.

— Je continue, dit l’astronome. « Le serpent, deuant que froier auec la lamproie vomit et laisse son venin, et icelle à son appel sifflât, obéit, et vient vers luy. Quat à la longitude de vie, ay dressé une autre figure et ay trouué que Jupiter et Vénus estoient ioinetz au soleil, avec fortification, et qu’ilz approcheront du siècle. »

— Henri IV est mort avant 60 ans, fit encore remarquer Phistorien.

— * Notre bon roy de Nauarre aura de sa femme-Royne tressumptueuse et tresuertueuse, plusieurs enfans, attendu qu’après auoir adressé la figure céleste, j’ay trouué que l’Ascendant et son seigneur, ensemble la lune, le tout estoit ioinct au seigneur de la cinquième maison, dicte des enfans, lesquels seront assez de nombre, à cause de Jupiter, aussi de Vénus. »

— Ils n’ont pas eu d'enfants, s’écria le député.

— « Jupiter et Vénus, reprit l’astronome en continuant sa lecture, se sont trouués auoir domicile sur les signes aquatiques, et pour ce que ces deux planètes ont été trouuez concordats au seigneur de l’ascendant, le tout démonstre que les enfans seront justes et bons et qui aymeront bien leurs pères et mères sans point leur faire aucun dommage, ou bien sans estre cause de leur destruction, comme est notoire de voir du fruict du noyer, lequel faict batre, rompre et esbrancher son tige, duquel a eu sa naissance. Les enfans viuront longuement, ilz seront bons chrétiens, et ensemble le père se rendra si bening et mansuet enuers ceux de nostre religion, qu’enfin sera autant aymé d’vn chascun qu’ait eu encores home de nostre naissance, et trouue que n’aurons plus de guerre entre nous François, ce qui fust aduenu n’eust esté le présent mariage. Dieu nous face la grâce que tandis que serons en cette vie transitoire, ne puissions voir qu’un viuant Charles IX. de ce nom, l'à présent roy de France. »

— On ne croirait guère que l’auteur écrivait ces belles paroles l’année de la Saint-Barthélemy! fit le député.

— Ce savant astrologue, s’écria l’historien , ne parait pas s’être douté non plus' de la rupture du mariage si naïvement célébré par lui, ni du mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, et encore moins de Ravaillac.

— Je croyais entendre Rabelais, fit le professeur de philosophie. Cette lecture me rappelle Shakespeare, qui se moque si finement de l’astrologie dans le passage suivant de sa pièce du Rui Lear :

« Voici une excellente sottise du monde. Quoi I lorsque nous sommes malades dans la fortune (ce qui vient souvent de notre mauvaise conduite), nous rendons coupables de nos souffrances le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions méchants par né-

cessité, fous par un ordre du ciel ; fripons, voleurs et traîtres par une prédominance des astres ; buveurs , menteurs et adultères par une obéissance forcée à l’influence d’une planète; et comme si tous nos vices dépendaient d’une impulsion du ciel! Admirable invention d’un libertin de mettre ses penchants déréglés sur le compte d’une étoile ! Mon père et ma mère furent unis sous le signe du Dragon, et je naquis sous la Grande Ourse; de sorte que je dois être rude et sans honte. Bah ! j’aurais été ce que je suis, si même la plus pure étoile du firmament eût présidé à ma naissance. »

— Voltaire, qui ne fait pas toujours preuve d’une profonde instruction en astronomie, reprit l’astronome, et qui dans le chapitre même auquel j’emprunte ce qui suit, semble ignorer les stations et les rétrogradations planétaires résultant de la combinaison des mouvements de notre globe avec ceux des diverses planètes, Voltaire émet à propos de la vanité de l’astrologie des observations fort judicieuses que nous pouvons rappeler en passant. « Cette erreur est ancienne, dit-il, et cela suffit. Les Égyptiens, les Chaldéens, les Juifs avaient prédit l’avenir; donc on peut aujourd’hui le prédire. On enchantait les serpents; on évoquait des ombres : donc on peut aujourd’hui évoquer des ombres et enchanter des serpents. Il n’y a qu’à savoir bien précisément la formule dont on se servait. Si on ne fait plus de prédictions, ce n’est pas la faute de l’art; c’est ainsi que les alchimistes parlent de la pierre philosophale. « Si nous ne

