‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 60 sur 179 · NATURE ET STRUCTURE DU CIEL SELON LES ANCIENS · texte numérisé non relu

NATURE ET STRUCTURE DU CIEL SELON LES ANCIENS

Matériaux constitutifs de la voûte céleste supposée solide, et sa charpente. — Substance du ciel, forme du monde, système des mouvements célestes selon les anciens philosophes. — Les cieux de cristal. La Voie lactée. Les nébuleuses. Comparaison des idées anciennes et modernes. — Étoiles ülantos , Bolides, Aérolithes. Un morceau du cristal des cieux. Les orbes et les sphères. L’éther. Opinions des Crées sur les étoiles et les aspects célestes. — Histoire de l’astronomie en Grèce.

— Voyez, madame la marquise, fit l’astronome, comme l’azur céleste est magnifique ce soir. Aucun nuage n’en ternit la douce transparence. Depuis que le dernier segment de la sphère solaire a disparu sous la nappe de l’Océan, le fluide atmosphérique s'est empourpré là-bas, et, harmonieusement, par nuances insensibles et inimitables, le bleu du sommet de la voûte se fond graduellement en une teinte orangée qui s’accentue à mesure que l’œil approche de l’horizon.

— On croirait, interrompit la fille du capitaine, que cette belle voûte est une substance réelle. Je sais bien que ce n’est que l’effet de la réflexion de la lumière diffuse sur les particules de l’air, et que dans l’espace absolu, au delà de l’atmosphère terrestre, l’étendue est noire et invisible. Mais enfin il est difficile de s'imaginer que cette voûte bleue n’existe pas de quelque façon.

— Chose singulière, continua la femme du navigateur, ce que ma 111e vient de dire, traduit exactement la pensée qui m’occupait à

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l’instant. Mais voici ce qui m’intrigue. Cette voûte n’existe pas, disent les astronomes modernes. Moi, il me semble qu’elle doit être quelque chose. Est-elle solide? Je ne le pense pas. Est-elle liquide? pas davantage. Est-elle gazeuse? il faut le croire ; mais c’est un gaz visible qui arrête la vue comme un corps solide.

— Au travers duquel on voit pourtant les étoiles, répliqua la marquise.

— Toutes ces réflexions, reprit l’astronome, et mille autres, dont nous passerons en revue les principales, ont été formulées par les savants et les philosophes de l’antiquité. La forme et la nature du Ciel, le mécanisme de ses mouvements apparents, l’origine de ses phénomènes, la nature des sphères célestes, la grandeur et la valeur harmonique des orbes, le volume du monde, la forme de la Terre, toutes les questions qui appartiennent au grand problème général de la connaissance de l'univers ont été faites sur tous les tons, sous tous les aspects, de toutes les façons imaginables. La curiosité humaine s’est emparée de ces mystères, les a saisis, tournés, retournés, habillés, déformés, examinés, scindés, brisés, restaurés dans tous les sens. Des milliers de volumes ont été écrits sur les plus légères questions. Je voudrais présenter ce soir l’ensemble du mouvement qui nous a amenés au point où nous sommes aujourd'hui, et ressusciter pour notre curiosité actuelle les plus anciens systèmes. Je ne sais si une aussi vaste étendue pourra être embrassée dans une seule de nos soirées.

— Le panorama des systèmes imaginés par les hommes pour expliquer l’univers, ajouta l’historien, serait du plus haut intérêt pour nous autres, Français de 1867, si nous pouvions le saisir dans sa grandeur. On y suivrait, comme dans l’histoire, l’affaiblissement de l’ignorance primitive, les progrès et les défaillances de la philosophie, l'influence de l’esprit de système et des sectes religieuses, les conceptions dues à la discussion des sceptiques, l’agrandissement de l’idée du monde par les voyages, la ruine définitive des théories systématiques primitives....

— Et le triomphe de la liberté I fit le député.

— Maintenant que nous connaissons le Ciel ancien, l’histoire des constellations, le tracé symbolique du Zodiaque et des figures céles-

tes, il importe de continuer notre étude rétrospective au point de vue de la charpente de cet univers.

Commençons par l’ancien et curieux système qui représente la voûte céleste comme matérielle et solide, et esquissons l’histoire de ce système depuis l’antiquité.

