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VIE DE FAMILLE

Montaigne appelait certains collèges de son temps « des geaules de jeunesse captive. » Il fut en effet une époque, dans l'éducation française, où l'on ne savait pas trouver de milieu entre la licence effrénée du Pré-aux-Clercs et les sévérités outrées de ces collèges qui, comme celui de Montaigu, ressemblaient à de véritables prisons, s'il en faut croire les contemporains. Rabelais a fait de ce collège une peinture peu séduisante, où il 3' a de l'exagération, sans doute, mais aussi de la vérité: « Mieulx sont traictez les forcez entre les Maures et les Tartares, dit-il, les meurtriers en la prison criminelle, vovre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautruz dedans ce collège de pouiilerie (1). »

A Stanislas, rien de semblable. Le collège n'est point une geôle, c'est une grande famille. Les élèves retrouvaient dans l'affection et dans le dévouement de leurs maîtres quelque chose qui rappelait les habitudes du foyer domestique.

C'est au souvenir de cette vie de famille qu'un ancien élève de M. Liautard disait : « Qui de nous, ayant vécu cette vie, n'en a pas béni le bienfait, toutes les fois que dans le cours de ses années, il a voulu se rendre compte de ses premières impressions? Au milieu même de nos jeux, comme l'apparition d'un de ces dignes personnages calmait l'effervescence des plus animés, rassurait les cœurs timides,

(1) Rabelais, I, xxxvii.

et réveillait dans notre esprit de sages el; de bonnes pensées, chacun de nous se demandant ce qu'il avait acquis de droits dans la journée à être bien accueilli. Ce n'est pas que personne, excepté quelque grand coupable, éprouvât à leur aspect aucun serrement de cœur. Non, le premier effet de leur présence sur nos visages était de leur sourire (1). »

Nous trouvons partout les marques et l'influence heureuse de cet esprit de famille dans les rapports du directeur avec les parents, aussi bien que dans les rapports multiples et variés de tous ceux qui vivaient tous les jours ensemble, directeurs, professeurs, surveillants, élèves.

Et d'abord M. Liautard n'avait pas voulu séparer son action de celle des parents. Il estimait que l'éducation était une œuvre de longue haleine et qu'elle devait être commencée par les parents, par la mère surtout, dont la tendresse infatigable et industrieuse ne s'endort jamais : « Quoi que l'on ait pu dire sur les avantages et les inconvénients de l'éducation publique ou particulière, il est hors de doute que, dans le premier âge, il n'est pas de meilleure école que le toit paternel, pas de plus utiles enseignements que ceux d'une mère, quand elle s'en peut occuper (2). »

Les parents sont les instituteurs naturels de leurs enfants ; et le régime de la famille, la meilleure discipline, la meilleure méthode d'éducation qui se puisse imaginer. C'est la société que Dieu lui-même a créée pour l'enfant. Mais com- "bien de parents sont incapables de mener à bonne fin ce grand et sérieux travail, soit qu'ils n'aient pas reçu eux-mêmes une éducation bien soignée, soit que le temps leur fasse défaut? Le voudraient-ils, ils en seraient à chaque instant distraits par les occupations impérieuses de la profession, par tant

(1) Lalanne, De l'ancien et du nouveau, Stanislas. Discours de nonce à la distribution des prix, 1855.)

(2) Discours prononcé àla distribution des prix, à Fontainebleau, 1837.