• la trouvons pas aujourd’hui, disent-ils, c’est que nous ne sommes

• pas encoro assez au fait; mais il est certain qu’elle est dans la « clavicule de Salomon; • et, avec cette belle certitude, plus de deux cents familles se sont ruinées en Allemagne et' en France.

« Ne vous étonnez donc point si la terre entière a été la dupe de l'astrologie. Ce pauvre raisonnement : « 11 y a de faux prodiges,

• donc il y en a de vrais , » g’est ni d’un philosophe ni d’un homme qui ait connu le monde. « Cela est faux et absurde, donc cela sera « cru par la multitude : » voilà une maxime plus vraie.

* Étonnez-vous encore moins que tant d’hommes, d'ailleurs trèsélevés au-dessus du vulgaire, tant de princes , tant de papes, qu'on n'aurait pas trompés sur le moindre de leurs intérêts, aient été si ridiculement séduits par cette impertinence de l’astrologie. Ils

étaient très-orgueilleux et très-ignorants. Il n’y avait d’étoiles que pour eux : le reste de l’univers était de la canaille dont les étoiles ne se mêlaient pas.

« Le fameux duc de Valstein fut un des plus infatués de cette chimère. Il se disait prince, et par conséquent pensait que le zodiaque avait été formé tout exprès pour lui. Il n’assiégeait une ville, il ne livrait une bataille qu’après avoir tenu son conseil avec le ciel ; mais comme ce grand homme était fort ignorant, il avait établi pour chef de ce conseil un fripon d’Italien nommé Jean-Baptiste Seni, auquel il entretenait un carrosse à six chevaux et donnait la valeur de vingt mille livres de pension. Seni ne put jamais prévoir que Valstein serait assassiné par ordre de son gracieux souverain Ferdinand II, et que lui Seni s’en retournerait à pied en Italie.

> Et si on alléguait qu’un bandit que Sixte-Quint fit pendre était né au même temps que Sixte-Quint, qui de gardeur de cochons devint pape, les astrologues diraient qu'on s'est trompé de quelques secondes, et qu’il est impossible dans les règles que la même étoile donne la tiare et la potence. Ce n’est donc que parce qu’une foule d’expériences a démenti les prédictions que les hommes se sont aperçus à la fin que l’art est illusoire; mais avant d’être détrompés, ils ont été longtemps crédules.

« Je n’ai pas l’honneur d’être prince, ajoutait à ce propos le grand écrivain, cependant le célèbre comte de Boulainvilliers et un Italien nommé Colonne, qui avait beaucoup de réputation à Paris, me prédirent l’un et l’autre que je mourrais infailliblement à l’âge de trente-deux ans. J’ai eu la malice de les tromper déjà de près de trente années, de quoi je leur demande humblement pardon. *

— J’approuve fort Voltaire d'avoir trompé Boulainvilliers, s’écria le député, et je trouve toute cette histoire astrologique du plus haut intérêt. Mais ce n’est pas seulement l’histoire que je voudrais avoir : ce sont encore les principes même de cette prétendue science.

— J'allais y arriver, répliqua l’astronome. Voici le résumé de cette fameuse doctrine, que Manilius expliquait déjà il y a deux mille ans dans son grand poème de huit mille vers intitulé les Astronomiques.

Sept astres principaux et les douze constellations influent parti-

culièrement sur la destinée humaine et sur les événements. Les sept astres illustres sont : le Soleil, la Lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mercure et Saturne.

