D’OÙ VIENNENT LES CONSTELLATIONS
les phases de la Lune, ses retours, et les mouvements des planètes visibles à l’oeil nu; ensuite la détermination des groupes d’étoiles qui se couchent immédiatement après le Soleil et que la première obscurité permet d’apercevoir.
Il est certain que les constellations les plus anciennes sont celles qui sont composées des étoiles les plus brillantes, et qui attirent le plus l’attention des regards. Ainsi nous pouvons affirmer que les sept étoiles de la Grande-Ourse forment l’une des premières figures célestes que les hommes aient tracées comme points de repère. Le quadrilatère d'Orion avec ses trois perles obliques partage le même titre d'ancienneté. Le groupe des Pléiades et d’Aldébaran a également frappé les premiers pasteurs. Procyon, Castor et Pollux vinrent ensuite. Sirius fut remarqué comme le soleil le plus brillant de la voûte éthérée. Le quadrilatère du Lion, l’étoile de la Vierge, le Cœur du Scorpion ou Antarès, Capella ou la Chèvre, Arcturus, Véga, Canopus, et « du Centaure pour le sud, la variable a d’Argo, Achernar, furent les yeux célestes que consultèrent les yeux mortels pour se diriger dans les migrations nocturnes à travers les déserts ou les mers.
Bien des siècles s’écoulèrent avant que les hommes eussent réuni par des lignes idéales les étoiles voisines semblant former des groupes, et surtout avant qu’ils eussent désigné ces groupes et ces étoiles par des noms caractéristiques. L’existence de ces premières peuplades, quoique en communication plus intime et plus constante que nous avec la nature, ne se passait pas néanmoins à regarder les étoiles et à faire des conjectures sur leurs réunions dans l’espace. Mais où le temps nous semble avoir été une condition nécessaire des progrès de cette astronomie d’observation, c’est dans la découverte du zodiaque et du passage du Soleil à travers ses signes suivant le cours de l’année.
Que l’on songe en effet au temps qu’il a fallu pour arriver à cette constatation. Le zodiaque, comme nous l’avons vu dans notre première soirée, est une zone, ou une bande de la sphère céleste, traversant la voûte étoilée dans le sens du mouvement apparent du Soleil, c’est-à-dire de l’est à l’ouest.
Voyons un instant la série d'observations et de réllexions qui a
été nécessaire pour arriver à tracer cette zone comme étant le chemin du Soleil.
On aura d’abord remarqué le mouvement diurne du Ciel entier pendant la nuit, tournant tout d’une pièce d’orient en occident. Puis, au nord, on aura remarqué un certain nombre d’étoiles qui ne se couchent jamais quoique tournant comme le reste du Ciel autour d’un point Qie.
Que devenaient les étoiles qui descendent au-dessous de l’horizon? Lorsqu’on eut constaté que c’étaient bien les mêmes qui reparaissaient au levant après avoir disparu au couchant, on fut conduit à penser qu’elles ne s’éteignaient pas dans l’Océan ou n’étaient pas détruites dans les abîmes d’outre-terre, mais accomplissaient sous l’horizon, sous la Terre, l’arc de circonférence reliant le point de leur coucher au point de leur lever.
Sous la Terre ! Et comment? C’était là un grand mystère, un problème presque insoluble. Pour nous, qui sommes si savants (!) au dix-neuvième siècle, nous jugeons la chose très-facile. Mais pour nos bons aïeux, c’était bien différent. Rien n’est si facile que ce qui s’est fait hier; rien n’est si difficile que ce qui se fera demain. Pour admettre que les étoiles pussent passer sous la Terre, il fallut d’abord admettre que cette Terre eût un espace vide au-dessous d'elle. Mais si le monde que nous habitons avait un espace vide au-dessous de lui, il était donc suspendu, isolé dans l’immensité? Car enfin, le Soleil, la Lune et les étoiles se couchent et se lèvent à tous les points de l’horizon. Existait-il donc aux deux pôles du Ciel deux pivots soutenant l’axe du monde? Des piliers supportaient-ils la Terre? Mais ces piliers, à leur tour, sur quoi étaient-ils supportés ?
On en vint fatalement, et à la longue, à admettre que la Terre est un globe suspendu dans le vide. Ce fut le seul moyen d’expliquer le cours inférieur des astres. Mais quel mystère I Si ce globe n’est soutenu par aucun corps, pourquoi ne tombe-tril pas?
Non, ce n’est pas en cent ans, ni en mille ans peut-être, que les anciens ont pu parvenir à construire la sphère céleste et à représenter par elle les mouvements des astres lixes et errants, les saisons, les mois et les jours. Clio seule saurait dire combien de siè-
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clés se succédèrent avant que sa jeune sœur Uranie pût apparaître toute formée aux yeux des générations futures.
