CHAPITRE PREMIER
La ville et le comté d"Eu. — Etablissements religieux. — Premières Ecoles, le Collège. — Etat de la Ville à la tin du XVP siècle. — Motifs et objets de la .enue des Jésuites.
A l'extrémité septentrionale de la Normandie, dans la partie de cette belle province qui confine à la Picardie, bâtis au bord de cette belle vallée où serpente la Bresle, au pied de collines boisées, s'élèvent la gracieu.se ville d'Eu et le château somptueux de ses comtes, aujourd'hui rentré dans les mains dont il n'aurait jamais dû sortir. C'est une très-ancienne petite ville que cette localité ; elle est aussi une grandeur déchue â laquelle il ne reste que très peu de souvenirs pour raconter son importance des anciens
jours. On ne gravit cependant pas les coteaux du bois TAbbé et de Beaumont sans remarquer les vestij^^es de la station yallo-roniaine d'Augusta (1); c'est le passé le plus éloigné de la ville d"Eu, qui se résume par des substructions de monuments, des décombres, des tuiles et des bri(iues. De ces hauteurs, maintenant désertes et couvertes de futaies, si Ton regarde vers Touest, en laissant de côté les traces d'une citée que rimagination seule peut reconstruire, on distingue très-nettement l'église Notre-Dame d'Eu et le chAteau, placés au centre d'un panorama dont la mer clôt au loin l'horizon. Ces deux édifices se font face ; ils sont Forgueil du pays après avoir été sa sauvegarde.
Ils sont, en outre, les pages vivantes et animées d'une histoire qui n'a pas été sans éclat. Les détails de cette histoire sont contenus dans d'autres monuments qui l'ont revivre le côté intime, domestique, nouveau ou piquant des chroniques locales. Ce sont les doux volumes du Lixj'e /'o^^^/e conservés à l'Hôtelde-Ville, manusci'its peu connus, mais qui constituent une des plus précieuses sources d'informations sur l'histoire de la contrée. On ne peut, en effet, parler de la ville d'Eu, au point de vue historique, sans mentionner ces recueils qui sont un \éritablé trésor de documents les plus divers sur Tétat ancien de cette localité, de nos jours modeste chef-lieu de canton, mais à laquelle il a été donné d être autrefois une capitale. Si la notoriété dont elle jouit ne dépasse guère les frontières de l'arrondissement, la place qu'elle occupait jadis dans la province était considéral)le. On sait déjà (ju'elle renfermait un chA-
(l) La ville d'Ku n'existe, dans sa position actuelle, avi plus cpie (leiniis le VI" siècle. Elle existait longtemps avant vers l'est. Lo village picanl cpii a gardé le nom d'0«.s/f et d'.VoK.s/c, semble (Hre le dernier débris parlant du nom latin d\\,«jHsla. — La Seine-Inférieure hist. et arcli. p. [bb.
teau princier et une riche a])baye. On y comptait de plus quatre paroisses, un collège, un couvent de capucins, une maison de religieuses Ursulines, un hôpital et un ITùtel-Dieu, trois chapelles et une léproserie, un doyenné et un archidioconé, une mairie, une maîtrise des eaux et forêts, un grenier ù sel, une élection, un vicomte et un bailliage. On peut donc, jusqu'à uncer-lain point, considérer coniuie une ville importante la ville qui possédait une organisation aussi complète.
S'il fallait présenter Thistoii-e de ces diverses institutions, en suivant l'ordre chronologique, nous aurions à rechercher d'abord Torigine et les droits des seigneureries laïques et ecclésiastiques que la ville d'Eu renfermait, nous serions amenés naturellement à montrer que le château existait dès l'an 925, et que Ton doit la fondation de Tabbaye de Notre-Dame au duc Guillaume, fils naturel de Richard I" de Normandie. Viendrait ensuite une étude et des recherches sur la commune du douzième siècle, la création de la mairie, l'administration municipale, le droit privé, l'activité commerciale et industrielle, la fondation des divers établissements religieux et sur d'autres questions qui auraient une portée générale. Mais notre livre n'a point de si hautes visées; ce n'est pas, et comme son titre l'indique, ce ne peut pas être une histoire de la ville d'Eu. L'ordre, la méthode et la clarté que nous souhaitons mettre dans cet essai nous interdisent d'aborder cet histoire plus directement. Venons, sans plus tarder, à l'objet particulier de nos recherches.