Le Soleil préside à la tête, la Lune au bras droit, Vénus au bras gauche, Jupiter à l’estomac ; en continuant de descendre, on trouve Mars, puis Mercure qui tient la jambe droite et Saturne la jambe gauche.

Dans les constellations, le Bélier gouverne la tête; le Taureau, le cou; les Gémeaux, les bras et les épaules; l’Écrevisse, la poitrine et le cœur; le Lion, l’estomac; l'abdomen correspond au signe de la Vierge, et les reins à la Balance. Viennent ensuite : le Scorpion ; le Sagittaire, gouvernant les cuisses ; le Capricorne, gouvernant les genoux; le Verseau, les jambes; et les Poissons, les pieds.

Albert le Grand a assigné aux astres les influences suivantes : Saturne était censé dominer sur la vie, les changements, les sciences et les édifices ;

Jupiter, sur l’honneur , les souhaits , les richesses et la propreté;

Mars, sur la guerre, les prisons, les mariages et les haines;

Le Soleil, sur l’espérance, le bonheur, le gain et les héritages;

Vénus, sur les amitiés et les amours;

Mercure, sur les maladies, les dettes, le commerce et la crainte ;

La Lune, sur les plaies, les songes et les larcins.

Chacun de ces astres présidait à un jour de la semaine, à une couleur, à un métal, etc.

Le Soleil gouvernait le dimanche; la Lune, le lundi; Mars, le mardi; Mercure, le mercredi; Jupiter, le jeudi; Vénus, le vendredi; Saturne, le samedi.

Le Soleil figurait le jaune; la Lune, le blanc; Vénus, le vert Mars, le rouge; Jupiter, le bleu; Saturne, le noir; Mercure, les couleurs nuancées.

Le Soleil présidait à l’or; la Lune, à l’argent; Vénus, à l’étain; Mars, au fer; Jupiter, à l’airain; Saturne, au plomb; Mercure, au vif-argent.

Le Soleil était censé bienfaisant et favorable; Saturne, triste, mo-

rose et froid; Jupiter, tempéré et bénin; Mars, ardent ; Vénus, bienfaisante et féconde; Mercure, inconstant; la Lune, mélancolique.

Dans les constellations, le Bélier, le Lion et le Sagittaire étaient chauds, secs et ardents. Le Taureau, la Vierge et le Capricorne étaient lourds, froids et secs ; les Gémeaux, la Balance et le Verseau étaient légers, chauds et humides ; l'Écrevisse , le Scorpion et les Poissons étaient humides, mous et froids.

Vous voyez, messieurs, que le ciel était alors intimement mêlé aux affaires de la Terre; l’astronomie et l’astrologie régnaient en souveraines absolues sur toutes les sciences. Les tireurs d’horoscopes étaient aussi occupés que les plaideurs en Normandie et les architectes à Paris. On cite, entre autres, le fameux Thurneisen, homme vraiment extraordinaire qui vivait dans le siècle dernier à la cour électorale de Berlin où il était tout à la fois médecin, chimiste, tireur d’horoscopes, faiseur d’almanachs, imprimeur et libraire. Sa réputation d’astrologue était si étendue, qu’il ne naissait presque pas d’enfants dans une famille distinguée d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Danemark, même d’Angleterre, sans qu’on lui envoyât sur-le-champ un exprès qui lui annonçait le moment précis de la naissance. Il lui arrivait souvent trois et jusqu’à dix ou douze messages de ce genre à la fois, et il finit par être tellement surchargé de besogne qu’il fut obligé de prendre des associés et des commis !

La conclusion de celte causerie sur l’histoire sommaire de l’astrologie, ajouta l’astronome en terminant, c’est que cette prétendue science divinatoire est née : 1” des coïncidences primitivement remarquées entre les aspects célestes et les phénomènes de la nature, et 2“ de la disposition innée de l’homme à se croire le centre et le mobile de l’univers. L’astrologie est la mère de l’astronomie, et, comme le disait Képler, qui était obligé de faire des almanachs et de tirer des horoscopes pour gagner sa vie, elle n’a même pas toujours nourri convenablement sa fille. Aujourd’hui elle est morte, et bien morte, devant l’esprit scientifique. L’Astronomie règne seule et en souveraine absolue.

