CHAPITRE II
ÈPOOUC ROMAINE.
Le luxe et les relations des Romains donnent une nouvelle étendue au commerce de Bordeaux. — Grande prospérité de cette ville à Tépoque d*Ausone. — Mais bientôt Tempire se corrompt et s'affaiblit. — Le torrent des Barbares s*avance. — Les dépenses exagérées, la
' fausse politique et la peur font naître tous les désordres : impôts excessifs, aUération des monnaies, prohibitions. — Le commerce de Bordeaux disparaît presque entièrement avec la confiance et la liberté. — Ce qui en reste assiste languissant à la mort de Timmense société romaine et doit mourir avec elle.
La nouvelle ville de TÂquitaide ne fui pas longlemps sous le pouvoir indépendant des chefs bituriges qui l'avaient fondée; comprise dans la soumission générale des Gaules, sous Auguste, elle conserva néanmoins ses coutunies, ses usages, son administration particulière (1). Pendant plusieurs années, l'autorité romaine n'y fut pour ainsi dire que nominale ; Bordeaux s'aperçut à peine du changement de son état politique, et, selon Strabon , elle continua à jouir de sa liberté (2).
Sous le règne d'Aurélien , la province d'Aquitaine vit encore se développer sa vie et sa prospérité; ce prince encouragea le commerce et donna l'impulsion à def grands travaux. — L'empereur Constance se
(1) Verneilh Puiraseau, Histoire (V Aquitaine, t. I, p. 39.
(2) Strabon, Géogr,, liv. IV.
déclara prolecteur des gens de mer ; il les exempta des contributions publiques et leur accorda de grands privilèges. Ce fut par ses soins que les rapports avec l'Angleterre, qu'avaient diminués les pirateries des Barbares, furent rétablis et protégés. Il répara et augmenta le nombre des vaisseaux qui portaient dans les Gaules les blés de la Grande-Bretaene : ces froments étaient ensuite transportés sur des barques qui remontaient les rivières pour Tapprovisionnement des villes et des campagnes (1).
Au commerce primitif vinrent se joindre les rapports maritimes des Romains eux-mêmes; la Garonne fut bientôt fréquentée par tous les navires de construction variée qui parcouraient les différentes mers de TEurope , et dont l'Aquitaine imita la grâce et la richesse. Les côtes d'Espagne et de Portugal établirent avec le port de Bordeaux un commerce important; on importait de la Turdétanie (Andalousie), de la Lusitanie (Portugal), de la Cantabrie (Asturies et Biscaye), du blé, du vin, de Thuile très-remarquable par sa qualité; Bordeaux en retirait encore de la cire, du miel, des bois de construction pour la marine, des salaisons, des laines de la plus grande finesse et tellement recherchées, qu'on achetait les béliers jusqu'à un talent pour tâcher d'en acclimater la race (2).
Bientôt l'ancienne Burdigala disparut pour faire place à une nouvelle cité plus^grande, plus belle,
(1) Huet, Hist. du Comm, des anciens, p. 384.
(2) Strabon, Géogr., liv. III, p. 409.
12 HISTOIRE liV COMMERCE
environnée de fortifications régulières et renfermant dans son sein un havre vaste et commode (1). Vers le milieu du IV® siècle , époque où vivait le poète Xusone , la ville de Bordeaux avait atteint le plus haut degré de prospérité et de splendeur.
