LES ÉCLIPSES DANS L'HISTOIRE
été observée à Ulm par Stoffler, et à Nurenberg par Bernard Wal- ,ther. Elle commença à la Jamaïque vers 6 heures du soir. Toutes les circonstances indiquées par le calcul rétrospectif s'accordent parfaitement avec la description donnée par Colomb.
Annibal ne partageait pas non plus les superstitions de son temps; on raconte qu'ayant conseillé à Prusias de livrer bataille aux Romains, le roi de Bithynie ne le voulut point faire, alléguant que les entrailles des victimes s'y opposaient. « Ainsi, lui dit le conquérant carthaginois, vous préférez l'avis d'un foie de mouton à celui d'un vieux général !... »
Les éclipses, les comètes et même les planètes ont joué tour à tour les plus singuliers rôles. D'après Sénèque, la tradition astrologique des Chaldéens annonçait qu'un déluge universel serait causé par la conjonction de toutes les planètes dans le signe du Capricorne, et qu'un embrasement général aurait lieu sur la Terre au moment de leur conjonction dans le Cancer, c L'embrasement général du monde, s'écriaient encore les astrologues, arrivera lorsque les astres dominateurs du ciel, pénétrés d'une qualité chaude et sèche, se rencontreront dans une triplicité ignée. »
Partout et à toutes les époques, l'homme a pensé qu'une providence protectrice, veillant incessamment sur lui, cherchait à l'avertir des destinées qui l'attendent : de là les bons et mauvais présages tirés de l'apparition de certains corps célestes, de divers météores où tùême de la rencontré fortuite de quelques objets inanimés ou de certains animaux. C'est ainsi que chez presque tous les peuples sauvages, ou demi-civilisés, les éclipses, l'apparition des comètes ont excité la terreur. Il y a des milliers de présages bien moins importants, et qui ont une aussi grande influence sur certains individus. L'Indien de l'Amérique du Nord mourant de faim dans sa misérable cabane ne sortira pas pour aller à la chasse s'il a remarqué quelques présages dans l'atmosphère. Il ne faut pas s'étonner de cette suprestition grossière de l'homme :ia(Julte, quand une salière renversée, une glace brisée, une fourchette et un couteau placés en croix, le nombre treize dans uîre réunion de convives, etc., sont regardés journellement chez ;noiis comme accidents, de funeste augure. . ';: o'
— Les moindres événements, dit le professeur, étaient réputés surnaturels pendant les siècles d'ignorance. Ainsi, je lisais encore ce matin un vieux bouquin, les Antiquités d* Orléans, dans lequel l'auteur rapporte qu'en 1462 la Loire fut glacée au mois de juin : ce que cet auteur attribue à un miracle. Louis XI ayant voulu (dit-il) faire enlever la bienheureuse Françoise d'Amboise, veuve de Pierre, duc de Bretagne, pour la marier au duc de Savoie, cette duchesse, qui avait fait vœu de chasteté, obtint par ses prières que la rivière se glaçât et qu'on ne put faire aucun usage des barques qui avaient été préparées I
L'emploi des sortilèges et de la divination se rattachait d'ailleurs à tout un ensemble de croyances. Les comètes, les éclipses étaient tenues presque par tout le monde pour des présages de calamités ou de grandes révolutions, opinion qui fut aussi celle de plusieurs Pères de l'Église . On prenait les météores pour des signes de la colère divine. On voit par saint Maxime de Turin que les chrétiens admettaient de son temps qu'il était nécessaire de faire du bruit pendant les éclipses, pour empêcher ]es magiciens de nuire à l'astre, superstition toute païenne. On s'imaginait apercevoir dans l'air les armées célestes, les voir venir prêter aux hommes un appui miraculeux. On continuait de tenir les ouragans et les tempêtes pour l'ouvrage des esprits mauvais dont la rage se déchaînait contre la terre. Saint Thomas d'Aquin, le grand théologien du treizième siècle, accepte cette opinion, tout comme il admet la réalité des sortilèges.
— Les sortilèges me font souvenir, dit l'historien, de la tradition des habitants des Philippines dont parle Bailly, d'une ancienne querelle de la Lune avec le Soleil. La Lune, frappée dans le combat» accoucha de la Terre, qui se brisa en morceaux en tombant! Les habitants de THindoustan ont une autre tradition, rapportant que les montagnes se révoltèrent autrefois contre les dieux; alors elles volèrent en l'air, cachèrent le soleil, écrasèrent les villes. Un dieu accourut pour leur faire la guerre; il parvint à leur couper les ailes : elles furent précipitées de toutes parts, et la terre ébranlée en fut couverte. On trouve dans ces traditions les idées et les fables de la guerre des géants, qui, selon les Grecs, lancèrent des montagnes contre le ciel.
LiGKNDKS KT VISIONS AD HOYEN > (p. 383.)
LES ÉCf.lPSES DANS L'HISTOIRE. 383
— A propos de sauvages, répliqua le député, j'ai vu gravement rapporté daus les œuvres du P. Del Rio et de Johnston ce beau trait de stupidité : Quelques paysans anglais (textuel et authentique} ont été pris ouvrant le ventre d'un âne pour en retirer la Lune, parce que cet astre, dont ils avaient vu l'image dans une source d'eau bien claire, avait disparu à leurs yeux, ayant été caché par quelque nuage au moment où l'âne avait été y boire!
— Quoiqu'on soit fort instruit depuis longtemps de la cause des éclipses, j'ajouterai encore d'après Bayle (Pensées sur la comète), reprit l'astronome, que l'éclipsé de Soleil qui arriva le 21 août 1564 répandit une si grande consternation dans quelques endroits de la campagne, où l'on avait tenu à ce
sujet des discours effrayants, qu'un curé, ne pouvant suffire à confesser tous ses paroissiens, prit le parti de leur dire au prône qu'ils ne se pressassent pas tant et que l'éclipsé était remise à liuilaîne 1
— Ahl pour le coup, s'écria la marquise, voilà le bouquet, et nous pouvons tirer le rideau.
