FONDATION DE GENTILLY
Il y avait alors aux portes de Paris, dans le petit village de Gentilly, une maison de campagne que M. Liautard connaissait de longue date et à laquelle se rattachaient de nombreux souvenirs. N'était-ce pas là que, jeune élève de Sainte-Barbe, ilétait venu lui aussi, les jours de congé, jouer avec ses condisciples sur les carrés verts et sous les frais ombrages ? Gentilly était, pour ainsi dire, un patrimoine littéraire, échu à Sainte-Barbe par héritage des Jésuites, lorsque ceux-ci avaient dû quitter l'ancien collège de Clermont, Louis-le-Grand. C'était un agréable séjour et un charmant but de promenade. Il y avait deux siècles et plus, que le quartier latin émigrait chaque semaine, pour venir chercher un peu d'air et de soleil au milieu de la verdure de Gentilly. Retraite discrète, qui avait servi de « Délices » à plus d'un littérateur ! C'est là que Gabriel Naudé, le spirituel bibliothécaire, réunissait en son temps quelques francs amis, Guy-Patin et autres, et que, sur la fin du diner, il engageait « sub rosà » ces causeries fines, pleines de sel, et qui se ressentaient encore quelque peu de la vieille liberté gauloise. Là aussi, deux siècles plus tard, un savant helléniste, M. Planche, venait, parmi le chant des oiseaux, lire et corriger les longues colonnes de son dictionnaire grec.
C'est de ce dernier que M. Liautard racheta l'ancienne maison de Sainte-Barbe en 1805, il en fit l'ouverture le
6 octobre 1806. Il avait dessein d'abord de n'y envoyer que les plus jeunes élèves de la rue Notre-Dame des Champs, et ceux dont la santé réclamait l'air plus vif de la campagne . Il se préoccupait beaucoup des petits enfants condamnés à végéter tristement dans un air vicié, assujettis à une règle un peu sévère, quand il faudrait à leur activité naturelle plus de liberté et plus d'espace, «Je joins à ma lettre un prospectus, écrit-il ; vous y verrez que nous avons aujourd'hui un nouvel établissement, sous la conduite d'un de nos Messieurs, spécialement destiné aux enfants plus jeunes et moins avancés. La maison de Paris est réservée pour les plus âgés : de la sorte, les grands se trouvent séparés des petits. Ceux-ci ont un règlement qui leur convient, plus de récréation et de sommeil, moins de travail, des aliments mieux choisis (I). »
Que de fois, dans ses lettres, M. Liautard se réjouit d'avoir trouvé ce séjour plus agréable pour les enfants de sa maison, et comme les parents de leur côté insistent pour que leurs enfants soient envoyés de préférence à Gentilly ! M. Froment, nommé directeur, avait su donner aux études une si bonne impulsion que bientôt les élèves affluèrent de tous côtés. Il fallut céder au flot ; les jeunes élèves ne devaient y rester que jusqu'à la fin de leur sixième ; pressé d'un côté par les familles, de l'autre par la gène extrême où il se trouvait à Paris, M. Liautard résolut de créer chaque année une classe nouvelle à Gentilly et d'y laisser les élèves jusqu'à la philosophie. A la fin de leur cours, les rhétoriciens de Gentilly venaient à la maison de Paris pour y achever leurs études.
C'était au reste même esprit dans l'administration, même direction dans l'enseignement. « A Gentilly et à Paris, écrivait M. Liautard, on a la même méthode d'enseigne^
(1) Lettres de M. Liautard, LS08.
DIRECTION DE M. MAITArji 119
meut, la luèiiK' discipline, les deux maisons sont tenues autant que possible sur le même pied : c'est une seule maison divisée en deux parties principales. Au lieu d'un simple mur de séparation, imaginez une petite lieue de campagne à traverser, et vous en aurez une idée assez exacte (1). »
Gentilly était un beau rameau détaché du tronc, et il prospéra avec une étonnante rapidité. Vers la fin de 1B08, on y comptait plus de cent élèves, et deux années après, ce nombre élait doublé. M. Liautard suivait avec amour le développement de cette maison ; il s'y montrait souvent, une ou deux fois par semaine; son meilleur délassement était de venir à pied et à travers champs au milieu de ces jeunes enfants qui étaient l'espoir et l'avenir de sa maison de Paris. Quand des occupations pressantes le retenaient, il s'en plaignait dans ses lettres à M. Froment et lui promettait de se dédommager la semaine suivante. Mais, de prés ou de loin, son esprit veillait à tout.
Des luttes, de vrais tournois littéraires furent établis entre les élèves de Gentilly et ceux de Paris ; les héros de ces fêtes paisibles devenaient des noms célèbres qui volaient sur toutes les lèvres. Il y avait une composition commune chaque semaine, et le samedi, k la lecture des notes, M. Liautard proclamait les vainqueurs et les vaincus. Ce n'était qu'une simple nomenclature, dit un élève de ce temps-là, mais elle était faite avec tant d'art et tant d'habileté, parsemée de tant de réflexions vives et de traits piquants, qu'elle laissait l'aiguillon dans l'âme des lutteurs.
Les rapports étaient fréquents et toujours désirés entre les deux maisons. Le mercredi, jour de congé, ceux de Gentilly venaient à Paris, ceux de Paris allaient à Gentill}-, et l'on se rencontrait au milieu des champs. M. Liautard était souvent lui-même à la tête de son
(1) Lettre de M. LiautarJ, 1807.
bataillon ; les frères, les amis se retrouvaient un instant, et, le soir, on rentrait gai, content et satisfait de la journée.
Nous ne devions pas oublier cette première colonie, elle eut toujours des relations intimes avec la maison mère, et partagea toutes ses destinées, jusqu'au moment où elle vint s'abriter à nouveau sous l'aile maternelle. M. Froment la dirigea avec éclat jusqu'en 1813. Devant l'invasion étrangère, les portes de Gentilly s'étaient fermées : elles ne devaient se rouvrir qu'au retour de Louis XVIII.
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