« ma patrie ! dit cet écrivain , toi , célèbre par tes vins, tes fleurs, tes grands hommes , les mœurs et Tesprit de tes citoyens, et la noblesse de ton sénat, je ne t'ai point chantée des premières, comme si, convaincu de la faiblesse d'une pauvre cité, j'hésitais à essayer un éloge non mérité ! Ce n'est point là le sujet de ma retenue , car je n'habite pas les rives sauvages du Rhin ou les sommets de l'Hémus et ses glaces arctiques; Burdigala est le lieu qui m'a vu naître; Burdigala I où le ciel est clément et doux, où le sol, d'une humidité féconde, prodigue ses largesses, où sont les longs printemps, les rapides hivers et les coteaux chargés de feuillage; son flot qui bouillonne imite le reflux des» mers. L'enceinte carrée de ses murailles élève si haut ses tours superbes, que leurs sommets aériens percent les nues. On admire au dedans les rues qui se croisent , l'alignement des maisons et la largeur des places , fidèles à leurs noms ; puis les portes qui répondent en droite ligne aux carrefours , et au milieu de la ville le lit d'un fleuve alimenté par des fontaines ; lorsque l'Océan , père des eaux, l'emplit du reflux de ses ondes, on voit la
mer tout entière qui s'avance avec ses flottes. » (2)
(1) Dom Devienne, HUt, de Bordeaux ^ I'* part., p. 2.
(2) Ausone, Idylle à Bardeaux.
An Dioavement du commerce maritime s'unissait , comme de nos jours, la vivacité de la navigation fluviale, des barques de tout genre allaient et venaient en amont et en aval du fleuve, conduisant à Bordeaux le bétail, le bois, les récoltes des campagnes environnantes; c'est encore ce que nous fait connaître Âusone en parlant d'un de ses fermiers qui l'avait quitté pour faire le commerce des villes situées sur la Garonne et ses afiluents : « Il troque du sel contre du froment , le voilà marchand consommé ; il court les fermes, les campagnes, les villages; il négocie par terre et par mer; barques, bateaux, chaloupes, brigantins, Je promènent sur le Tarn et la Garonne. » (1)
Le même auteur, dans son épîlre au poète Théon , qui habitait le bas Médoc, lui demande s'il s'y occupait du commerce et s'il y achetait à bon marché du suif , de la cire , de la poix , de la résine et du papyrus, pour les revendre -bientôt à des prix exorbitants, à raison de l'augmentation qui survenait tout^ à coup sur ces marchandises.
Beaucoup d'objets appartenant an commerce d'approvisionnement d'aujourd'hui existaient déjà dans l'usage des habitants ; les petites huîtres de grave ,
(i) Et nunc paravit triticum casco sale ,
^ovusque pollet emporus.
Adit inquilinos , rura , vicos , oppida
Soli et sali commercio; Acatis, phaselis, lintribus, stlatis, rate,
Tarnim et Garumnam permeat.
( Ausone, ép. XXII, à Paulin.)
14 ' HISTOIRE nr commerce
péchécsdans la mer des Boïens (côtes du Médoc] , faisaient le délice des tables bordelaises et sexpédiaient jusque dans Tltalie.
« Pour moi , dit Âusone , les plus précieuses sont celles que nourrit TOcéan des Médules; ces huîtres de Burdigala , que leur qualité merveilleuse fii admettre à la table des Césars , ont mérité entre toutes la première palme; leur chair est crasse, blanche , très-tendre, et à Texquise douceur de leur suc se mêle un goût légèrement salé de saveur marine. » (<)
Les habitants des landes qui séparent Bordeaux de la mer, exerçaient , dès cette époque, Tindustrie du charbon; ils transportaient également sur les marchés de la ville les bois communs, la poix, la résine> la cire, le millet, a T aviserais-tu, dit saint Paulin à Âusone, de passer sous silence la brillante Burdigala et de citer de préférence les noirs Boïens. » (2)
Disons enfin , pour compléter ces rapprochements, que les habitudes des campagnes , au moment de la récolle des vins, étaient à peu près ce que nous les voyons encore; c'est ce qu*Âusone nous dépeint
(1) Sed mihi prae cunctis ditissima, quse Meduloram
Educat Oceanus/quae Burdigalensia nomen, Usque ad Caesareas tulit admiratio mensas, Non laudata minus, nostri quam gloria vini.
(Ausone, ép. IX , à Paulin.) {±) An tibi mi domine illustris, si scribere sit mens,
Quâ regione habites , placeat reticere nitentem Burdigalam , et piceos malis describere Boïos ?
