L’ASTRONOMIE, ORIGINE DES RELIGIONS
— Quoiqu’il se soit égaré parfois en de colossales exagérations, répliqua le professeur, il donne au moins pour les divinités du ciel astronomique une origine naturelle. Il exila de l’histoire les illustres princes Uranus, Saturne, Jupiter, Hélios, etc., et la blanche princesse Séléné ou Lune, etc. Le sort des pères décidant de celui de leurs enfants et de leurs neveux, une grande partie de la famille des dieux, demi-dieux, quarts de dieux, héros et héroïnes a pu être rapportée ainsi à de pures dénominations des faits de la nature.
A cette première division de l’univers en cause active et en cause passive s’en joint une seconde : c’est celle des principes, dont l’un est principe de lumière et de bien, l’autre principe de ténèbres et de mal. Ce dogme fait la base de toutes les théologies, commo l’a trèsbien observé Plutarque.
L’amour de la lumière et son assimilation avec le bien, la crainte des ténèbres, sont nés sans doute de la contemplation même de la nature. Le tableau suivant, tracé par Dupuis, nous montre l’homme saluant dans le Soleil l'auteur de la lumière, de la vie, de la joie, du bien ! « Au sein des ombres d’une nuit obscure et profonde, dit-il, quand tous les corps ont disparu à nos yeux et que nous semblons habiter seuls avec nous-mêmes et avec l’ombre noire, quelle est alors la mesure de notre existence? Combien peu elle diffère d’un entier néant, surtout quand la mémoire et la pensée ne nous entourent pas de l’image des objets que nous avait montrés le jour ! Tout est mort pour nous, et nous-mêmes le sommes en quelque sorte pour la nature. Le Soleil seul peut nous donner la vie et tirer notre âme de ce mortel assoupissement. Un seul rayon de sa lumière peut nous rendre à nous-mêmes et à la nature entière, qui semble s’ètre éloignée de nous. C’est ce besoin de la lumière, c'est son énergie créatrice qui a été sentie par tous les hommes. Voilà leur première divinité, dont l'éclat brillant, jaillissant du sein du chaos, en fit sortir l’homme et tout l’univers, suivant les principes de la théologie d'Orphée et de Moïse. Voilà le dieu Bel des Chaldéens, i’Oromaze des Perses, qu’ils invoquent comme source de tout le bien de la nature, tandis qu’ils placent dans les ténèbres et dans Ahriman leur chef, l'origine de tous les maux. Grande vénération pour la
lumière! Grande horreur pour les ténèbres. Avec quels transports ces premiers hommes saluaient le lever du Soleil! L’or mêlant son éclat à l’azur, forme l’arc de triomphe sous lequel doit passer le vainqueur de la nuit et des ténèbres. La troupe des étoiles a disparu devant lui, et lui a laissé libres les champs de l’Olympe, dont il va seul tenir le sceptre. La nature entière l’attend; les oiseaux célèbrent son approche et font retentir de leurs concerts les plaines de l’air, au-dessus desquelles va voler son char, et qu’agite déjà la douce haleine de ses chevaux : la cime des arbres est mollement balancée par le vent frais qui s'élève de l’orient; les animaux que n'effraye point l’approche de l’homme, s’éveillent avec lui, et reçoivent de l’aurore le signal de s’élancer dans les prairies et dans les champs, dont une tendre rosée a abreuvé les plantes, les herbes et les fleurs. »
• Environné de toute sa gloire, ce dieu bienfaisant dont l’empire va s’exercer sur toute la Terre, élève son disque majestueux, versant à grands flots la lumière et la chaleur. A mesure qu’il s’avance dans sa carrière, l'ombre, sa rivale éternelle, comme Typhon et Ahriman, s’attachant à la matière grossière et aux Corps qui la produisent, fuit devant lui, marchant toujours en sens opposé, décroissant à mesure qu’il s’élève, et attendant sa retraite pour se réunir à la sombre nuit à l’heure où s’évanouit le dieu du jour.... »
— Le dyaus salué par les Aryas, ajouta l’astronome.
— Dupuis se trouve en effet d’accord avec les résultats delà linguistique actuelle, reprit le professeur. Le Soleil : voilà le premier dieu qu’ont adoré tous les hommes, qu'ont chanté tous les poètes, qu’ont peint et représenté sous divers emblèmes et sous une foule de noms différents les peintres et les sculpteurs dans les temples élevés à la grande cause ou à la nature.
Cette division des deux grands pouvoirs qui règlent les destinées de l’univers et qui y versent les biens et les maux qui se succèdent dans toute la nature, est exprimée, dans la théologie des Mages, par l’emblème ingénieux d’un œuf mystérieux qui représente la forme sphérique du monde. Les Perses disent qu’Oromaze, né de la lumière la plus pure, et Ahriman, né des ténèbres, se font mutuellement la guerre.