— Ce sont lâ, messieurs, ajouta l'astronome, les principales éclipses plus ou moins intéressantes au point de vue historique. Je ne puis, à ce propos, m'empêcher de vous communiquer une trouvaille que j'ai faite à la bibliothèque du Château. C'est un vieux traité d'astronomie de l'an I58I, de P. Apian et Gemma Frison, dans lequel J'ai remarqué la figure que voici :
— Dieu ! quelle naïveté ! s'écria le professeur , en prenant le volume. R^ardez donc cette figure de Soleil! et ces bonshommes qui se tiennent en équilibre sur la Terre! Admirez aussi les trois autres dessins qui accompagnent celui-ci. Ils servent à expli-
ZSk XIII^ SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS.
quer les raisonnements suivants, pour démontrer que la Terre est
ronde :
« Si la Terre était carrée, son ombre sur la lune serait carrée
aussi.
« Si la Terre était triangulaire, son ombre, pendant Téclipse de lune, serait aussi en triangle.
« Si la Terre avait six côtés, son ombre aurait la même Ogure.
« Puis donc que Tombre de la Terre est ronde, c'est une preuve que la Terre est ronde aussi. »
Il y aurait bien quelque chose à objecter à ce raisonnement; mais enfin il a sa valeur, et c* était une des preuves principales que les anciens astronomes donnaient de la sphéricité de la Terre.
— Si les Éclipses ont joué un grand rôle dans Thistoûre des superstitions humaines, reprit l'astronome, nous allons constater maintenant que les Comètes y sont entrées pour une part plus importante et plus curieuse encore.
Les anciens partageaient les comètes en différentes classes. La figure, la longueur, l'éclat de la queue étaient ordinairement Tunique
fondement de ces distinctions. Pline distinguait douze espèces de comètes dont il donne ainsi la description : « Les unes effrayent par leur crinière couleur de sang; leur chevelure hérissée se lève vers le ciel. Les barbues laissent descendre en bas leur chevelure en forme d'une barbe majestueuse. Le javelot semble se lancer comme un trait, aussi l'effet le plus prompt suit de près son apparition; si la queue est plus courte et se termine en pointe, on l'appelle épée * c'est la plus pâle de toutes les comètes : elle a comme l'éclat d'une épée sans aucun rayon. Le plat ou le disque porte un nom conforme à sa figure; sa couleur est celle de l'ambre; il naît quelques rayons de ses bords, mais en petite quantité. Le tonneau a réellement la figure d'un tonneau que l'on concevrait enfoncé dans une fumée pénétrée de lumière. La cornue imite la figure d'une corne et la lampe celle d'un flambeau ardent. La chevaline représente la crinière d'un cheval qu'on agiterait violemment par un mouvement circulaire ou plutôt cylindrique. Telle comète parait aussi d'une singulière blancheur avec une chevelure de couleur argentine ; elle est tellement éclatante qu'on peut à peine la regarder. Il y a des comètes hérissées; elles ressemblent à des peaux de bêtes garnies de leurs poils, et sont entourées d'une nébulosité. Enfin, l'on a vu la chevelure d'une comète prendre la forme d'une lance. > Voilà, j'espère, tout un choix de formes horribles, interrompit le député. Pingre, ce grand historiographe des comètes, nous apprend qu'une des premières comètes historiques célèbres est celle qui apparut sur Rome l'an 43 avant Jésus-Christ, et dans laquelle le peuple romain salua l'âme de César divinisée. On signale ensuite celle qui vint jeter ses feux sur le siège de Jérusalem et demeura toute une année au-dessus de Jérusalem (Josèphe, de Bello Jùdaico^ L VI). Elle était de cette espèce dont vient de parler Pline, « d'une blancheur tellement éclatante qu'on pouvait à peine la regarder ;
ON Y VOYAIT l'image DE DIEU SOUS UNE FORME HUMAINE. »
Diodore (liv. XV) nous dit que « peu avant la subversion des villes d'Hélice et de Bura on vit, plusieurs nuits de suite, une lumière ardente qu'on appela la poutre enflammée, » et nous lisons dans Aristote que « cette poutre était une vraie comète. » '{Météorologie , II, chap. VI.)
Plutarque, dans sa Vie de Timoléon, dit « qu'un flambeau ardent précéda la flotte de ce général jusqu'à son arrivée en Sicile, et que, sous le consulat de Gaïus Serviiius, on vit dans le ciel un bouclier suspendu. »
Les historiens Sazoncène et Socrate nous rapportent à leur tour qu'en 400 une comète en forme d'épée vint briller au-dessus de Constantinople et parut toucher ]a ville au moment des grands malheurs que lui ménageait la perfidie de Gainas.
Même phénomène au-dessus de Rome, avant Tarrivée d'Alaric.
— On voit, fit remarquer Thistorien, que les chroniques associèrent toujours un événement terrestre à l'apparition des comètes. Il est probable que les comètes à la suite desquelles aucun événement grave ne s'est produit ont été oubliées.
— D'ailleurs, repartit le député, il est difficile qu'aucun événement n'arrive en quelque lieu dans un certain intervalle d'années, surtout si Ton songe à la fréquence des guerres.
— Vous savez, reprit l'astronome, que Ton avait pendant longtemps annoncé la fin du monde pour Tan 1000. Or, les astronomes enregistrèrent cette année-là la chute d'un énorme bolide flamboyant et l'apparition d'une comète. « Sous le règne de Robert, le 19 des calencjes de janvier, ou le 14 décembre, le ciel s'étant obscurci, une espèce de flambeau ardent tomba sur la terre, laissant derrière lui une longue trace de lumière -, son éclat était tel qu'il efl'raya non-seulement ceux qui étaient dans les camps, mais en même temps ceux qui étaient renfermés dans les maisons. Cette grande ouverture de ciel se refermant insensiblement, on vit la figure d'un dragon dont les pieds étaient bleus et dont la tête semblait croître toujours. Une comète ayant paru en même temps que ce chasme ou météore, on les confondit. » Pingre avait raison de charger de ce fait presque tous les historiens, car on le retrouve dans Sigebert (Chronique)^ dans llermann Corner, dans la Chronique de Tours^ dans Albert Casin, etc. Ils sont tous unanimes.
