DEVINT L'AUTORITÉ KPI8C0PALE
Pendant que cette question s'ao-itait dans la presse, les v-itoyens des Trois-Rivières agissaient. Une députation des ])lus notables d'entre eux, ayant à sa tête L'Honorable Joseph Edouard Turcotte, membre du Parlement et Maire de la cité, allait trouver Mg'r Cooke pour lui demander son approbation et son aide dans l'œuvre projetée. Monseigneur accueillit avec beaucoup de bienveillance cette députation de ses chères ouailles, il les félieita d»^ leur zèle et de leur dévouement pour la cause de l'éducation, il leur promit de prendre leur demande en considération et les congédia eu s'engageant à leur donner une réponse plus tard.
L'évèque connaissait parfaitement son droit et il n'avait pas non plus oublié les instructions que le St Siège lui avait données, d'ériger son Séminaire diocésain, aussitôt que les «irconstances le lui permettraient. Vu cependant l'embarras si grave de ses finances et l'opposition si générale de son clergé, il ne voulut pas agir avant d'avoir longtemps réfléchi et prié, et d'avoir consulté quelques-uns de ses collègues dans Pépiscopat. Quand donc il eut connu que ses confrères lui
conseillaient de favoris'.-r. dan.s la mesure de ses forces, la fondation du Collège des Trois-Rivières, quand il eut bien constaté que c'était le vœu général de la population trifluvienu»' et d'un gi-and nombre de diocésains du Nord et du Sud. il n'hésita pas davantage. Dans une nouvelle réunion des principaux citoyens, il leur annonça qu'il donnait son approbation à leur patriotique entreprise : qu'il prenait le nouveau collège sous sa protection et qu'il pourvoirait lui-même au personne) de la direction et de renseignement. Ceci se passait au commencement de Tannée 1860.
Mirr Cooke allait enfin voir se réaliser une de ses plu>' chères etvpérances. La Divine Providence, par des moyens par elle seule préparés, se charir<'ait de résoudre un problème réputé Jusqu'alors insoluble.
Cependant l'acte ])ar lecjui'l ]\Igr Cooke donnait son concours à la fondation du Collège des Trois-Kivières constituait un fait de la plus hante importance, et dont les conséqnences ne devaient }>as échapper à l'attention de ceux qui s'occupaient de la (juestion. depuis assez longtemps déjà. Les un.s (levaient rapi)lau(lir et s'en réjouir, les autn-s le blâmer et le regretter. Le clcriiè tliocesain. saul <iUel(|ues rares t'xceptions, le reçut avec uiH- indiflérence froide ei une espérance non dissimulée <jue cet acte é])isc()pal sérail de nul eilèt.
(^uant au petit nombre de ceux qui accueillirent, avec une hostilité déclarée, la détermination (jue l'évèque avait jH-ise de favoiiser le Collège des Trois-Kivières, il est dilficile d«' s'expliquer l'ardeur et le zèle qu'ils ont apporté dans leur lutte contre l'autorité épiscopale. l)'al)ord. ils éimisèrent tous les moyens possibles pour prévenir cette intervention de Mgr Cooke ; mais voyant qu'ils n'avaient i>u réussir à em))éther racti(»n épiscopale. ils concentrèrent leurs etlorts pour en neutraliser les elfets. en la critiquant avec beaucoup d'incouveiiiiiice et cil la cf)iiil);it1:mt avec des armes que réiu'ouvaient la conscience et le respect du à un prince di' l'Eglise. Pour se donner raison dans cette cami^agne contn' l'évèque. on en vint jusqu'à l'accuser tout haut de manciuer de sagesse et de pru-
deiicc, et de coinpromrttn' les iiitérèt.s d(! lu rcligio'ii dtiii8 le diocÙNe
fSaiis doute, Mgr Cookc rencontra des contradicteurs loyaux et de bonne foi qui lui tirent part de leur manière de voir avec beaucoup de modération, et c[ui combattirent son projet avec la dignité, le respect et la charité couA^enable. De ce nombre fut Mgr Laflèche, alors (Jrand Vicaire et Supérieur du Séminaire de Nicolet. Pour lui, c'était une conviction bien arrêtée qu'une seule maison de haute éducation était suffisante
pour les besoins du diocèse Mais si l'évêque persistait
à A^ouloir son Séminaire près de lui, comme c'était son droit, il devenait de l'intérêt de la maison de Nicolet de transférer son domicile aux Trois-Rivières, pour n'avoir pas à subir la concurrence d'une maison rivale, ayant pour elle l'avantage de la l^osition, et de plus, le patronage épiscopal.
