V—INCIDENTS DU RETOUR DE M. RICHARD
# Voici bientôt le temps où M. Richard va revenir au * Collège,” s'étaient dit entre eux les ecclésiastiques, ‘il faut “ préparer une petite fête pour célébrer son rétablissement et ‘ son retour, et ils s'étaient mis à l’œuvre. Or, au sein de sa solitude du lac St-Paul, M. Richard commençait à éprouver de cruels ennuis. surtout depuis qu'il était entré en convalescence, au commencement du mois d'octobre. Il avait bien par ci, par là, reçu de rares visites ; mais outre qu'elles étaient tres courtes, surtout quand elles lui venaient du Collège. c'était toujours pour traiter de quelque affaire plus où moins embarrassée qu'on l'allait voir. Il s'était persuadé que ses chers enfants hâtaient son retour et pourraient peut-être bénéficier un peu de sa présence ; c'était aussi ce qu'exprimaient les lettres qui lui venaient des Trois-Rivières.
Ayant done essayé ses forces, en allant une première fois à l’église de St-Grégoire et, après avoir pris l'avis de son mé-
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decin qui n’y mit pas trop d'obstacles, 1l résolut le mardi, 13 octobre, de retourner au Cellège. Mais il avait compté sans son extrême faiblesse, sans les fatigues du voyage et surtout sans les émotions qui l’attendaient à son arrivée. Ce fut une orande joie pour lui de se retrouver dans son cher Collège et au milieu de ses enfants, ce fut aussi pour les ecclésiastiques un immense soulagement de voir arriver leur directeur, leur ami et le confident de tous leurs petits chagrins ; enfin pour les élèves, ce fut une occasion de légitime réjouissance qu'ils ne pouvaient laisser échapper.
On organisa donc immédiatement une grande démonstration pour fêter le retour du malade. Décorations magnifiques, adresse sentimentale, musique joyeuse et mieux que tout cela, des fronts rayonnants où s'épanouissait une joie sincère, tout cela était de nature à émouvoir profondément l'âme si sensible et si éprouvé: de M. Richard. Il répondit à l'adress: en laissant déborder de son cœur quelques-unes des noimbreuses émotions qui l’agitaient. Non ton de voix était bien altéré par la faiblesse, mais 1} allait droit au cœur dé ses enfants.
Le lendemain, pour répondre à un vœu nouveau de sa chère communauté, il crut devoir dire la sainte messe, C'était la seconde fois seulement qu'il se hasardait à cette tâche. depuis sa convalescence. Elle était peut-être, cette fois-ci, an dessus de ses forces, à raison de lépuisement causé par le voyage et les émotions de l’arrivée. La messe fut longue et pémble pour le malade, elle fut touchante et belle pour les élèves. [y eut musique instrumentale, chant en partie et Te Deum à la fin. Tout cela était bien beau et bien convenable pour la communauté, et pour elle tout cela devait finir par ur magnifique congé. Mais pour M. Richard tout cela devait aboutir à une cerise horrible qui, en quelques heures, le conduisit aux portes du tombeau et faillit être fatale.
Vers onze heures de l’avant-midi, il commença à éprouver dans la région de l'estomac, des douleurs étranges qui annonçaient un grave désordre intérieur. Cependant il put supporter telles quelles ces premières souffrances jusque vers
une heure et demie de l'après-midi. Alors le mal prit ui degré d'acuité telle que tous ceux qui furent témoins des tortures indicibles, des convulsions épouvantables et des lamentations effrayantes du patient, ne l’oublieront jamais. Le docteur Badeaux, mandé en toute hâte fut extraordinairement frappé de l'état du malade, et il ne savait que penser d’une crise aussi violente. Le pouls était étrangement troublé, l4 respiration ne s'échappait plus qu'au milieu de lamentables plaintes, une sueur abondante qu’on aurait pu croire celle de la mort ruisselait par tout le corps du malade qui criait et se débattait comme un forcené, en se tordant sous les étreintes du mal. Le docteur avertit M. Smith qu'il y avait grave danger, et qu'il eut à se tenir prêt à toute éventualité. M Rheault fut appelé en toute hâte de l'évêché pour administrer les derniers sacrements à son confrère ; maïs il n’en fut pas besoin. Vers trois heures, quelques instants après l'arrivée de M. Rheault, les remèdes commençant à faire sentir leur effet, parvinrent enfin à vaincre la violence du mal. M Richard parut respirer un peu plus à l'aise, le danger était passé ; mails non sans laisser des traces évidentes de son passage, par l’affaissement et la prostration dans laquelle tomba le malade, au sortir de cette terrible crise.
M. Richard se remit assez vite de cet accident de sa convalescence, et huit jours plus tard, les affaires du Collège l'appelant à Montréal, il crut pouvoir s’y rendre. Cependant par mesure de prudence, il se fit accompagner par M. Baril. bibliothécaire. Du reste, il voulait mettre son jeune collaborateur en rapport avec nos libraires-correspondants pour faciliter l'expédition des affaires dans cette branche d’administration. s
Ce voyage ayant été favorable à son état de santé, grâce aux bons soins dont il avait été entouré, Mr Richard résolut d'aller chercher encore quelques jours de repos, loin du bruit du Collège et des mille soucis des affaires ; car il ne reprenait ses forces qu'avec une lenteur qui le désespérait ; et le médecin était d'avis que cela était dû aux graves occupations auxquelles il s'était trop tôt livré. Ce fut chez son ancien collè-
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Enfin Mr Richard revint au Collège le 5 novembre, avec l'intention d’y demeurer cette fois et d’y commencer peu à peu l'exercice de sa besogne. Inutile de dire que bien des affaires étaient arriérées et appelaient simultanément son attention. Il lui fallut plusieurs semaines pour se rendre compte de l’état de la procure. La direction des études avait aussi un peu souffert, malgré toute la bonne volonté déployée par Mr Guilbert. D’un autre côté, Mr Smith comptant toujours sur le retour prochain de son ami, n'avait osé entrer dans les détails intimes de la direction des élèves et le nerf de la disceipline s'était un peu affaibli.
Trop faible encore pour entreprendre la lutte sur autant de terrains différents, Mr Richard crut devoir tout d’abord s'occuper des classes qu’il visita chacune en particulier, s’informant avec soin de l'intelligence, de l'application et des succès de chaque élève, donnant à tous des conseils prudents, propres à stimuler le zèle et le travail, insistant surtout sur le soin que chacun doit mettre à faire le plus scrupuleux usage de son temps et de ses talents.
Ce ne fut que le 30 novembre qu'il commença à agir comme directeur, encore dut-il' se décharger sur M. Smith pour la messe de communauté.