Mais lorsqu’on eut reconnu la révolution totale apparente du Ciel autour de l’axe du globe, on n’avait pas suivi encore le cours du Soleil à travers les constellations. Par suite de quels besoins ou de quelle curiosité aura-t-on été conduit à deviner cette marche? Par quel procédé aura-t-on découvert que le Soleil suivait toujours la même zone de la sphère céleste en passant successivement sous les étoiles qui la constituent? 11 nous est difficile de nous en souvenir.
Évidemment, ce n’est pas dans le cours visible du Soleil, dans sa marche pendant le jour, qu’on aura pu tracer sa route parmi les étoiles qu’il éclipse. Ce ne peut être que dans son cours invisible supposé sous la Terre.
11 aura donc encore fallu, pour arriver à connaître et à dessiner les époques successives des passages de l'astre du jour à travers tels et tels signes du zodiaque, il aura encore fallu, dis-je, observer que les constellations zodiacales visibles pendant les nuits d’hiver ne sont pas les mêmes que celles qui scintillent pendant les nuits d’été, que tel groupe d’astres qui passe au méridien à minuit à telle époque, y passe à midi six mois plus tard, et que nous voyons pendant la nuit la portion du Ciel opposée à celle qui est passée sur nos têtes pendant le jour. Pendant les longues et froides nuits d'hiver qui semblaient faire oublier l’astre radieux, la curiosité inquiète s’est posé cette interrogation : Où est le Soleil? La réponse ne peut être conclue que d’une série de comparaisons et de souvenirs. « En cette heure de la nuit, cet astre accomplit son cycle sous la Terre, illuminant d'autres peuples peut-être qui auraient leurs pieds contre les nôtres, séparés par l'épaisseur du globe ; il se trouve à peu près là, en bas. Quel signe du zodiaque occupe cette direction? C’est la Vierge. Donc le Soleil est actuellement dans la Vierge. » '<
Ainsi se sera formée la connaissance des positions successivement occupées par le Soleil sur la zone zodiacale; elle aura été aidée par les comparaisons faites le soir et le matin sur les constellations visibles au couchant ou au levant, et qui suivaient ou précédaient
celle habitée par le Soleil. Mais quelle longue série d'observations n’a-t-il pas fallu pour constater seulement l’élévation du cours du Soleil, de la Lune et des planètes au-dessus de l’horizon, — élévation changeant avec les saisons, — et pour construire ainsi la bande de groupes d’étoiles formant cette ligne oblique? Combien de temps n’a-t-il pas fallu pour apprendre à mesurer les déclinaisons ou les distances polaires des étoiles, leurs ascensions droites ou leurs distances à un premier méridien céleste, et construire une sphère céleste offrant la représentation de la voûte étoilée?
Nous avons émis l’opinion tout à l’heure que les premières constellations remarquées et nommées par les hommes ont dû être la Grande-Ourse, Orion, le Grand-Chien, et les plus évidentes du zodiaque, telles que le Taureau (Pléiades, Ilyades), les Gémeaux, le Lion, la Vierge. Maintenant nous nous demanderons quelle est l'origine des noms donnés à ces divers astérismes.
— J’entrevois d’ici, s’écria l’historien, que nous allons avoir quelques nouvelles petites querelles d’étymologies.
— La variété ne manque pas d’intérêt, répondit l’astronome. Commençons. Je prends d’abord la Grande-Ourse. La voici, ajoutat-il en se levant de la table et se tournant du côté du nord, où il montra de la main la belle constellation aux sept étoiles, alors à gauche du pôle et un peu au-dessous. Elle est bien près de l’horizon, vous voyez. Mais, comme Homère le disait déjà, elle ne se baignera point dans l’océan.
Tout le monde connaît ces sept étoiles du nord qui tournent éternellement autour du pôle silencieux. Le rectangle et les trois étoiles forment une figure qui rappelle sans contredit la forme d’un char, et surtout celle d’un char antique. L'idée du mouvement qui s’y ajoute confirme encore le rapprochement. Aussi s’explique-t-on facilement que différents peuples lui aient donné le nom de Char ou de Chariot. Nous avons vu que nos ancêtres les Gaulois l’appelaient le Chariot d'Arthur. On fappelle généralement en France et dans divers pays de l’Europe le Chariot de David. Dans la Grande-Bretagne, son nom populaire est lhe Plough (la charrue). Les Latins lui ont d’abord donné le même nom ( Plaustrum ) avec trois bœufs, au lieu es trois chevaux que l’on met de nos jours au timon, puis ils
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ont étendu la signification des bœufs, et, par une dégénérescence de langage, ont à la fin désigné cette figure sous le nom des sept bœufs, icpiem triones, d’où est venu le mot septentrion, qui actuellement signifie simplement le nord. Les Grecs lui ont donné le même nom de chariot (’AjmI*, qui, comme plaustrum , signifie quelquefois charrue), et ce même mot signifie septentrion et septentrional. Cette dénomination générale est justifiée par la forme même de la figure, et il est probable que si les habitants de Vénus et de Jupiter se servent de chars peur leurs travaux de la campagne ou leurs fêtes de la ville, ils doivent donner comme nous ce nomàcette constellation, qui a la même figure pour eux que pour nous, quoique leurs pôles diffèrent du nôtre.
