LES JOURS DE LA SEMAINE
A quelle date doit-on commencer de compter les années ? De la création du monde, a-t-on répondu autrefois. Mais il faut avouer que sa détermination est assez difficile, et chez les Juifs mêmes, qui comptent ainsi, il n'y a pas moins de soixante-dix opinions différentes, aussi vaines Tune que l'autre. Entre les diverses versions de la Bible, il y a plusieurs milliers d'années de différence. On a essayé d'y arriver par l'astrologie.
Suivant Bodin, Moïse assure que le premier mois de l'année était anciennement celui qui répond à notre mois de septembre. < Le soleil était donc au signe de la Balance, lorsque le monde a commencé. Le même mois était aussi le premier de l'année chez les Égyptiens, et il est vraisemblable que Dieu ayant créé l'homme et tous les animaux en un âge parfait, leur a aussi donné les fruits mûrs et dans l'automne du pays où le paradis terrestre était situé. 5 Munster est même allé jusqu'à fixer le jour et l'heure de la création : « Ce fut, dit -il, un dimanche, à neuf heures du matin I »
Malgré tous ces beaux calculs, on n'a guère pu s'entendre sur l'ère de la création, et Ton a compté de l'origine des organisations politiques, — des olympiades, — de la fondation de Rome, etc. Le mot ÈRE, iERA, vient, dit-on, des quatre initiales de la formule Ab ExoRDio Regni Augusti, « du commencement du règne d'Auguste. » Après avoir compté à partir de plusieurs origines différentes, l'Europe chrétienne a reçu pour point de départ la date de la naissance de Jésus-Christ, elle=-même controversée du reste. Cette ère règne actuellement dans tous les pays chrétiens.
— Elle n'a pas été en usage, dit le pasteur, dès les origines du christianisme. Les chréliens ont été, pendanf plusieurs siècles, de la plus grande indifférence sur l'année où Jésus-Christ est venu au monde. Ce fut un moine vivant à Rome dans l'obscurité, vers l'an 580, originaire d'un pays si inconnu, qu'on l'a regardé comme Scythe, ce fut le moine Denys, surnommé Exiguus,le Petit, qui, le premier, a essayé de trouver, par des calculs chronologiques, l'année de la naissance de Jésus-Christ.
L'ère de Denys le Petit ne fut pas adoptée par ses contemporains. Deux siècles plus tard, Bède le Vénérable exhortait les chrétiens à
remployer ; enfin l'usage en fut ordonné seulement par Charlemagne, en Tan 800.
— Parmi les peuples qui avaient, au moyen âge, adopté l'ère chrélienne, dit rinstorien, les uns faisaient commencer l'année en mars, premier mois du calendrier de Romulus ; les autres en janvier, où s'ouvrait l'année de Numa; d'autres au jour de la naissance du Christ, le 26 décembre; d'autres encore au 25 mars, jour de l'Incarnation ou de la Conception, etc., etc. En lisant les vieilles chroniques, et si l'on ne veut se perdre dans le chaos de leurs dates, il faut tenir compte de ces diflérenccs, ce qui n'est pas toujours facile, et se rappeler qu'il était aussi d'usage quelquefois d'ajouter les années écoulées entre l'Incarnation et la Passion.
— La pratique de faire commencer Tannée à Pâques, ajouta encore le pasteur, rendait les années inégales à ce point, par exemple, qu'on avait deux mois d'avril presque complets dans une année. Ainsi, par exemple. Tannée 13^7, qui avait commencé le 1" avril, ne s'était terminée qu'à la Pâque suivante, qui tomba le 20 avril. Cette année 1347 avait donc eu : deux !•' avril, deux jours nommés 2 avril, deux 3 avril..., deux 19 et deux 20 avril.