Bodin, reprenant une pensée de Démocrite, écrivait que » les comètes sont les âmes des personnages illustres qui, après avoir vécu sur terre pendant une longue suite de siècles, prêtes enfin à périr, sont portées comme dans une espèce de triomphe au ciel
des étoiles. C'est pour cela que la famine, les maladies épidémiques, les guerres civiles suivent l'apparition des comètes ; les villes, les peuples se trouvent alors privés du secours de ces excel* Lents chefs, qui s'attachaient à apaiser les fureurs intestines. »
Tous les chroniqueurs du moyen âge, du sixième au quatorzième siècle, depuis Grégoire de Tours jusqu'à Guillaume de Nangis, se montrent très-attentifs à consigner les phénomènes célestes ; quels qu'ils soient, ils leur paraissent des choses extraordinaires et surnaturelles ; ils les envisagent comme une manifestation éclatante de la volonté de Dieu ; ces signes sont l'expression de la puissance divine parlant aux yeux des hommes et leur annonçant les événements futurs.
L'une des comètes du moyen âge qui eut le plus grand retentissement est celle qui s'alluma pendant la semaine sainte de l'année 837 , et effraya Louis le Débonnaire. Le soir même, il fit venir son astrologue. «Va, lui dit-il, sur la terrasse du palais, et reviens aussitôt me dire ce que tu auras remarqué, car je n'ai point vu cette étoile hier au soir, et tu ne me l'as .point montrée ; mais je sais que ce signe est une comète : il annonce un changement de règne et la mort d'un prince.» Le fils de Charlemagne, ayant consulté son conseil d'évèques, fut convaincu que la comète était un avertissement envoyé du ciel exprès pour lui. Il passa les nuits en prières et donna des richesses aux monastères. Ensuite il fit célébrer un grand nombre de mes&es, par crainte pour lui-même et par prévoyance pour l'Église confiée à ses soins.
Cette comète était pourtant bien inoffensive ; c'était simplement la comète de Halley, qui est revenue en 1835. Pendant qu'elle effrayait ainsi les Français, les Chinois l'observaient en véritables astro^ nomes.
L'historien de Merlin TEnchanteur rapporte que peu de jours après les fêtes auxquelleç donna lieu l'érection du monument funèbre de Salisbury, un signe parut dans le ciel. C'était une comète d'une grandeur et d'une splendeur incomparables. Elle ressemblait à un dragon, et de sa gueule sortait une langue rouge à deux fourches, dont l'une s'agitait vers le nord, l'autre vers l'orient I Le peuple était dans l'effroi, chacun se demahdant ce que ce signe présageait. Uter,
en Tabsence da roi Âmbroise son frère occupé à poursuivre un des fils de Guortigern, consulta tous les sages de la nation bretonne; mais aucun ne put lui répondre. Alors il songea à Merlin l'Enchanteur et le manda à la cour.
« Que présage cette apparition? » lui demanda le roi.
Merlin se mit à pleurer :
< 0 fils de la terre bretonne, vous venez de faire une grande perte: le roi est mort 1 >
Après un moment de silence, il ajouta:
< Mais vous avez encore un roi: hâte-toi, Uter, attaque Tennemi. Toute File te sera soumise, car c*est toi que figure le dragon de feu. Le rayon allant vers la Gaule représente un fils qui doit naître de toi, qui sera grand par ses exploits, et non moins grand par sa puissance. Le rayon allant vers l'Irlande représente une fille dont tu seras le père, et ses fils et ses petits-fils régneront tous sur les Bretons. »
Ces prédictions furent réalisées I Mais il est plus que probable que la légende a été faite après coup.
Les annales astronomiques nous offrent plus tard la comète de 1066, qui a été regardée comme le présage de la conquête du royaume d'Angleterre par Guillaume duc de Normandie.
— Il y a un mois, en venant ici, dit Thistorien, je me suis arrêté à Bayeux où j'ai examiné la fameuse tapisserie sur laquelle la reine Mathilde de Flandre a retracé les plus mémorables épisodes de Texpédition d'outre-mer du duc Guillaume son époux. L'un des rectangles de cette longue et naïve tapisserie représente la comète, avec l'inscription Jsti mirantur sitllam^ qui prouve que cette étoile fut considérée comme une véritable merveille. On lui doit sans doute la victoire dllastings, de sorte que l'un des premiers fleurons de la couronne de la reine d'Angleterre est tiré de la queue de cette comète !
— Cette comète est aussi celle qui porte aujourd'hui le nom de Halley et revient tous les 76 ans, repartit l'astronome.
En 1264, en juillet, apparut une brillante comète qui disparut le
jour même de la mort du pape Urbain IV, c'est-à-dire le 3 octobre.
En 1456, au mois de juin, un astre i^emblable et d'une grandeur
extraordinaire, horriblei traînant à sa suite une queue très-longue et brillant d'un vif éclat, jeta l'effroi dans toute la chrétienté. Le pape Calixte III se battait alors contre les Sarrasins. Il montra aux chrétiens que la comète « avait la forme d'une croix » et annonçait un grand événement; en même temps, Mahomet annonçait aux siens que la comète < ayant la forme d'un yatagan » était une bénédiction du prophète. On dit que le pape reconnaissant ensuite la même forme à la comète l'excommunia. Les chrétiens remportèrent la victoire sous Belgrade. A coup sûr la comète, qui était encore celle de Halley, ne s'en doutait guère.
