‹ Histoire du College StanislasChapitre 15 sur 31 · LS · texte numérisé non relu

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tard, n'avait rien de mesquin, rien d'étroit. Elle s'étendait au corps et à l'àme, au temps présent et à l'avenir. Dans l'écolier, elle entrevoyait et préparait déjà le défenseur futur de la société, le soldat, le soutien, disons mieux, l'enfant de la patrie, l'enfant de l'Église, appelé à laisser partout de nobles traces de son passage. Elle s'emparait dès lors des organes du corps pour les assouplir, les rendre sains et vigoureux ; des facultés de l'àme, pour les exercer, les développer et les diriger ; de tout son être enfin, pour le former, le porter en haut, et, à dire un mot aussi juste qu'énergique, pour Vélever.

Les éducateurs à Stanislas s'occupaient du corps, de l'hygiène, du développement physique, et c'était un mérite d'y avoir songé, en un temps où l'on n'avait encore sur ce point ni les idées, ni les habitudes d'aujourd'hui (la gymnastique alors n'était pas encore un exercice obligatoire). M. de Bonald, s'emparant d'un mot de saint Augustin (1), a défini l'homme : une intelligence servie par des organes ; le corps est donc l'instrument de l'âme ; à ce compte l'éducation physique ne saurait être négligée. Sans doute, elle n'aura jamais chez nous l'importance qu'y attachaient les anciens. Ceuxci avaient l'habitude de vivre en public, au grand soleil ; ils passaient plus de temps dans les gymnases et les palestres que dans leur famille, ou, pour dire un mot plus exact, dans leur maison. Ils semblaient faire la part égale entre le corps et l'àme ; la grâce, la beauté et la force physique s'entretenaient par des soins continus, et la santé du corps était à leurs yeux le premier bien après la santé de l'àme, mens sana in cor pore sano. 11 faut reconnaître que cette partie de l'éducation avait été un peu dédaignée en France, et chez toutes les nations modernes. Montaigne et Rabelais, ce dernier surtout qui changeait pour son élève les exercices

(l) Anima corpore utens. Serm. Domini ia monte, lib. I.

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corporels en de véritables orgies de {gymnastique, avaient essayé pour leur part de tourner l'attention de ce côté, mais c'étaient des voix perdues dans le nombre. Rousseau provoqua sur ce point d'utiles réformes, et ici du moins ses grands frais d'élo(iuonce ne furent pas perdus. M. Liautard, qui l'avait lu, annoté et réfuté sur des questions plus graves, accepta volontiers quelque chose de ses idées sur l'éducation pliysi([ue, et l'on peut dire qu'à Stanislas on avait un soin assidu pour tout ce qui concernait la santé des enfants. Faut-il rappeler d'abord, comme aimait à le faire M. Liautard, la situation heureuse de la maison de Paris, entourée de jardins, donnant d'un côté sur les boulevards extérieurs, presque sur la campagne, et ayant vue do l'autre côté sur le Luxembourg? Je ne dirai rien de celle de Gentilly, située à mi-côte d'une hauteur, et qui servait de séjour aux plus jeunes enfants. Nous avons vu plus haut qu'on avait pour ceux-ci des attentions spéciales ; les heures d'études et de travail étaient plus courtes, et ce qu'elles perdaient s'ajoutait aux récréations, aux promenades et au sommeil. Chez tous les élèves, on cherchait à fortifier la vigueur corporelle par des exercices modérés. Les récréations étaient nombreuses ; il y en avait six par jour, plus ou moins longues, elles coupaient le temps et introduisaient dans les occupations une singulière variété. Rien de plus animé que ces récréations: les maîtres y venaient eux-mêmes, M. Liautard nous dit dans ses lettres qu'il faisait volontiers sa partie de balle, et c'était à ses yeux une bonne note que de bien jouer ; il lui arrive même quelquefois d'appeler cela un point important. Il aimait à voir la gaieté sur tous les visages ; et les plus belles qualités, quand elles étaient jointes à une gravité qui sied peu au jeune âge, ne pouvaient sauver d'un reproche : « Il est difficile de s'annoncer plus avantageusement que votre cher fils : la sagesse, l'application au travail, l'intelligence, la facilité ; que