— Ce n'est que vers Tan 1500, et en Allemagne, dit Thislorien, que l'habitude s'est établie de commencer Tannée au 1*' janvier. Un édit de Charles IX le prescrivit en France en 1563. Le même usage fut adopté en Angleterre pour commencer Tannée 1752, et ce changement lit assez de bruit, parce (ju'il réduisit de près d'un quart la longueur de Tannée 1751. L année 1751, comme les années précédentes, avait commencé en Angleterre le 25 mars. Elle aurait dû durer jusqu'au 25 mars suivant; mais dès le 1" janvier 1751, on compta 1752; Tannée 1751 perdit ainsi son mois de janvier, son mois de février tout entiers, et les vingt-quatre premiers jours de mars. Ceci fait comprendre comment lord Chesterfîeld^ le promoteur du bill, faillit devenir victime de la colère du peuple; pourquoi on le poursuivait partout aux cris répétés de : R-ndez-nous nos trois mois. Peu de personnes consentaient, même quand tout disait que c'était une simple apparence, à vieillir subitement de trois mois entiers....
Ainsi fut, en définitive, installé le calendrier dont nous nous servons maintenant.
Celte soirée devait être la dernière de nos entretiens de Flaman-r ville. Le lendemain, le député et l'historien devaient se remettre en voyage pour Saint-Brieuc, où se préparait un congrès archéologique. Par un singulier tour de conversation, on en était venu pendant le dîner à s'occuper des prédictions relatives à la fin du monde, et la soirée, qui se passa entièrement dans le grand salon du château, continua le même sujet d'entretien. Si nous voulons prendre cette causerie dès son origine, nous pourrions à peu près la rappeler dans les termes suivants.
— Mon cher historien, fit la marquise, vous m'aviez promis de nous offrir le choix des diverses prédictions faites sur la fin du monde?
— Sans remonter au déluge, quoique ce soit peut-être le cas, reprit l'historien, nous pouvons nous reporter aux premiers siècles de l'Église, où la croyance à la fin du monde, dans un délai rapproché, était universellement répandue parmi les chrétiens. L'Apocalypse de saint Jean, les Actes des apôtres semblaient l'annoncer avant la fin de la génération. Puis on s'accorda à l'attendre pour Tan mil. Le moyen âge, ce temps de foi naïve et de crédulité superstitieuse, flotte tout entier sur la crainte de cette terrible catastrophe.
C'est aux approches de cette date redoutée que Ton trouve les plus fréquents et les plus pressants avertissements de cet ordre. Ainsi,
kbk SEIZIÈME SOIRÉE -- LA FIN DU MONDE.
par exemple, Bernard de Thuringe, vers 960, commença à annoncer publiquement que le monde allait finir, assurant que Dieu lui en avait fait la révélation. Il prit pour texte de ses prédications ces paroles énigmati(iues de TApocalypse : « Au bout de mille ans, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre coins de la terre. Le livre de la vie sera ouvert ; la mer rendra ses morts; chacun sera jugé selon ses œuvres par Celui qui est assis sur un grand trône resplendissant, et il y aura un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. » Il fixait le jour où l'Annonciation de la Vierge se rencontrerait avec le vendredi saint comme étant la fin du monde. Cette rencontre eut lieu en 992,... et il n'en résulta rien d'extraordinaire.
Pendant le dixième siècle, les chartes royales s'ouvraient par cette formule caractéristique : La fin du monde approchant..,.
En 1185, les astrologues effrayèrent l'Europe en annonçant une conjonction de toutes les planètes. I^^gord, écrivain contemporain, dit dans la Vie de Philippe-Augusle : <^ Les astrologues d*Orient, juifs, sarrasins et même chrétiens, envoyèrent par tout l'univers des lettres où ils prédisaient avec assurance , pour le mois de septembre, de grandes tempêtes, tremblements de terre, mortalité sur les hommes, séditions et discordes, révolutions dans les royaumes, destruction de toutes choses. Mais, ajoute-t-il, l'événement ne tarda pas à démentir leurs prédictions. »
Quelques années ensuite, en 1198, on fit encore courir le bFuit de la fin du monde, et cette fois ce n'était pas par des phénomènes célestes qu'elle devait arriver : on proclamait la naissance de Tantechrist à Babylone, et par conséquent la destruction du genre humain.
Une liste curieuse à dresser serait celle de toutes les années auxquelles on a fait naître l'antechrist; on les compterait par centaines, sans parler des dates fixées dans l'avenir, pour l'accomplissement de ce grand événement précurseur du dernier jour du monde.
Au commencement du quatorzième siècle, l'alchimiste Arnault de Villeneuve l'annonçi pour 1335. Dans son traité De sigillisj il applique l'influence des astres à l'alchimie, et expose les formules mystiques qui doivent conjurer les démons.