Des maisons religieuses ou hospitalières qui florirent à Eu, une seule a pour nous de l'intérêt, non parce qu'elle fut la plus importante, maisparce qu'elle est la seule dont l'histoire se rattache à notre sujet. Nous voulons parler de l'hôpital normand qui, fondé à une époque très-reculée et destiné à recevoir les pauvres gens et les malades, contenait des écoles
gratuites placées sous la direction de clercs. Les personnes désireuses de s'instruire trouvaient dans renseignement qu'on y donnait les premiers éléments de Finstruction.
Ces écoles avaient succédé aux écoles monastiques établies dans Tabbaye dès une très-haute antiquité. Le souvenir de ces dernières n'est pas entièrement disparu. Plusieurs chartes des comtes d'Eu, conflrmatives des biens et possessions des chanoines de Notre-Dame, les mentionnent. C'est ainsi que, dans uncartulairequi provient de l'abbaye de Sl-Germaindes-Prés et que la bibliothèque nationale possède (1), on rencontre une charte de Henri V', comte d'Eu, qui révèle Texistence d'écoles à Eu dès l'année 1119 environ. La même pièce signale d'autres écoles à Blangy, à Foucarmont et à Criel. Les unes et les autres avaient été créées par les religieux et par le clergé séculier, ce ne peut être l'objet d'aucun doute. Dans les premiers temps chaque presl)ytèi-e devenait une école, de môme que cna(iue monastère avait ses clercs (lui étaient des instituteurs. Ces faits incontestables prouvent la sollicitude de l'Eglise pour l'instruction,
L'acte cité plus haut fait donc mention des écoles d'Eu, en ces termes : « Scola Augi, Blangeii, Fulcardimontis et « Grolii. » Ces mômes écoles sont dénommées de nouveau, moins toutefois celles de Criel, dans deux autres chartes do Ilonri le Jeune et Raoul d'Issoudun, où on lit : « Scole Augi « et Blangeii et Fulcardimontis (2). »
(1) C.arl. (les Comli's (/'Ku. Ms 1390i, fonds lalin.
Ce Recueil formé de 82 fcuillcls, renfei-me des Chartes concernant la ville el l'ahbaye d'Eu, i)lusieurs actes relatifs au prieuré de Saint-Marlin-au-Hosc, uni au collège d'Mu en lôSi, fu outre sept pièces qui intéressent ral)liaye de Sery.
On lit à la fin : « Ce iivi-e est au comte de Porsian, nonnné Philippe de Croy. »
(:.*) Car/, des Coia'es d'Eu', fol. :^7, 52 et 51),
A défaut de tout autre renseignement, ces citations suffisent pour indiquer que, dans un temps reculé, au douzième siècle, des écoles publiques et proba])lement gratuites existaient à Eu et aux portes de cette ville. Elle n'était pas sans exercer une heureuse influence sur des populations dont, comme on Ta dit de nos jours, on a peut-être exagéré l'ignorance.
Si l'on peut, d'ailleurs, citer quatre établissements d'instruction dans le comte d'Eu, sans s'éloigner beaucoup de ses limites, on rencontre d'autresécoles. Dès le temps de Saint-Valery, il y en avait une dans son monastère ouverte à la jeunesse du pays, et l'on remarque, disent les auteurs de YHistoire littéraire de la France, que ce saint abbé voulait et prescrivait qu'on y usât plutôt de douceur envers les enfants que de châtiments et de manières dures et impérieuses. Xon-seulement des écoles existaient au moyen âge dans les villes voisines d'Eu comme à Dieppe et à Abbeville, mais elles étaient répandues dans les bourgs et dans les campagnes, comme à Oisemont, Gamaches, Valines, Griel, Saint-Martinle-Gaillard, Mesnil-Rcaume, Monchy, Melleville et d'autres localités d'une faible population. De sorte qu'il est bien établi que les écoles rurales étaient multipliées dans ce temps, peut-être chaque paroisse de quelque importance en possédait-elle où les enfants venaient, sous l'œil du curé ou d'un maître d'école, s'initier aux secrets de la lecture et de l'écriture.
