‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 21 sur 179 · DEUXIÈME SOIRÉE. — LES GAULOIS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SOIRÉE. — LES GAULOIS

autres peuples, et sans doute elle devait causer sur ceux qui la pratiquaient journellement une impression bien plus profonde encore. « Le règlement des affaires, nous dit brièvement Pomponius Mêla, et même le remboursement des créances, était remis aux enfers. » Valère Maxime nous rapporte le même témoignage. « Après avoir quitté Marseille, nous dit-il, je trouvai en vigueur celte ancienne coutume des Gaulois, qui ont institué, comme on le sait, de se prêter mutuellement de l’argent à se restituer dans les enfers, car ils sont persuadés que les âmes des hommes sont immortelles. »

En passant dans l’autre monde, on ne perdait ni sa personnalité, ni sa mémoire, ni ses amis; on y retrouvait des affaires, des lois, des magistrats : on y faisait usage de capitaux, et c'est dire toute l'économie de nos sociétés. On se donnait rendez-vous, comme des émigrants peuvent, aujourd’hui, se donner rendez-vous en Amérique. Cette même superstition, si louable quant à la manière dont elle imprimait dans les âmes le ferme sentiment de l'immortalité, conduisait à brûler, avec le mort, tous les objets qui lui avaient été chers et dont on pouvait supposer qu’il lui plairait encore de se servir. « Les Gaulois, dit Pomponius Mêla, brûlent et ensevelissent, avec les morts, ce qui était propre aux vivants. »

Ils avaient une autre coutume, inspirée par le même esprit, mais plus touchante encore : lorsque quelqu’un prenait ainsi congé de la Terre, chacun s'empressait de lui apporter des lettres pour les amis absents qui allaient le recevoir à l'arrivée, et sans doute l'accabler de questions sur les choses d’ici-bas. C’est Diodore qui nous a conservé ce trait précieux. « Dans les funérailles, dit-il, ils déposent des lettres écrites aux morts par leurs parents, afin qu’elles soient lues par les défunts. » Ils suivaient du regard de la pensée l’âme du mort en voyage pour d’autres planètes, et l’on voit môme que souvent les survivants regrettaient avec douleur de ne pouvoir accomplir le voyage de compagnie! J’ajouterai môme que plusieurs ne pouvaient résister à la tentation. « Il y en a, dit Mêla, qui se font brûler avec leurs amis, pour continuer à vivre ensemble. » —Décidément, interrompit de nouveau le député, les Gaulois étaient des hommes tout à fait curieux, etje ne regrette qu’une chose, c’est de n’avoir pas vécu de leur temps.

LE CIEL ET LA MORT CHEZ NOS l'ÊRES. 35

— Mais rien ne prouve, répondit l’historien, que vous n’avez pas vécu déjà sur la terre il y a trois ou quatre raille ans; peut-être même avez-vous été l’un des héros chantés par Ossian. Mac Pherson saurait nous renseigner. Quoiqu’il en soit, et pour rester dans la sphère de vos attributions, je puis ajouter que le tirage au sort qui fait passer au hasard (en apparence) les hommes de cette vie dans l’autre, la mort, autrement dit, s’offrait aussi à l’esprit des Gaulois comme une sorte de recrutement commandé par les lois de l’univers pour l’entretien de l’armée des existences. Dans certains cas on se faisait meme remplacer. Posidonius, qui avait visité la Gaule à une époque où elle était encore solide, et qui la connaissait bien mieux que César, nous a laissé à cet égard des informations curieuses. Qu’un homme se sentit sérieusement averti par la maladie de se tenir prêt pour un prochain départ, mais que cependant il eût, pour le moment, des affaires importantes; que les besoins de sa famille l’enchaînassent à la vie ; que la mort enfin lui fut désagréable; si aucun membre de sa famille ou de ses clients n’était en mesure de s’offrir pour lui, il faisait chercher un remplaçant : celui-ci arrivait bientôt, accompagné d’une troupe d’amis; et, stipulant pour prix de sa peine une certaine somme d’argent, il la distribuait lui-même en souvenir d’adieux à ses compagnons. Souvent même, il s’agissait tout simplement d’un tonneau de vin : on dressait une estrade, on improvisait une sorte de fête, puis, le banquet terminé, notre héros se couchait sur son bouclier; et, se faisant plonger un glaive à travers la poitrine, partait....

— Pour l’autre monde 1... fit la marquise avec un geste d’effroi. Et l’on trouvait des sacrificateurs pour accomplir de telles horreurs t

— Ce n’était pas une affaire, reprit l’historien; devant l’abîme de la mort, qui effraye tant d’imaginations timides, le Gaulois, sachant qu’il ne s’agissait que d’un fossé, s’élançait en souriant sur l’autre bord.

— Vous en parlez à votre aise, monsieur l’historien, répliqua la mariuise, mais en y réfléchissant, avouez qu’il n’est pas difficile d’apercevoir les inconvénients de cette facilité à distribuer et à recevoir la mort : les suicides, les immolations volontaires, l’abus des duels et des guerres civiles....

DEUXIÈME SOIRÉE

—Il faut avouer, fit observer le capitaine de frégate, que ces mœurs offrent un étrange contraste avec l’état de civilisation que vous dépeigniez tout à l’heure, et qu’à ce titre nos pères ressemblaient passablement à certaines peuplades sauvages que j’ai eu l’occasion de visiter en Afrique, où la vie humaine est loin d’être appréciée à sa légitime valeur.

— .Mais il y a cette grande différence, ajouta ie ministre, que le mépris de la mort avait pour cause, chez les Gaulois, leur croyance à l’immortalité. Est-ce qu’ils n’avaient pas même, si j’ai bonne mémoire, une habitude annuelle de célébrer le symbole et la renaissance du monde, dans la nuit du l* novembre, nuit pleine de mystères, que le druidisme a léguée au christianisme et que le glas des morts annonce encore aujourd’hui?

— Chacune des grandes régions du monde gallo-kimrique, répondit l’historien , avait un antre, un milieu sacré, auquel ressortissaient toutes les parties du territoire considéré, et dans lequel on a cru reconnaître le symbole du Soleil au centre du système planétaire. Dans ce centre brûlait un feu perpétuel qu’on nommait le ptre-feu. Les traditions irlandaises rapportent que , dans la nuit du 1" novembre, les druides se rassemblaient alentour et l’éteignaient : à ce signal , de proche en proche s’éteignaient tous les feux de l’île; partout régnait un silence de mort; la nature entière semblait replongée dans une nuit primitive.

A la même doctrine se rapporte évidemment un rite terrible, particulier aux druidesses de la Loire. Les druidesses nunnettes (nantaises) devaient chaque année, dans l'intervalle d’une nuit à l'autre, abattre et reconstruire le toit de leur temple rustique, emblème en action de la destruction et du renouvellement du monde. Après avoir abattu la charpente et dispersé le chaume de l’ancien toit, elles se hâtaient d’apporter les matériaux du nouveau. Si l’une d'elles laissait tomber ce fardeau sacré, elle était perdue; les dieux la réclamaient pour hostie. Ses compagnes, saisies d’un transport frénétique, se précipitaient sur elle et la mettaient en pièces. On prétend que jamais une année ne se passait sans victimes.

En cette même nuit , toutes les âmes trépassées dans l’année se dirigeaient vers l’occident. Dépassant la Bretagne, ces fantômes se

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