Saint Vincent Ferrier, fameux prédicateur espagnol, donne au
LA FIN DU MONDE. kbb
monde autant d'années de durée qu'il y a de versets dans le Psautier, 2537 environ.
Le seizième siècle est peut-être l'époque où les prédictions sur la . destruction du genre humain se sont produites le plus souvent. Voici, par exemple, une annonce enregistrée par Simon Goulart, dans son T/irèsor d^ histoires admirables,
« Le grand commandeur de Malte fit publier, Tan 1532, par toute l'Europe une apparition merveilleuse avenue en Assyrie. Environ le septième jour de mars, une femme nommée Rachiene mit au monde un beau fils qui avait les yeux étincelants et les dents luisantes. Au même instant qu'il naquit, le ciel et la terre furent estrangementesmeus; le soleil apparut luisant à minuit comme en plein midi, et en plein jour devint si ténébreux, que depuis le matin au soir, l'on ne vit goutte en tout ce pays-là. Puis après, il se monstra,mais d'autre figure que de coustume, avec diverses estoiles nouvelles, errantes çà et là au ciel, sur la maison en laquelle nasquit cet enfant, outre quelques autres prodiges , tomba le feu du ciel , qui tua des personnes. Après l'éclipsé de soleil, survint une horrible tempête en l'air; puis il tomba des perles du ciel. Le lendemain on vid voler un dragon enflammé partout ce climat. Une nouvelle montagne plus haute que nulle haute apparut , laquelle se fendit en deux parts, et au milieu d'icelle fut trouvée une colonne où étoit certaine écriture en grec, portant que la fm du monde approchoit, puis fut ouye une voix en l'air exhortant chacun à se préparer. »
N'étant pas encore arrivée cette année-là, elle fut ensuite prédite pour 1584, par Leovitius, fameux astrologue. Louis Guyon rapporte « que la frayeur fut grande; que les églises ne pouvaient pas contenir ceux qui y cherchaient un refuge; un grand nombre faisaient leur testament sans réfléchir que c'était une chose inutile si tout le monde devait périr. »
Un des plus fameux mathématiciens de l'Europe, nommé Stoffler, qui florissait au seizième siècle, et qui travailla longtemps à la réforme du calendrier proposée au concile de Constance , prédit un déluge universel pour 1524. Ce déluge devait arriver au mois de février, parce que Saturne , Jupiter et Mars se trouvèrent alors en conjonction dans le signe des Poissons. Tous les peuples de l'Eu-
rope, de l'Asie et de TAfrique qui entendirent parler de la prédiction furent consternés. On s'attendit au déluge, malgré Tarc-enciel. Plusieurs auteurs contemporains rapportent que les habitants des provinces maritimes de TAUemagne s'empressaient de vendre à vil prix leurs terres à ceux qui avaient le plus d'argent et qui n'étaient pas si crédules qu'eux. Chacun se munissait d'un bateau comme d'une arche. Un docteur de Toulouse, nommé Auriol, fit faire surtout une grande arche poyr lui, sa famille et ses amis ; on prit les mêmes précautions dans une grande partie de l'Italie. Enfin le mois de février arriva, et il ne tomba pas une goutte d'eau. Jamais mois ne fut plus sec , et jamais les astrologues ne furent plus embarrassés. Cependant ils ne furent ni découragés, ni négligés pour cela, et Stoffler lui-même, en compagnie du célèbre Regiomontanus, prédit de nouveau pour Tannée 1588 la fin du monde, ou tout au moins d'affreux événements qui devaient bouleverser la terre.
Nouvelle prédiction, nouvelle déception; aucun événement extraordinaire ne signala l'année 1588. L'année 1572, cependant, avait offert un phénomène étrange, capable de justifier toutes les craintes. Une étoile inconnue s'était allumée subitement dans la constellation de Cassiopée, éclatante de lumière et visible même de jour. Et des astrologues avaient calculé que c'était Vèioile des Mages qui était de retour et annonçait la dernière venue (fe Jésus-Christ !
Le dix-septième et le dix-huitième siècle sont remplis de nouvelles prédictions , — très-variées du reste , — sur la fin du monde....
