CHAPITRE VII
DIX-NEUVIÈME 8IÈCLE.
Paix (l'Amiens. — Reprise des hostilités. — Pertes da commerce de Bordeaux. — Mesures exlrémes à Pégard des marchandises de fabrique anglaise. — Paix de 1814. Rej)rise rapide du commerce. Après l'événement des Cent jours, il reste languissant et paralysé. — Les anciens éléments n^existaient plus. —Efforts énergiques des armateurs bordelais pour créer de nouveaux rapports. — Expéditions pour la mer du Sud et les grandes Indes. — Révolution de 1830. — Réformes douanières faibles et timides. — Luttes parlementaires. — Supériorité de rinfluence manufacturière dans les chambres. — Le principe protectionniste triomphe. Cependant le système de la liberté commerciale fait des progrès en Angleterre. — Ligue du libre-échange. >- Cobden vient en France. — Sa réception k Bordeaux. — Toutes les grandes questions commerciales sont de nouveau agitées de 1842 à 1848. — Le Gouvernement promet des réformes, mais en élude Taccomplissemcnt. — Révolution de 1848. — Voyage du président de la République k Bordeaux. — Empire. — Traité de 1860. — Tableau du commerce de Bordeaux. — Observations finales.
On a vil que la guerre maritime déclarée en 1793 avait arrêté complètement le eommorce de Bordeaux. En cherchant à frapper son ennemi dans sa fortune, la France n'était parvenue qu'à augmenter ses propres embarras. La fraude s'exerçait audacieusement; le pouvoir se voyait même forcé de la tolérer en présence du chômage désastreux de nos raffineries nationales, Sur plusieurs places, et notamment à
Bordeaux , une grande partie du peuple était sans travail.
Ce fut dans cette situation qu'eurent lieu les préliminaires du traité de paix qui fut signé à Amiens, le 27 mars 1802..
Les affaires reprirent aussitôt une ^assez grande animation, malgré les changements produits dans nos rapports par l'insurrection de Saint-Domingue. Un grand nombre de navires de Bordeaux furent expédiés pour les colonies occidentales, Ttle de France, la traite des noirs, le Sénégal et la Louisiane.
Toutefois, les engagements internationaux rompus en 1793, ne pouvaient renaître qu'en vertu d'un renouvellement du traité de commerce. Des conférences furent ouvertes, le Gouvernement s'adressa aux places maritimes pour demander leur avis sur les principales questions qtfil s'agissait de résoudre; M. Portai rédigea, au nom du commerce de Bordeaux , un mémoire où les intérêts commerciaux de la France sont étudiés avec une supériorité remaiquable. Après avoir démontré que le traité de 1786, conçu dans un très-bon esprit, aurait produit dfes avantages considérables pour notre commerce , si le temps le lui avait permis , l'auteur examine quelles devaient être les conditions essentielles du nouveau traité, en tenant compte des défauts que l'expérience avait fait reconnaître dans le premier :
« L'expérience du premier traité, dit-Il, doit servir (le guide pour les bases à établir dans celui que
230 UlSTOiEB DU COMMERCE
l*on croyait utile de faire de noaveaa avec TAngleterre.
» On a remarqué que les vins, les eaux-de-vie et les vinaigres étaient soumis à des droits fixes tellement Torts , qu'ils pouvaient être considérés comme prohibitifs. C'est donc sur ces denrées, qui forment
le principal moyen d'échange de la France , que nous devons surtout arrêter notre pensée et nos observations.
» Nous dirons d'abord que les droits de douane pour l'introduction en France des marchandises anglaises étant basés sur la valeur de ces mêmes marchandises, il serait juste et naturel que nos liquides fussent admis en Angleterre d'après la même règle.
» On conviendrait de part et d'autre que, toutes les fois que les préposés des douanes suspecteraient quelque infidélité, ils pourraient garder la marchandise en payant la valeur déclarée et 10 p. 100 en sus.
» Ce moyen serait, autant que possible, une garantie de l'exactitude réciproque, et pourrait répondre aux objections de tromperie et de fraude.
» Il est possible que les Anglais ne veuillent pas admettre généralement ce système de droits sur la valeur, système qui les rendrait nos tributaires pour des sommes considérables, et qu'ils s'obstinent à demander que nos. liqueurs soient soumises à des droits fixes.
» De notre côté, il sera utile que nous insistions très-fort sur ce point. Nous devons leur dire : Vous allez avoir en France des consommateurs nombreux
DE BOBDEAUX. i\H
pour les marchandises de vos fabriques; ce que nous avons à vous envoyer des nôtres ne sera pas aussi considérable, même en y réunissant celles dont nous avons à demander Vadmission supplétive; il nous faut une compensation et nous ne pouvons la trouver que dans la faveur que nous réclamons pour nos vins, nos eaux-de-vie et nos vinaigres. Si vous voulez un traité, il faut qu'il soit juste, égal, et il ne peulTêtre qu'aux conditions que nous vous proposons. » Les Anglais ont envie de faire un traité avec nous, et nous ne serions pas étonnés qu'ils se (léterminassent à accepter ces bases.