La théorie des Cieux solides avait reçu les suffrages des plus anciens philosophes, continua l’astronome. Dans son commentaire de l’ouvrage d’Aristote sur le Ciel, Simpliciusnous révèle la répugnance des anciens observateurs à admettre qu’un astre pût rester suspendu dans l’espace; qu’il pût se mouvoir librement de lui-même. Il lui fallait un support, et on imagina les prétendus cieux solides. Cette conception, toute singulière qu’elle doive paraître aujourd’hui, a formé pendant un grand nombre de siècles la base des théories astronomiques. Quels sont les philosophes qui l’ont adoptée? nous demanderons-nous ici avec Arago. L'un des plus anciens parait être Anaximène (au sixième siècle avant notre ère), qui prétendait déjà que « le Ciel extérieur est solide, cristallin, » et que les étoiles sont • attachées à sa surface sphérique comme des clous. » Plutarque ne dit pas sur quelles conjectures se fondait Anaximène ; mais Anaximandre dont ce philosophe était le disciple, n’ayant pas cru pouvoir imprimer de mouvement aux astres sans les placer sur des appuis solides, il est présumable que les mêmes considérations donnèrent naissance à l’hypothèse d’Anaximène.

Divers auteurs prétendent que Pythagore (car Pythagore n’a rien écrit) considérait aussi le firmament comme une voûte sphérique et solide à laquelle les étoiles étaient attachées. Avaient-ils emprunté cette idée aux Perses? On pourrait le supposer, car chez ce peuple les plus anciens astronomes croyaient, dit le Zend-Avesta, à des cieux solides emboités.

Pythagore vivait au sixième siècle avant notre ère. Eudoxe, qui vivait au cinquième, admettait également la solidité des cieux. Aratus, le reproducteur en vers des opinions de l'astronome de Cnide, le déclare sans aucune équivoque ; seulement il ne nous apprend rien concernant les observations qui, dans l’opinion d’Eudoxe, rendaient cette supposition nécessaire.

Aristote (quatrième siècle) a été pendant longtemps considéré

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comme l’inventeur du système des deux solides, mais il lui donna seulement l’appui de sa haute et entière adhésion- La sphère des étoiles était pour lui le huitième ciel. Les cieux solides moins élevés, dont il admettait également l’existence, servaient à expliquer, tant bien que mal, les mouvements propres du Soleil, de la Lune et des planètes.

Le philosophe de Stagire enseignait que le mouvement de son huitième ciel solide le plus élevé était uniforme; que jamais aucune perturbation ne le troublait. « Dans l’intérieur du monde, dit-il, il y a un centre stable et immobile que le sort a donné à la terre.... Au dehors du monde il y a une surface qui le termine de toutes parts et en tout sens. La région la plus élevée du monde est appelée le Ciel.... Elle est remplie de corps divins que les hommes connaissent sous le nom d’astres ; et elle se meut d’un mouvement éternel, emportant dans la même révolution ces corps immortels qui suivent tous la môme marche en cadence, sans interruption et sans Un. >

Euclide le géomètre considérait lui-même les étoiles comme enchâssées dans une sphère solide ayant l’œil de l’observateur à son centre. Ici la conception était présentée comme la déduction d’observations exactes et fondamentales. La révolution se fait tout d’une pièce; elle n’altère à aucune époque de la journée ni la forme ni les dimensions des constellations. Ces opinions remontent à environ 275 ans avant notre ère.

Cicéron, à une époque comprise entre l’an 106 et l’an 43 avant notre ère, se déclarait le partisan de la solidité des cieux. Suivant lui, l’éther étant trop peu dense pour imprimer le mouvement aux étoiles, il fallait qu’elles fussent placées sur une sphère particulière et indépendante de l’éther.

Du temps de Sénèque, l'existence des cieux solides avait dû soulever déjà des difficultés, car le philosophe n'en fait mention que sous la forme de question et avec l’expression du doute. Voici ses propres paroles : « Le Ciel est-il solide et d’une substance ferme et compacte? » (Questions naturelles, livre II.)

Au cinquième siècle, Simplicius, commentateur d’Aristote, parlait aussi de la sphère des fixes. Cette sphère ne s’otTrait pas seulement

lui comme uu artifice piupre à caractériser avec précision les phé-

nomènes du mouvement diurne : elle était à ses yeux un objet matériel et solide.