— Et notre siècle n'a rien à leur envier, fit le député. Ainsi, j'ai un petit ouvrage sur les religions, imprimé en 1826, où le comte de Sallmard Montfort a parfaitement démontré que le monde n'avait plus à espérer que dix ans d'existence.
« Le monde, disait-il, se fait vieux, et il serait bientôt temps qu'il prît fin ; aussi ne crois-je pas que l'époque d'un si terrible événement soit fort éloignée. Jacob, chef des douze tribus d'Israël et, par conséquent, chef de l'ancienne Église, naquit Tan du monde 2168, c'est-à-dire 1836 ans avant Jésus-Christ. L'Église ancienne, figure de la nouvelle, a donc duré 1836 ans. Au moment où j'écris, nous
sommes en 1826; par conséquent, puisque, d'après la parole de Dieu, la nouvelle Église doit durer jusqu'à la fm des siècles, si l'ancienne a vraiment été (comme il n'est pas douteux) le type de la nouvelle, il en résulte clairement que le monde n*a ^ lus qu'environ dix ans à exister. »
— Madame de Krudner, reprit l'historien, cette femme emblématique de la Sainte-Alliance, l'amie de l'empereur Alexandre, elle aussi avait prophétisé la ruine de notre planète; c*était pour le 13 janvier 1819.
Des années de fin du monde furent encore, on se le rappelle, 1832 et 1840. La première passera à la postérité grâce à la fameuse chanson de Déranger : Finissons -en^le monde est assez vieux. — Quant à la seconde, elle a fait pendant longtemps l'objet de Fattente et de la crainte universelles ; elle était marquée d'un signe fatal dans les traditions ; elle était annoncée menaçante et terrible par une foule de prédictions. C'était le 6 janvier que le grand dénoùment de la comédie humaine devait avoir lieu. Beaucoup de gens avaient fait leurs préparatifs, s'étaient mis en règle et attendaient de pied ferme la date fatale, liais nous avons déjà vu la plupart de ces prédictions en parlant des comètes.
— ' J'ai retrouvé l'autre jour au château, dit le comte, un ouvrage écrit en 1840 par un ecclésiastique, Pierre-Louis, de Paris, dédié au pape Grégoire XVI. C'est un commentaire de V Apocalypse qui fixe la fin des siècles à Tannée 1900. Voici par quels exemples il établit cette date.
« V Apocalypse dit que les Gentils occuperont la cité sainte pendant quarante-deux mois. La cité sainte, c'est Jérusalem, prise par
Omar en 636
quarante-deux mois = 1260 jours, ou, par symbole : années . 1260
Total.-. . . 1896
« Daniel annonce l'arrivée de Tantechrist 2300 jours après rétablissement d'Artaxerxès sur le trône de Perse, en 400 avant J. C.
« Signes avant-coureurs déjà arrivés :
'' Un cheval blanc paraît: dansZacharie les chevaux sont emblèmes des empires. — Celui qui montait ce cheval tenait un arc. — C'est
le Corse Napoléon. — Vous entendrez des guerres et des bruits de guerre. — Une couronne lui a été donnée.
« Hénoch et Élie doivent revenir en 1892.
« En 1896 les Israélites rentrent à Jérusalem. »
Enfin, d'après ce nouveau prophète, Jésus-Christ devrait apparaître sur les nues Tan 1900, et le il avril!
— La plupart d'entre nous, dit le pasteur, pourraient de la sorte être témoins de ce tragique dénoùment. Je connaissais aussi cette prédiction, à laquelle on pourrait encore en ajouter d'autres qui, comme celle d'Orval, ont en vue les événements politiques, et annoncent que l'empire sera terminé par une république, à laquelle succédera Henri V après la. mort du dernier pape. Mais ce n'est pas l'affaire de l'histoire du ciel.
— Si les prédictions de la date de la fin du monde sont des fantaisies, dit la marquise, nous savons néanmoins que la Terre finira un jour ou l'autre. La science fournit-elle une base d'opinion sur la manière dont cette intéressante destinée s'accomplira?
— - Oh ! répondit l'astronome, notre planète n'aura guère que l'embarras du clioix pour mourir. Et cet événement n'aura pas l'importance que nous imaginons.
