CIEL DES ANCIENS. — LA VOIE LACTÉE
apparente; elles nous sont curieusement transmises par les œuvres de Plutarque. La Voie lactée, dit-il, est un cercle nébuleux qui paraît constamment dans les airs et auquel sa blancheur a fait donner la dénomination de lactée. Quelques pythagoriciens ont dit que lorsque Phaéton incendia l’univers, un astre qui se détacha de sa place brûla tout l’espace qu’il parcourut circulairement, et forma la Voie lactée. D’autres croient que ce cercle fut dans les commencements du monde la route du Soleil. Suivant d’autres, c’est une simple apparence d’optique, produite par la réflexion que les rayons solaires éprouvent sur la voûte des cieux comme sur un miroir, et semblable à celle qui se fait dans l’arc-en-ciel et dans les nuages. Métrodore dit que c’est la trace du passage du Soleil qui fait sa révolution dans ce cercle. Parménide prétend que cette couleur de lait résulte du mélange d’un air dense et d’un air raréfié. Anaxagore pense que ce météore est l’effet de l’ombre de la Terre, qui se projette sur cette partie du Ciel, quand le Soleil, qui passe au-dessous, n’éclaire plus tout l'univers. Démocrite dit que c’est la lueur de plusieurs petites étoiles qui sont très-près les unes des autres, et qui par leur voisinage s’éclairent réciproquement. Aristote croit que c’est une masse considérable de vapeurs sèches qui, en s’enflammant, forment au-dessus de la région de l’éther, et beaucoup plus bas que celle des planètes, une chevelure de feu. Posidonius dit que ce cercle est un composé de feu plus raréfié que celui des astres, mais d’une lumière plus dense.
A part la juste prévision de Démocrite, ces fruits de l'imagination grecque, et les idées analogues qu’il serait possible de recueillir dans d’autres écrivains de l’antiquité, ne mériteraient pas aujourd’hui l’honneur d’un examen sérieux. On a été jusqu’à chercher l’origine de cette ceinture immense et blanchâtre dans les gouttes de lait qu’Hercule enfant laissa tomber du sein de Junon. Théophraste regardait la Voie lactée comme la ligne de soudure des deux hémisphères qui, suivant lui, composaient la voûte céleste 1 Selon lui, il y avait de la lumière derrière ces cieux solides, et la jointure des deux hémisphères était assez mal faite, puisque la lumière s’échappait à travers.
— Ce Théophraste est-il celui auquel on doit les Caractères dont La Bruyère nous a donné la traduction? demanda le professeur.
SEPTIÈME SOIRÉE
— Précisément, répondit l’astronome. Au surplus, des auteurs modernes, tels que Derham, ont bien supposé aussi que certaines nébuleuses étaient l'indice d’une épaisseur moindre du ciel, ou d’ouvertures à travers lesquelles la lumière de l’empyrée pourrait filtrer!
i Nous savons maintenant que la Voie lactée comme les nébuleuses est une immense agglomération d'étoiles, de soleils — puisque chaque étoile est un soleil. La Voie lactée est une nébuleuse, un amas de systèmes sidéraux, dans lequel nous habitons, attendu que notre soleil est une étoile de ce vaste archipel de 1 8 millions de soleils. Elle nous environne de toutes parts. Nous la distinguons assez bien ce soir. Les Grecs la nommaient Galaxie; les Chinois et les Arabes l’appellent le Fleuve céleste ; elle est le Chemin des âmes pour les sauvages de l'Amérique septentrionale, et le Chemin de saint Jacques de Compostelle pour nos paysans.
Maintenant que nous nous formons une idée juste des théories de la Grèce sur la structure du ciel, comparées avec nos connaissances modernes, je vous demanderai la permission d’esquisser rapidement l'histoire de l’astronomie chez ce peuple , d’où nous l’avons reçue.
Avant Hipparque et Ptolémée, on avait déjà conçu le système des cieux tel que nous venons de le voir, mais successivement, avec un progrès et une succession d'idées faciles à reconnaître. Anaximène enseigna la solidité des cieux. Pythagorc en donna un différent à chacune des planètes. Eudoxe, qui distingua mieux les divers aspects du mouvement des planètes, multiplia les cieux, ou les sphères, pour les représenter. Chaque planète, selon lui, avait une espèce de ciel à part composé de sphères concentriques, dont les mouvements, se modifiant l'un l’autre, formaient celui de la planète. 11 donna trois sphères au Soleil : une qui tournait d’orient en occident en vingt-quatre heures, pour rendre raison du mouvement diurne; une qui tournait autour du pôle de l’écliptique en trois cent soixantecinq jours un quart, et qui produisait le mouvement annuel du Soleil ; la troisième était ajoutée pour un certain mouvement du Soleil, par lequel il s’éloignait de l'écliptique, et cette sphère tournait sur son axe perpendiculairement à un cercle incliné à l’éf. .plique de la quantité nécessaire à cette aberration prétendue. La
Lune avait également trois sphères relatives à ses mouvements en longitude, en latitude et à son mouvement diurne. Chacune des autres planètes en avait quatre. On leur en donnait une de plus pour rendre raison de leurs stations et de leurs rétrogradations. Il faut remarquer que ces deux étaient appliqués les uns sur les autres, de sorte que les différentes planètes n'étaient censées séparées quo par l’épaisseur de ces zones de cristal.