peut-on désirer de plus? Peut-être serait-il bon qu'il eût moins de sérieux et de gravité. J'espère que ses condisciples auront soin de le faire jouer (1). » Aussi bien ne connaissait-on pas alors les promenades philosophiques sous un préau, tout le monde se mêlait au jeu avec l'entrain qu'on mettrait à une chose sérieuse. Les cours étaient vastes, bordées d'arbres, ce qui n'empêchait pas le soleil de hàler la peau, dit M. Liautard, et il ajoutait en riant: « C'est que nous n'avons pas l'habitude de nous promener à l'ombre des corridors, comme les dames des couvents. »

Une maladie se déclarait-elle, M. Liautard avait hâte d'en prévenir les parents et il entrait dans les détails les plus minutieux; si la maladie devenait grave, il faisait reconduire l'enfant dans sa famille. Nous avons trouvé plusieurs lettres adressées à des élèves malades, et elles sont charmantes, pleines de bonté et d'amitié ; au sérieux se mêle parfois un ton plus léger, capable de faire sourire un malade ; il les invite gaiement à profiter de leur temps pour se reposer, « car, au collège, ce temps-là fait défaut. »

M. Liautard n'oubliait pas, pour compléter l'éducation physique, la grâce des manières, la tournure du corps, cette politesse et cette urbanité qui chez lui rehaussaient sa bonté naturelle. On a dit de la politesse qu'elle est la fleur de l'humanité ; qui n'est pas assez poli, n'est pas assez humain. Pour lui, il estimait que « l'éducation devait nous rappeler insensiblement à cette ancienne douceur, à cette aimable franchise, à cette gaieté douce et k cette exquise urbanité qui ont fait longtemps notre bonheur et notre gloire (2). » Dans sa première jeunesse, il avait vécu à la Cour, parmi la société la plus polie ; il en avait gardé.

(1) Lettres do M. Liautard, novemljre 1808.

(2) De l'Instruction publique en France, page 83.

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comme un pli de sa nature, le sentiment exquis du tact et des convenances, et il était lui-même, tout le monde se plaisait à le reconnaître, un modèle achevé de cette politesse française qui va se perdant, disent les vieillards.

Rousseau n'avait compté pour rien l'éducation du monde, c'est-à-dire cet ensemble de bienséances et de bonnes manières qui s'attachent à une éducation soignée, comme l'ombre s'attache au corps. Sans doute, il ne faut pas donner une trop grande attention à ces qualités extérieures, mais encore ne convient-il pas de les dédaigner. « La politesse et les bienséances du monde, disait M. Liautard en répondant à la pensée de Rousseau, n'ont jamais été considérées comme le but de l'éducation ; mais la pratique do ces petites choses est la conséquence d'une- bonne éducation (1). »

Après l'éducation physique et sociale vient celle des facultés intellectuelles. Nous en avons déjà parlé et nous avons fait remarquer qu'à Stanislas elle était subordonnée à l'éducation du cœur et de la volonté. Celle-ci n'est-elle pas, à vrai dire, la plus importante? Montaigne se plaignait, en son temps, de ce que les maîtres s'occupaient plus à former des hommes doctes que des hommes vertueux : « A la mode de quoj nous sommes instruits, il n'est pas merveille, disait-il, que ny les escholiers ny les maistres n'en deviennent pas meilleurs, quoiqu'ils s'y fassent plus doctes. De vray, le soing et la discipline de nos pères ne visent qu'à nous meubler la teste de science. Du jugement et de la vertu? peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre peuple; «Oh! le sçavant homme! » Et d'un autre : «Oh! le vertueux homme ! » Il ne fauldra (manquera) pas à détourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldrait un tiers crieur : « Oli ! les lourdes testes ! » Nous nous enqué-

(1) Notes sur YEmile.

rons volontiers: « Sçait-il du grec ou du ]atin? escrit-il en vers ou en prose? » Mais, s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'était le principal, et c'est ce qui demeure derrière (1). »

Ce défaut que Montaigne signale avec tant de bonne humeur, se rencontre plus souvent qu'on ne pense. Il faut avoir réfléchi longtemps aux choses d'éducation et les avoir beaucoup pratiquées, pour ne pas rechercher le côté brillant, le succès éclatant, plutôt que ces qualités humbles mais plus solides qui forment le caractère et qui luisent moins à première vue.