C'est en ce sens qu'il prépara et soumit à la corporation du Séminaire de Nicolet un mémoire oùétai.^nt exposés les raisons et les avantages du transfert de l'Institution auxTrois- E-ivières. Réunir ainsi, dans un milieu convenable, toutes les forces intellectuelles et les moyens matériels, c'était, selon M. le Ci. Vie. Laflèche, le moyeu d'avoir une institution vraiment grande, vraiment prospère et capable de lutter avantageusement avec les meilleurs collèges du pays. Toutefois, voyant que les conclusions de son mémoire ne réunissait pas la majorité de ses collègues du Séminaire de Nicolet, et que, du reste. il fallait vaincre des difficultés et des obstacles presque insurmontables, pour réaliser un tel projet, il crut qu'il valait mieux s'opposer, autant que possible, à la fondation du nouveau collège et il se dévoua à la défense de cette cause, avec toute l'intelligence et l'énergie qu'on lui connaît.
Nous verrons plus tard comment ses idées se sont modifiées petit à petit, à mesure que les circonstances le mirent en rapports plus fréquents et plus intimes avec le Collège des Trois-Eivières, et qu'il eut à porter une plus grande part de l'administration du diocèse.
Quant aux autres opposants de Mgr Cooke, quoicju'il
en soit de lenr efforts et des procédés qu'ils ont employés pour enlever au collège le patronage de l'évèque, déjà le temps et la réflexion ont fuit justice de la plupart des préjugés cju'ils cherchaient à soulever ; et la lumière s'est faite sur plus d'un point, auj^rès de ceux c[ue n'aveuglait aucune passion. Il appartient à l'histoire de compléter l'œuvre de réhabilitation et d'acheA'er de venger la mémoire de Mgr Cooke en rétablissant, par une analyse raisonuée des faits, l'exacte vérité sur toute cette question.
On a déjà dit ailleurs que Mgr Cooke, en concourant à la fondation du Collège des Trois-Rivières, entrait pleinement dans les vues du St Siège, et qu'en outre, il avait pris l'assentiment de ses collègues avant d'agir. Ces graves autorités appuyant la décision de l'évèque devraient, ce nous semble, le justifier entièrement et nous épargner le travail d'une défense plus motivée. Ajoutons cependant, pour répondre à l'accusation d'imprudence et d'intervention inopportune dans cette affaire, que Mgr Cooke connaissait mieux c^ue personne les besoins de son troupeau. Plus que tout autre, il avait pu constater la nécessité d'une grande institution catholique, dans sa ville épi S( topa le.
En eflel, il avait vu, au milieu d'une population presqu'exclusivemeiit catholique, des institutions protestantes naître, grandir et, lières du patronage des catholiques, jeter un orgueilleux déli à linstitution des Frères des Ecoles Chrétiennes et aux autres écol(>s catholiqu«'s. Plusieurs des bonnes familles de la ville, prétextant la név^'ssité et entraînées par un courant d'idées fausses, ne se faisaient nul scrupule d'envoyer leurs enfants à ces écoles protestantes où la foi et les mœurs couraient les plus grands dangers. L'évèque était justement alarmé de cet état de choses ; son cœur s'était ému à la vue des dangers que couiait la jeuiu^sse et des conséquences fâcheuses qu'entraînerait (jette édiu-ation anti-catholique. 11 avait cherché les moyens d'y aj^porter remèd(\ en encourageant le plus possible fécole des Frères; ses efforts n'avaient pas été sans quehpies succès, mais les bons Frères n'avaient pu répondre à tous les besoins.
11 avait hiiMi song'é à fondor son Séiiiinairo diocésain : mais ses désirs veiiaiont toujours et irrésistiblement se heurter contre l'impossibilité matérielle. L'insaisissable éeu renvoyait sans cesse la question à des jours plus heureux, et l'état de plus en plus critique de ses finances ne lui permettait même point d'espérer de voir ces jours plus fortunés.
Quand donc l'évêque vil que cette question matérielle était rég-lée, et qu'une corporation laïque allait se charger de pourvoir aux besoins du nouv'eau collège, il sentit son cœur soulagé. Il bénit la Divine Providence qui allait enfin remettre sous la tutelle et la garde de l'Eglise, les cœurs et les intellisrences de ses chers enfants des Trois-Rivières.