("Lettre Vil, de saint Paulin à Ausone.)
DE BORDEADX. IS
dans un de ses morceaux les plus gracieux : « Mes vignobles se reflètent dans la blonde Garonne. Suivant le pied de la montagne, le penchant qui monte jusqu'à la dernière cime, le vert lyéus se montre partout sur les bords du fleuve. Le peuple, joyeux à l'ouvrage, et Talerte vigneron, parcourent avec empressement, les uns le sommet de la montagne, les autres la croupe inclinée de la colline , et se rcn* voient à Tenvi de grossières clameurs; ici, le voyageur qui chemine en bas sur'la rive, plus loin le batelier qui glisse sur l'onde, lancent aux campagnards attardés des chants moqueurs que répètent les rochers, la forêt qui frissonne et la vallée du fleuve. » [\)
Le commerce, en répandant la prospérité dans nos contrées, y avait, comme toujours, agrandi le goût des sciences et des arts , et développé l'éducation publique. Ce fut à cette époque qu'on vit s'élever à Bordeaux ces écoles célèbres et ces professeurs distingués dont Ausone nous a transmis les noms.
Ce dernier auteur revient souvent sur les beautés de sa patrie, et on conçoit son enthousiasme, car lorsqu'il partait pour sa terre de Condaie Portus,
(1) Sic mca flavcntem pingunt vineta Garumnam.^
Siimmis quippe jugis tcndentis in ultima clivi Conseritur viridi fluvialis margo lyaeo Lseta operum plèbes, festinantesque coloni Vertice nunc summo properant, nunc déjuge dorso, Cerfantes stolidjs clamoribus : indë viator Riparum subjecta ierens, hinc navita labens Probra canunt seris cultoribus : adstrepit oUis Et rupes, et 8ilva tremens et coneavus amnis.
(Ausone, idylle X.)
nulle contrée n'égalait la magnificence da tableau qui se présentait devant lui : sa riche galère suivait comme un trait rapide le courant du fleuve passant au milieu de mille navires aux formes variées : la trirème avec ses bancs de rameurs disposés en étages (1) ; le pristBy remarquable par la figure de baleine ou de dragon marin qui s'élançait au devant de sa proue (2) ; le libumes , fait pour la marche rapide (3). La grande ville dessinait sur le ciel ses tours élevées; en dehors des murs, de beaux édifices publics attiraient les regards; le temple du di)eu tutélaire (Piliers des Tutelles) élevait au milieu des arbres son double rang de colonnes corinthiennes, et sur la rive droite du fleuve , dans las plaines d'allu— vion, au sommet des hauteurs, se montraient de gracieuses villas d'architecture grecque ou romaine (4). Qui eût dit que ce tableau de. richesse sociale , de civilisation, de progrès, devait rapidement disparaître pour faire place à la nuit profonde qui suivit Tin-
(1) Triplici pubes quam Dardana versa impellunt
Terno consurgunt ordine remi. ( Virgile, Enéide, liv. V.)
(2) Huei , Histoire de la Marine ancienne, p. 135.
(3) Ordine contentSB gemino crevisse liburnae. (Lucain , p. Ii5).
(4) Haec summis innixa jugis, labentia subter Flumina despectu jam caligante tuetur.
Atria quid memorem viridantibus assita pratis , innumerisque super nitentia tecta coluïnnis ?
(Ausone, idylle X.) « Une dernière repose sur un pic escarpé et n'entrevoit qu'à travers un brouillard le fleuve qui coule k ses pieds. Que dirai-je de ces portiques semés sur de vertes prairies, de ces toits soutenus de colonnes sans nombre? »
vasîon des Barbares et que continua la servitude du moyen-âge?
