PYTHAGORE
TIMEE.
— Et ceux que doivent produire les mouvements gigantesques et réguliers des mondes dans l'éther? dit le député.
— Les anciens se sont fort occupés de cette musique des sphères, répondit le professeur, laquelle ne doit pas être une pure rêverie, puisque la musique est formée par des rapports de vibrations, par un accord de mouvements dissemblables.
— Ce que les anciens ont débité à ce sujet est fort curieux, mais bien bizarre et encore plus difTus, répliqua l’astronome. Je ne sais vraiment si cela vaut la peine que nous nous y arrêtions.
— Comment donc? lit le capitaine; mais ne serait-ce que par le mystère et l’inconnu qui ont environné cette doctrine et nous la cachent encore, nous éprouverions quelque plaisir à la ressusciter.
— Mais elle paraît plus risible que sérieuse, répondit l’astronome.
— Alors ce ne sera pas une route désagréable à parcourir, lit la marquise. Que M. le professeur nous donne seulement une idée du résultat de ses recherches do prédilection !
— 11 nous faudra savoir comprendre, répliqua le professeur, et saisir le sens primitif des mots employés.
Eh bien! puisqu'il en est ainsi, j’invoquerai d’abord, ajouta-t-il en s’installant, l’antique traité de Timée de Locrcs sur l’Ame du Monde. C’est lui qui va nous exposer sérieusement toute la cosmographie harmonique de l’ytliagore. Sachons d’abord que, selon cette école. Dieu employa dans la formation du monde tout ce qui existait de matière, si bien que le monde comprend tout, et que tout est en lui. • C’est un enfant unique, parfait, sphérique, parce que la sphère est la plus parfaite de toutes les figures ; animé et doué de raison, parce que ce qui est animé et doué de raison, vaut mieux que ce qui ne l’est point. »
Ainsi commence Timée, et voici ce qu’il ajoute d’après le grand Platon lui-même. C’est une comparaison de la Terre à un animal qui nous paraît aujourd’hui bien singulière. Comme le monde est exactement uni dans sa surface extrême, il n’a pas besoin de ces organes mortels, qui ont été adaptés aux autres animaux pour leur usage. « Non-seulement, dit Platon, le Monde est une sphère, mais cette sphère est parfaite, et son auteur a eu soin que la surface en fut parfaitement unie, et cela, pour bien des raisons. En effet le monde
HUITIÈME S01HÉE
L'HAHMONIK.
n’avait pas besoin d'yeux, puisqu’il n’y a aucun objet visible hors de lui ; non plus que d’oreilles, car il n’y a rien d’étranger à sa substance qui put rendre du son -, ni d’organes de la respiration, puisqu’il n’est point environné d’air. Ce qui sert à recevoir les aliments, ou à en rejeter les parties les plus grossières, lui était absolument inutile ; car n’y ayant rien hors de lui, il ne pouvait rien recevoir ni rien rejeter.... Enfin comme il n’y a rien hors de lui qu’il puisse saisir, ou dont il puisse avoir à se défendre, s'il eût eu des mains, elles ne lui eussent été d’aucun usage. Il en faut dire autant des pieds et de tout ce qui sert à marcher.. . Des sept directions possibles du mouvement, il lui donna celle qui convenait le mieux à sa figure.... Il le fit tourner sur son propre centre; et comme pour l’exécution du mouvement de rotation, il ne faut ni pieds ni jambes, l’auteur du monde ne lui en donna point. »
— Voilà une platonique entrée en matière qui nous promet du curieux ! fit le député.
— Continuons, reprit le professeur, et parlons de l’âme du monde.
Platon raconte que Dieu l'a composée « en mêlant l’essence indivisible avec la divisible, de sorte que des deux il ne s’en lit qu’une dans laquelle furent réunies les deux forces, principes des deux mouvements, l’un toujours le mime, l'autre toujours divers. Le mélange de ces deux essences était difficile, et ne se fit pas sans beaucoup d’art et d’elforts. » Les rapports des parties mêlées suivent ceux des nombres harmoniques que Dieu a choisis ainsi, afin qu’on n’ignorât pas de quoi et par quelle règle l’âme avait été composée
Ces rapports harmoniques sont les suivants, que je vous déCe de comprendre : Dieu donc fît l’âme avant le corps. Il en plaça d'abord une première unité, qu’on peut représenter par 38(<. Ce premier nombre supposé, il est aisé d’en calculer le double, puis le triple, etc. Tous ces nombres, avec ceux qui en remplissent les intervalles et qui forment les sons, jusqu’au 36"* terme, doivent donner en somme 114 695. Par conséquent toutes les gradations de l’Ame font 114 695. Ainsi ces nombres marquent la distribution de l’Ame de l’Univers.