— Quoique cette appellation me paraisse fort simple et aussi facile à expliquer que vous venez de le faire, interrompit l’historien, je me souviens cependant que les Latins eux-mêmes doutaient de cette origine. L’antiquité grecque et latine s'est exercée souvent stérilement à la recherche des étymologies. Le Gaulois Romain Aulu- Gelle raconte dans ses Nuits aitiques que, selon les grammairiens, septentriones signifie tout simplement 7, comme quinquatrus signifie 5. Varron pense cependant que triones signifie quelque chose et vient deterriones, qualificatif d’animaux cultivant la Terre.
Je passe sur votre observation érudite, continua l’astronome, et je poursuis mon thème. Si l’on considère ces sept étoiles comme dessinant les points caractéristiques d'un char, les quatre étoiles du quadrilatère forment les roues; les trois autres qui tracent une ligne oblique à l'un des angles sont trois chevaux. Au-dessus du cheval du milieu les bonnes vues aperçoivent une petite étoile de cinquième à sixième grandeur, que l'on a nommée le Cavalier. Cela posé, il nous sera facile de reconnaître chacune de ces étoiles par son nom, ou par une lettre de l’alphabet grec — désignation habituelle en astronomie. En commençant par les deux roues de derrière, on désigne les sept étoiles par les sept premières lettres de l’alphabet grec: «, p, Y, » désignent donc les quatre roues; e, ï, t; désignent les trois chevaux. Ces mêmes étoiles ont également reçu des noms arabes, qui, dans le même ordre, sont les suivants : Dubhé et Mérak sont les étoiles de derrière ou les gardes ; l’hegda et Mégrez sont celles de
devant; Alioth, Mizar et Ackaïr sont celles du timon. La petite qui brille au-dessus de Mizar se nomme Alcor. Les Arabes l’appellent aussi Saidak, c'est à-dire l'épreuve, parce qu’ils s’en servent pour éprouver la portée de la vue.
— Ahl j’aperçois le cavalier en question, s’écria la marquise. Mais, monsieur l’astronome, ajouta-t-elle, dites-moi donc : le Chariot n’est pas juste sous le pôle? .
— Puisqu'il tourne avec le Ciel entier autour du pôle en vingt-quatre heures, répliqua la fille du capitaine, il ne peut pas être toujours dessous....
— Ma foi ! ma fille, observa le commandant, tu n’es pas si ignorante que ta mère le prétend. Sais-tu bien que tu viens de faire une découverte?
— Laquelle donc?...
— Eh oui! j’y ai bien souvent pensé sur la mer. Les étoiles do la Grande-Ourse ne se couchant jamais {puisque leur distance au pôle est moins grande que la hauteur du pôle au-dessus de l’horizon) et tournant régulièrement autour de l’étoile polaire, elles passent deux fois par jour au méridien (au-dessus et au-dessous du pôle). De plus, on peut trouver l’heure en observant l'angle qu’elles font avec la verticale. Ainsi , nous sommes au commencement de septembre, il est 9 heures environ : ne voyez-vous pas que la ligne de p-a a la polaire est au milieu chemin entre l’horizontale et la verticale? A 10 heures elle approchera davantage de la verticale ; à H heures encore plus ; à minuit elle y sera, je crois, tout à fait.
— En effet, dit l'astronome, l’étoile a de la Grande-Ourse est à une distance de IG4 55" de la ligne de l’équinoxe du printemps. Son passage supérieur au méridien a donc lieu le 21 mars à 104 55" du soir. Dès le lendemain, l'étoile avance de 4 minutes sur le Soleil; le passage a lieu à 10k 51". En trois mois l’avance est de 6 heures, et le passage s’effectue à 4b 55" du soir. En six mois l’avance est de 12 heures, et le passage au point culminant a lieu à I0k 55" du matin, le 22 septembre. Passant à son point culminant le 22 septembre à 10k 55" du matin, le 1" de ce mois, le même passage a lieu à midi 20. Son passage inférieur s’effectuant à douze heures de différence, nous
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