Les premiers mois de l'année 1472 furent témoins d'une grande comète que la plupart des historiens représentent comme très-horrible et tout à fait effrayante. Belleforest en trace ainsi la descrip* tion : < Au mois de février 1472, apparut au ciel un présage de la mort du frère de Louis XI, une comète fort hideuse et épouvantable qui lançait ses rayons d'Orient en Occident, donnant de grands effrois aux grands, lesquels n'ignorent point que ces comètes sont les verges menaçantes de Dieu pour estonner ceux qui ont commandement, afin qu'ils se conv.ertissent. »
A cette époque, dit Pingre, c les comètes devinrent les signes les plus efficaces des événements les plus libres et les plus importants. Elles furent chargées d'annoncer les guerres, les séditions, les mouvements intestins des républiques ; elles présagèrent des famines, des pestes, des maladies épidémiques; il fat défendu aux princes, aux personnes mêmes constituées en dignité, de payer le tribut à la na* ture sans l'apparition préalable d'une comète, oracle universel; on ne pouvait plus être surpris par un événement inattendu ; l'avenir se lisait au ciel aussi facilement que le passé dans les histoires. Leur effet dépendait du lieu du ciel où elles brillaient, des pays de la terre qu'elles dominaient directement, des signes du zodiaque qui mesuraient leur longitude, des constellations qu'elles traversaient, de la figure et de la longueur de leurs queues, du lieu où elles s'éteignaient, de mille autres circonstances enfin qu'il était toujours bien plus facile d'indiquer que de distinguer; d'ailleurs on annonçait d'ordinaire des guerres, des morts de princes ou de quelque grand ministre ; maisil se passait alors peu d'années qui ne fussent mar-
quées par quelque événement semblable. Les dévots' astrologues, car il y en avait beaucoup de cette espèce, risquaient moins que les autres. Selon eui, la comète menaçait de tel malheur; s'il n'arrivait point, les larmes de la pénitence avaient fléchi la colère de Dieu : il avait remis son épée dans le fourreau. Mais on imagina une règle qui mit les astrologues bien au large ; on s'avisa de dire que l'événement annoncé par l'apparition d'une comète pouvait s'étendre à une ou plusieurs périodes de quarante ans, ou même à autant d'années que la comète avait paru de fois; de sorte qu'une comète qui avait paru six mois pouvait ne produire son eflet qu'après 180 ans. »
Les médecins s'étaient aussi emparés des comètes comme de choses à eux appartenantes ; vu leurs qualités pernicieuses et morbifî* ques, ils déduisaient même de leur aspect des signes physiologiques et pathognomonîques. « La comète avait-elle le teint pâle, sa figure tirait-elle sur le blafard: c'étaient des léthargies, des pleurésies, des péripneumonies ; était-elle haute en couleur, rougeâtre, échauffée : c'étaient des fièvres ardentes, la rougeole, le pourpre et le millet ; était-elle bleue : signe de peste, de gangrène, de scrofules, de vice psorique ; enfin sa couleur approchait-elle de l'or : c'était la jaunisse, le spleen, la mélancolie, l'atrabile, la manie, » etc.
La plus redoutable de toutes les comètes de ce temps fat, d'après Simon Goulart, celle de l'an 1527. « Telle frayeur fut à plusieurs qu'aucuns en moururent, autres tombèrent malades. Elle fut vue de plusieurs milliers d'hommes, paroissant fort longue et de couleur de sang. Au sommet d'icelle fut veue la représentation d'un bras courbe, tenant une grande espée en sa main comme s'il eust voulu frapper. Au haut de la pointe de ceste espée, il y avoit trois estoiles, mais celle qui touchoit la pointe estoit plus luisante que les autres. Aux deux costez des rayons de ceste comète se voyoient force haches, poignards, espées sanglantes, parmi lesquelles on remarquoit grand nombre de testes d'hommes décapitez, ayant les barbes et cheveux hérissez horriblement. » — Et à la suite de cet affreux récit, Goulart s'écrie : « Et qu'a veu l'espace de soixante-trois ans depuis toute l'Europe, sinon les horribles effects en terre de cest horrible présage au ciel ? »
J'ai trouvé à la bibliothèque du Château, ajouta l'astronome, un dessin de cette comète dans un vieux livre intitulé Histoires prodigieuses. Tenez ! voici ce dessin.
romèle de 15î7 d'aprOs !e livre de* Hi-toires prodigieuses.
— Je me souviens d'avoir va une comète bien pins épouvantable, dit le député, dans un petit livre intitulé les Merveilles célestes, reproduite d'après Ambroise Paré.
— En effet, répliqua l'un des assistants, et c'est dommage que ce petit livre ne soit pas encore dans les nouveautés de la bibliothèque du Château. La comète d'Ambroise Paré est encore plus curieuse que la précédente.
— Après la comète de 1527, reprit l'astronome, l'histoire nous donne celle de 1 656, célèbre par l'abdication de Charles-Quint. Puis nous avons celle de 1577, dont la léte de chouette suivie d'un manteau de lumière vague, aux franges pointues, pouvait en efTet jeter l'effroi sur les imaginations ignorantes et craintives. On lit à son propos dans le curieux recueil des Hisioires prodigieuses : « La comète est un signe infaillible d'un très-pernicieux événement. Toutes et quantes fois qu'on a veu des éclipses de lune, comètes, tremblement de terre, converti ssemens d'eaux en sang, ou autres semblables prodiges, on a veu et expérimenté aussi peu de temps
après des espouvantables misères, afflictions et effasion de sang humain, massacres, morts de grands monarques, ^rois, princes et seigneurs, séditions, trahisons, dégâts de terre, éversions d*empires, royaumes et villes ; faim et cherté de vivres, bruslemens et embrasemens de villes, pestes, morts universelles, tant des bestes que des hommes; brief, toutes sortes de maux et malheurs dont l'homme se peult adviser. Or doncques il ne faut rien doubler que ces signes et prodiges et advertissent que la fin de ce monde et le terrible et dernier jugement de Dieu s'approche de nous. 5>
Sous les règnes de Henri IV et Louis XIII, nous avons plusieurs comètes brillantes; mais on les observe déjà astronomiquement, on les examine, on les discute, et elles commencent à perdre de leur aspect sépulcral, tant grossi par l'imagination des siècles précédents.