— Comprenez-vous ? s’écria le député, l’ourmoi, je ne vois goutte dans ce galimatias.
— Vous n'étes pas respectueux pour la philosophie grecque, ré-
pondit le professeur; moi, je pense qu’on peut expliquer le texte de Timée comme il suit.
Timée entend par la proportion harmonique celle des nombres qui représentent les consonnances de l’échelle musicale. Cesconsonnances, chez les anciens, n’étaient qu’au nombre de trois; le diapason ou l’octave, qui était dans la proportion double comme 2 à 1 , 4 à 2 ; le diapente, ou la quinte, comme 3 à 2 ; le diatessarôn, ou la quarte, comme 4 à 3. Qu’on y joigne, pour remplir les intervalles do ces consonnances, les tons, qui sont dans le rapport de 9 à 8, et les demi-tons, dans le rapport de 256 à 243, on a tous les degrés de l’échelle musicale. Voyez le commentaire de Proclus, et Macrobe, de Somnio Scipionis.
Ce fut Pythagore qui trouva ces nombres harmoniques. On raconte que passant près d’une forge, il entendit des marteaux qui rendaient avec précision les consonnances musicales. Il les fit peser; et trouva que de ceux qui étaient à distance de l’octave, l’un pesait le double de l’autre ; que de ceux qui étaient à la quinte, l’un des deux pesait un tiers de plus ; et qu'à la quarte l’un pesait un quart de plus. Il fut aisé de faire les mêmes calculs sur les tierces, lestons, les demitons. Après avoir essayé par des marteaux, on essaya par une corde sonore tendue avec des poids; et il se trouva qu’en chargeant d'abord la corde d’un poids pour lui faire rendre un son, il fallut le double de ce poids pour lui faire rendre l’octave ; le tiers seulement pour la quinte, le quart pour la quarte, le huitième pour le ton, le dix-huitième, ou environ, pour le demi-ton. Ou plus simplement encore : on tendit une corde, qui prise dans toute sa longueur rendait un son; serrée au milieu de sa longueur, elle donna l’octave; dans son tiers, elle rendit la quinte ; dans son quart, la quarte ; dans son huitième, le ton ; dans son dix-huitième, le demi-ton.
Comme les anciens définissaient l’Ame par le mouvement, la quantité du mouvement devait être pour eux la mesure de la quantité de'l’Ame. Or le mouvement leur paraissait extrême à la circonférence du monde, comme dans une roue.
Pour comprendre comment ils évaluaient ces degrés de vitesse, imaginons une ligne droite allant du centre de la Terre au Ciel empyrée, et partageons-la selon les proportions de l’échelle musicale;
core aujourd'hui l’Annuaire du bureau des longitudes, la Connais* sance des temps, et tous les almanachs d’Europe annoncent que le Soleil entre le 21 mars dans le Bélier, tandis que la première étoile du Bélier, l’étoile p, est à l h. 47 m. de la ligne de l’équinoxe, ou origine des ascensions droites, de sorte que le Soleil n’y arrive plus que le 18 avril. L’équinoxe rétrograde d’un signe en 2156 ans ou de 50" par an. Hipparque vivait 128 ans avant J. C., c’est-à-dire il y a 1995 ans : mettons 2000. L’équinoxe était donc de son temps de 27“ 47’ plus à l’est, c’estrà-dire précisément vers p du Bélier. 2100 ans auparavant, il passait par les Pléiades.
Continuons cette rétrogradation curieuse. 2000 ans encore avant cette dernière date, c’est-à-dire il y a environ 6000 ans, l'équinoxe du printemps passait aux dernières étoiles du Taureau, non loin de la Voie lactée et au-dessus d’Orion. Or, je crois pouvoir affirmer que le Zodiaque existait déjà à cette époque, et que le Taureau fut considéré à cette époque (de l’an —4000 à l’an — 2000), par un grand nombre de peuples, comme la première constellation du Zodiaque.
— J’ai comme vous sur ce point des témoignages historiques fort respectables, dit l’historien.
— Et moi, répliqua le pasteur, si vous le permettez, je vous of- ' frirai l’un des plus extraordinaires sans contredit.
— Lequel? fit vivement l’astronome.
— La Cabale, ou science secrète primitive des Hébreux.
— ’Ohl lit le capitaine, n’allez-vous pas trahir le serment?
— Je ne l’ai point prêté, répondit le pasteur.
— Et au surplus, répliqua le député de l’opposition, on a déjà vu certains serments augustement trahis.
— Mais comment connaissez-vous la Cabale si vous n’avez pas prêté le serment? reprit l’astronome.
— En m'initiant moi-même. Eh bien I dans la Cabale, notre génération adamique a commencé au signe du Taureau, auquel correspond (en face) le Scorpion — en hébreu : pique-talon — instrument de perdition.