En raison des perspectives, les planètes paraissent tantôt s’avancer, tantôt reculer, tantôt stationner; bientôt le mouvement régulier des sphères de cristal ne suffit plus pour expliquer les mouvements célestes. Il fallut imaginer d’autres rouages pour corriger les précédents.
Calippe, auteur d’une période fameuse dont nous parlerons bientôt, et Polémarque, qui fut son maître et disciple d’Eudoxe, firent exprès le voyage d’Athènes pour conférer avec Aristote des changements et des additions qu’il fallait faire à ce système. Ces changements ne sont qu’une plus grande complication. Au lieu de vingt-six sphères que demandait le système d’Eudoxe, Calippe en établit trente-trois.
Outre toutes ces sphères qui roulaient les unes sur les autres, on en plaça d’intermédiaires, afin d’empêcher que le mouvement des unes ne fût troublé par le mouvement des autres. Il en résulta que le nombre de ces sphères s'accrut jusqu'à cinquante-cinq, ce qui en faisait cinquante-six, en comptant la sphère des fixes.
Eudoxe avait composé deux ouvrages intitulés l’un, le Miroir , l'autre, les Phénomènes. Il paraît, suivant ce que dit Hipparque, qui les avait sous les yeux, que le fond de ces deux ouvrages était le même. C’était une espèce de tableau du Ciel, décrit d’une manière populaire. Dans le premier, il s’était attaché vraisemblablement à désigner la position des constellations les unes relativement aux autres. Dans le second, il expliquait le temps de leurs levers et de leurs couchers. Ces deux ouvrages sont perdus, il ne nous en reste que des fragments conservés par Hipparque dans son commentaire sur le poème d’Aratus.
Aristote, quoiqu’il ne soit pas cité comme astronome, est peutêtre de tous les philosophes grecs celui qui en a le mieux mérité le
nom. II rapporte lui-même plusieurs de ses observations. Il a vu une éclipse de Mars par la Lune qui, d’après Kepler, dut arriver l’an 357, et l’occultation d’une étoile des Gémeaux par la planète de Jupiter. Ces phénomènes, qui sont rares, prouvent que celui qui les a saisis était attentif à les chercher. Il a observé une très-grande comète qui, d’après Cassini, doit être de l'an 373, dont la lumière, ou sans doute la queue, embrassait, dit-on, le tiers du Ciel. Elle s’avança jusqu’à la ceinture d’Orion, où elle disparut. Son opinion sur les comètes était qu’elles sont produites par une exhalaison sèche et chaude, qui s’élève dans les régions supérieures, s’y condense et s’y enflamme. Il n’adopta point l’opinion orientale des comètes supra-lunaires assujetties à des retours réglés.
— A propos, fit la marquise, en présentant un vieil incunable couvert en parchemin, quel est donc cet opuscule dont mon bisaïeul prenait tant de soin?
— C’est la Lettre d’Aristote à Alexandre sur le système du monde , répondit le professeur. Plusieurs hellénistes ont traité cet opuscule d’apocryphe. Ce n’est pas ici le lieu de discuter la paternité de cette œuvre littéraire; je me contenterai de dire que ceux qui refusent d’y reconnaître la manière d’Aristote attribuent cet écrit, les uns a Nicolas de Damas, d’autres à Anaximène de Lampsaque, contemporain d’Alexandre, et d’autres au stoïcien Posidonius. Quel que soit son auteur, elle doit être la bienvenue dans notre histoire du Ciel.
— Vous connaissez cet ouvrage? demanda l’astronome.
— Je l’ai commenté, pendant les vacances, il y a une dizaine d’années. Tenez! je pense que je retrouverai facilement son résumé du monde des Grecs.
— Écoutons ce résumé! fit le député. Voyons si les savants parlaient aux souverains des banalités dont on les entretient si souvent aujourd’hui.
| « Il y a dans le monde un centre fixe et immobile. C’est la Terre
qui l’occupe; mère féconde, foyer commun des animaux de toute espèce. Autour d’elle, immédiatement, est l’air qui l’environne de toutes parts. Au-dessus d’elle, dans la région la plus élevée, est la demeure des dieux, qu’on nomme le Ciel.