— Avec sa haute raison cachée sous les esquises délicatesses de son esprit, dit l'historien, Mme de Sévigné a porté sur l'influence prétendue des comètes un jugement aussi sain qu'élégamment exprimé. « Nous avons ici une comète, écrivait-elle à sa fille, qui est bien étendue ; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir. Tous les grands personnages sont alarmés et croient que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que lui, et l'orgueil humain se fait aussi trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit mourir. »
—Vingt ans plus tard, cependant, les grands de la cour de Louis XIV n'étaient pas tous aussi sages que Mazarin I dit la marquise. Je vous paraîtrai peut-être, messieurs, un peu trop littéraire, un peu trop liseuse pour une femme ; cependant je vous avouerai que je suis en train de relire pour la troisième fois les Chroniques de rOEil-de-Bœuf. Eh bien, j'y ai lu ceci l'autre jour à la date de 1680 : « Toutes les
i L ASTROLOGU.
lunettes sont braquées depuis trois jours sur le firmament : une comète comme on n'en vit point encore dans les temps modernes occupe jour et nuit nos doctes de TAcadémie des sciences. Ils disent que c*est la même qui parut Tannée de la mort de César, puis en 531, puis en 1106. La révolution que ces Messieurs appellent une période, est à ce qu'ils assurent, d'environ cinq cent soixante-quinze ans. La terreur est grande par la ville ; les esprits timorés voient dans ceci le signe d'un déluge nouveau, attendu, disent-ils, que l'eau s'annonce toujours par le feu ; ce qui ne me paraîtra une raison démonstrative que si Cassini se donne la peine de me la confirmer. Pendant que les peureux font leur testament et, prévoyant là fin du monde, lèguent leurs biens aux moines, qui se montrent en les acceptant meilleurs physiciens que les testateurs, la cour agite fortement la question de savoir si l'astre errant n'annonce pas la mort de quelque grand personnage, ainsi qu'il an« nonça, disent-ils, celle du dictateur romain. Quelques courtisans esprits forts se moquaient hier de cette opinion ; le frère de Louis XIV, qui craint apparemment de devenir tout à coup un César, s'est écrié d'un ton fort sec : < Eh, messieurs, vous en parlez à votre aise, vous « autres ; vous n'êtes pas princes ! »
— Il s'agit ici de la comète de 1680, répliqua l'astronome. C'était du reste une fameuse comète. Elle fournit un thème merveilleux à l'imagination de Newton. Cette comète impressionna profondément tous les hommes, catholiques, réformés, turcs, juifs, etc. Elle impressionna, oserai-je dire, jusqu'aux poules I...
— Comment cela?
— Car j'ai trouvé dans les cartons de la Bibliothèque nationale de Paris une estampe de l'époque avec ce titre : Prodige extraordînaire : comment à Rome une poule pondit un œuf sur lequel était gravée l'image de la comète. La gravure représente l'œuf en question.... sous différents aspects.
— Ah ! pour cela, je n'en crois pas un traître mot, s'écria le beaupère du capitaine.
•^ Voici pourtant une copie authentique de l'œuf astronomique de cette trop sensible poule, reprit l'astronome, et lisez la petite légende qui l'accompagne :
« Le fait a été vu de Sa Sainteté, de la reine de Suède, et de toutes les personnes de la première qualité de Rome. Le 4 décembre 1680,
une poule pondit un œuf sur lequel on aperçut la figure de la comète , accompagné d'autres marques telles qu'elles sont ici représentées. Les plus habiles naturalistes de Rome Font vu et examiné, et ont trouvé ce prodige tout nouveau et sans exemple. On laisse à MM. les cufieux de Paris d'en faire leur profit et d'en chercher la cause. »
— Je me souviens, répliqua l'historien, que Lemonnier représente cette comète d'une grandeur énorme qui « s'étant élancée avec la plus grande rapidité du fond des cieux, parut tomber perpendiculairement sur le soleil, d'où on la vit presque aussitôt remonter avec une vitesse pareille. »
Tout le monde dit son mot sur cette apparition. Bernouilli, dans son Systema cometarumy émet l'idée que si le corps de la comète n'est pas un signe visible de la colère de DieVy la queue pourrait bien en être un. C'est à cette comète que Whiston attribuait le déluge, en se fondant sur des calculs mathématiques aussi abstraits que peu fondés dans leur point de départ.
Ces astres si épouvantables, que Ton avait chargés de toutes les révolutions terrestres et humaines, qui, selon Buffon, avaient servi à la création du système du monde (les planètes étant dans son idée des éclaboussures du soleil produites par la chute d'une comète) ; ces astres terribles ne perdirent leur prestige séculaire que dans le courant du siècle suivant, surtout lorsque les travaux de l'astronome Halley eurent montré qu'ils circulent comme les planètes autour du soleil, et que les comètes remarquées par les générations
Li comète de 1680 sur un œuf.
de 837, 1066, 1378, 1456, 1531, 1607, 1682, n'en formaient qu'une seule, dont la période était de 76 ans environ et la ramènerait en 1759 : période qui se vérifia.
Nous l'avons revue en 1835, comme nos pères l'avaient vue sous Louis XV; nos fils la reverront en 1911....
— Sous quel Louis? demanda le député. Sera-ce un Louis XIX, un Louis-Philippe ou un Louis-Napoléon?
— Je crois, répliqua l'historien (et vous êtes de mon avis), que ce sera sous la République et sous les États-Unis d'Europe.
— Quoi qu'il en soit, reprit l'astronome, les comètes que l'on observera le siècle prochain n'épouvanteront, j'espère, plus personne. Il faut avouer toutefois qu'elles jouissent encore du droit d'effrayer de temps en temps l'humanité, comme il est facile de s'en souvenir.
