UNE DES COURS INTERIEURES DE L ANCIEN COLLEGE
A droite, les bâtiments attenant à Li grande chapelle ; à gauclie, l'extrémité du réfectoire donnant sur la rue de Notre-Dame des Champs; en face, un passage qui conduit à la cour de l'hôtel Fleury. On aperçoit sur la droite un coin de cet hôtel, dont la belle arcliitecture tranche sur l'ensemble (1).
ciens (2). On ne peut se le dissimuler, c'était de sa part
(1) Ce croquis a été fait par M. Auge, professeur de dessia au collège, du temps de M. Liautard. Il a été retrouvé dans les papiers de M. Petit, qui après M. Auge, a enseigné le dessin à Stanislas, pendant de longues années.
(2) Cet hôtel était ainsi appelé du nom de son dernier possesseur^ Jean-Victor de Travers (de là, hôtel Traversaire ou Traversière). Celui-ci l'avait hérité de sa mère, Marguerite de Châteaufort. Au moment de l'acquisition faite en commun par MM. Liautard, Froment et Auge, le 28 messidor an XIII (1805), l'hôtel Traversaire était divisé en deux parties principales, qui portaient les n° 1466 et 1467, remplacés ensuite par les n° 28 et 30, et aujourd'hui par les n" 42 et 44. — Le prix de vente fut de 45,000 francs.
une audace peu commune de tenter presque seul et sans ressources matérielles, une œuvre qui en exigeait de si grandes. Mais, d'un grain de sénevé, Dieu ne fait-il pas un grand arbre, et faut-il compter pour rien la foi certaine de M. Liautard et de ses premiers collaborateurs, qui, remplis de confiance, et séduits par la beauté même de leur oeuvre, s'en allaient travaillant, bâtissant, sans se demander qui viendrait achever? Pour eux, ils s'appliquaient à semer, à planter, à arroser, et ils laissaient à Dieu le soin de donner l'accroissement. Était-ce témérité ? Nous ne le pensons pas, car à cette confiance ils aJ3utaient, nous l'avons vu, tout ce qui la pouvait justifier : dévouement de toutes les heures, direction sage donnée aux études, discipline ferme en même temps que paternelle, et intelligence profonde des besoins de leur temps.
A cette époque, l'éducation chrétienne, telle que nous l'avons montrée, et telle qu'on l'entendait à Stanislas, était appelée par les vœux secrets d'un grand nombre de familles. On peut même dire que le caractère religieux de la maison Notre-Dame des Champs fut auprès de bien des gens la cause même de son succès. On voulait alors la religion, on la réclamait de toutes parts. Qui ne connaît les graves paroles par lesquelles Portails résumait les cahiers des conseils généraux? « Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait jamais parler de religion dans les écoles. L'instruction est nulle depuis dix ans : il faut prendre la religion pour base de l'éducation. Les enfants sont livrés à l'oisiveté la plus dangereuse, au vagabondage le plus alarmant. Ils sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là, des mœurs farouches et barbares ; de là, un peuple féroce. Si l'on compare l'instruction avec ce qu'elle devrait être, on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort qui menace les générations présentes et futures. Aussi
toute la France appelle la religion au secours de la morale et de la société (1). »
Fourcroy, quand il fit son rapport sur la réorganisation de l'enseignement (mai 1802), ne tint pas compte de cet avertissement sévère. Aussi les trente-deux lycées qu'il ouvrit peu après, vivaient comme ils pouvaient, en attendant qu'un homme plus puissant communiquât à cette branche, comme il fit à tant d'autres, le souffle de son génie. Ces lycées, k vrai dire, ne jouissaient pas d'une grande faveur, aussi bien n'étaient-ils qu'une pâle imitation des écoles centrales dont on connaît le discrédit.
A Paris, il n'y avait en ce moment (1804) aucune institution qui répondît à ces aspirations religieuses dont parle Portalis ; aucune qui fût dans la voie tout à la fois ancienne et nouvelle qu'allait suivre M. Liautard. Sa maison devait donc réussir, et elle réussit en eff*et, plus qu'on n'avait osé l'espérer.
En quittant le séminaire de Saint-Sulpice, M. Liautard vit d'abord venir à lui quelques-uns de ses anciens élèves de Versailles ou leurs plus jeunes frères. Ce furent les premiers pensionnaires. Citons M. Garson, qui devint plus tard économe de la maison de Paris, M. Maudet, M. Cambenègre. Chacun des trois est inscrit avec ce mot : « U/iics e nostris ante constitutionem domus. » Nous savions déjà que pendant son séjour à Saint-Sulpice, M. Liautard avait entretenu une correspondance active avec quelques-uns de ses premiers élèves ; ce mot, mis en tête d'un registre, ne semble-t-il pas indiquer, en outre, qu'il n'avait pas cessé de s'occuper, même directement, de quelque œuvre d'éducation ? Il en résulterait une parfaite unité de direction dans sa vie, et, depuis sa retraite à Versailles, il aurait toujours marché dans le même chemin.
(1) Analyse des procès-verbaux des conseils généraux.
Le premier noyau fut de huit ou dix élèves ; un mois après l'ouverture de la maison, on en comptait déjà de vingt à trente.