— Mahomet parle dans le Coran (Sourate XVII), des cieux solides et des sept sphères emboîtées, ajouta le pasteur. J’ajouterai d’autre part que les Pères de l’Église croyaient en général, comme nous le verrons plus loin, à la solidité de la voûte étoilée.

— Ces mots de voûte étoilée ou d’étoiles fixes, reprit l’astronome, sont autant d’expressions impropres qui rappellent que l’on a confondu deux idées différentes. Quand Aristote emploie l’expression d’astres fixes pour désigner les étoiles ; quand Ptolémée les nomme adhérents, il est bien évident que ces désignations se rapportent à la sphère cristalline d’Anaximène. Le mouvement diurne qui entraîne tous ces astres de l’est à l’ouest, sans changer leurs distances mutuelles, avait dû conduire tout d’abord à des idées ou à des hypothèses de ce genre: « Les étoiles appartiennent aux régions supérieures; elles y sont fixées et comme clouées sur une sphère de cristal ; les planètes, qui ont un autre mouvement en sens inverse, appartiennent à des régions inférieures et plus voisines de nous. » Si dès les premiers temps de l’ère des Césars, on trouve dans Manilius, le terme de Stella fixa au lieu de infixa ou a (fixa, il est à croire qu’on s’en était tenu d’abord, dans l’école romaine, au sens primitif dont nous venons de parler, mais qu’à la longue, le mot fixas emportant avec lui le sens d’immolus et d’immobilis, il s’est fait peu à peu dans la croyance populaire ou plutôt dans le langage même, une confusion où l’idée d’immobilité a dû prévaloir ; de telle sorte que les étoiles sont devenues fixes ( stellæ fixx), indépendamment de la sphère à laquelle on concevait autrefois qu’elles étaient attachées. Voilà comment Sénèque a pu dire du monde des étoiles, fixum el immobilem populum.

Si nous prenons pour guides Stobée et le collecteur des « Opinions des Philosophes •, et que nous suivions la trace de cette idée d’une sphère de cristal jusqu’à l’époque antique d’Anaximène, nous la retrouvons encore plus nettement formulée par Empédocle. Ce philosophe considère la sphère des fixes comme une masse solide, formée d’une partie de l’éther, que l’élément igné aurait converti en cristal. La Lune est, à scs yeux, une matière que la puissance du

feu a coagulée en forme de grêlon et qui reçoit sa lumière du Soleil. Dans la physique des anciens, et d'après leur manière de concevoir le passage de l’état fluide à l’état solide, les conceptions précédentes n’étaient point en relation nécessaire avec les idées de refroidissement et de congélation; mais l’afûnité du mot *pûsT«XXo« avec xpû<* et xfuaiaivw, et un rapprochement naturel avec la matière qui sert vulgairement de type pour la transparence, ont donné corps à des idées d’abord moins précises ; on en est venu à voir, dans la voûte céleste, une sphère de glace et de verre, et Lactance a pu dire : Cœlum acrcm glacialum esse, et ailleurs : Vilreum cœlum. Sans doute, Empédocle n’a point songé au verre, invention phénicienne, mais bien à l’air que l’éther igné aurait transformé en un corps solide éminemment translucide. Ainsi la voûte céleste la plus élevée fut considérée comme un massif de cristal glacé. D’après la Bible , certains théologiens en ont même fait un véritable plafond de glace, d’eaux supérieures congelées 1

— Ne serait-il pas possible que les anciens aient puisé l’idée d’assimiler leur Ciel de cristal à une voûte de glace (aer glaciatus de Lactance), dans la connaissance du décroissement de la température des couches atmosphériques? demanda le navigateur.

— Malgré les excursions dans les pays de montagnes, et l’aspect des cimes couvertes de neiges éternelles, répondit l’astronome, les anciens croyaient au contraire à l’existence d’une région chaude audessus de l’atmosphère. Après avoir parlé des sons célestes ■ que les hommes ne sauraient entendre, selon les pythagoriciens, parce qu’ils sont continus et que les sons, pour être perçus, doivent être interrompus par des silences », Aristote admet que les sphères célestes échauffent, par leurs mouvements, l’air placé au-dessous, sans s’échauffer elles-mêmes. 11 y aurait ainsi une production de chaleur. * Le mouvement de la sphère des fixes est le plus rapide i dit-il, pendant que cette sphère se meut circulairement avec les corps qui y sont attachés, les espaces placés immédiatement au-dessous s’échauffent fortement, à cause du mouvement des sphères, et la chaleur, ainsi engendrée, se propage en bas jusqu’à la Terre. »

— J’ai remarqué, fit le professeur, que Macrobe, commentant Cicéron, parle du décroissement de la température avec la hauteur.