De même que tous les premiers établissements d'instruction, les premières écoles d'Eu ouvertes dans l'abbaye sous la direction des chanoines et dans leur dépendance étaient soumises à la surveillance de l'autorité ecclésiastique. Mais il faut croire que dans la décadence de la vie monastique elles ne répondirent plus à leur institution primitive et qu'elles déclinèrent. Leur insuffisance parut assez sensible
pour que la ville en créât d'autres pourvues d'un revenu inscrit au budget municipal, et confié à un pédagogue, maître ès-arts de runivcrsité de Paris. Au seizième siècle, on les trouve installées dans les bAtiments de l'hôpital normand, et visitées fréquemment par le maire et les échevins leurs patrons. Le soin de les rétablir, lorsque les malheurs pul»lics avaient amené leur fermeture, n'éveillait pas d'ailleurschezceux-ciune préoccupationmoinsvive.Onle vit bienàTépoque des longues et désastreuses guerres de religion, quand les liourgeoi^? d'Eu, « n'ayant plus « d'cnnemys prochains » s'étudiaient «à faire choses « qui servent à la république pacifique. » Sachant comijien la jeunesse du comté tirait profit deTensoigncment des écoles municipales, et attachant à la conservation de celles-ci une grande importance, la Majorité s'empressait de les rouvrir aussitôt que le calme avait succédé au fracas de la guerre. Le premier essai qu'elle faisait de ses forces était de « re- « mettre les grandes écoles de longtemps délaissées, « en y posant et instituant trois régens et précep- « teurs, pour y enseigner la jeunesse trop ignorante « cticellepartrop débordée de longue licence réfréner « et tenir en discipline; ce qui fut fait alors moycn- « nant gaiges de quatre-vingt-dix livi-es constituées « aux dits régens par chascun an, dont soixante livres « à prendre sur l'abbaye d'Eu et le reste sur l'hôpital « normand (1) »
Dans le même temps, c'est-à-dire vei-s Tannée 1002, on travaillait à ériger une école à part pour les filles, « chose » très-honnétc et fort convenable par le conseil, » niais des biuits de guerre ari'élérent net le projet. Les écoles piiitliqucs fiircMil fermées; elles ne reçurent de nouveau leurs écolici-s (jue dix années plus tard, « Le premier jour d'octobre <iu dit an 1573^ « rapporte le Liri'c /'ouf/c, les écoles piil>li(|ues dé-
(1) I.ivri- roinje cm Livro <lr lu ni.'ijoci/i'. fol (17, v".
« laissées dès Tannée 1553, à l'occasion des troubles « advenus en ce roiaulme, ont esté remises au lieu « acoustumé attenant à Thospital normand où a esté « posé maistre et principal rc^enl M'= Antoine de « Beaucamp, maitre ès-artz, accompagné d'autres t régens ({ui te noient escoles particulières, afin de « faire convenir la jeiuiesse ù Testude soubs mesmc « maistre en mesme escolle comme par le temps « passé (1). »
Mais quelque fréquentées qu'elles fussent, quelque florissantes qu'on veuille les supposer, ces écoles devaient disparaître pour faire place à un collège. Depuis tantôt deux années les Jésuites avaient obtenu, à Paris, la direction d'un établissement d'instruction, et leurs succès dans l'enseignement étaient prodigieux, tant au collège de Glermont qu'à Billom en Auvergne et à Pont-à-Mousson. A peine apparus, les révérends pères avaient porté un coup funeste aux écoles les plus fameuses. Les villes les avaient appelés à l'envî pour leur livrer les anciens collèges ou leur fournir les moyens d'en créer là où il n'y en avait jamais eu (2). Le cardinal de Bourbon manifestait l'intention de les introduire en Normandie; un de leurs pères les plus fameux, Possevin, avait déjà prêché à Dieppa, converti un grand nombre de protestants effrayés les autres, et par un miracle réel, dit ironiquement un pamphlet, ramené dans les filets des pécheurs dieppois les harengs qui s'étaeint enfuis en d'autres mers (3). Ayant à Rouen dos amis nombreux dans tous les rangs et dans toutes les conditions, la compagnie de Jésus se disposait à répondre à rappel du cardinal Louis de Bourbon, comme elle
(1) Livre rouge, fol. 88. — La. ville d'Eu, p. 337.