— Comment établissez-vous cette correspondance? dit avec gravité l'historien, pendant que les rangs se resserraient pour écouter plus attei/ivement.
PRÉCESSION DES EQUINOXES. 147
— Par l’ordre même des signes du Zodiaque, répondit le pasteur. Ainsi, en nous reportant au cercle des signes du Zodiaque tracé tout à l'heure par notre astronome, nous voyons que le Taureau occupé par le Soleil il y a 6000 ans, a en face de lui, à l’opposé, le Scorpion. Cette première ligne est le symbolisme d’Adam dans le paradis. Le mot Taureau veut dire à la fois I, ou Aleph, et Dieu. Étymologiquement, c’est l’ère primitive de Dieu, qui a été détruite par le tentateur.
La doctrine secrète des anciens Hébreux place toujours le Taureau au commencement. Je vois par exemple sur leur Zodiaque, d’abord l’œil du Taureau (Aldébaran) dirigé vers Jéhovah. L’addition de ces deux mots : mm v.ü (de Jéhovah le Taureau) donne le nombre 532, grand nombre astronomique. Vous savez que les lettres de l’alphabet hébraïque ont une valeur numérique, dont l’interprétation cache souvent le vrai sens des phrases.
Après le Taureau on voit dans le même Zodiaque la porte à deux battants H qui signifie les Gémeaux, et ainsi de suite.
Mais suivons la marche séculaire du Zodiaque en vertu de la précession des équinoxes.
D’après la même science antique, au Taureau a succédé le Bélier, agneau pascal, auquel correspond, en face, la Balance, établissement de la juslice.
Depuis le commencement de notre ère, nous sommes dans l’âge des Poissons : or le mot Poisson en grec est IX0YS, dont vous connaissez les significations initiales : Itiiou? Xpmto; 0sw Yioî Euinjj), Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur, auquel correspond la Vierge.
— Oh! ceci est bien remarquable, s’écria la femme du capitaine.
— Mais, dit la marquise, à propos de Poissons, je vous dirai que ie petit plateau de vermeil sur lequel sont portées les burettes à ma chapelle porte en relief deux poissons rattachés par un ruban.
— Les Poissons du Zodiaque! répondit l’historien, qui sont aussi ceux du symbolisme théologique et sont sculptés sur les anciennes pierres des catacombes.
— Voilà des âges passés qui nous intéressent, dit le député, mais pour les âges à venir?
— Nous sortirons des Poissons l'an 2000, reprit le pasteur, pour entrer dans le Verseau, auquel correspond le Lion (de la tribu de Juda); c’est, un âge de force calme et de perfection.
— El après î
— Après, nous entrerons dans le Capricorne, mauvais signe entre tousl auquel correspond le Cancer plus terrible encore. Hélasl d’après la Cabale, ce serait la fin de notre monde, de notre humanité, notre race ne pouvant traverser de .pareils signes.
— Dans combien de temps? demanda l’une des jeunes filles.
— Pas avant deux mille cinq cents ans....
— Oh ! fit-elle, nous avons encore le temps de respirer.
— Tout cela n’empêche pas, ajouta l’historien, que cette correspondance cabalistique ne soit vraiment fort curieuse et bien extraordinaire puisque très-certainement le Ciel ne se mêle pas des affaires de la Terre, et que l’orbite apparente du Soleil dans les signes du Zodiaque comme les rétrogradations des points équinoxiaux est le résultat tout à fait fortuit des mouvements de la Terre.
— Nous ne savons pas, répliqua le pasteur, si des lois suprêmes ne relient pas les événements du monde spirituel aux mouvements du monde matériel I
— Quant à moi, ajouta l’astronome, ce que je conclus simplement de cet exposé du système astrologique de la Cabale, c’est qu’elle s’accorde avec mes recherches astronomiques pour placer le signe du Taureau sur la première ligne.
— J’y adjoindrai un nouveau témoignage, issu de la Perse, dit l’historien.
La première division du Zodiaque, exécutée lorsque l’équinoxe répondait au dernier degré du Taureau ou au premier des Gémeaux, me parait hors de doute, ainsi que l’époque qui en résulte. Les Persans désignent successivement les signes du Zodiaque par les lettres de l’alphabet. La première, c’est-à-dire la lettre A, désigne le signe du Taureau, la lettre B, le signe des Gémeaux, etc.
Le Taureau était donc alors le premier des signes. On trouve encore quelque chose d’analogue à la Chine. Le P. Gaubil a constaté que les Chinois ont, dès l’antiquité, rapporté le commencement du mouvement apparent du Soleil aux étoiles du Taureau.
Les Chinois divisaient le Zodiaque ou, pour mieux dire, l’équateur en 28 sections ayant chacune une étoile à leur tête.