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de dérangements inévitables, de devoirs ii rendre, d'amis à recevoir, à visiter, etc. « Comment se retrouver parmi tant de soins ? Nécessairement le jeune homme sera négligé, il s'affermira dans ses mauvais penchants, et si parfois les parents, frappés du danger qui les menace, cherchent à s'y soustraire, les moyens leur manquent, et la patience, cette vertu si rare, la patience leur fait défaut. Après diverses tentatives pour réparer le mal, dés que l'on a constaté qu'elles sont infructueuses, on perd courage, on se dégoûte, on abandonne au hasard ces années si précieuses qui ne reviendront plus (1). »

Il faut donc suppléer les parents, les suppléer et non les remplacer, car l'éducation de leurs enfants doit rester leur affaire première et ils ne peuvent pas s'en désister complètement. M. Liautard s'offrit pour aider les parents qui avaient confiance en lui, et il suivit dans l'organisation de sa maison le modèle que la nature même lui mettait sous les yeux. Se rapprocher de la famille, autant qu'il le pourrait, tel fut son dessein, et l'on peut dire qu'il y réussit ; le collège était ainsi une réunion d'élèves qui vivaient entre eux et avec leurs maîtres, comme les enfants dans une immense famille. Cependant les parents continuaient à être les premiers éducateurs, et M. Liautard prétendait seule ment les seconder. Par ses lettres et ses bulletins, il les instruisait de tout ce qui se passait et il les stimulait à unir leurs efforts aux siens : « Espérons, Monsieur, que peu à peu votre fils deviendra raisonnable ; vos bons conseils et ceux de sa mère y feront l^eaucoup ; de notre côté tout sera mis en œuvre pour vous seconder et pour qu'il réponde à vos soins, à votre intérêt et aux sacrifices que vous faites pour son éducation (2). » — Ailleurs: « Les avis d'un père,

(1) Discours prononcé à la distribution des prix à Fontainebleau, 1837.

(2) Lettres de M. Liautard, 1808.

ont souvent plus d'effet que tout ce que nous pouvons dire, quelque douceur et quelque amitié que nous tâchions d'y mettre (1). »

Il laissait toujours aux parents la belle part ; avait-il un avis plus délicat à donner, il le faisait passer par la bouche de la mère ou du père, et il disposait d'avance l'enfant à écouter avec religion et avec piété toutes leurs recommandations. Souvent il dit aux parents ce qu'ils doivent écrire, tant il désire l'union et l'harmonie entre ce qui vient d'eux et ce qui vient des maîtres : « Il y a du mieux, je ne veux pas vous le laisser ignorer plus longtemps, écrivait-il à une mère, je ne demande plus que la persévérance. Dans un mois, vous recevrez une note plus détaillée sur toutes les parties de la conduite et du travail. Veuillez soutenir par vos bons conseils cette jeune tête qui m'a causé pendant quelque temps de vives inquiétudes. Engagez-le à varier ses sociétés, à préférer les jeunes gens un peu graves et un peu sérieux à ceux qui seraient comme lui portés à une légèreté et à une dissipation excessives. A cause de son accent (le jeune homme dont il s'agit ici était Flamand), il n'est pas à propos qu'il fréquente beaucoup les personnes de son pays ; il vaudrait mieux qu'il causât avec des Parisiens, et surtout qu'il changeât souvent de société. Je l'ai sollicité dans ce sens, mais d'une manière un peu générale : un mot de vous fera une grande impression sur son esprit déjà bien préparé (2), »

Dans un autre endroit, il dit qu'il a recours à l'autorité et à l'intervention des parents : « S'il survient quelque changement, comptez sur mon exactitude à vous en prévenir. J'ai trop besoin de votre secours, pour négliger de l'employer, dés que je le jugerai nécessaire (3). »

(1) Lettres de M. Liautard, 1808.

(2) Lettres de M. Liautard, 1808.

(3) Lettres de ^1. Liautard, 1808.

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A parcourir ses lettres, on est étonné de l'insistance avec laquelle il revient sur la nécessité et les avantages du concours des parents. Cette idée était pour lui un principe fondamental, il voulait continuer l'éducation de la famille, achever avec les parents l'œuvre commencée ; il ne se considérait tout au plus que comme leur collaborateur et leur premier suppléant.