Il y a moins de cent ans, en 1 773, une terreur panique se produisit en France et à Paris même, à propos de ce fameux mot de comète. On alla jusqu'à craindre la fin du monde, et cela sur la simple annonce d'un mémoire scientifique de Lalande.
Ce fait est trop curieux pour ne pas s'y arrêter, et voici, d'après les Mémoires secrets de Bachaumont, les diverses phases de cet événement, aussi burlesque qu'incroyable.
« 6 mai 1773. — Dans la dernière assemblée publique de l'Académie des sciences, M. de Lalande devait lire un mémoire beaucoup plus curieux que ceux qui ont été lus; ce qu'il n'a pu faire par défaut de temps. Il roulait sur les comètes qui peuvent, en s'approchantde la terre, y causer des révolutions, et surtout sur la plus prochaine. II en est résulté une inquiétude qui s'est répandue de proche en proche et qui , accréditée par l'ignorance , a donné lieu è beaucoup de fables. Les têtes de nos petites-mattresses se sont exaltées, et l'on a de la peine à calmer ces imaginations effrayées.
« 9 mai. — Le cabinet de M. de Lalande ne désemplit pas de curieux qui vont l'interroger sur le mémoire en question. La fermentation a été telle, que des dévots, aussi ignares qu'imbéciles, sollicitaient M. l'archevêque de faire des prières de quarante heures pour détourner l'énorme déluge dont on était menacé, et ce prélat était à
la veille d'ordonner ces prières, si des académiciens ne lui eussent fait sentir le ridicule de sa démarche.
« 13 mai. — M. de Lalande ne pouvant satisfaire aux questions sans fin que lui suscite son fatal Mémoire, et voulant d'ailleurs prévenir les malheurs réels qu'il occasionne dans plusieurs têtes faibles, va prendre le parti de le faire imprimer et de le rendre aussi clair qu'il sera possible. »
Enfin ce fameux Mémoire parait. L'astronome friand d'araignées y déclare que des soixante comètes connues, huit pourraient, en approchant trop près de la terre, par exemple à 13000 lieues, occasionner une pression telle que la mer sortirait de son lit et couvrirait une partie du globe; mais qu'il y a toujours une vingtaine d'années à attendre. Cela ne faisait pas l'affaire des amateurs d'émotions; c'était beaucoup trop long pour des provisions, et l'effervescence se calma.
Voltaire ne manqua pas, du fond de sa retraite, de prendre la plume. C'était là une trop belle circonstance, et il publia une longue lettre dont voici un petit extrait :
< Quelques Parisiens, qui ne sont pas philosophes et qui, si on les en croit, n'auront pas le temps de le devenir, m'ont mandé que la fin du monde approchait, et que ce serait infailliblement pour le SO du mois de mai où nous sommes. Ils attendent, ce jour-là, une comète qui doit prendre notre petit globe à revers et le réduire en poudre impalpable, selon une certaine prédiction de l'Académie des sciences, qui n'a point été faite. Rien n'est plus problable que cet événement; car Jacques Bernouilli, dans son Traité de la comèu^ prédit expressément que la fameuse comète de 1680 reviendrait avec un terrible fracas, le 17 mai 1719. Si Jacques Bernouiili se trompa, ce ne peut être que de cinquante-quatre ans et trois jours. Il est clair que rien n'est plus raisonnable que d'espérer la fin du monde pour le 20 du présent mois de mai 1773, ou dans quelque autre année. Si la chose n'arrive pas, ce qui est différé n'est pas perdu. »
— Ce Voltaire est toujours le même, s'écria le député.
— Voilà, mes enfants, une grande frayeur, dit le beau -père du capitaine. Mais nous-mêmes, en 1811, quand la fameuse comète qui
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donna son nom à l'année qui la vit paraître, se fut dessinée dans Tespace, n'avons-nous pas vu des courtisans s'efforcer d'en faire hommage à l'empereur comme d'une ressemblance de plus avec Ce sar? Ce qu'il y a de certain , c'est que le vin récolté l'année de la comète fut d'une qualité si supérieure, qu'il a puissamment contribué à son illustration. Cela ne prouve pas du tout, au surplus^ que la comète ait rendu nos vins meilleurs, mais seulement que les comètes n'ont pas la faculté d'empêcher le vin d'être excellent les années où il doit l'être.
— La peur des comètes, reprit l'astronome, est une maladie périodique qui ne manque jamais de revenir dans toutes les circonstances où l'apparition d'un de ces astres est annoncée avec quelque retentissement. Dans le cas où Ton aurait quelque chose à redouter de la rencontre d'une comète avec la Terre, il est arrivé de nos jours une circonstance grave où la peur en pareille matière paraissait justifiée peut-être pour la première fois depuis un grand nombre de siècles; c'est lors du retour de la petite comète de Biélaen 1832.
En calculant l'époque de la future réapparition du nouvel astre, Damoiseau trouva que la comète viendrait le 29 octobre 1832, avant minuit, traverser le plan de l'écliptique, c'est-à-dire le plan dans lequel la Terre se meut, et le seul endroit où une comète soit sus* ceptible de rencontrer la Terre.
Ces résultats, appuyés de toute l'autorité scientifique désirable, furent portés par les journaux à la connaissance des populations ; on peut imaginer la sensation profonde qu'ils produisirent. C'en était fait! la fin des temps était proche.
Mais une question restait à faire, et les journaux ne l'avaient ni posée ni même prévue. En quel endroit de son immense orbite, la Terre se trouverait- elle le 29 octobre, au moment où la comète passerait? Arago écrivit dans l'Annuaire pour 1832 : c Le passage de la comète très-près (Tun certain point de l'orbite terrestre aura lieu le 29 octobre avant minuit; eh bien! la Terre n'arrivera au même point que le 30 novembre au matin, c'est-à-dire plus (Tun mois après. On n'a maintenant qu'à se rappeler que la vitesse moyenne de la Terre dans son orbite est de 660 000 lieues par jour, et un calcul très-simple prouvera que la comète de six ans 3/4,
DU MOINS DANS SON APPARITION EN 1832, SERA TOUJOURS A PLUS DE 20 000 000 DE LIEUES DE LA TERRE. »
Il arriva ainsi qu'il avait été prédit, et la Terre cette fois en fut encore quitte pour la peur.