D’après lui, les zones extrêmes du Ciel ont en partage un froid éternel. Ces extnmilates cœli, où saint Augustin a imaginé plus tard une région d’eau glacée voisine de Saturne, la planète la plus élevée et par conséquent la plus froide, étaient considérées comme faisant partie de l’atmosphère; car c’est seulement en dehors de ces limites extrêmes que se trouvait l’éther igné. Par une singularité dont on ne se rend pas compte, cet éther igné n’aurait pas empêché le froid de régner éternellement dans la région voisine.

— Que le ciel soit la continuation de l’atmosphère, répliqua la marquise, cela nous paraissait évident avant que nous ayons appris que la Terre est un astre du ciel, et que le ciel n’est que l’espace. Il semble, en effet, qu'en montant toujours, on finirait par atteindre le soleil où les étoiles.

— A un ballon qui monterait et continuerait de voyager en ligne droite vers le Soleil avec la vitesse d’un train express, répondit l’astronome, il faudrait 289 ans pour atteindre le soleil et 226 000 fois plus pour atteindre l’étoile la plus rapprochée de nous I ! ! Mais les anciens, comme les enfants et comme le vulgaire, ne se doutaient pas de cette immensité.

Ce sont les Pères de l’Église qui ont transmis au moyen âge l'idée d’une voûte de cristal. Ils l’avaient prise au pied de la lettre, et, renchérissant encore sur l’idée primitive, ils imaginaient un ciel de verre formé de huit à dix couches superposées à peu près comme les peaux d’un oignon. Cette conception singulière se serait même perpétuée dans certains cloîtres de l’Europe méridionale, car un vpnérable prince de l’Église disait en 1815 à llumboldt au sujet du fameux aérolithe de l’Aigle : que cette prétendue pierre météorique, recouverte d’une croûte vitrifiée, devait être un simple fragment du ciel de cristal.

Les planètes étaient, comme nous le verrons un de ces soirs plus en détail, enchâssées dans des sphères solides et transparentes, s’enveloppant les unes les autres sans se toucher. Les esprits supérieurs, tels que Platon, Pythagore, Eudoxe, Aristote et Apollonius de Perge, ont-ils cru à la réalité de ces sphères emboîtées l’une dans l’autre et conduisant les planètes? ou cette conception n’était-elle pas plutôt pour eux une combinaison fictive, servant à simplifier les calculs

et à guider l’esprit à travers les difficiles détails du problème des planètes? c’est un point que Humboldt lui-même n’ose décider. Ce qu’il constate seulement, c’est que, au milieu du seizième siècle, lorsque fut accueillie la théorie des 77 sphères homocentriques, proposée par le savant polygraphe Girolamo Fracastor, et quand plus tard les adversaires de Copernic mirent tout en œuvre pour défendre le système de Ptolémée, la croyance à l’existence des sphères, des cercles et des épicicles solides, que les Pères de l’Église avaient particulièrement favorisée, était encore fort répandue. Tycho- Brahé se vante expressément d'avoir le premier, par ses considérations sur les orbites des comètes, démontré l’impossibilité des sphères solides, et d’avoir renversé cet échafaudage ingénieux. 11 remplissait d’air les espaces du Ciel, et pensait que ce milieu, ébranlé par le mouvement des corps célestes, opposait une résistance d’où naissaient des sons harmonieux.

J’ajouterai maintenant que les philosophes grecs, dont on connaît le peu de penchant pour l’observation, mais qui furent si ardents et si féconds en systèmes, lorsqu’il s’agissait d’expliquer les phénomènes qu’ils n'avaient fait qu’entrevoir, nous ont laissé, sur les étoiles filantes et les aérolithes, des aperçus très-voisins des idées que l’on accepte généralement aujourd’hui sur l’origine cosmique de ces météores. » Quelques philosophes pensent, dit Plutarque dans la Vie de Lysander, que les étoiles filantes ne proviennent point de parties détachées de l’éther qui viendraient s’éteindre dans l'air, aussitôt après s’ètre enilammées ; elles ne naissent pas davantage de la combustion de l’air qui se dissout en grande quantité, dans les régions supérieures; ce sont plutôt des corps célestes qui tombent, c’est-à-dire qui, soustraits d’une certaine manière à force de rotation générale, sont précipités ensuite irrégulièrement, non-seulement sur les régions habitées de la Terre, mais aussi dans la grande mer, d’où il résulte qu’on ne peut pas les retrouver. » Diogène d’Apoilonie s’exprime en termes encore plus nets : « Parmi les étoiles visibles, se meuvent aussi des étoiles invisibles, auxquelles par conséquent on n’a pu donner de nom. Celles-ci tombent s uvent sur la Terre et s’éteignent comme cette étoile de pierre, qui tomba toute en feu près d’.Lgos- Potamos. > Sans doute, une doctrine plus ancienne avait inspiré