M. Liautard aimait à dire : « Le cœur naît dans l'homme avant la raison, c'est un avertissement de la nature de commencer par les sentiments (2). » Pour lui, comme pour Rollin, comme pour tous les éducateurs éclairés, les lettres n'étaient que de précieux auxiliaires pour former l'homme et le chrétien. « Les jeunes gens seraient bien à plaindre, s'ils étaient condamnés à passer les huit ou dix plus belles années de leur vie à apprendre à grands frais et avec des peines incroyables, une ou deux langues et d'autres choses pareilles, dont ils n'auront peut-être que rarement occasion de faire usage. Le but des maîtres dans la longue carrière des études est d'accoutumer leurs disciples à un travail sérieux; de leur faire estimer et aimer beaucoup les sciences ; d'en exciter en eux une faim et une soif qui, au sortir du collège, les leur fassent rechercher; de leur en montrer la route; de leur en bien faire sentir l'usage et le prix, et, par là, de les disposer aux différents emplois où la divine Providence les appellera. Le but des maîtres, encore plus que cela, est de leur former l'esprit et le cœur; de mettre leur innocence à couvert; de leur inspirer des

(1) ]Montaigiie. Essais I, xviii.

{2j De l'Instruction publique en France, p. 90.

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principes d'honneur et de probité ; de leur faire prendre de bonnes habitudes ; de corriger et de vamcre en eux, par des voies douces, les mauvaises inclinations qu'on y remarque (1). »

Nous avons cité ces sages paroles de Rollin, parce que M. Liautard, pendant son séjour k Versailles, les avait souvent méditées, et qu'il en recommandait la lecture à ses amis, adonnés comme lui à l'enseignement.

C'est dans cette partie de l'éducation proprement dite, que M. Liautard excellait et que ses collaborateurs avaient une véritable supériorité. Si les anciens élèves ont gardé de leurs maîtres un souvenir pieux qui les honore ; si, aux jours de détresse et de mauvaise fortune, ils sont accourus nombreux pour soutenir et relever leur collège, ne faut-il pas l'attribuer, en grande partie, à cette éducation forte en même temps que paternelle, à cette sévère douceur dans la discipline, comme dirait Montaigne, h cette vie intime ^ pleine d'abandon et de réciproque confiance entre les maîtres et les élèves, qui avait laissé au cœur de ceux-ci une empreinte si durable ?

Dans leurs lettres, ils félicitent leurs maîtres d'avoir cherché avant tout à faire d'eux des hommes de cœur, des caractères forts et bien trempés. L'un d'entre eux, devenu dans son pays un modèle de dignité et d'honneur, écrivait quelques jours avant sa mort : « Le collège Stanislas a formé les hommes à la vertu et à la science, mais il a surtout formé, ce qui est rare h notre époque, des caractères. Nous étions beaucoup de Belges sous la direction de M. Liautard, à l'époque du premier Empire, et c'est parmi les élèves de sa maison -quej nous avons rencontré, en 1830, les plus grands caractères, les hommes les plus.

(1) Traité des études, liv. VII, art. 1«

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dévoués à la foi, à la patrie et à la liberté (1). » Il continue sur ce ton, et il termine sa lettre en citant quelques-uns de ses condisciples d'alors, parmi lesquels il met à un rang distingué M. de Mérode, son ami de jeunesse et son frère d'armes.

Comment M, Liautard exerçait-il cette action sur les volontés ? Quels principes suivait-il dans cette formation morale ? Nous en connaissons déjà quelques-uns, car la religion, les études, les soins physiques et la politesse des manières exercent simultanément leur influence sur l'éducation morale et en font partie. Cependant, ce ne sont pas les seuls moyens par lesquels on atteint l'àme ; rien n'e§t indifférent, rien n'est petit de tout ce qui peut faire impression sur un enfant. Personne ne le sait, ne le comprend mieux que les vrais éducateurs ; de là ces règlements qui prévoient tout, qui paraissent minutieux, qui cependant sont nécessaires, et sans lesquels il n'y a pas de discipline.