— Quelque temps après cette fausse annonce de fin du monde, dit le professeur, nous en avons eu une nouvelle pour Tannée 1840, à laquelle on se laissa prendre de nouveau. 1840 est arrivé, et passé, et la fin du monde n'est pas venue.
L'humanité est ainsi faite. L'histoire du passé c'est toujours l'histoire du présent. Bien que le niveau général de Tintelligence se soit élevé, il reste encore dans le fond de la société une couche assez intense sur laquelle l'absurde a toujours chance de germer. Aussi longtemps que ce public d'esprits défaillants et de cœurs timorés existera» il se trouvera des hommes pour en abuser, pour le duper et pour le tromper. •
— Nous en avons eu encore récemment une nouvelle preuve, repartit l'astronome. Depuis vingt ans nous attendons une grande comète d'environ 300 ans de révolution, qui parut en 1264, et à laquelle on attribua la mort du pape Urbain IV, et qui, de retour en 1556, fit, dit*on, abdiquer l'empereur Charles-Quint. Sa réapparition avait été prédite pour 1848. La révolution de Février est venue sans la comète; l'Empire ne nous l'a pas apportée, et une nouvelle révolution viendra sans doute sans nous la donner.
Quoique ces faits fussent bien établis, il s'est trouvé des hommes qui ont assez compté sur l'ignorance d'une partie de la société pour ne pas craindre de fixer, non pas une année, un mois, une semaine, mais un jour, comme étant celui de la venue de la comète : pour compléter l'efiet dramatique de cette apparition, ils ont, suivant l'usage d'autrefois, annoncé que ce jour-là notre globe serait heurté par l'astre et réduit en poussière. D'après ces prédictions, le 13 juin 1857 (remarquez qu'on avait choisi la date du 13) devait être le jour de la fin du monde. Nous nous souvenons tous que malgré tout, sous l'impression de cette annonce, certaines populations des départements étaient véritablement plongées dans l'efiroi, et, même à Paris, on ne cessait d'entendre parler de la comète avec terreur'.
t. N*a-t-on pas vu les mêmes terreurs reparaître en 1872, à propos de la prétendue
— Quelle était ropinion des anciens sur les comètes? demanda la marquise.
— Gomme vous le pensez, répondit Tastronome, leur opinion ne pouvait être que très -vague. Ainsi Métrodore disait que c'était une réflexion du soleil; Démocrite, un concours de plusieurs étoiles; Âristote, une consistance d'exhalaisons sèches et enflammées; Strabon, la splendeur d'une étoile enveloppée d'un nuage; Héraclide de Pont, un nuage élevé, qui renvoie beaucoup de lumière; Épigène, une matière terrestre enflammée et agitée par le veat; Boëce, une partie de l'air colorée ; Anaxagore, des étincelles tombées du feu élémentaire; Xénophane, un mouvement et uq épaississement de nuages qui s'enflamment ; Descartes, les débris des tourbillons détruits et qui font passer jusqu'à nous des pièces de leur naufrage, etc.
On a attribué aux Chaldéens l'opinion qu'elles sont analogues aux planètes par leur cours régulier et qu'elles s'éloignent de nous lorsqu'elles nous paraissent s'anéantir; Sénèque partage cette explication, puisqu'il a regardé les comètes conmie des globes roulant dans le ciel et qui dans certains temps se montrent et disparaissent^ et dont les observations suivies pourront faire connaître quelque jour les mouvements périodiques.
— Et maintenant, répliqua la marquise, qu'en pense-t-on?
— Nous n'avons pas fait dans ces causeries, répondit l'astronome, la description des corps célestes. Cette description est l'objet spécial des livres dastronomie, et je l'ai donnée dans d'autres ouvrages. Notre œuvre actuelle est une histoire de l'astronomie, un tableau des phases par lesquelles l'esprit humain a passé avant d'arriver à la science moderne, un panorama — plus romantique que classique — des diverses vues qui caractérisent les temps antérieurs au nôtre. Cependant, madame, je serais heureux de répondre à votre question, si nous savions bien exactement ce que sont les comètes.
— Comment, on ne le sait pas?
— On «ait seulement que ce sont des astres d'une extrême téprédiction du professeur Plantamour, de Genève, qui aurait annoncé une comète pour
le 12 août 1872, ce à quoi il n'a jamais même songé. On a tremblé à Paris même; et en Autriche, des gens ont fait leur testament. — Pour qui?
nuité, analogues à des atmosphères en mouvement, dont le noyau même' est d'une faible densité, et qui circulent autour du soleil suivant des ellipses très-allongées , lorsqu'elles ne décrivent pas même des paraboles ou des hyperboles qui les portent de système en système, de soleils en soleils, d'étofiles en étoiles. Ce sont certainement, dans tous les cas, des voyageurs qui viennent des autres systèmes de TinAni, et circulent dans le nôtre un temps plus ou moins long. Si elles pouvaient parler, elles nous apprendraient bien des choses sur les autres régions de l'univers.
— Et quelle est la nature de ces astres ^nguliers? demanda encore la marquise.
— Madame, répondit l'astronome, au temps de la régence du duc d'Orléans, une dame de la cour, qui était allée visiter l'Observatoire, demandait à Mairan : « Dites-moi, je vous prie, ce que sont les bandes de Jupiter? — Je ne sais pas, répondit incontinent le secrétaire de l'Académie des sciences. — Pourquoi, répliqua la dame curieuse, Saturne est-il la seule planète entourée d'un anneau? — Je ne sais pas » fut encore la réponse de Mairan. La dame impatiente lui dit alors avec une certaine rudesse : « A quoi sert-il donc, monsieur, d*étre académicien? — Gela sert, madame, à répliquer : Je ne sais pas. »
— Cependant, ajouta la femme du capitaine, vous pouvez sans doute nous dire si la rencontre d'une comète avec la Terre serait sérieusement à craindre.