» Mais dans le cas où il y aurait impossibilité de les faire adopter , notre insistance sur ce point nous placera en bonne position pour demander et obtenir que les droits sur nos liquides soient fixés à 50 p. 100 au moins au-dessous de ceux qui avaient été stipulés dans le traité de 1786.
» Nous payions, d'après le traité, 50 guinées par tonneau de vin, 32 guinées 10 schellings 10 deniers par tonneau de vinaigre , et 7 schellings sterling par gallon d'eau-de-vie.
» Depuis la guerre, les Anglais ont beaucoup augmente leurs droits de douane sur les vins et les eaux-de-vie , et ils les ont à peu près maintenus sur nos vinaigres. Dans ce moment nous payons à l'introduction :
2,558 fr. » c. par tonneau de vin. . .\ 770 » par tonn. de vinaigre. .> crû de Bordeaux.
22 25 par velle d*eau-de-vie .)
232 « HISTOIRE ou COMMERCE
» Ces droits sont si forts, que l'ÀDgleteiTe consomine aujourd'hui beaucoup moins de nos vin», et que la plus grande partie de ceux que nous lui envoyons sont expédiés pour ses possessions lointaines.
)> Les vins qui sortent de la mère-pairie anglaise pour ses colonies jouissent d'un drawback de 95 pour 100 sur les droits, de sorte que les habitants de Calcutta boivent nos vins à meilleur marché que les habitants de Londres.
» Les vins de Portugal , pendant la guerre actuelle, ont été portés, de 30 guinées qu'ils payaient lors du traité, à environ 73 guinées le tonneau. Les droits sur ces sortes de vins se perçoivent par pipe, mais nous avons supputé leur coût par tonneau, afin de rendre la comparaison plus facile.
» L'habitude de boire du vin .se propage en Angleterre, et bien que ceux de Portugal, en raison du coût d'achat et des droits d'entrée, reviennent trèscher, on en fait une consommation immense.
» Nous avons su que pendant la guerre actuelle, il est arrivé un convoi à Londres, venant d'Oporto, ayant à bord 45,000 pipes de vin, représentant une valeur de plus de 32 millions de uotve monnaie.
x> La cherté des prix n'ayant pas diminué le goût des Anglais pour le vin, ce goût, au contraire, s'accroissant d'une manière remarquable, celte nation se trouve justement dans les dispositions et la direction qui nous conviennent, et un traité de commerce avec elle peut nous assurer de grands avantages.
» On n'est pas généralement d'accord sur la question
de savoir si les Anglais aiment noieux nos vins que les vins d*Oporto. Les Anglais boivent plus de vins d'Oporto que de vins de France , mais c'est à cause de la différence considérable dans le prix. Ce qui fait douter que les Anglais aiment mieux les vins d'Oporto que les nôtres, cest que dans les dtners de cérémonie, chez les gens riqhes, on ne se sert que du claret ou des vins de France et des vins de Madère; mais ce qui est une raison de nous faire donner la préférence, c'est que le claret est le vin le plus honorable en Angleterre, et qu'il est impossible de dire les quantités que l'on en consommerait si, au lieu de payer chaque bouteille 10 à 12 fr., prix actuel , on pouvait le vendre de 3 à 4 fr.
» Or, ce changement serait l'effet naturel de la diminution des droits de douane; car , si nos vins, à leur entrée en Angleterre, ne payaient plus que 600 fr. par tonneau au lieu de 2,700, nous pourrions envoyer des vins dont la valeur n'excéderait pas 15 à 1 ,800 fr. , tandis qu'aujourd'hui il n'y a que les premiers crûs qui soient propres à cette consommation, et ceux-là valent 4, 5, et 6,000 fr. le tonneau en France, au moment où ils sont expédiés pour l'Angleterre.
» Il est tout simple que la France demande à jouir d'une diminution des droits proportionnels sur les eaux-de-vie.
» Les eaux-de vie de France ont de nombreux consommateurs en Angleterre. Celles de Cognac y sont les plus estimées, et dans ce moment même plusieurs
maisons de la ci-devaDt province de Saintooge soni uniquement occupées à faire ce commerce avec TAn* gleterre.
» Bordeaux en envoie beaucoup pour Londres et les autres ports anglais» mais moins encore que Cogoac.
» Si nous parvenions à faire réduire de 50 p. 1 00 les droits auxquels nos eaux-de-vie furent fixées par le traité de 1 786 , cet article seul pourrait s'élever à une somme presque aussi forte que la valeur des marchandises manufacturées que nous enverraient les Anglais.