QUINZIÈME SOIRÉE

t.E TEMPS ET LE CALENDRIER

Lrs définitions du temps et de l'éternité. — Mesure des événements terrestres. — Différentes espèces de calendrier. — Les années; les mois; les semaines; les jours. Eiplicalion du calendrier actuel.

Trois jours après l’entretien précédent, nous nous trouvions réunis tous les dix au coucher du soleil, devant le grand spectacle de la mer, toujours nouveau, toujours captivant, toujours inspirateur. La mar. quise, la femme du navigateur et sa fille, causaient ensemble, assises devant la tiède muraille du chalet, et discutaient sur un passage de la Légende des siècles qui les avait impressionnées. Le capitaine et le comte arrivaient ensemble du sémaphore en fumant de magnifiques spécimens de la Havane. Le professeur de philosophie et le pasteur étaient tout simplement couchés dans l’herbe. L’historien et le député étaient debout, appuyés sur le bloc de granit, devisant politique. L’astronome, que mettaient souvent en retard son habitude constante de travail intellectuel ou son infatigable goût de recherches, arrivait de la bibliothèque du château, dans laquelle il s'était mis à fureter au dessert.

• Eh bien! mon cher astronome, fit la marquise , avez - vous trouvé ? »

11 faut dire, pour expliquer cette entrée en matière, que la conversai ion du dîner avait principalemnet porlé sur la nature du Temps. On avait longuement causé, pour, en définitive , n’arriver qu a [un

mince résultat. Les uns voulaient que le temps fut une réalité absolue, exactement mesurée par les heures, les jours et les années, aussi connue et aussi incontestable que l’existence de tous les objets qui tombent sous nos sens. Les autres disaient que le temps n’est qu'une affaire de sensation. D'autres ajoutaient même que c'était une illusion de la vie; et le professeur, plus Gn, déclarait mieux encore : que la mesure du temps n’est autre chose qu’une hallucination exacte du cerveau éveillé. On avait remis la discussion à la soirée, et l’astronome aurait voulu trouver dans la bibliothèque une déGnilion solide, susceptible d’être adoptée ou discutée.

« Hélas I chère marquise, répondit-il à l’interpellation, je puis personnellement vous démontrer que le temps n’existe pas en réalité; mais je n’ai pas trouvé grand'chose là-dessus dans nos philosophes. Je viens de voir qu’Emmanuel Kant le déûnit « une des formes de la sensibilité. » Schelling l’appelle « l'activité pure avec la négation de tout être. * Leibnitz le déGnit • l’ordre des successions, * comme il déGnit l’espace l’ordre des coexistences. Newton et Clarke font de l'espace et du temps deux attributs de Dieu....

— Ah ! lit le député, qu’est-ce que toutes ces déûnitions déûnissentî Que j’aime mieux l’astronomie 1

— Ehl comment déllnissez-vous le temps vous-même, monsieur le député?

— Pour moi, le temps, c'est ce qui tue les monarchies et prépare les républiques.

— Ce n’est pas là une déûnition. Et vous, monsieur le pasteur ?

— C’est le germe de l’éternité.

— Et pour vous, marquise ?

— Pour moi, c’est un être tout à fait désagréable, que je n’ai jamais appelé, et qui, tous les soirs, vient se montrer dans ma glace. Pour moi, c’est un indiscret. Voilà ma déGnition.

— Et la vôtre ? commandant.

— Time u monty ! messieurs, c'est mon opinion.

— C’est vrai, dit le comte, et toutefois c’est un sylphe moqueur : plus on le cherche, plus on le perd !