Il serait long et peut-être fastidieux d'exposer cette série de règlements qui concernent l'ordre et la régularité, le partage et l'emploi du temps de chaque jour, pour les exercices religieux, pour le travail, les études, les classes, les récréations, les promenades, le réfectoire, le dortoir, l'infirmerie, les sorties, etc. Mais nous serions incomplets, si nous manquions d'indiquer l'esprit général de cette discipline et de montrer les principes qui guidaient M. Liautard dans l'application même de la règle.

Il faut, sans doute, dans un règlement, des points fixes et bien déterminés, mais le directeur, qui est l'àme de la maison, peut et doit intervenir à chaque instant, pour l'interpréter. « La règle, dit un penseur ingénieux, doit être droite comme un fil, non comme une barre de

(1) Lettre de M. le baron Dumortier, ministre d'État en Belgique, 10 février 1874.

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fer. I e cordeau indique la ligue, uièmc lorsqu'il flécliit ; l'inflexion ne la l'ausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite : les esprits durs la fout de fer (1). »

C'est bien ainsi que M. Liautard concevait les règlements dont l'ensemble constitue la discipline, il estimait qu'on ne devait pas rougir de faire des changements, d'introduire des améliorations, lorsqu'on avait reconnu que l'usage présent entraînait des inconvénients. « Si votre organisation actuelle , disait-il , s'oppose au bien de la jeunesse, modifiez cette organisation, rien ne vous lie au passé. Autrefois le parterre se tenait debout aux théâtres, est-ce une raison pour lui interdire aujourd'hui les banquettes ? Rien ne doit nous lier que le bien, que le désir de faire le bien, et le raisonnable espoir d'y parvenir (2). »

Il ne faut pas croire toutefois qu'il faisait les changements à la légère; il était au contraire sur ce point d'une incroA'able ténacité. Lorsqu'on 1811 il fut obligé, à cause de la fréquentation des lycées, de remanier son règlement, il se plaint d'avoir été pris à l'improviste, et forcé de faire en un mois des modifications qui auraient demandé un an de réflexion et d'essai. Au reste, la fidélité au règlement une fois approuvé, était chez lui une vieille habitude. Du temps qu'il était à Versailles, il disait déjà à un de ses élèves : « Il faut, du moment où vous aurez approuvé le règlement que je trace, que vous ne vous en écartiez pas d'un point, vous tombàt-il entre les mains les livres les plus intéressants. Je vous le demande en grâce, attachez-vous scrupuleusement au plan que vous aurez adopté, lors même que vous y découvririez des défauts et croiriez pouvoir le perfectionner. Soyez esclave des heures

(1) Joubert, Pensées, titre IX, 54.

(2) De ^Instruction publique en France, p. 80.

que vous vous serez choisies ; ne prolongez pas les mêmes exercices au delà du temps marqué (1). »

Les règlements, dans un collège, forment ce que l'on pourrait appeler la discipline morte, la discipline écrite. [II faut un esprit, une âme pour y répandre la vie et pour les appliquer. Que de façons différentes d'entendre cette discipline vivante, et combien de degrés entre une sévérité excessive et une bonté poussée jusqu'à la faiblesse?