Dès cette époque brillante que nous venons de dépeindre, et qu'embellissaient le luxe transporté dans les Gaules, le séjour d*une légion , les dépenses d'une aristocratie romaine riche et prodigue; au sein, disons-nous, de cette prospérité, Bordeaux renfermait déjà des éléments de faiblesse et de destruction que la décadence de Tempire augmentait chaque jour.
Les monnaies romaines, introduites dans T Aquitaine , y étaient devenues une cause rapide d'activité commerciale; mais les fraudes et les altérations incessantes les convertirent bientôt en moyens de perturbation.
« Les empereurs, dit Montesquieu, réduits au désespoir par leurs dépenses , se virent obligés d'altérer les monnaies; Didius^ Julien en commença laffaiblissement. On trouve que la monnaie de Garacalla avait plus de la moitié d'alliage ; celle d'Alexandre Sévère, les deux tiers; l'affaiblissement continua, et sous Gallien on ne voyait plus que du cuivre argenté. »
Bordeaux avait en outre, il est vrai, des monnaies qui lui étaient particulières , mais l^s mêmes raisons durent entraîner l'altération des monnaies locales.
D'un autre côté, les taxes romaines, exercées d'abord avec modération, prirent une extension désastreuse; les guerres des peuples du Nord et les luttes sanglantes des prétendants à l'empire ,
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jointes aux exactions des proconsuls, les rendirent écrasantes; on prélevait un droit de 5 p. 100 de la valeur pour la seule exposition des objets sur les marchés. Les empereurs établirent bientôt un tarif intolérable, qui frappait à l'importation toutes les marchandises étrangères. Ce système reçut son application dans toutes les provinces conquises (1).
Des lois de prohibition absolue vinrent aussi porter un coup mortel au commerce. « La politique romaine, dit Montesquieu, fut de se séparer de toutes les nations qui n'avaient pas été assujéties. La crainte de leur porter 1 art de vaincre fit négliger Tart de s'enrichir. Ils firent des lois pour empêcher tout commerce avec les Barbares. Que personne , disent Yalens et Gratien, n'envoie du vin, de l'huile ou d'autres liqueurs aux Barbares , même pour en goûter; qu'on ne leur porte point de l'or, ajoutent Yalentinien et Théodose, et que ménqe ce qu'ils en ont, on le leur Ole avec finesse. » Le transport du fer fut défendu sous peine de la vie (2).
Certains empereurs firent même arracher une grande partie des vignes dans l'Aquitaine, de crainte que cette liqueur n'y attirât les Barbares (3). On redoutait pour ces belles contrées l'enthousiasme que l'Italie avait excité chez les peuples du Nord. Plu-
(1) Code De vectigalibus, liv. VII.
(2) Montesquieu, Esprit des Lois, ch. XI.
Non solum Barbaris aurum minime prsebeatur, sed etiam si apud cos inventum fUerit , subtili auferatur ingenio.
(Lib. II, au code De commerciis et mercaloribus. ) (5) Montesquieu j ibid.
DE BOBBEAUX. 19
larqae écrivait à peu près à la même époque qu'Arans le Toscan avait attiré les Barbares , en leur montrant les fruits dorés et les vins précieux: « Aussitôt qu'ils en eurent goùlé, dit l'historien, ils saisirent leurs armes pour chercher ces heureuses contrées, auprès desquelles toute autre leur paraissait stérile et sauvage. » (3)
Enfin, la séparation des empires d'Occident et d'Orient vint détruire le patriotisme , augmenter la faiblesse et compléter le désordre ; une nuée de peuples sortis des marais de la Baltique, Goths, Visigotbs, Gépides, Vandales, Hérules, Saxons et autres, se répandirent dans la Gaule et dans l'Italie, ravagèrent l'Aquitaine, incendièrent sa métropole, et le faible empereur Honorius, espérant arrêter leurs conquêtes, permit aux Visigoths de fonder le royaume de Toulouse, dans^ lequel la ville de Bordeaux se trouva comprise.
(3) De la Primaadaie, Hist. du Comm. du moyen-âge, p. 125.
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