— Ah! mon Dieu! ût le professeur, quel kaléidoscope. Voyons!

ne pouvons-nous donc l’envisager sérieusement, ce fameux problème, et nous former une juste idée de sa valeur?

— Je pense que nous le pouvons, reprit l'astronome, et j’ajouterai même qu’il est nécessaire que nous examinions un instant ensemble cet aspect de l'histoire du ciel; car c’est un complément indispensable à l’unité du panorama astronomique qui a fait jusqu'à présent l’objet de nos causeries.

Il me semble que la connaissance astronomique actuelle de l’univers nous autorise à déclarer que notre temps ni notre espace ne sont pas des réalités, et qu’il n’y a d’absolu dans ce sujet que l’éternité et l’infini.

— Ahl ah! fit le député. En effet, nous donnons le nom de temps à la succession des événements terrestres mesurés par le mouvement de la terre. Ne nous y trompons pas. Si la terre ne tournait pas , nous n’aurions pas de mesure, et par conséquent pas de temps. A l’époque où l’on croyait la terre en repos , où le soleil et tous les astres tournaient autour de nous, ce mouvement apparent était, comme aujourd'hui le mouvement réel de la terre, le mode générateur du temps. Les théologiens eux-mêmes ont dù s’y conformer. Pour Moïse, le temps n'exista qu'à partir du premier jour de la création, lorsqu’il y eut « soir et matin. » Pour les Pères de l’Église, le mouvement diurne cessera à la fin du monde, et « il n’y aura plus de temps. » Mais examinons le fait en lui-même.

Supposons un instant que la terre soit, comme on le croyait jadis, une immense surface plane , et qu’elle soit éclairée par un soleil toujours immobile au zénith, ou par une lumière diffuse invariable. Cette terre est, je suppose, unique dans l’espace et immobile.

Un homme est créé sur cette surface. Je vous demande si le temps existera pour lui ?

La lumière qui l’éclaire est immobile. Pas d'ombre, pas de gnomon, pas de cadran solaire; pas de jour ni de nuit, de soir ni de matin ; pas d’année ; pas de divisions (divisions de quoi ?) ; pas de période que l’on puisse partager en jours, heures, minutes, secondes.

— Mais si, interrompit le navigateur. Sa vie?

— Si cet homme était seul, répliqua l’astronome, il lui importerait peu après sa mort de savoir si sa vie s’est effectuée dans le temps

Ml

ou dans l'éternité. Mais pour faciliter votre hypothèse, admettons, non pas un homme, mais une société. Vous dites que, en ne supposant pas les individus immortels, on pourrait mesurer la duréo de leur existence. Mais comment?

— On pourrait dire, par exemple : la moitié, le quart, les trois quarts de la vie.

— Mais ce ne sont pas là des mesures. En effet. Voici deux planètes dans notre supposition. Sur l'une on vit 1000 ans. Sur l’autre 100. Or, la moitié, le quart de mille ans, ce n'est pas une valeur égale à la moitié, au quart de cent.

— Non, sans doute, mais ce sont là des valeurs relatives.

— Eh bien! c’est justement ce que je veux dire. Ce que nous appelons le temps n’est qu’une appréciation relative. L’absolu, c’est l'éternité.

— De ce que le temps n’existe pas pour l’espace, cela ne prouve pas qu’il n’existe pas pour nous, dit le député. 11 n’y a rien dans l'espace; mais il y a bien des choses sur la terre qui existent indubitablement.

— Sans doute, répliqua l’astronome. Mais voici où gît notre erreur. Nous avons l'habitude de croire que la terre est le type de l’univers; que nos impressions terrestres s’appliquent à la nature entière; que notre temps est la mesure de la création et de l’histoire générale du ciel. Combien de personnes instruites croient encore qu’il y a du temps dans l’éternité, et que là mille ans sont présents comme un jour....

— Et les semaines d’indulgence pour les âmes du purgatoire ? lit la femme du capitaine. S’il n'y a pas de temps dans le ciel ni dans l’enfer, il y en a un dans le purgatoire. Autrement, les messes et les prières....

