L’AME DU MONDE
— En voilà des chiffres I s'écria la marquise.
— Comme l’a très-bien exposé notre professeur, reprit l’astronome, en supposant le rayon, ou demi-diamètre du monde divisé par ces 36 nombres, on a l'échelle de l’Ame du monde, ou ses doses graduées selon les proportions musicales. Il ne s’agit plus que d’y placer dans leur ordre les êtres ou corps célestes, soit aux octaves, soit aux quintes ou aux quartes; et on aura l’accord parfait, ou le concert de toutes les parties du monde.
— Mais pourquoi ces nombres sont-ils fixés à trente-six ? demanda l’historien.
— Il y en avait une raison mystérieuse dans l’école de Pythagore. Il fallait arriver jusqu’au multiplicateur 27, en remplissant tous les intervalles des octaves, des quartes, des quintes, par des nombres harmoniques. Or pour y arriver ainsi, il fallait trente-six nombres, et précisément ceux dont je viens de vous montrer la table.
— Mais encore, pourquoi jusqu’au 27, répliqua l’historien.
— Parce que 27 est la somme des premiers nombres linéaires, plans et solides, carrés et cubes, joints à l’unité : d’abord 1 qui est le point; ensuite 2 et 3, premiers nombres, l’un pair, l’autre impair; k et 9, premiers plans, tous deux carrés, l’un pair, l’autre impair; enfin 8 et 27, tous deux solides ou cubes, l’un pair, l’autre impair; et celui-ci somme de tous les premiers. Or, prenant le nombre 27 pour symbole du monde, et les nombres qu’il contient pour symholes des éléments et des composés, il était juste que l’àme du monde, qui est la base et la forme de l’ordre et des compositions qui constituent le monde, fût composée des mêmes éléments que le nombre 27.
Le Dieu engendré, qui, selon Timée, est le monde, comprend toutes les sphères, depuis celle des étoiles exclusivement jusqu’au centre de la Terre. La sphère des étoiles en est l’enveloppe commune : c’est la circonférence du monde ; Saturne immédiatement au-dessous est au 36"* ton, la Terre au premier, et les cinq autres planètes avec le Soleil, chacun à des distances harmoniques. La sphère des étoiles, qui n’a en soi nul principe de contrariété, étant toute divine et toute pure, se porte constamment, également, éternellement vers le même côté, d’orient en occident. Mais les astres qui sont en deçà, étant animés par le principe mixte dont on a
vu la composition et renfermant en eux, par cette raison, deux forces contraires, ils consentent, par l’une de ces forces, au mouvement de la sphère des étoiles d’orient en occident; et par l’autre, ils lui résistent, et se portent en sens contraire, en raison des degrés qu’ils ont de l’une et de l’autre : c’est-à-dire, que plus chacun de ces astres renferme de force matérielle, à proportion de la force divine, plus il a de force pour son mouvement d’occident en orient, et plutôt il achève son cours périodique. Or, il a d’autant plus ou d’autant moins de cette force, qu’il a plus ou moins de matière. Ainsi, dans ce système, les planètes tournent chaque jour par un mouvement commun avec tout le ciel autour de la Terre ; et par un mouvement propre, elles rétrogradent aussi chaque jour, vers l’orient, et achèvent des périodes dont les temps sont différents, selon leurs forces qui dépendent de leurs fonctions et de leurs éléments composants.
— Ahl mon Dieu! quel travail, fit l’historien.
— Si cette conception ne nous paraît pas claire, écoutons celle que Platon lui a ajoutée. « Dieu coupa, suivant sa longueur, la composition qu’il avait faite, et en joignit les deux parties en forme de croix; ensuite il en courba les extrémités, de manière qu’elles formassent un cercle ; ce cercle fut renfermé dans la substance qui se meut selon le même; de ces cercles, l’un extérieur, l'autre intérieur, le premier fut nommé cercle du même, et le second cercle de l'autre ; celui-là se porta de gauche à droite et celui-ci de droite à gauche; le premier ne fut point divisé; le second le fut en six intervalles, dont il résulte sept cercles inégaux ; ces cercles inégaux furent placés à des distances doubles et triples ; il les fit mouvoir en sens contraire, trois avec une vitesse égale (apparemment le Soleil, Mercure et Vénus), quatre avec des vitesses inégales , quoique toujours proportionnées (la Lune, Mars, Jupiter et Saturne, selon toute apparence). »
Nous avons la consolation de voir que l’abbé Batteux, traducteur français de ces antiques théories, a déclaré à propos de ce texte que « des phrases telles que celles-ci ne laissent à un commentateur d’autre ressource que de se pendre. »
L’obscurité des nombres de Platon était du reste passée en proverbe : Ænigma Oppiorum ex Velia, dit Cicéron, non plane inlellexii