Nul spectacle n'est plus éloquent que celui de l'agrandissement de ridée de la nature dans l'âme de l'homme par les progrès de l'astronomie. Jadis nous nous croyions le centre de l'univers et le chef-d'œuvre de la création. Les étoiles de l'infini avaient pour destinée le rôle mesquin de briller sur nos têtes pendant les* nuits transparentes. Le ciel avait été créé pour la terre. Le séjour éternel des élus était installé sur la voûte azurée supposée solide. Le commencement de la terre était le commencement du monde; la fin de notre humanité devait être la fin du monde.
En détrônant la terre de son antique royauté, Copernic et Galilée ne se doutaient point de l'immense révolution qu'ils opéraient par cela même dans les consciences, et de la métamorphose absolue que les siècles suivants allaient faire subir aux doctrines les plus vénérées. Au lieu de supposer maintenant que le monde a été créé en six jours, que les étoiles ont été allumées le quatrième, que les espèces animales sont apparues à Tordre d'une baguette de fée ;
> DERNIERS JOURS DE L* TERRE [p. «».)
que le globe terrestre a été environné de neuf çiéux ; que la destinée de rhumanité est le pivot de la construction de l'univers, et qu'au dernier jour de la terre une résurrection générale amènera, après la catastrophe du monde entier, l'établissement éternel du ciel «t de l'enfer immobiles ; au lieu de ces croyances enfantines, nous savons maintenant que la terre est un astre du ciel, que les planètes sont des terres habitées analogues à la nôtre, que notre soleil n'est qu'une étoile, qu'il y a des millions de systèmes planétaires dans l'espace, et que notre petit monde n'est qu'une partie infinitésimale de la création universelle.
Formé depuis des millions de siècles, le globe terrestre poursuit sa destinée mystérieuse avec Thomme pour souverain, après avoir vu bien souvent la mer prendre la place de la terre ferme, et des convulsions modifier la surface entière. Jusqu'à quand portera-t-il ainsi dans l'immensité les générations humaines ? Combien de fois les empires succéderont-ils aux empires, les déserts aux civilisations et les civilisations aux déserts î L'esprit humain a cherché à devancer les temps, comme il avait cherché à rétrograder à travers les âges, et plusieurs théories se présentent pour expliquer la fin de notre monde comme son commencement.
Buffon avait calculé que la terre n'aurait mis que 74 832 ans pour se refroidir à sa température actuelle, et que l'humanité pourrait encore y résider pendant 93 291 ans, avant que la surface soit assez refroidie pour que la vie fût forcée de s'éteindre. Cette hypothèse n'est plus aujourd'hui qu'une curiosité historique, depuis qu'on sait que la chaleur intérieure du globe n'a plus aucune influence à la surface, et que la vie terrestre dépend exclusivement du soleil.
Une seconde hypothèse, se basant également sur le refroidissement de la terre, suppose que, à l'époque où elle sera glacée, le sol se fendillera comme celui de la lune, que le dernier reste d'air et d'eau occupera ces profondeurs, et que les hommes se réfugieront là comme des taupes jusqu'à ce que l'air et l'eau aient entièrement disparu, fixés et solidifiés eux-mêmes. La terre, étant quarante-neuf fois plus grosse que la lune, mettrait quarante-neuf fois plus de temps à mourir.
Une autre hypothèse, la plus ancienne de toutes, est celle qui suppose que le monde finira par le feu. Elle descend de Zoroastre, des Hébreux et des Pères de TËglise, et n'est pas irréalisable. Il est à peu près certain en effet que la surface du globe sur laquelle nous bâtissons nos cités et nos demeures n^a pas plus de dix lieues d'épaisseur, et qu'à cette mince profondeur, tous les minéraux sont en fusion. On sait d'autre part, par les instruments enregistreurs des observatoires, que xette surface est perpétuellement agitée, et qu'il ne se passe pas trente heures sans qu'un tremblement plus ou moins intense soit accusé. Nous vivons donc sur un mince radeau qui peut sombrer d'un instant à l'autre. Une convulsion d'une minute suffit pour détruire des villes entières, comme on n'en a que trop d'exemples.