(2) Quicherat, Histoire 'le Sainte-Barbe, t. ii, p. 52.
(.3) nénonciatio7i faite à Xosseifpieurs <lii Parlement 'le Xnrmandie en l'rame, 1162.
le fit plus tard, lorsque Ileni-i de Guise, duc de Lorraine, la fixa dans son comté d'Eu.
Les circonstances se prêtaient merveilleusement à sa venue. En effet, si le duc de Guise n'ignorait pas de quelle importance devait y être pour son parti la présence des jésuites, la ville était, de son côté, disposée à accueillir avec les marques les moins équivoques de satisfaction ceux qui s'étaient levés pour combattre la réforme. 11 se rencontrait ainsi de part et d'autre une concordance de v(inix, de sentiments et d'intérêts qui demande ù être expliquée. C'est ce que nous allons essayer de faire en nous transportant à l'époque qui a vu Uciitre le collège d'Eu, vers l'année 1580.
La ville d'Eu conservait encore vivant le souvenir des entreprises calvinistes qui avaient ruiné la concontrée. Ceinte de remparts, entourée de fossés profonds, dont les dernières traces n'ont point disparu ; elle était, il est vrai, restée à peu près intacte. Sa riche abbaye, plus heureuse ([ue celle du Tréport avait échappé à Tincendie; à peine une de ses églises, Saint-Jean, avait-elle reçu quelques boulets de Tartillerie protestante. Ce n'était point cependant qu'elle se fût préservée entièrement de l'action des doctrines nouvelles qui étaient pour elles le symbole du désordre. Ce n'était point que les menées des Dieppois, devenus de damnés huguenots qui, « maudissoient Dieu et notre mère Sainte-Eglise, » n'eussent eu du retentissement dans ses murs. Mais aux pi'emières tentatives des religionnaii-es la mairie, en bonne catholiiiue (lu'elle était, avait chassé les dissidents; puis elle avait confié la garde des portes aux princil)aux l)()urgeois, leur ordonnant de courir sus « avec leurs harquebuses à croc » aux gens (jui se présenleiaient dans de méchants desseins. Ne fallait-il pas A la fois redoubler de vigilance, augmenter la garnison, remplir les magasins de vivres et de poudres, réparer les murailles, les fossés, les tours de l'en-
ceinte ? Avant toutes chosjcs il était urgent d'user d'une habile diplomatie afin d'écarter les bandes qui battaient les alentours. Combien de fois, depuis quinze années, le zèle des maires et leur prudence n'avaientils pas été mis à l'épreuve ? C'était aussi pendant ce même temps que la cité avait perdu peu à peu son industrie, ses ressources et sa tranquillité. Sans cesse l'œil au guet, elle avait surveillé avec un soin jaloux ses voisins les Dioppois; elle avait enrôlé des gens de guerre, mais lorsqu'il s'était agi de payer ses défenseurs mercenaires on avait été forcé de fi'apper d'une cotisation extraordinaire Tarrière-ban du comté, les abbayes et les bénéfices. Toutefois, quelque lourdes que fussent ces charges, on les supportait patiemment, « pour le désir que chacun avoyt de faire fidèle « service au roy et luy garder et conserver la ville en « obéissance. »
