LES CHAMPS-ELYSÉES. - LE TARTARE
s'évanouir. On le crut mort; mais trois jours après, comme on se préparait à l'enterrer, il revint à lui. Il reprit en peu de jours ses esprits et ses forces, et il se fit dans sa vie le changement le plus merveilleux.
Il disait qu'au moment où il perdit connaissance il se trouva dans le même état qu'un pilote qu'on aurait précipité au fond de la mer; qu'ensuite, s'étant peu à peu relevé, il lui sembla qu'il respirait parfaitement, et que ne voyant plus que des yeux de l'âme, il portait ses regards sur tout ce qui l'environnait. Il ne vit plus aucun des objets qu'il avait coutume de voir, mais des astres d'une prodigieuse grandeur et séparés entre eux par des intervalles immenses. Ils jetaient une lumière éblouissante et d'une couleur admirable ; son âme, portée sur cet océan lumineux comme un vaisseau sur une mer calme, voguait légèrement et se portait partout avec rapidité. Passant sous silence une foule de choses qu'il avait vues, il racontait que les âmes des morts, prenant la forme de bulles de feu, s'élevaient au travers de l'air qui leur ouvrait un passage ; qu'ensuite ces bulles, venant à crever sans bruit, les âmes en sortaient sous une forme humaine d'un volume peu considérable et avec des mouvements différents. Les unes, s'élançant avec une étonnante légèreté, montaient en ligne droite ; les autres, tournant en rond comme des sabots qu'on fouette, montaient et descendaient tour â tour d'un mouvement confus et irrégulier, et n'avançaient que par des efforts longs et pénibles. Il vit dans ce nombre l'âme d'un de ses parents qu'il eut de la peine à reconnaître, parce qu'il était mort dans son^ enfance. Mais elle s'approcha et lui dit : < Bonjour, Thespésius. > Surpris de s'entendre nommer ainsi, il dit â cette Ame qu'il s'appelait Aridée et non Thespésius. « C'était autrefois votre nom, repritelle ; mais â l'avenir vous porterez celui de Thespésius, car vous n'êtes pas mort; seulement la partie intelligente de votre âme est venue ici par une volonté particulière des dieux ^ ses autres facultés sont restées unies à votre corps comme une ancre qui le retient. La preuve que je vous en donne, c'est que les âmes des morts ne font point d'ombre et que leurs yeux sont sans mouvement. »
— Le Dante a reproduit cette image mille ans plus tard, fit remarquer l'historien.
— Thespésius raconte son voyage dans l'autre monde, et décrit en détail les châtiments imposés aux âmes coupables. Ce récit n'intéresse pas directement notre sujet. Plus loin, traversant une région lumineuse, il entendit, en passant, la voix aiguë d'une femme qui parlait en vers, et prédisait, entre autres choses, le temps auquel Thespésius devait mourir. Le génie lui dit que c'était la voix de la sibylle qui, tournant dans l'orbite de la Lune, annonçait l'avenir. Thespésius eût bien voulu en entendre davantage ; mais, repou^é par un tourbillon rapide, il ne put saisir que bien peu de chose de ses prédictions.
La il remarqua plusieurs lacs parallèles et remplis, l'un d'un or en fusion et tout bouillant, un autre, d'un plomb plus froid que la glace, le troisième, d'un fer très-rude. La garde en était confiée à des génies qui, armés de tenailles semblables à celles des forgerons, plongeaient dans ces lacs et en retiraient tour à tour les âmes de ceux que Favarice et une insatiable cupidité avaient conduits au crime ; après qu'elles avaient été plongées dans le lac d'or, où l'ardeur du feu les rougissait et les rendait transparentes, on les jetait dans le lac de plomb. Là, gelées par le froid et devenues aussi dures que la grêle, elles étaient transportées dans le lac de fer, où elles contractaient une noirceur horrible. Rompues alors et brisées à cause de leur dureté, elles changeaient de forme, passaient de nouveau dans le lac d'or et souffraient, dans ces divers états, des douleurs inexprimables.
11 vit en dernier lieu les âmes de ceux qui devaient retourner à la vie, et qu'on forçait avec violence de prendre les formes de toutes sortes d'animaux. Dans ce nombre, il aperçut l'âme de Néron qui avait déjà souffert de longs tourments, et était attachée avec des clous rougis au feu. Les ouvriers la saisissaient pour lui donner la forme d'une vipère, sous laquelle il devait vivre, après avour dévoré le sein qui l'aurait porté.
— Cet enfer n'était pas au centre de la Terre, répliqua le député, mais bien dans les espaces imaginaires.
— C'est que le lieu de l'enfer, répondit le professeur, n'a jamais été exactement déterminé. Les anciens étaient aussi divisés sur ce point que les modernes. Dans les poésies d'Homère, l'enfer se pré-