A Stanislas, la discipline inclinait plutôt du côté de la bonté. On pourrait croire qu'avec ce principe, la surveillance dût se relâcher plus d'une fois. Il n'en est rien, elle était au contraire fort rigoureuse, et M. Liautard la compare, pour la sévérité, à la discipline d'un régiment: « M... a de la peine à se plier à cette discipline un peu sévère de notre maison, à ce silence qui ressemble à celui d'un cloître, à cette subordination telle que l'on n'en exige pas davantage dans un régiment. Tout cela étonne, tout cela paraît dur, tout cela néanmoins est nécessaire (2). » Ailleurs, il fait l'énumération de toutes les diverses fonctions de sa maison, et il dit en parlant de la surveillance : « Au résumé, il y a vingt-quatre ou vingt-huit personnes chargées des diverses parties |de l'ordre et de la discipline ; ce qui, joint aux professeurs et directeurs, forme un total d'environ trente-six personnes dont les yeux sont continuellement ouverts sur tout ce qui se passe ; elles se regardent comme solidairement responsables du moindre désordre, et en avertissent, soit à l'instant même, soit dans le jour, soit à la fin de la semaine, dans des notes écrites. Par là, on prévient presque toutes les fautes, et le plus grand nombre des écoliers, sans avoir

(1) Lettre à d'Hautpoul, 1798.

(2) Lettres de M. Liautard, avril 1809.

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à redouter la moindre punition, font do leur temps le meilleur emploi possible (1). »

Si la surveillance était constante, elle était aussi généreuse et patiente ; M. Liautard n'oubliait pas qu'il traitait avec des âmes libres, avec des enfants qui étaient devenus ses enfants d'adoption.

« La surveillance, disait-il, est l'àmo d'une bonne éducation. Par elle, vous prévenez une multitude de fautes, vous vous épargnez le déplaisir des punitions. Toutefois, ne vous étonnez point si vos soins vous semblent illusoires, si, en quelques heures, nous perdons le fruit des efforts de plusieurs années et do mille précautions poussées à l'excès.

« Ce n'est pas d'hier que j'observe les effets de l'éducation, et que j'ai pris l'habitude de ne pas me laisser plus éblouir par le succès que déconcerter par un résultat contraire. Le temps est pour beaucoup dans les affaires du monde. Un tempérament faible se fortifie avec les années, la vivacité se calme, la raison se mûrit, les grâces et la bienveillance remplacent l'indifférence et la rudesse. Ce changement se fait sans que les parents ni les maitres s'en aperçoivent ; ce sont d'ordinaire les gens du dehors qui en font la remarque... Au reste, attendons-nous à des accidents, et sachons relever et soutenir le roseau qui fléchit et menace de se briser (2) .»

Les minuties et les taquineries n'étaient pas de son goût, et il ajoutait en parlant de l'élève : « Si vous voulez lui élever l'àme, lui inspirer des sentiments généreux, en faire un noble et loyal clievalier, un homme probe et délicat, évitez les gronderies inutiles, les vaines rebuffades, ces taquineries toutes gratuites pour des riens, quelquefois même pour rien. Soyez grand, généreux, noble avec votre élève, il aura bien vite essayé de ressembler à son maître.

(1) Lettres de M. Liautard, janvier 1809.

(2) Lettre sur i'éducatiou à Mme La C'''^''<= de Charpin, octobre 1828.

Ne l'humiliez pas, ne le flétrissez pas. Paraissez l'estimer, pour qu'il s'estime lui-même ; qu'il reconnaisse clairement riiommage que vous aimez rendre à ses bonnes qualités, à son travail, à ce qu'il y a de louable dans son esprit ou dans son cœur (1). » Maximes d'or, et qu'un éducateur ne saurait jamais assez méditer!

On ne suivait donc pas à Stanislas les principes jansénistes des Petites-ïïcoles. Ces Messieurs de Port-Roj-al, vovant dans l'enfant un être profondément déchu, avaient pour lui, il est vrai, une grande pitié, une profonde charité, mais ils estimaient qu'on devait éviter avec soin tout-ce qui, comme la louange, aurait pu développer son orgueil secret. L'absence d'émulation, c'était bien le plus grand défaut des Petites-Écoles, et Pascal s'en plaignait avec raison : « Les enfants de Port-Roj-al, disait-il, auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire, tombent dans la nonchalance. (2) » On était moins austère dans la maison de M. Liautard et certainement aussi plus prés de la vérité. Sans se dissimuler qu'il y avait dans l'enfant une foule de défauts secrets et de germes mauvais, les maîtres ne fermaient pas cependantlesj^eux sur les parties généreuses qui existent toujours dans toute nature, mais qu'il faut savoir trouver. En louant ce qu'il y avait de bien dans l'élève, ils pensaient stimuler l'ardeur de celui-ci et l'exciter à détruire ce qui était mauvais. Si l'enfant est capable des plus noires pensées, il est capable aussi des plus beaux mouvements, quand on sait les provoquer. Il faut inspirer au jeune homme de la confiance ; s'il ne croit pas à la victoire, comment pourra-t-il vaincre? M. Liautard parlait à ses élèves du temps où ils seraient hommes faits, des obligations qu'ils auraient à remplir, de la réputation qu'il