C'est par ces mesures, par ces précautions multipliées que les bourgeois d'Ku devaient se garantir désormais des attaques des réformés. Mais on conçoit ù quelles craintes la population devait être en proie. C'était l'efïet naturel de ces jours de troubles où les dissensions religieuses et politiques avaient désorienté les meilleurs esprits. On voyait bien la nécessité de se protéger, et l'on voyait clairement que les dangers auxquels on était exposé provenaient de la présence des calvinistes, de leurs prédications, de leurs excès. La ville d'Eu se trouvait précisément placée entre deux provinces qui offraient un lamentaj^le tliéàti-e de meurtre, de violence et de sacrilèges. Dans la Picardie, on comptait un grand nombre de religionnaires, on en comptait pa« un moins grand nombre dans le pays de Caux. A quelques portées d'arbalète, à Gamaches, JoachimRouault donnait asile dans son château aux ministres du culte réformé. A Dieppe, à Luneray, à Bacqueville, les nouvelles doctrines s'étaient propagées si rapidement que Jacques d'Estouteville-Villebon avait pro-
posé au roi Henri II, dès l'année 1559, de déporter une partie de la population pour la remplacer par une plus docile à l'Eglise romaine. On comprend donc que les efforts de la communauté bourgeoise tendissent à éloigner les fauteurs de désordres, à se préserver de tout contact avec eux, à fuir la contagion huguenote, à veiller û la garde des oreilles des catholiques comme à celle des portes de la ville. Lorsqu'en songeant aux ruines amoncelées. Ton craignait le retour des calvinistes, les esprits se tournaient naturellement vers ceux qui portaient des coups mortels â la réforme. Quels apôtres plus éloquents et plus habiles appellerait-on pour confondre les prédicateurs hérétiques? Chez qui trouver plus d'ai'deur, de dévouement et d'autorité ? Les jésuites n'étaient-ils pas les alliés du comte d"Eu et ses conseillers ? Ils pouvaient devenir pour la cité un gage de paix et de concorde.
C'est à la lumière peut-être un peu confuse de ces idées prévoyantes que, dans des esprits circonspects et sages, avait pris naissance la pensée à laquelle répondrala création d'un collège de compagnie de Jésu.s. Et cette pensée avait grandi de plus en plus au milieu des épreuves auxquelles la population avait été soumise.
Lorsqu'au commencement de Tannée 15G2 il avait été bien certain que Montgomery ne menaçait ni Arques ni Aeufchâtel, mais qu'il se dirigeait avec ses doubles canons et un parti de quinze cents hommes sur la ville d'Eu, on avait agité la grosse question de savoir comment on lui résisterait efficacement. Prêts à s'exposer « au péril de la mort » plutôt que de donner entrée aux calvinistes, les bourgeois d'Eu avaient eommencé par cacher leurs meubles, leur argent et leur houblon dans une des tours de l'enceinte (1), puis
(1) Située entre les portes Mouilletle et tlu Marché, elle i»ortait le nom caractériKti<iue do Tnitr Cnchcyuin.
ils avaient trnvaillé aux parties faibles des murailles et au terrassement des portes. Ils avaient élevé une plate -l'orme sur laquelle, à force de bras, ils avaient traîné et mis en batterie deux pièces de canon, A peine les premières enseignes de Montgomcry avaient-elles été vues du haut des remparts que le maire était monté à chevab et que la nuit « ung chacun estoit sur la muraille aux escouttes. » Quand, enfin, dans la journée du 4 février 1502, environ cinq heures du matin, Tartillerie ennemie, placée dans le clos Buslain, avait commencé c» tirer contre la porte du Tréport, on lui avait répondu avec succès de la tour de Téglise Saint-Jean; Montgomery avait pu dès lors se convaincre, après avoir parlementé, que les bourgeois» estoient et denteureroient « fidèles serviteurs et obéyssants sul)jets du roy jus- « ques à la dernière goutte de leur sang. » De sorte que ce chef avait donné Tordre de sonner la retraite et s'était retiré vers Dieppe, faisant ainsi éclater une joie qui s'était manifetée par des chants, des processions et le son des clocles.