La division qui contient l’équinoxe du printemps en 2357 avant notre ère, c’est-à-dire il y a 4224 ans, est l’étoile n des Pléiades, de troisième grandeur, qui a maintenant 54 degrés d'ascension droite.
— Ces Chinois m’intéressent, continua l’historien. Quel peuple ancien ! C’est vers le trentième siècle avant notre ère qu’une co ■ Ionie d’étrangers venant du nord-est arriva en Chine, alors sans histoire et peuplée d'indigènes chasseurs. Jusqu’au vingt-deuxième siècle, où un calendrier luni-solaire était déjà officiellement établi, la Chine resta une sorte de république. A cette époque le président Tao organisa les rites astronomiques qui durent encore. Ensuite régna la famille des Ilia, et l'agriculture fut organisée dans tout l’empire comme devant contituer sa force virtuelle. Cinq siècles après, cette famille fut détrônée par celle des Chang, à laquelle succéda, au douzième avant notre ère, celle des Tcheou, dont le chef était l’empereur Wou-wang, qui éleva le fameux observatoire de « la Tour des Esprits. • A cette époque, c’est-à-dire 1100 ans avant notre ère, on observa que le solstice d’hiver arrivait près de « Verseau, ce qui correspond pour l’équinoxe du printemps à l’étoile e du Bélier.
— Si, d’une part, on a observé en Chine l’équinoxe aux Pléiades il y a 4224 ans, reprit l’astronome, nous avons aussi chez les Grecs et les Latins des vestiges qui prouvent que le lever des Pléiades le matin, avant le lever du soleil, annonçait le retour du printemps. D’abord leur nom latin vergiliæ, qui certainement fait allusion au printemps. D'ailleurs Censorin nous apprend qu’il y avait des peuples qui commençaient leur année au lever des Pléiades, comme les Égyptiens au lever de la Canicule.
— On trouve aussi cette tradition dans le livre de Job, dit le pasteur. Goguet établit avec vraisemblance que dans ce livre le mot Rimah signifie les Pléiades. Dieu dit à Job : « Pourrez-vous lier les délices ou les voluptés de Rimah, et ouvrir les liens de Refil? Êtes-vous capable de faire paraître les Mazaroths chacun dans leur temps? » Refil est le Scorpion, Rimah est une constellation opposée : Rimah annonçait le renouvellement de la nature, et Refil son engourdissement La racine du mot Mazaroth signifie ceindre, environner. Aucune
dénomination, dit Goguet, ne convient mieux aux signes du Zodiaque. C’est même le nom par lequel on a désigné originairement ce cercle de la gphère. Ce passage prouve donc que les Pléiades et les signes du Zodiaque étaient connus du temps de Job ; il signifie : « Pourrez-vous, lorsque Rimah paraît, lier, arrêter la fécondité de la Terre, empêcher qu'elle ne produise alors des fleurs et des fruits? » Du temps de Job, Rimah ou les Pléiades annonçaient donc le retour du printemps, il fallait par conséquent qu’elles précédassent l'équinoxe de quelques degrés.
— Dans l'ancienne langue des Perses, répliqua le professeur, les Pléiades étaient appelées Perviz, qui signifie poisson. La forme longue de cette constellation peut avoir en effet quelque ressemblance avec la figure d’un poisson. Or, les Indiens dans leur Zodiaque trèsancien n’ont qu’un poisson au lieu des deux que nous y plaçons ; ne pourrait-on pas croire que les Pléiades répondaient à ce signe lorsqu'il reçut son nom?'
— Je crois, mes chers amis, répondit l’astronome, que dès à présent nous pouvons conclure que les signes du Zodiaque étaient établis dans le temps où les Pléiades annonçaient le retour du printemps, ce qui leur donne une antiquité de 5000 ans.
— Mais je ne vous ai pas tout dit sur les Juifs, reprit le pasteur. Leur vieille science nous témoigne aussi bien qu’aucune autre de la théologie astronomique primitive.
Le livre des Rois, dans la Bible, met l'adoration des douze signes sur la même ligne que celle du Soleil et de la Lune.
C’était, en effet, une croyance reçue dans tout l’Orient, que la doctrine des Sabéens et des Mages (à laquelle le zodiaque se rattache évidemment) remontait aux premiers patriarches.
Ou nous nous abusons beaucoup, dit Creuzer, ou il ne sera pas très-difficile de démontrer que la plupart des théogonies et leur intime connexion avec le calendrier religieux supposent sinon le zodiaque, tel que nous le connaissons, du moins quelque chose de très-analogue, et qu’il préexistait en quelque sorte au sein de toutes les mytholoeics, sous des formes diverses, lorsqu’un concours de circonstances vint le coordonner dans cet ensemble astronomique plus complet et plus déterminé que nous possédons.