Si les volcans, soupapes de sûreté de la chaudière terrestre, étaient bouchés, le globe ne pourrait-il éclater et envoyer dans l'espace les fragments de sa surface morcelée ? Dans tous les cas, une dépression du sol des continents pourrait facilement être suffisante pour amener toute l'eau des mers sur la terre habitée, et soulever d'autre part le sol qui forme actuellement le lit de l'océan. Avec une inondation partielle de cette nature, Paris pourrait facilement se trouver immergé, et les bateaux à vapeur sillonneraient la mer à trois ou quatre cents pieds au-dessus des tours Notre- Dame.
Une quatrième théorie sur la fin de notre monde le fait mourir plus lentement, plus doucement, mais plus sûrement. Elle est ingénieuse. Elle pourrait s'intituler la nivellation générale de la surface terrestre. Par les vents et les pluies, le sommet des montagnes descend constamment dans les vallées, et la terre des continents est lentement emportée dans la mer par les ruisseaux, les rivières et les fleuves. Les irrégularités du sol s'aplanissent, le fond de la mer s'exhausse, et la mer empiète à mesure sur ses rivages.
Eh bien, si les montagnes finissaient par être entièrement usées, s'il n'y avait plus de soulèvements ni de tremblements de terre pour s'opposer à ce travail de nivellation, si enfin le globe arrivait ainsi au niveau parfait d'une sphère, et cela avec 200 mètres d'eau d'épaisseur, — ce serait suffisant pour éteindre la vie de l'hu-
manité, — à moins pourtant qu'elle ne s'installe alors à la surface des eaux ou dans les airs.
Je ne dois point omettre de signaler ici la théorie d'Adhémar sur la périodicité des déluges. Cette théorie consiste à remarquer que les saisons sont d'inégale longueur sur les deux hémisphères. Notre automne et notre hiver durent 179 jours; sur Thémisphère austral, ils durent 18 jours. Ces 7 jours, ou 168 heures, de différence, agissent chaque année pour refroidir davantage un pôle. Pendant 10 500 ans, les glaces s'accumulent sur un pôle, et dans le même temps se fondent autour de l'autre, ce qui déplace le centre de gravité de la terre.
Or il arriverait un moment où, après le maximum d'élévation de température d'un côté, une débâcle se produirait, ce qui amènerait le retour du centre de gravité au centre de figure, et un déluge immense. Il y aurait 4200 ans que la débâcle du pôle boréal aurait eu lieu; dans 6300 ans aurait lieu celle de la glacière australe. — Il nous faut attendre cette date pour être sûrs du fait.
Il y a encore d'autres hypothèses curieuses, par exemple, celle qui nous annonce la fin du monde par une comète, non par le choc, car il ne paraît plus guère dangereux, mais par la combinaison chimique d'un gaz délétère d'une queue de quelques millions de lieues avec l'oxygène de notre atmosphère, ce qui, a-t-on dit, pourrait produire un magnifique feu de Bengale dans lequel la vie terrestre tout entière exhalerait son souffle en un clin d'œil.
Nous avons encore la théorie de la chute progressive de la terre dans le soleil par suite de la résistance de l'éther. La comète d'Encke perd en 33 ans un millième de sa vitesse On voit que c'est par des millions de siècles qu'il faudrait compter pour atteindre l'époque où la terre serait assez proche du soleil pour soufl'rir de sa chaleur,
et encore !
De toutes ces hypothèses, et quoique nôtre planète n'ait vraiment que l'embarras du choix, aucune peut-être n'amènera sa mort. On peut dire d'elle ce que disait Fontenelle des humains : tout le monde s'embarrasse fort de mourir, mais je vois qu'en définitif tout le monde s'en tire. La vie terrestre est suspendue aux rayons du soleil, et c'est dans la destinée de l'astre radieux que nous devons
lire notre propre sentence. Fontenelle aussi l'avait déjà prévu lorsqu'il a écrit les vers suivants :
Ce n'est pas pourtant que je doute Qu'un beau jour qui sera bien noir, Le pauvre soleil ne s'encroûte En nous disant : Messieurs, bonsoir I Cherchez dans la céleste voûte Quelque autre qui vous Tasse voir :
Pour moi j'en ai fait mon devoir, Et moi-même De vois plus goutte.
Hais sur notre triste manoir, Combien de maux fera pleuvoir Cette céleste banqueroute I Tout sera pèle mêle et toute Société sera dissoute.
Bientôt de IV'ternel dortoir Chacun enfilera la route Sans tester et sans laisser d'hoir.