— Ah! madame, interrompit le député, vous mêlez le purgatoire aux planètes. Là-dessus , nous ne pourrions jamais nous entendre.

— Quoique je, n’admette pas le dogme catholique du purgatoire, dit le pasteur, je pense toutefois que dans l'éternité nos impressions de souffrance ou de joie, d'expiation ou de récompense, seront successives, et nous donneront comme sur la terre l’appréciation du temps.

— C’est-à-dire, lit le capitaine, que si vous vous ennuyez mortel-

lement pendant la durée de vingt-quatre heures, cela vous paraîtra plus long que si vous êtes heureux pendant cent ans.

— Avouons, mes amis, dit l’historien, que tout cela nous est difficile à bien comprendre. Penser qu’en vivant mille années, puis mille autres années, et encore mille autres années.... dix, cent, un million de siècles.... ne serait jamais approcher en rien du' terme de l’éternité!... que ces périodes séculaires recommencées et multipliées par elles-mêmes ne feront toujours pas davantage!... que notre âme, force personnelle, est indestructible, et que c’est là la perspective que nous avons devant nous au sortir de cette vie.... C’est tellement effrayant, que c’est à désirer de n’être pas né....

— L’effroi ne peut venir que de notre insuffisance de conception, dit le professeur. Êtres finis, nous ne pouvons concevoir l’infini. D’ailleurs, sommes-nous effrayés de notre éternité passée î Non. Cependant nous avons la même raison de nous croire éternels dans le passé que dans l’avenir. La seule différence, c’est qu’en progressant, nous devenons de plus en plus conscients de nous-mêmes.

— Loin d’être effrayé, dit l’astronome, je suis au contraire satisfait de penser que j’habiterai tour à tour ces mondes merveilleux posés comme autant de points d’interrogation au-dessus de nos têtes. Mais évidemment, je le répète, le temps planétaire n’est rien.

. — Nos années sont nos années! s’écria le député, et nos jours sont nos jours!

— Non, mon cher Breton, fit l’astronome. Ne soyez pas obstiné. Nos années ni nos jours ne sont pas des bases. En effet, si la terre tournait deux fois plus vite sur elle-même et autour du soleil, les personnes qui vivent soixante ans n’en vivraient plus que trente, comparativement à la durée actuelle ; mais ce serait tout de même soixante révolutions terrestres, et, rigoureusement, soixante années. Si la terre tournait dix fois plus vite, soixante ans seraient rapetissés en six ans ; et cependant ce serait toujours soixante ans. Nous vivrions toujours aussi longtemps; il y aurait toujours quatre saisons, 365 jours, 24 heures, 60 minutes, etc. Seulement, tout serait plus rapide ; mais ce serait exactement la même chose pour nous, et les autres mouvements célestes apparents subissant une diminution corrélative, nul ne s’apercevrait de la métamorphose.

Du reste, voyez au microscope, sur une feuille, dans une goutte d’eau, tels êtres infiniment petits ne vivant là que cinq minutes. Durant cette période ils ont le temps de naître et de grandir. Enfants, ils deviennent adolescents, arrivent à l'ùge des passions, se marient, ont une famille parfois très-nombreuse, qu'ils élèvent et lancent dans le monde. Puis, après l'âge mûr, ils arrivent à la vieillesse, et finissent par mourir. Tout cela en cinq minutes ! Leurs impressions, si rapides et si fugaces, sont aussi profondes pour eux que vos plus grandes méditations politiques l'ont été pour vous, mon cher député.