« Le Ciel et le Monde étant sphériques et se mouvant sans fin
ARISTOTE A ALEXANDRE
comme on vient de le dire, il est nécessaire qu’ily ait deux points à l’opposite l’un de l’autre, comme dans un globe qui se meut sur un tour, et que ces points soient immobiles, pour contenir la sphère lorsque le Monde tourne sur eux. On les nomme pâles. Si on conçoit une ligne tirée de l’un de ces points à l'autre, on aura l’axe diamètre du monde, ayant la Terre au milieu et les deux pôles aux extrémités. De ces deux pôles, l’un, au nord, est toujours visible sur nolrr horizon : c'est le pôle arctique; l’autre, au midi, reste toujours caché pour nous : c’est l’antarctique.
« La substance du Ciel et des astres se nomme éther : non qu’elle soit de flamme, comme l’ont prétendu quelques-uns, qui n’avaient pas considéré sa nature, infiniment différente de celle du feu ; mais parce qu'elle se meut sans cesse circulairement, étant un élément divin et incorruptible, tout différent des quatre autres.
• Des astres qui sont contenus dans le Ciel, les uns sont fixes, tournant avec le Ciel et conservant toujours entre eux les mêmes rapports. Au milieu d’eux est le cercle appelé zoophore, qui s'étend obliquement d’un tropique à l’autre, et se divise en douze parties, qui sont les douze signes. Les autres sont errants et ne se meuvent ni avec la môme vitesse que les fixes, ni avec la même vitesse entre eux, mais tous dans différents cercles, et selon que ces cercles sont plus proches ou plus éloignés de la Terre.
« Quoique tous les astres fixes se meuvent sous la même surface du Ciel, on ne saurait en déterminer le nombre. Quant aux astres errants, il y en a sept, (fui se meuvent chacun dans autant de cercles concentriques ; de manière que le cercle d’au-dessus est plus grand que celui d'au-dessous, et que les sept, renfermés les uns dans les autres, sont tous renfermés dans la sphère des fixes.
« En deçà de cette nature éthérée, immuable, inaltérable, impassible, est placée la nature muable, corruptible et mortelle. Elle a plusieurs espèces, dont la première est le Feu, essence subtile inflammable, qui s’allume par la forte pression et le mouvement rapide de la substance éthérée. C’est dans la région du feu, lorsqu’il y a désordre, que brillent les flèches ardentes, les traits lumineux, les poutres enflammées, les gouffres : c’est là que s’allument les comètes et qu’elles s’éteignent.
« Au-dessous du feu est répandu l’Air, ténébreux et froid de sa nature, qui s'échauffe, s’enflamme, devient lumineux par le mouvement. C’est dans la région de l’air, passible et altérable de toutes manières, que se condensent les nuages, que les pluies se forment, les neiges, les frimas, la grêle, pour tomber sur la terre. C’est le séjour des vents orageux, des tourbillons, des tonnerres, des éclairs, de la foudre, et de mille autres phénomènes.
• La cause du mouvement du ciel est Dieu. Il n’est pas au milieu, où est la Terre, dans une région d’agitation et de trouble; mais au plus haut de la circonférence, dans la région la plus pure : lieu que nous appelons à juste titre Uranos, parce que c'est le plus haut de l’univers; Olympe, c’est-à-dire tout brillant, parce qu’il est totalement séparé de tout ce qui approche des ténèbres et des mouvements désordonnés qu’on voit dans ces régions inférieures. »
— Quels étaient ce Dieu et cet éther? fit le pasteur.
— On ne le sait trop, répondit le professeur. Parmi les anciens, les uns voulaient qu’il fût dérivé d’afOtcv, brûler, luire, être en feu; les autres, du Dombre desquels était Aristote, le faisaient venir d’ael Tceiv, toujours courir. Aristote en donne ici deux raisons : le feu s’élève par sa légèreté ; l’éther ne s’élève point : l’éther tourne autour du monde.
Au reste c'était une chose convenue chez tous les anciens philosophes, que l’éther était la substance de l’univers la plus subtile, la plus élevée, la plus active , la plus divine, qui mettait toutes les autres en mouvement et leur donnait la loi. Personne ne l’a défini plus nettement qu’Hippocrate, riipt Sôpxwv : « Il mesemble, dit-il, que ce qu’on appelle le principe de la chaleur est immortel, qu’il connaît tout, qu’il voit tout, qu'il entend tout, qu’il sent tout, le présent et l’avenir. Dans le temps que tout était confondu, la plus grande partie de ce principe s'éleva à la circonférence du monde ; et c’est ce que les anciens ont nommé éther. »
— Cet agent a joué un aussi grand rôle dans l’astronomie ancienne que dans la moderne, dit l’astronome. L’éther de l’école ionique, d’Anaxagore et d’F.mpédocle (aîOi-p) différait complètement de l’air proprement dit (ir#), substance plus grossière, chargée de lourdes vapeurs, qui entoure la Terre et s’étend jusqu’à une hau-