Telle fut, dès l'origine, l'ambition de M. Liautard, et il n'en eut jamais d'autre. Aux élèves qui se présentaient, il faisait bien comprendre aussi que sa maison devait continuer les habitudes de la famille. Il n'y conservait que ceux qui s'y plaisaient, qui l'aimaient, qui la préféraient à toute autre maison, non par une vaine inspiration d'orgueil, mais par ce sentiment naturel et secret qui nous fait préférer notre famille à toute autre famille. En ceci, les maîtres de Stanislas avaient parfaitement réussi. Dans une réunion d'anciens élèves, l'un d'eux, remarquable par son âge et sa dignité, disait en parlant de cette prédilection pour leur maison : « Oui, j'en appelle à vous tous, nous aimions notre maison ; et cependant, dans les commencements surtout, elle n'était ni belle, ni somptueuse, ni élégante ; on n'y trouvait pas tout ce confortable et tout ce raffinement de bien-être, que depuis on a trop multipliés peut-être dans les maisons d'éducation. Mais nous l'aimions telle qu'elle était, avec ses imperfections et ses inconvénients, dont nous ne nous doutions guère : nous l'aimions parce que nous la regardions comme notre maison ; c'était le sentiment de tous ceux qui l'habitaient, maîtres, élèves et serviteurs. Nous y vivions tous comme en famille (1). »

M. Liautard voulait une soumission librement acceptée et portée joyeusement : « Rien n'est fâcheux pour les jeunes

(1; ^Igr Buquet : discours prononcé au banquet annuel des anciens élèves de l'abbé Liautard et du Collège Stanislas, 1855.

gens comme un séjour forcé dans une maison où il y a plus de discipline et de travail qu'il ne leur convient. »

Cette pensée se retrouve à chaque page de ses lettres ; il en fait une condition de refus ou d'admission, suivant qu'on est prêt à y souscrire ou à la rejeter : « Il est fort inutile de venir dans un collège, écrit-il à un père qui semblait n'avoir pas compris cette pensée, pour y recevoir des impressions de mécontentement. Dès que l'on est porté à se plaindre et que l'on s'imagine être mal, il n'y a plus grand progrés à espérer dans la science, et moins encore dans la vertu. Souffrez donc que j'attende encore avant de vous donner ma parole. Je veux être sûr que votre cher fils, arrivant ici, soit bien environné, qu'il se réjouisse d'être dans notre maison, et que le bonheur qu'il y rencontrera lui fasse faire un bon emploi de son temps, et des efforts pour s'afFermir dans le bien (1). »

Trouvait-il un élève qui n'acceptait pas volontiers cet esprit de famille, il avait hâte d'en prévenir les parents et de leur annoncer qu'il renonçait à faire son éducation : « Ce pauvre enfant que vous nous aviez amené l'année dernière pour sa première communion, est dans un état de malaise mortel très alarmant. Nous ne voyons aucun remède tant qu'il sera assujetti à un règlement, obligé d'obéir et exposé à toutes les contrariétés qu'entraîne la subordination nécessaire dans la vie commune (2). »

Il y a plus : pour que cette vie de famille soit possible, pour que chacun connaisse ceux qui l'entourent, pour que surtout le directeur connaisse bien tous les élèves qui lui sont confiés, il faut que le nombre de ceux-ci ne soit pas trop grand. M. Liautard estimait, pour sa part, qu'à moins d'une organisation spéciale, l'œuvre de l'éducation ne pou-

(1) Lettres de M. Liautard, mars 1809.

(2) Lettres de M. Liautard, avril 1809.