— Fort peu assurément, car on a vu en 1770 la comète de Lexell aller heurter les quatre lunes de Jupiter sans les déranger; au contraire, elle y perdit elle-même la vie ; et il y a quelques années, le 29 juin 1861, la Terre est restée elle-même sans le savoir plusieurs heures dans la queue d'une comète fort inoffensive.
— Sur certains points, en effet, remarqua le professeur, il vaut mieux avouer notre ignorance que de faire de la demi-science. J'ajouterai cependant à notre infatigable astronome une question à laquelle il pourra répondre et qui doit compléter cet entretien. Quelles sont les dernières comètes importantes apparues, et quelles sont celles qui reviennent périodiquement?
— Les plus intéressantes dont nous puissions nous souvenir,
sont : celle de 1843, qui fut visible même en plein jour, elle était remarquable par l'éclat de sa tête et la langueur de sa queue (50 degrés et 60 millions de lieues) comme un filet de lumière; — celle de 1853, visible dans le nord du ciel au mois d'août ; — celle de 1858, désignée du nom de l'astronome de Florence, Donati, qui l'a découverte le â juin et fut visible à l'œil nu à partir du 3 septembre : on se souvient que sa queue se partagea en deux bandes lumineuses ; — celle de juin 1860 ; — celle de 1861, qui brilla si magniflquement tout Tété et dont la queue atteignit 118 degrés (les deux tiers du ciel); — celle d'août 1862, et celle d'août 1864.
Des différentes comètes périodiques, celle de Halley est la seule visible i l'œil nu. Six autres ont des périodes de quelques années seulement et reviennent assez souvent. Il ne se passe pas d'années qu'il n'y ait plusieurs comètes dans le champ du télescope des astronomes.
— Messieurs mes nobles hôtes, fit la marquise en se levant, avez- Yous oublié que Flamanville vous offre ce soir le spectacle d'une belle éclipse de lune?
— En effet, s'écria l'astronome, l'éclipsé est commencée, et même la Lune est non-seulement entrée dans la pénombre de l'atmosphère terrestre, mais vient encore d'entrer dans l'ombre. Du reste, il est onze heures.
Tous les membres du groupe s'étaient levés instinctivement en voyant l'échancrure commencée par l'ombre de la Terre sur le disque de la Lune. Le comte apporta une longue-vue et une jumelle, et l'on suivit avec curiosité, tantôt à la vue simple, tantôt à l'aide de la lunette, la marche progressive de l'ombre, en notant l'instant d'arrivée sur les grandes taches grises qui sont toujours visibles sur la pleine lune.
De la terrasse du château, où nous étions restés ce treizième soir, la vue était vaste et l'horizon découvert. Le Sagittaire se couchait. Les deux étoiles principales du Capricorne, à gauche desquelles trônait alors le brillant Jupiter, les petites étoiles du Verseau et des Poissons, marquaient le zodiaque au sud, de l'ouest à l'est, où venaient de se lever le Scorpion et Antarès. A l'horizon du sud, devant nous, brillait l'étoile australe de première grandeur Fomalhaut. Dans la région du zénith on voyait Andromède, le Carré de Pégase,
le Cygne, son voisin de droite l'Aigle et sa voisine de gauche Cassiopée, étendus tous trois dans la Voie lactée. En se tournant vers le nord, on avait devant soi la Grande-Ourse; à droite, Aldébaran, les Pléiades ; à gauche, la Couronne, Hercule et la Lyre.
— Ainsi, dit la marquise, ces éclipses qui jadis effrayèrent les mortels sont aujourd'hui calculées et annoncées d'avance à l'heure précise, à une minute, à une seconde près, par les astronomes du Bureau des longitudes.
— Depuis que nous connaissons exactement le plan du mouvement mensuel de la Lune autour de la Terre, et celui de la Terre autour du Soleil, il est facile de préciser par une formule invariable les dates où la pleine lune comme la nouvelle lune arrivent dans le plan de l'écliptique. Alors il y a inévitablement éclipse de lune dans le premier cas, éclipse de soleil dans le second. Si ce n'est pas tout à fait dans le plan et que la différence ne dépasse pas la largeur apparente du Soleil et de la Lune, Téclipse n'est que partielle.
— Les mêmes éclipses doivent revenir au bout d'un certain temps? demanda le professeur.
— Oui, si nous ne considérons pas une étendue de plusieurs siècles, repartit l'astronome, car dans ce cas il y a des corrections à apporter à la formule, dépendantes des variations séculaires des mouvements célestes. Le cycle est de dix-huit ans et onze jours. Ainsi, c'est aujourd'hui le 13 septembre 1867 : l'éclipsé de ce soir est déjà arrivée il y a dix-huit ans et onze jours, c'est-à-dire le 2 septembre 1849.
— Tiens! c'est le jour de ma naissance, fit l'une des jeunes filles.
— Dix-huit ans et onze jours auparavant, reprit l'astronome, c'està-dire le 23 août 1831, on avait encore eu la même éclipse.
Dans dix-huit ans et onze jours, soit en 1885, le 24 septembre, nous aurons de nouveau celle qui se présente ce soir.
Il en est de même pour le Soleil. Dans ce cycle il y a quarante et une éclipses de soleil et ving-neuf de lune. Il y a chaque année sept éclipses au plus et deux au moins; quand il n'y en a que deux, ce sont des éclipses de Soleil. Quoique plus nombreuses en réalité, les éclipses de Soleil sont cependant plus rares pour un lieu déterminé, parce qu'on ne les voit pas de partout, et qu'il n'y a que les