(1) Ibid.

(2j Pascal, Pensées^ édit. Havet, toai'î II, p. 164.

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leur importait de se faire. « Dès à présent, traitez-les en hommes, disait-il, vous aurez assez d'occasions pour leur rappeler qu'ils ne sont pas hommes parfaits et qu'ils auront encore beaucoup à faire avant de se passer de vos instructions et de vos conseils (1). »

On voit en tout ceci une inspiration noble et généreuse, des procédés pleins de délicatesse et qui témoignent d'un respect souverain pour l'enfance. La surveillance devait prévenir les fautes et exciter l'émulation naturelle à la jeunesse. A l'espoir des récompenses on joignait la crainte de la censure et des reproches. L'éloge et le blâme étaient répartis d'après des règles déterminées, et non selon l'inspiration du moment. « Pour l'éducateur comme pour le juge, disait M. Liautard, il y a un code des délits et des peines, avec cette différence que si celui-ci est réduit à ne prononcer que des sentences sévères, l'autre joint à la faculté de punir, celle de décerner des récompenses, de les varier et même d'indemniser le repentir (2). »

Nous avons vu ailleurs que la plus grande récompense que l'on donnait aux élèves, c'était une confiance pleine d'honneur de la part des maîtres ; souvent, quand un élève s'en était montré digne, on le revêtait d'une charge publique ; il participait ainsi, dans une certaine mesure, au gouvernement de la maison.

Écoutons sur ce point le témoignage d'un homme resté cher à beaucoup d'anciens élèves, et qui avait continué les traditions de M. Liautard quand il fat directeur de Stanislas. Dans le banquet annuel de 1855, Mgr Buquet rappelait, à ceux qui l'entouraient, ces vieux souvenirs de famille :

(1) Lettre sur réducation à Mme la C'<="<= de Charpin, octobre 1828.

(2) Discours prononcé à la distribution des prix do Fontainebleau, 1837.

« Nos maitres avaient su par leur bonté et leur intelligence, nous intéresser à tout ce qui touchait au bien de la maison : ils nous avaient associés à leur œuvre ; ils avaient créé, et ils nous confiaient, vous vous en souvenez, ces charges diverses qui nous faisaient, en quelque sorte, participer au gouvernement de la maison. Aussi, quel était l'écolier qui n'était heureux et fier d'avoir été choisi pour exercer l'une de ces charges ? Et combien de petites ambitions se mettaient en mouvement pour en obtenir ! C'était, passez-moi ce détail, puisque nous sommes en famille, c'était le grand lecteur, le grand servant, le réglementaire, le facteur (1), le sacristain, celui qui était chargé de recueillir et de distribuer les permissions ; c'était le boutiquier que l'on qualifiait quelquefois d'un autre nom ; il n'y avait pas jusqu'à celui qui avait l'humble et pénible charge d'allumer le feu du poêle ou la mèche du vulgaire quinquet qui ne la remplît avec importance et gravité. »

On voit que cette discipline et ce système d'émulation n'avaient rien d'austère, et que, pour n'être pas environnés d'un grand appareil de règlements, ils n'en étaient pas moins efficaces. Il y a en tout ceci un certain mélange de bonhomie et de dignité, d'abandon et de réserve qui faisait le charme de cette vie commune et rappelait les habitudes d'une famille chrétienne.

(1) Un ancien élève fait remarquer que le facteur de 1819 à 1821 a ^iégé depuis, avec le plus grand honneur, sur les bancs de la Chambre des députés.

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