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vait porter tous ses fruits, lorqu'un seul homme avait sous sa direction immédiate un trop grand nombre d'élèves. A son avis et d'après son expérience, ce nombre pouvait aller à 250 et même à 300. Il blâmait ces écoles où se trouvaient agglomérés huit ou neuf cents écoliers. « J'ai vu des proviseurs, et des plus habiles, rester muets aux interrogations des inspecteurs, lorsqu'ils n'avaient pas sous la main la liste des élèves par ordre alphabétique. » Et il ajoutait avec une légère ironie : « Je suis porté à croire que c'est dans l'hypothèse de cette ignorance invincible des noms et des choses, que les formules des certificats dressés sous le rectorat de M. l'abbé Nicolle, portent cette clause : « Api'ès avoir' consulte les registres de notre collège et pris l'avis de MM. les j)>'ofesseurs respectifs... » Comment, en effet, ne pas se perdre au milieu de tant de noms et de figures ? Comment ne pas tout confondre ? Comment rien affirmer avec certitude (1) ? »

Les meilleures méthodes, les règlements les plus sages ne peuvent remplacer cette intervention continuelle du directeur. Celui-ci, s'il veut élever véritablement les enfants qui lui sont confiés, les doit connaître avec leur caractère propre et leurs qualités particulières. Un homme qui a beaucoup réfléchi sur l'éducation, qui l'a encore plus pratiquée, et dont l'autorité en ces matières est très grande dans son pays, disait : « Celui qui veut élever un enfant, ne doit pas seulement avoir sous les yeux le but vers lequel il le conduira par une action préméditée, ni le modèle d'après lequel il devra le former, ni même les moyens par lesquels il réussira dans cette œuvre ; il faut de plus qu'il connaisse, autant que possible, la nature complète et le caractère propre de son élève. De là dépend une grande partie du succès... Et qui donc, en agriculture, peut espérer

(1) De l'Instruction publique en France, page 46.

bien cultiver son champ, y jeter la semence qui convient le mieux, et lui faire produire les vrais fruits, s'il ne connaît pas la nature du terrain? On ne saurait espérer davantage un bon succès dans l'œuvre de l'éducation, si l'on ne connaît ou si l'on ne considère pas la nature et l'individualité de chaque élève (1). »

On peut dire que ]\I.. Liautard savait ses élèves, et pour chacun, s'il est permis d'employer une expression familière, il avait fait le tour de son homme. Ce n'étaient pas pour lui des étrangers, c'étaient ses enfants ; il les avait étudiés avec amour comme ferait un père que la tendresse n'aveugle pas. Il connaissait leurs parties faibles, il connaissait aussi leurs côtés généreux, et il cherchait à tirer parti de leurs défauts aussi bien que de leurs bonnes qualités. Il ne considère pas seulement les dispositions de l'heure actuelle ; ce ne sont là que des germes dont il voit et calcule le développement futur. Que de fines analyses dans ses lettres, et comme ces natures d'enfants sont dévoilées, démasquées, et, pour ainsi dire, percées à jour! Ce sont des études de caractères faites à la lumière du présent et déjà éclairées par un reflet de l'avenir. Nous n'en citerons qu'un exemple :

« Votre neveu nous a donné de lui une bonne opinion par son application au travail, sa piété, sa régularité, et par les progrés sensibles qu'il a faits dans la science et dans la vertu depuis son arrivée, jusque vers le mois de mai où sa santé a commencé à souffrir. Quoiqu'il n'ait jamais eu des succès très brillants et qu'il soit même assez faible dans ses études, je crois pouvoir assurer qu'il réussira dans la plupart des emplois qui lui seront confiés. Il ne manque ni de finesse, ni de dextérité et d'insinuation. Il a delà présence

(1) Lehrhuch der Erziehung und des Untcrrichtes, von Ohler, seite 67, Maiuz 1872. Siebente Auflage.