L’ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. Tl
— Mais, monsieur le professeur, dit la marquise, je crois que le Soleil vous écarte un peu de notre sujet, et que nous penchons maintenant vers la théologie. Ne revenons-nous pas à notre astronomie antédiluvienne? J’aime beaucoup les antiques.
— On ne peut regarder le tronc d’un vieux chêne, répondit l’historien, sans voir en même temps l’origine des différentes branches qui en émanent; oa ne peut regarder l 'astronomie primitive sans y voir en même temps les origines de la religion, de la politii/ue, de l'histoire.
— Tout est dans tout ! dit le capitaine.
— On disait tout à l’heure, fit le député, que l’astronomie la plus ancienne avait laissé d’autres témoignages que ceux de la race aryenne primitive.
—Justement, répondit le pasteur, et j’approuve l’opinion de notre historien sur l'antiquité de la race sémitique. Nos ancêtres classiques nous parlent eux- mêmes d’une astronomie antédiluvienne Si l’on en croit Josèphe, l’astronomie était cultivée avant le déluge par les enfants de Seth. Selon lui, « on doit à leur esprit et à leur travail la science de l’astrologie ; et parce qu’ils avaient appris d’Adam, que le monde périrait par l’eau et par le feu, la crainte qu'ils eurent que cette science ne se perdît les porta a bâtir deux colonnes, l'une de brique, l’autre de pierre, sur lesquelles ils gravèrent les connaissances qu'ils avaient acquises, afin que s’il arrivait qu’un déluge ruinât la colonne de brique, celle de pierre demeurât pour conserver à la postérité la mémoire de ce qu’ils y avaient écrit. Leur prévoyance réussit, et on assure que cette colonne de pierre se voit encore aujourd’hui dans la Syrie. »
— Et vous croyez cela? dit le député.
— Je remarquerai avec Lalande, reprit le pasteur, que cette tradition indique tout au moins le goût des anciens patriarches pour l’astronomie. — Au surplus, Josèphe n’est pas le seul qui ait rapporté cette tradition.
Sanchoniaton, dont parlait tout à l’heure notre grave professeur, dit, dans Eusèbe, avoir composé son histoire d’après ces colonnes conservées dans les temples. Cassien, Ammien Marcellin et quelques autres écrivains ont paru croire à cette tradition. Parmi les moder-
nés, personne ne s’en montre mieux persuadé que Bailly. Ricard croit pouvoir résumer après lui cette astronomie dans les éléments suivants :
La connaissance des sept planètes; la manière de compter d’abord par des jours, ensuite par des mois, lorsque les révolutions de la Lune furent découvertes; une année lunaire de 354 jours, et une année solaire de 360 : la première sans doute civile et chronologique, la seconde rurale; la période, nommée depuis chaldaïque, due à l’observation des mouvements de la Lune et peut-être à celle des éclipses ; période qui est de 223 mois lunaires, qui ramène les conjonctions du Soleil et de la Lune à la même distance de l’apogée et du nœud de cette planète; une autre période de 18 ans et 11 jours qui servait pour les éclipses; celle de 19 ans qui rendit dans la suite Méton si célèbre en Grèce, et que ces premiers astronomes employèrent pour indiquer les fêtes ; la fameuse période de 600 ans attribuée par Josèphe aux plus anciens patriarches; l’intercalation de cinq jours à la fin du dernier mois, pour égaler au cours du Soleil l’année qui n’était que de 360 jours ; celle d’un jour tous les quatre ans comme dans l’année bissextile, jour supprimé tous les 150 ans pour faire concorder les 600 ans de la période avec le mouvement du Soleil; l’usage du nombre sexagésimal, si commode pour le calcul et si général en astronomie; la division du zodiaque d'abord en 27 ou 28 constellations, et ensuite en 12 signes; le mouvement des étoiles le long de l’écliptique; la mesure de la Terre peu différente de celle des modernes; la connaissance de la boussole très-ancienne dans l’Asie; celle du gnomon et des instruments astronomiques, et même du télescope; le calcul du retour des comètes; enfin le véritable système du monde, qui place le Soleil au centre des mouvements célestes.
— Cette astronomie, dit le député, me parait bien avancée pour un tel temps, et m’est avis que la critique moderne ne lui fait pas l’honneur de l’admettre.
— La critique moderne, répondit le pasteur, est souvent plus prétentieuse que savante. Quand je vois la période de 600 ans en usage avant le déluge, je ne puis croire que l’astronomie n’ait pas été fort avancée à cette époque.