Mais après avoir vaillammicnt combattu, les habitants regardaient tristement leurs champs dévastés. Ils écoutaient avec terreur les menaces des protestants qui promettaient de revenir avec telles forces qu'ils nettoyeraient et déti'uiraient la ville. La compagnie des gens de guerre envoyée par M. de Brissac sufïïrait-elle à écarter ce danger ? Par quel moyen pourrait-on quelque peu respirer « des, assidus tra- « vaux faits à la garde de la ville, fortification d'icelle « et entretenement des soldats ? « Adonnée un moment â d'autres soins qu'à ceux que la guerre nécessite, la ville d'Eu redoutait de voir les hostilités se l'allumer. Ce sentiment était si vif qu'elle ne désirait rien tant que de rester neutre dorénavant, de s'arranger pour ne plus être le but des attaques ou des convoitises des religionnaires de Rambiires, d'Abbeville et de Dieppe. Sa clairvoyance lui avait fait com-
prendre qu'elle trouverait un protecteur puissant dans son nouveau comte, Henri de Guise. De là les démonstrations joyeuses et les magnificences qu'elle lui prodigua lorsque ce prince vint au milieu d'elle pour la première fois, en 1578 ou 1579 (1). Le duc de Lorraine était le champion de Rome, le défenseur de Torthodoxie catholique et romaine, on pouvait Taccueillir conime le restaurateur de la religion. Elle ne se trompait point, ce nous semble, en pensant que le chef de la Ligue ne permettait plus que le comté restât ouvert aux courses, aux prédications, aux excitations des calvinistes. Pour réduire ces derniers, le comte d'Eu, à n'en pas douter, saurait mettre en œuvre des moyens de plus d'un genre.
La fondation du collège des Jésuites nous semble avoir été un de ces moyens; elle fut, ci notre sens, une des ressources auxquelles le duc de Guise eut recours pour chasser la propagande protestante, pour s'attacher davantage une contrée restée, û la vérité, avec la plus grande partie du royaume dévouée û l'Eglise romaine mais tiraillée en sens divers et inquiétée par les ministres du culte nouveau. Il avait besoin des bons pères qui étaient de rudes jouteurs vis-à-vis des réformés, et devant lesquels, pai-tout où ils pénétraient, l'action protestante était moins décisive. Henri de Guise comptait sur la compagnie comme sur une arme d'attaque et de défense en présence de laquelle ses adversaires n'auraient plus qu'à se tenir cois et tranquilles. Les habitants, ses vassaux, confiants et crédules, mais attentifs à leurs intérêts, attendaient impatiemment la venue des jésuites, de ses professeurs, grâce auxquels l'enseignement avait fait de si remanjuables progrès et
(1) Ilonri de Guise vint à Eu accompagné de son frère, le cardinal de Lorraine, et du P. Claude Mathieu, l'n tableau de la culloction (lu roi Lo;.is-Philii)pe, peint par Decaisne en 183.^, représentait le duc de Lorraine au milieu des ligueurs au château d'Ku.
qui avaient su attirer à leurs écoles les familles de la haute société,
La fondation du Collège d'Eu et !a venue des Jésuites ne passèrent pas inaperçus des contemporains. C'est ainsi que Nicolas Rumet, sieur de Buscamp, en rédigeant ses chroniques dans lesquelles il a consacré un chapitre au comté d'Eu, a rappelé en quelques mots !a création de l'école des Jésuites par Henri de Lorraine et Catherine de Cléves (1), On peut joindre à la note de Vnnaliste picard la mention (4ue, vers la même époque, un P. Jésuite a fait du môme établissement (2). Mais ni l'un ni l'autre, à notre grand regret, n'ont ajouté au fait qu'ils mentionnaient des renseignements que nous puissions mettre à profit.