LE LION DE NÉMÉE

le philosophe d'Apollonie, qui croyait aussi que les astres étaient semblables à la pierre ponce. En effet, Anaxagore de Clazomène se figurait tous les corps célestes « comme des fragments de rochers, que l’éther, par la force de son mouvement giratoire, aurait arrachés à la Terre, enflammés et transformés en étoiles. » Ainsi, l’école ionique plaçait avec Diogène d'Apollonie les aérolithes et les astres dans une seule et même classe ; elle leur assignait une même origine terrestre, mais en ce sens seulement que la Terre, comme corps central, aurait fourni la matière de tous ceux qui l’entourent.

Plutarque s’exprime ainsi sur cette curieuse assimilation : « Anaxagore enseigne que l’éther ambiant est de nature ignée; par la force de son mouvement giratoire, il arrache des blocs do pierre, les rend incandescents et les transforme en étoiles. » 11 paraît que le philosophe de Clazomène expliquait aussi, par un effet analogue du mouvement général de rotation, la chute du lion de Némée qu’une ancienne tradition faisait tomber de la Lune sur le Péloponèse. Nous avions tout à l’heure des pierres de la Lune, voici maintenant un animal tombi de la Lune ! D’après l’ingénieuse remarque de Bœckh, cet ancien mythe du lion lunaire de Némée aurait une origine astronomique et se trouverait en rapport symbolique dans la chronologie avec le cycle d’intercalation de l’aDnée lunaire, avec le culte de la Lune à Némée, et les jeux dont il était accompagné.

Anaxagore explique le mouvement apparent de la sphère céleste dirigé do l’est à l’ouest, par l’hypothèse d’un mouvement de révolution générale dont l’interruption, comme on l’a vu plus haut, produit la chute des pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris par les travaux de Descartes, de lluyghens et de Hooke une si grande place entre les systèmes du monde.-

— Vous nous avez dit, répliqua le pasteur, qu’Anaximène paraissait être le premier des Grecs qui, peut-être à l’exemple des Orientaux, avait enseigné la solidité des cieux. Cette opinion parait trèsancienne, car le mot hébreu, qui dans la Genèse répond à firmament, signifie quelque chose d’étendu et de solide. 11 fallait en effet quel que chose de solide pour entraîner les étoiles en conservant leur ordre et leur distance. C’était le huitième ciel, le ciel des étoiles.

SEPTIÈME SOIRÉE

NATURE DU CIEL

Les anciens croyaient que le ciel était en mouvement, non-seulement parce qu’ils voyaient ce mouvement de leurs yeux, mais parce qu’ils croyaient ce ciel animé, et qu’ils regardaient le mouvement comme l’essence de la vie. Ils jugeaient de la rapidité du mouvement du huitième ciel par des moyens assez ingénieux. Ils sentaient qu’elle était plus grande que la vitesse d’un cheval, d’un oiseau, d'une flèche, et même de la voix. Cléomène remarque que lorsque le roi de Perse porta la guerre dans la Grèce, on avait placé des hommes de distance en distance, qui pouvaient entendre leurs voix et faisaient passer des nouvelles d'Athènes à Suze. Or, ces nouvelles étaient deux jours et deux nuits a y parvenir. La voix ne parcourait donc dans cet intervalle de temps qu’une petite partie de ce que la sphère du premier mobile parcourait deux fois.

— On était encore loin du télégraphe! interrompit le député.