Mais qui pourrait dire les labeurs et les peines des fondateurs, dans ces jours où tout était à créer ! C'étaient des liommes infatigables qui suppléaient à leur petit nombre par la multiplicité de leurs travaux. Ils pouvaient tous répéter la parole de leur chef : « Tiraillé de tous côtés, je n'ai pas un moment à moi, travaillant comme un galérien! »
C'est que, dans ces premiers commencements, il n'}' avait pas de limites dans les occupations. Plus tard, tel fut surveillant, tel autre professeur, celui-ci économe, celui-là préfet d'une division; en ce moment, chacun remplissait tour à tour toutes ces fonctions dans une seule journée, présidait aux récréations, aux prières, à l'étude, faisait une classe ou un cours, et ne connaissait de repos que les courtes heures accordées au sommeil.
L'activité est fiévreuse ; ils n'ont plus de loisir pour songer à leurs meilleurs amis. Ils prient ceux-ci de leur pardonner. Leur temps est pris par les travaux sans cesse renaissants de la première fondation : « Je vous écris en courant, surchargé d'affaires, à cause de notre nouvel établissement. Obligé de faire le double de C3 que je peux, il ne me reste pas dans une semaine un quart d'heure dont je puisse disposer (1). »
En décembre 1804, M. Liautard annonce qu'il se prépare à recevoir la prêtrise. « Après demain, je pars pour la retraite ; sous quelques jours je serai ordonné prêtre : c'est un fardeau redoutable, et comment m'}' suis-je préparé ? Dieu seul le sait, et lui seul aussi peut me donner les forces nécessaires (2). »
(1) Lettre à d'Hautpoul, février 1805.
(2) Lettre à d'Hautpoul, décembre 1804.
Nous retrouvons ici les sentiments qui l'animaient lors de son entrée à Saint-Sulpice ; ce sont presque les mômes expressions qui reviennent sous sa plume, et qui montrent une fois de plus combien il était vivement pénétré des vérités de la foi. Ordonné prêtre dans la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice, le 22 déceml)ro 1804, par Mgr de Belmont, évêque de Saint-Flour, il dit sa première messe la nuit de Noël, et depuis lors, directeur de Stanislas ou curé de Fontainebleau, il se réserva toujours de célébrer la messe de minuit. C'était un privilège qu'il ne voulait céder à personne. Cette nuit de Noël fut réellement une nuit heureuse pour ceux qui habitaient la maison de la rue Notre-Dame des Champs. Les élèves se trouvaient groupés autour du jeune prêtre, unissant leurs prières aux siennes, qui étaient toutes pour eux et pour cette maison. Ces fêtes de Noël, avec la retraite préparatoire, furent pour M. Liautard lui-même, comme un temps de repos. Depuis trois mois qu'il creusait son sillon, il lui était donné de s'arrêter, de s'essuj-er le front, de voir le travail qui était fait, et d'aspirer dans l'air un souffle de bonheur. Le lendemain, il devait reprendre avec un nouveau courage son pénible labeur. Heureux était-il du moins de voir que son travail prospérait !
Deux mois plus tard, il comptait déjà quarante-cinq élèves (1), et, moins d'un an après la fondation, ce nombre était doublé.
« Imaginez, mon cher ami, ce que c'est qu'un établissement qui n'existait pas, il y a un an, et dans lequel il se trouve aujourd'hui plus de quatre-vingts personnes. Où est le temps que je donnais quelques leçons de mathématiques et de latin (2)? » — « Depuis votre visite, écrivait-il
(1) Lettro à d'IIautpoul, février 1805.
(2) Lettre à d'Hautpoul, juillet 1805.
encore à d'Hautpoul, sur la fin de 1805, il s'est fait bien des changements dans ma position. De séminariste, je suis devenu directeur d'un établissement, et me voilà chargé maintenant de plus de cent élèves, dix maîtres dont quatre prêtres, et de douze ou quinze domestiques. Toute espèce de classes : philosophie, histoire, grec, anglais, mathématiques ; — jusqu'à la huitième, non pas tout à la fois sans doute ; — - des hommes zélés et instruits qui font connaître et aimer la religion (1). »
Ces billets brefs qui semblent être écrits entre une classe d'histoire et une leçon de mathématiques, et comme en courant, montrent assez par leur forme pressée, où la syntaxe n'a pas le temps de nouer ses liens, quelle était l'activité de cet homme qui, au milieu de ses occupations variées, trouve un moment pour ses amis, etj les félicitant de leurs succès, leur envoie aussi son bulletin de victoire .
En 1806, nous trouvons dans un rapport adressé au ministère, que l'Institution Liautard comptait : 150 élèves internes, 2 élèves externes, 10 maîtres.
Sur cette liste on rencontre des noms bien connus : Henri de Montmorency, prince de Laval, Edouard et Eugène de la Bourdonnaj-e, Adolphe des Monstiers, Théodore Géricault, Amédée et Charles de Cumont, Emmanuel de Cossé- Brissac, Albert et Auguste de Mérona, François Chauvel, Jean-Albert de Buisseret, Laurent Angebault, Emmanuel et Amand de Dreux-Brézé, Georges d'Esprémesnil, Alfred de Montesquieu, Jean d'Ambrojis, de Chabannes, Dupuch, de Béthune, de Marcieu, de Pleurre, de Kergariou, de Berghes, etc., et tant d'autres qu'il suffirait de nommer pour montrer combien la confiance des plus grandes familles fut acquise rapidement. Bientôt la maison de la
(1) Lettre à d'H£,utpoul, décembre 1805.
rue Notre-Dame des Champs devint trop étroite pour recevoir tous les élèves qui se présentaient, et, à la fin de cette année, M. Liautard songea à créer une succursale.