THÉORIES DE LA METAPHYSIQUE GRECQUE
— Écoutez comment Ocellus précise que le monde est éternel, reprit le professeur.
Le monde tel qu’il est, dit-il, ayant toujours existé, il est nécessaire que ce qui est en lui, ce qui a été ordonné en lui, ait aussi toujours été tel qu’il est.
Les parties du Monde ayant toujours existé avec le monde, il faut en dire autant des parties de ses parties: aussi le Soleil, la Lune, les étoiles fixes et les planètes ont toujours existé avec le Ciel ; les animaux, les végétaux, l’or et l’argent, avec la Terre; les courants d'air, les vents, les passages du chaud au froid et du froid au chaud, avec l’espace aérien. Donc le Ciel, avec tout ce qu’il a maintenant, la Terre avec ce qu’elle produit et qu’elle nourrit, enfin, l’espace aérien, avec tous ses phénomènes, ont toujours existé.
Ainsi, dirai-je en terminant, on posait des affirmations, et, sans se donner la peine de les démontrer, on en tirait par la logique les conclusions les plus absolues, et parfois les plus extravagantes. Cependant nous voyons, par les idées harmoniques qui précèdent, que sous cetto forme sèche et fastidieuse il y avait quelque chose d’intéressant.
— A ces antiques théories, si peu connues de nos jours, dit l’historien, je pourrais ajouter celle de ce Sicilien dont parle Plutarque, qui comparait l’univers à un triangle ; et celle d’une secte de pythagoriciens qui créait le monde par la seule théorie des nombres Mais ces théories n’ont qu’un rapport éloigné avec la musique céleste qui fait l’objet de cette soirée. Toutefois c'est encors l'àme du monde. Ce Sicilien, Pétron d’FIimèrc, connaissait, disait-il, le nombre dos mondes. Il y en avait juste 183, pas un de plus ni de moins. Comme les Égyptiens, il comparait l'univers à un triangle : soixante mondes étaient rangés sur chacun de ses côtés, et les trois autres sur les trois angles. Soumis à la loi du mouvement, comme les troupes de danseurs que nous voyons obéir à la cadence, ils s’atteignaient et se remplaçaient paisiblement et avec lenteur.
Au milieu du triangle était le champ do la Vérité ; là, dans une immobilité profonde, résidaient, avec leurs rapports, les choses qui avaient été, et celles qui devaient être. Là aussi régnait l’immuable et mystérieuse Éternité, du sein de laquelle émane le temps, qui, sem-
blable à un ruisseau intarissable, coulait et se distribuait sur les mondes alignés.
Les pythagoriciens dont j'ai pa r disaient, de leur côté, que l’unité représente le point, c'est-à-dire l’Être ; que le nombre binaire représente la ligne, parce qu'elle est la première dimension engendrée par le mouvement, et qu’elle est tout entière contenue entre deux points, celui de l’arrivée et celui du départ ; que le nombre ternaire représente la surface, parce qu’il n’y a pas de surface qui ne puisse être limitée par trois lignes (le cercle lui-même contenant le triangle d’une manière cachée), et que le triangle est le principe de la génération et de la formation des corps, etc.
— Il me semble, dit le pasteur, avoir vu la plupart de ces anciennes théories dans des ouvrages modernes. Beaucoup de vieuxneufs ont été réédités par certains hommes étrangers au mouvement des sciences ou désireux de se distinguer I
— Mais, fit la marquise, qu’y a-t-il de vrai en définitive dans la musique des sphères? Pensez-vous que les astres produisent des sons par leur mouvement ?
— Non pas des sons pour notre oreille, répondit l’astronome. Mais les vitesses étant différentes peuvent représenter des nombres harmoniques dont l'ensemble constitue un véritable accord.
— Quelles sont les vitesses respectives des planètes dans leur translation autour du Soleil?
— Elles volent d’autant plus vite qu’elles sont plus proches. Ainsi, Mercure fait, en moyenne, 55 000 mètres par seconde, Vénus 36800, la Terre 30550, Mars 24 448, Jupiter 13000, Saturne 9840. l'ranus 6800 et Neptune 5500.
— C’est aux musiciens à inscrire des notes sous ces chiffres, et à chercher quel accord cela donne, dit le capitaine. Qui sait si une oreille gigantesque, ou un nerf optique autrement organisé que le nôtre, ne percevrait pas là une immense et variable mélodie!
— L’harmonie est constituée par des rapports numériques, dit l’astronome, et c’est en eux qu'elle existe, et non dans notre oreille qui en perçoit certaines manifestations. Un concert existe lors même qu’il n’y aurait que des sourds-muets dans la salle. Deux cordes, dout l’une fait 10 000 et l’autre 20 000 vibrations par seconde, don-