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d'esprit, sait trouver des expédients, évite de se compromettre, aura de l'ordre et saura se faire obéir. Il entend la plaisanterie, est maître de lui-même, ue se fâche point mal à propos et ne laisse entrevoir aucun défaut choquant. Que sa santé lui permette une application soutenue, qu'il reprenne avec ardeur ses études assez faibles de latin et de français, et, sans devenir jamais un sujet brillant et distingué, je puis garantir qu'il sera utile et propre à beaucoup d'emplois (1). »

Un père pourrait-il mieux compter les chances de succès ? Est-il étonnant que les élèves qui se savaient appréciés avec tant de justice impartiale et d'encourageante bonté, eussent une confiance illimitée dans leur maître ? C'est que ses élèves étaient tout pour iNI. Liautard; il s'attachait à eux du fond des entrailles et ne les perdait pas de vue, môme quand il était obligé' de s'en séparer pour un temps ou pour toujours. Ses lettres témoignent qu'il ne les oubliait pas, ils restaient toujours les enfants de la famille. Lorsqu'il était obligé d'éloigner l'un ou l'autre, il avait soin de faire ressortir les bonnes qualités du jeune homme; il signalait ses beaux côtés à l'attention des parents, et demandait de ses nouvelles pour l'encourager et le soutenir. « Je n'ai pas cru nécessaire de vous écrire au sujet de ce pauvre M... dont il ne nous a pas été possible de tirer le moindre parti... Il faut espérer que l'enfant profitera de cette leçon, et que, par une conduite meilleure, il fera oublier à ses parents les chagrins qu'il leur a causés. Il ne manque pas de quelques bonnes qualités : il est sensible à l'amitié, reconnaissant, assez ouvert et sans la moindre rancune. Mais la paresse, l'inapplication, l'entêtement, la colère viennent sans cesse à la traverse et empêchent le bien de se faire plus de huit jours de suite. Tel est ce pauvre enfant, que j'aime malgré

(1) Lettres de M. Liautard, octobre 1808.

ses défauts, et que je n'ai pas vu s'éloigner sans en ressentir de la peine (1). »

« L'éducation doit être tendre et sévère, et non pas froide et molle ("2) . » Ne trouve-t-on pas ici cette douceur grave jointe à la sévérité d'un renvoi ? C'est par ces habitudes de famille, par cette bonté cordiale, par ces douces paroles dont il savait accompagner sa sévérité, que M. Liautard aimait à développer dans ses enfants leurs belles qualités, et, pour dire un mot de Montaigne, «à leur grossir le cœur d'ingénuité et de franchise (3). »

Il ne dédaignait pas de se mêler à la vie habituelle de ses élèves ; sans craindre de s'abaisser en partageant leurs jeux, il venait parfois lui-même dans la cour, et se laissait traiter avec bonne grâce comme un écolier.

« Il pouvait se faire l'un de nous, dit un ancien élève, mais il ne pouvait pas faire qu'aucun de nous oubliât un instant qu'il était le maître. Aussi le voyait-on prendre part à tous les jeux pour les animer. Il descendait dans la cour, pour nous apprendre comme on brave le froid, et comme on surmonte la chaleur. Je vois d'ici la muraille aux accidents bizarres, près de laquelle, poursuivant une balle de l'œil, de la main et du pied, il rivalisait d'adresse avec le plus adroit, de malice avec le plus malin, pour le faire perdre et rire ensuite avec nous et aussi facilement que nous ; puis, avant que la limite ne fût dépassée, un froncement de sourcil, un éclair du regard sous ce grand front lisse et serein d'où rayonnait tant d'intelligence, rappelait chacun au respect, sans préjudice de la confiance et de l'amour qui restaient au fond du cœur (4). »

(1) Lettres de M. Liautard.

(2) Peusées lit. xix, 5.

(3) Essais, livre II, chap. viir.

(4) Lalanne : discours pour la distribution des prix de 1853.

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Pour élever les enfants, il faut vivre avec eux, c'est le procédé que la nature enseigne avec ses divins instincts, au père et à la mère ; c'est de la vie commune, assidue, soigneuse, saisissante comme la vie de famille, que vient ce qu'il y a de plus pénétrant, de plus intime, de plus fondamental dans l'éducation morale.