Le soleil est une étoile variable. Déjà des taches, parfois nombreuses, se montrent à sa surface. De siècle en siècle ces taches deviendront plus fréquentes. Le soleil se refroidit. En emportant la terre et les planètes à travers les déserts glacés de Tespace, il perd lentement sa chaleur et sa lumière.
Lentement.,.. En effet, la théorie de la chaleur permet d'affirmer que 350 000 fois plus lourd que la terre et 1 400 000 fois plus grossie soleil n'aura pas perdu une valeur sensible de sa chaleur avant un million d'années. Il est actuellement dans sa seconde phase, dans sa période photosphérique.
Néanmoins^ le temps viendra où, dans sa troisième phase, sa surface solidifiée ne projettera plus cette lumière et cette chaleur qui sont la vie de la nature. Alors, dans plusieurs millions d'années, îl n'entraînera plus avec soi que des planètes désertes d'où la vie et la pensée se seront à jamais exilées.
Il ne sera pas nécessaire que ce nombre prodigieux de siècles s'écoulent pour que la vie disparaisse de notre globe; aucune des humanités qui doivent succéder à la nôtre n'est appelée à assister le soleil dans ses derniers moments, et à voir ses rayons se perdre dans la nuit. Bien avant ce grand désastre, les derniers débris de
l'espèce humaine auront plié bagage vers d'autres destinées : cette suprême transformation se fera graduellement et suivant une marche facile à concevoir.
L'affaiblissement de la chaleur solaire aura pour effet naturel d'augmenter l'étendue des zones glaciales; les mers et les terres de ces parties du globe se refusant à entretenir la vie, celle-ci se rétrécira insensiblement autour des régions équatoriales. L'homme, qui par sa nature et son intelligence^ peut braver les plus basses températures, restera le dernier debout sur la nature en deuil, réduit à la plus misérable nourriture. Réunis autour de Téquateur, les derniers enfants de la terre livreront un suprême combat à la mort, et c'est précisément quand les ténèbres approcheront, que le génie humain, fortifié par les acquisitions scientifiques des siècles passés, jettera sa plus vive lumière : ce sera comme le chant du cygne, le dernier éclair du souffle divin sur les débris du monde. Qui pourra jamais décrire les prodiges de cette lutte colossale, où l'humanité terrestre, les deux pieds dans la fosse, comme un puissant supplicié qu'on enterre, essayera de rejeter au loin le couvercle fatal qui devra l'engloutir?
Enfin la Terre caduque, desséchée, stérile, ne sera plus qu'un immense cimetière. Il en sera de même des autres planètes. Le Soleil sera devenu rouge, puis noir, et le système planétaire ne sera plus qu'un assemblage de boulets noirs tournant autour d'un autre boulet noir. Déjà, bien d'anciens mondes détruits en sont arrivés là. C'est le sort réservé à tous les astres.
Mais tandis que les uns vieillissent et tombent, les autres naissent et grandissent. Et lorsque la vie terrestre sera éteinte, lorsque le dernier homme aura rendu le dernier soupir, l'univers sera aussi peuplé, aussi harmonieux, aussi complet qu'il l'est aujourd'hui. D'autres soleils brilleront, et d'autres terres habitées se balanceront sous les effluves fécondes de leur lumière et de leur chaleur. Car la mort d'une planète n'est qu'un détail insignifiant, et la vie universelle est ÉTERNELLE.
— Telles sont, mes amis, ajouta l'astronome en se levant, les phases probables que notre humanité est condamnée à traverser dans l'avenir. C'est peut-être finir nos soirées par une perspective un peu élégiaque. Mais non : notre Terre, ce n'est pas nous. À cette
époque-là, il y aura longtemps que nous n'appartiendrons plus à cette planète, et que, sans doute, nous serons installés sur un autre monde du grand espace.
— Quant à moi, fit le député, j'aime la palingénésie des Ghaldéens, qui supposait que le monde se renouvelait tous les trente mille ans, et se retrouvait après cette période exactement tel qu'il était auparavant. Donc, comme nous nous sommes trouvés fort bien à Fiamanville, j'espère que nous nous y retrouverons tous après cette vénérable période séculaire, identiquement comme cette année Ainsi, mes amis, ne nous disons pas adieu, niais au revoir : Dans trente mille ans !