Tout n’est que relatif. En valeur absolue, une vie complète de cent ans n’est pas plus longue qu’une vie complète de cinq minutes. Il en est de même de l’espace. La terre a 3000 lieues de diamètre, et nous avons de 5 à 6 pieds de taille. Or si, par un procédé quelconque, la terre se rapetissait jusqu’à devenir aussi petite qu’une bille, et si les divers éléments du monde subissaient une diminution corrélative, nos montagnes seraient alos comme nos grains de cendre actuels; cet océan ne serait qu’une goutte, et nous, nous serions plus petits que les animalcules microscopiques dont je parlais tout à l’heure. Cependant il n'y aurait rien de changé pour nous-' Nous aurions toujours nos 5 ou 6 pieds, le mètre serait toujours la dix millionième partie du quart du méridien terrestre, et la France n'aurait pas perdu un pouce de son territoire.

Eh bienl une valeur que Ton peut ainsi renfler et rapetisser à volonté sans changer sa nature n’est pas une valeur mathématique. Donc, en réalité, le temps ni l’espace n'existent pas.

Prenons un autre exemple plus direct. La révolution de la terre autour du soleil nous crée nos années. La rotation autour de Taxe nous crée nos jours. Voilà la base de notre calendrier. Or, au lieu de rester sur le globe, supposons-nous placés dans l'espace pur, n’importe où, dans l’espace absolu. Quel temps est-il là?— Nul temps. Nous pouvons rester là dix ans, vingt ans, cent ans, mille ans, nous n’arriverons jamais à Tannée prochaine.

— Ainsi, dit l’historien, le temps, selon vous, est créé par le double mouvement de la terre. Sans ces mouvements, il n’existerait pas. Et dans l’espace absolu il n’y a pas de temps?

— Cette vérité me parait tout à fait évidente, répondit l’astronome.

43i XV* SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER.

Notre planète nous fabrique notre temps, à nous, simultanément; Jupiter fabrique à ses habitants des années de douze ans et des jours de moins de dix heures; Saturne, des années de trente ans et des jours de dix heures un quart; Neptune des années de cent soixantecinq ans; Mercure des années de quatre-vingt-huit jours. Sur d’autres systèmes, il y a plusieurs soleils ensemble, de sorte qu’il est difficile de deviner quelle espèce de temps ils doivent avoir. Toute cette infinie diversité de mesures se fait au sein de l’éternité, seule réelle. L’histoire entière de la terre et de ses générations passe actuellement à travers l’éternité. Mais avant l’existence de la terre et de notre système solaire, il y avait un autre temps, mesuré par d'autres mouvements et pour d’autres êtres. Quand la terre n’existera plus, il y aura peut-être dans la région de l'espace où nous sommes actuellement, un autre temps pour d’autres êtres. Mais ce ne sont pas là des réalités, des fragments de l'éternité. Non. Cent millions de milliards de siècles ou une seconde, c’est de la môme longueur réelle dans l’éternité. Au milieu de l’espace nous n’en saurions pas faire la différence.

— Nous devions parler du calendrier ce soir, dit la marquise. Mais comment parler d’une chose qui n’existe pas?

— Chaque planète a son espèce de temps particulière, répliqua l’astronome, et le temps de la terre n’est pas celui des autres mondes ni celui de l’univers, puisqu’en fait l’univers n’a pas de temps. Voilà la distinction qu’il importait d'établir. Maintenant, nous pouvons nous occuper de l’espèce de temps que notre planète nous fabrique pour notre usage personnel ici-bas.

Elle tourne autour du soleil. Un tour entier forme une période qui peut nous servir de mesure relative pour nos affaires terrestres. On l’appelle année, c’est-à-dire l’anneau, le cercle.

Un second mouvement, plus court, fait tourner la terre sur ellemême, de sorte que dans ce mouvement, chaque méridien avance vers le soleil, passe directement sous ses rayons, s’en va, approche de l’ombre qui marque l’opposite du soleil, traverse cette ombre, et revient de nouveau vers le soleil. Cette période, nous l’appelons le jour, du mot giorno, que les Italiens ont pris du latin diurnum,dies, lequel vient lui-même du sanscrit dyaus, que nous avons vu dans notre troisième soirée.

Page 1