— Les Chaldéens, ajouta l'historien, établissaient trois deux différents. Le ciel empyrée, le plus éloigné de tous; ce ciel, qu’ils appelaient aussi firmament solide, est de feu, mais d’un feu si rare et si pénétrant qu’il traverse facilement tous les autres cieux, et se répand partout : c’est ainsi qu’il vient jusqu’à nous. Le second est le ciel éthéré, où est la sphère des étoiles, formées des parties les plus compactes et les plus denses de ce feu. Enfin, le troisième ciel est celui des planètes. On a vu plus haut que les Perses donnaient un ciel particulier au Soleil et un autre à la Lune. Ce firmament solide et de feu est sans doute le ciel de la lumière première des Perses, mais les Chaldéens ont ici rectifié leurs idées.

Le système qui régna le plus universellement et le plus longtemps est celui qui place au-dessus — ou autour — du firmament solide un ciel d’eau (dont la nature n’est pas expressément définie) ou ciel aqueux ; autour de ce ciel, un premier mobile, moteur de tous les mouvements ; et autour de tout cet ensemble, le ciel empyrée ou séjour des bienheureux. J’ai du reste, ajouta l’astronome, eu le plaisir de trouver ce matin dans la bibliothèque du château la plus ancienne encyclopédie scientifique imprimée , la Margarita philosophica dont parle Humboldt dans son Cosmos. Sa rédaction est du quinzième siècle, et antérieure de deux siècles à l’adoption du véritable système du monde. Eh bien, voyez celte page et ce dessin : ces onze

deux nous représentent la structure du ciel des anciens. L’univers est terminé par une sphère extérieure solide, — base de l’empyrée, — au-dessous de laquelle vous voyez indiquée la sphère qui donne le mouvement, puis la sphère d’eau, puis le firmament de cristal. C’est en dedans que circulaient les planètes.

— C’est la déesse de l’astronomie qui est naïve I fit le capitaine.

— Et le vieil Atlas avec ses bras étendus ! ajouta la jeune fille.

— Ce système, dont on retrouve encore les vestiges authentiques dans les vieux traités ptolémaïques, reprit l’astronome, régna plus de deux mille ans. On le prenait à la lettre. Tenez I ajouta- t-il en feuilletant ce vieux livre imprimé à Fribourg en 1S03, le chapitro sur le séjour des Bienheureux mériterait à lui seul une soirée d’en-

SEPTIÈME SOIRÉE

tfelien. Nous y lisons qu’il a été peuplé d’anges dès le premier jour de la création, qu’il est à la fois solide et limpide, qu'il survivra à la lin du monde.... Ce ciel empyrée est immobile. Le mouvement commence au dixième ciel, au premier mobile, sphère solide qui tourne en sa heures autour de l’axe du monde, figuré ici par Atlas en personne.

Dans l’astronomie moderne, les mots axe du monde n’impliquent pas l’idée de l’existence d’un axe matériel. Les anciens, au contraire, croyaient que le mouvement de révolution du Ciel s’opérait en réalité autour d’un axe solide, pourvu de pivots tournant dans des crapaudines fixes. Vilruve, l’architecte d’Auguste, l’enseigne expressément dans les paroles suivantes :

« Le Ciel est ce qui tourne incessamment autour de la terre et de la mer sur un essieu, dont les extrémités sont comme deux pivots qui le soutiennent; car en ces deux endroits la puissance qui gouverne la nature a fabriqué et mis ces pivots comme deux centres, dont l’un va de la terre et de la mer se rendre au haut du monde, auprès des étoiles du Septentrion ; l’autre est à l’opposite, sous terre, vers le midi; et autour de ces pivots, comme autour de deux centres, elle a mis de petits moyeux pareils à ceux d’une roue ou d’un tour sur lesquels le ciel tourne continuellement. »

— C’est Vitruve qui parle ainsi? fit l’historien.

— Lui-même, répondit l’astronome, et il ajoute plus loin que si les planètes ne s’écartent pas du Zodiaque dans leur cours, c’est parce que l’obscurité les en empêche, et qu’elles ne sauraient plus se conduire.

— Je ne m’étonne point de ces antiques inepties lorsque je songe que les évêques du quatrième au treizième siècle ont traité « d’imbéciles > les philosophes qui croyaient aux antipodes, fit le capitaine.

— L'ignorance excuse toutes ces curieuses divagations, répondit l'astronome. Mais leur revue est fort instructive au point de vue historique.

Combien d’idées naquirent spontanément dans l’imagination humaine pour l’explication des faits observés I Sur la nature de la Voie lactée seule, mille opinions se sont ensuite accréditées sans raison

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