Cette idée ne quittait jamais M. Liautard. Elle avait inspiré également les relations des élèves avec les autres maîtres.

« Dans ces maisons, écrivait M. Liautard en parlant d'établissements semblables au sien, rien que de simple et de naturel dans les maîtres et les élèves, dans les études et la discipline. Point de faste dans les apparences du directeur, point d'apprêts dans ses manières; c'est un père au milieu de ses enfants, uniquement occupé d'eux, s'oubliant pour eux, rapportant tout à eux, à leur bonheur. Accoutumés à regarder leurs maîtres comme de seconds pères, les élèves, qui ne sont pas exempts sans doute des faiblesses de leur âge, voient que leurs fautes commises sans malice sont toujours punies avec une indulgente justice; ainsi se resserre cette union étroite entre les supérieurs et les subordonnés, sans laquelle une communauté n'est qu'un troupeau de prisonniers ou d'esclaves (1). »

Ce qui attachait particulièrement les maîtres à l'œuvre de M. Liautard, c'est qu'ils retrouvaient réellement dans sa maison le souvenir de la famille. Ils avaient bien chacun un emploi déterminé, une fonction spéciale, mais ils avaient aussi puissance sur l'ensemble, et ils intervenaient partout, pour maintenir l'ordre général. Ils ne se montraient pas indifférents aux choses qui ne relevaient pas directement d'eux ; ils pensaient que dans une famille, chacun est intéressé à ce que le patrimoine se conserve et s'augmente,

(1) De r Instruction ^publiq^ue en France, p. 21.

et est obligé de travailler pour sa part au bonheur de tous. Il ne leur était pas si difficile qu'on le pense de s'entretenir dans ces sentiments, car la plupart d'entre eux avaient été élèves dans cette maison, et ils y restaient maîtres pendant de longues années. Ils avaient vu venir jeunes enfants, ces élèves qui faisaient leur honneur et leur joie, ils les avaient vus sous leurs 3'eux, pour dire ainsi, éclore, s'épanouir et grandir.

Aussi, s'il en faut croire le témoignage d'un ancien élève, les fonctions de surveillant étaient très recherchées dans l'ancien Stanislas : des prêtres souvent très instruits demandaient à en être chargés. Sur ce point, il faut le dire, M. Liautard poussait la sévérité dans le choix jusqu'à l'excès; il cherchait des renseignements partout, et ses informations étaient minutieuses.

C'est qu'il considérait l'exemple des maîtres comme un des meilleurs moyens d'éducation, quand cet exemple n'était pas forcé, mais vrai, sincère, et naturellement bon dans celui qui le donnait. Il condamnait l'opinion de ceux qui croyaient qu'à part soi il était permis de penser, juger, agir et parler selon sa guise, pourvu que l'on sût jouer habilement devant les enfants une belle comédie. Il était persuadé qu'on pouvait facilement oublier son rôle, et qu'à travers le masque religieux, si l'on n'avait gardé de la religion que les apparences, percerait tôt ou tard l'homme avec l'indifférence de ses sentiments.

Du temps de M. Liautard, les surveillants et les maîtres vivaient beaucoup entre eux et ne se répandaient pas au dehors. Ils avaient renoncé pour ainsi dire à toute relation étrangère à leurs fonctions; leur famille, c'était le collège, là ils se plaisaient, là ils se dévouaient, là ils usaient leur vie. Dans un mémoire adressé à la Commission de l'Instruction publique, le directeur rend un bel hommage à cet esprit de dévouement et de famille qui régnait parmi