Or, je le demande maintenant, quel adversaire si acharné de la nouvelle institution, quel ennemi si déclaré de l'évêque, se mettant alors à sa place, eût agi autrement que lui. Pourquoi donc blâmer dans un Supérieur ce que la raison et la conscience nous auraient commandé de faire nous-mêmes dans une telle occurrence. Car, il ne faut pas l'oublier, Mgr Cooke, en refusant son concours à l'œuvre du CoUèg'e des Trois-Rivières, se voyait menacé d'une institution laïque. On en peut juger par l'extrait suivant d'une lettre que lui adressait, le ■25 juillet 1860, le président de la corporation du collège :
" J'ai donc, Monseigneur, à m'adresser à vous pour avoir "' des prêtres et des ecclésiastiques pour composer le corps inté- " rieur et enseignant du collège ; espérant que nous ne serons " pas déçus dans la confiance que nous reposons en l'appui " moral de votre respectable clergé et de son digne chef, et à '■ vous exprimer le regret que la corporation éprouverait de se '' voir obligée de recourir à des professeurs laïques ; ce qu'elle " est déterminée de faire si elle n'obtient pas une réponse favo-
"' rable de Votre Grandeur
(Signé) " .T. E. Turcotte, "Président de la C. C. T. R."
Disons le donc haut et ferme : non seulement la conduite ■de Mgr Cooke a été raisonnable et conscientieuse ; mais elle fut de plus sage et modérée, et, par dessus tout, souveraine-
ment courageuse. Voyant que sou clergé était hostile au nouveau collège, il ne voulut pas le froisser ni l'irriter inutilement en lui manifestant tout de suite sa décision par un document officiel. Il usa de la plus stricte réserve et de la plus grande prudence, pour ne rien dire et ne rien faire qui put blesser ses contradicteurs ou éveiller leurs susceptibilités. Durant les dix années que j'ai travaillé sous sa tutelle et en quelque sorte sous ses regards, j'ai eu maintes fois l'occasion de lui parler de son collège et des luttes que celui-ci avait à soutenir. Bien des fois il m'a donné des paroles d'encouragement et de douce espérance ; jamais je ne l'ai entendu se plaindre de ceux qui désapprouvaient ou combattaient son œuvre.
C'est ainsi que par beaucoup de douceur, de modération, de patience, il put, petit à p 'tit. amener à son sentiment ceux de ses prêtres qu'aucun préjugé n'aveug-lait.
Mais à Tépoque dont il s'agit ici, et sur cette question du Collège desTrois-Rivières.l'évêque se vit dans un isolement complet. A l'exception de quelques prêtres de sa maison qui, après lui avoir fait leurs respectueuses représentations, et lui avoir exprimé leur juste sujet de crainte sur le succès d'une telle entreprise, acceptèrent d'assez bonne grâce cet acte d'autorité, à l'exception, dis-je, de ces quelques prêtres, nul autre ne voulut l'approuver, l'aider ou concourir arec lui dans cette œuvre si importante, et qu'il avait tant à cœur de mener à bonne fin. Personne n'osait même lui donner une parole sympathique, un mot d'encouragement. En vérité, il fallut à Mgr Cooke une force d'âme-, une énergie et un courage extraordinaire, pour tenter ainsi une entreprise excessivement difficile en soi. et rendue moralement impossible par l'opposition si ardente, si persévérante et si générale qu'on lui faisait. Cette opposition, en entraînant dans le courant commun, même des prêtres qu'aucune alfection ou qu'aucun intérêt n'attachait au Séminaire de Nicolet, enlevait à l'évêque le seul appui moral sur lequel il pouvait espérer de compter.
Toutefois, la défiance que, lui témoignait son clergé.
l'éloig-nemout qu'il montrait pour sa personne, l'opposition (|u'il apportait à ses projets, tout cela révélait à l'évêquc un grave désordre qui justifiait pleinement Tattitude qu'il venait de prendre. Tout eida démontrait la nécessité du Séminaire diocésain, et ajoutait aux raisons qu'il avait d'en hâter la fondation. Avec son intelligence perspicace et son tact sûr, Mgr Oooke comprit que sou séminaire apporterait remède à ce mal. Alors, il pourrait surveiller lui-même la formation de ses ecclésiastiques à la vie sacerdotale ; il pourrait les suivre i)as à pas, les mieux connaître et en être mieux connu. Alors, il pourrait faire passer dans leur cœur, autant que dans leur couscience, cet esprit de famille, cette filiale affection qui fait reconnaître dans l'évêque, un père et un ami plutôt qu'uu maître et un dominateur.