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eux. « Si vous me demande/, la cause d(^ .succès aussi frappants, je l'attribuerais aux efforts soutenus de nos collaborateurs, à l'application qu'ils mettent à remplir tous leurs devoirs, au sacrifice que chacun sait faire de son temps, de ses plaisirs, pour le bien des élèves; et, puisque vous continuez à me lire avec quelque indulgence, je ne vous dissimulerai pas, ^lossieurs, que parmi les surveillants et professeurs de l'établissement, tant laïques qu'ecclésiastiques, il ny en a pas un qui fréquente la société, ou qui prenne part à ses divertissements, pas un qui ne soit occupé de ses études ou de celles des enfants qui lui sont confiés; leur vie est toute de travail et de retraite. S'ils prennent quelque délassement, c'est au milieu des enfants eux-mêmes, dont ils surveillent les jeux en les partageant ; et ce n'est point l'intérêt qui les fait agir de la sorte. Le croirait-on? Tous les jours, ceux de leurs élèves qui par défaut de capacité ne peuvent suivre nos classes, obtiennent dans des institutions distinguées des places plus lucratives que n'en ont ici les professeurs eux-mêmes (1). »

Ce sont des habitudes presque monastiques, et M. Liautard y tenait plus qu'on ne saurait dire : c'est qu'il voulait créer pour tous un foyer de famille et la vie commune avec les enfants. Un jour on lui proposa comme surveillant un jeune homme venu de Juillj-, orné de très belles qualités, mais qui cultivait des amitiés un peu étendues. Il refusa, disant qu'il craignait que le jeune homme ne se déplût dans sa maison, « Ici, ajouta-t-il, l'on a grandement à cœur que tous les professeurs et maîtres mènent une vie tranquille, sortent rarement, et ne s'occupent que d'eux-mêmes ou de leurs élèves, sans entretenir de fréquentes relations au dehors (2) , »

(1) Mémoire sur la fréquentation des lycées, 1811.

(2) Lettres de M. Liautard, avril 1809.

Les influences de la famille chrétienne se retrouvaient ainsi au collège, unissaient les élèves entre eux et formaient cet esprit, que nous ne saurions bien définir, mais qui fait la vie d'une maison. M. Liautard avait voulu, nous l'avons dit, affermir et resserrer ces liens, en essayant d'attacher définitivement à son œuvre ses jeunes collaborateurs par des engagements religieux : vie commune d'une famille religieuse, imitation perfectionnée et comme déifiée de la famille naturelle, telle fut la dernière inspiration que lui suggéra son amour pour les enfants.

S'il n'a pas réussi complètement en ceci, il obtint du moins le meilleur résultat qu'il en pouvait attendre, cette union fraternelle entre les élèves de sa maison, qui dure toujours et qui faisait dire à Mgr Buquet, quand il présidait le banquet de 1857 :

« Parmi les plus anciens, je reconnais de vieux camarades, hélas ! à cheveux blancs, mais unis toujours par des liens, dont je puis dire, avec certains couplets, chantés jadis par l'un de vous à l'une de nos fêtes « qu'ils oie rompront, qiCils ne rompront jamais. » Parmi les autres, je vois mes élèves, ou plutôt, je me trompe, je ne vois que des amis, et, permettez-moi de le dire hautement, ce ne sont pour moi ni les moins chers, ni les moins dévoués ; il me suffit de les voir pour lire dans leurs yeux les sentiments de leur cœur, et de leur serrer affectueusement la main, pour sentir, en effet, que je serre la main d'un ami (1). »

Ceux qui ont succédé aux élèves de M. Liautard ont marché dans cette même voie ; ils ont aimé et respecté les traditions du passé; et si aujourd'hui, ils n'habitent plus

(1) Discours prononcé au banquet annuel des anciens élèves de M. Liautard et du collège Stanislas, 1857.

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les murs qui ont abrité les premiers élèves de Stanislas, du moins, comme ces anciens qui, obligés de quitter le sol de la patrie, emportaient avec eux leurs dieux pénates, ils ont gardé précieusement cet esprit de famille qui est l'âme d'une maison, et qui, disons-le sans détour, a donné à celle de M. Liautard sa force, son mouvement et sa vie !

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