» On ne saurait donc réclamer une attention trop particulière en sa faveur. Nous savons qu'en Espagne et dans le royaume de Naples, quelques maisons anglaises cherchent à établir des brûleries dans le genre de celles qui existent en France^ et si nous ne faisons avec TÂngleterre un traité qui nous autorise à y introduire nos eaux*de-vie à aussi bon marebé que les nations les plus favorisées ou à peu près, nous courrons le risque de perdre ce commerce qui, jadis, fut très-florissant, et qui, au moyen de sages combi<» naisons , pourrait le devenir bien davantage encore.
» Les droits sur les vinaigres n ont été augmentés que de 10 p. 100 à peu près. Cet article avait été fixé si haut, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, • qu'il paie trois fois plus de droits qu'il ne coûte en France. Il faut demander une réduction au moins de 50 p. 100 sur le taux de l'ancien traité et même davantage , si c'est |X>ssible.
» Les vinaigres ont de l'emploi dans les trois royau-
mes unis, non-senlement pour la consommation des ménages , mais aussi pour quelques fabriques ; et si les droits étaient réduits à un taux modéré, nous pourrions en exporter beaucoup.
» Il sera nécessaire et juste de demander aussi que les vins, eaux-de-vie et vinaigres, introduits de France en Irlande, ne paient que les deux tiers des droits fixés pour leur introduction en Angleterre. Cette base fut à peu près celle du traité de 1786. La .réunion de l'Irlande à TAngleterre n'est pas un obstacle, car le système des douanes n'est pas uniforme, et, dans ce moment, nos liquides paient moins à leur entrée en Irlande qu'à leur entrée en Angleterre.
» Les Irlandais consomment beaucoup plus de nos liquides que les Anglais; cette distinction peut améliorer beaucoup les résultats que nous devons espérer du traité. Il faut donc insister d'une manière absolue sur ce point.
» Mais ce ne serait pas assez de fixer les droits que paieront nos liquides à leur introduction dans les trois royaumes unis, de faire en sorte qu'ils soient à tant pour cent de la valeur, et à défaut, qu'ils ne paient que la moitié des droits établis dans le traité de 1786; il faudra que nous portions nos regards encore plus loin , que nous stipulions que ces droits ne pourront être surchargés pour raison d'accise ou tout autre impôt créé ou à créer, et qu'après avoir payé le droit convenu, à Ventrée, ils pourront circuler dans l'intérieur des trois royaumes unis sans autres droits ou charges quelconques!.
i36 HISTOIRE DC7 COMMERCE
» Puis, nous aurons à nous réserver que le drawback de 95 p. 100 accordé sur les vins, etc., réexpédiés pour les possessions lointaines des Anglais, soit maintenu. Ce drawback est cause que les Anglais achètent une quantité considérable de nos vins, et il fait par conséquent partie des réserves qui sont essentielles à faire insérer dans le traité.
» Nous aurons à stipuler surtout la proportion qu'il y aura entre les droits à payer par nos liquides et ceux à payer par ceux -du Portugal. // faudra employer tous les moyens possibles pour que nous soyons admis au même prix. Mais dans le cas où nous ne pourrions pas y parvenir, il sera au moins nécessaire de convenir que si les Anglais accordent quelque diminution en faveur du Portugal , nous jouirons de suite d*une diminution proportionnelle.
» Nous sommes persuadés que, si la différence n'est pas trop grande entre les conditions accordées aux vins du Portugal et celles accordées aux nôtres, nous parviendrons à fournir à une grande partie de la consommation de l'Angleterre , et cette consommation est, nous le croyons, beaucoup plus considérable qu'on ne le présume en général.
» D'après des relevés exacts, faits sur les registres des douanes anglaises, il parait que la quantité de vins qui se consomme dans les trois royaumes unis ou dans leurs possessions lointaines, s'élève à 60 mille tonneaux. Pendant le dernier traité, nos exportations annuelles en Angleterre, des vins, eau-de-vie et vinaigre, s'élevèrent à une valeur d*environ 14 mil-
lions; mais, depuis lors, le luxe a beaucoup augmenté en Angleterre, et le goftt du vin y est plus généralement répandu. Nous aurons de plus en notre faveur la diminution de droits que nous sollicitons sur ces denrées. Cette diminution pourrait permettre d'atteindre la consommation des gens seulement aisés, et chacun sait que, dans tous les pays, pour un homme très-riche (et celui-là seul consomme aujourd'hui nos vins en Angleterre), il y en a peut-être cent qui sont seulement aisés.
» Toutes ces mesures concourraient beaucoup à agrandir nos exportations de ces denrées en Angleterre, et sans en fixer la quotité, il est facile de voir ce que de telles modifications pourraient avoir d'influence sur la valeur des propriétés foncières, sur la prospérité de lagriculture, sur Taisance des cultivateurs et sur le bonheur de la France.
» Passons maintenant à Texamen des autres denrées et marchandises mentionnées dans l'article 6 du traité.
» En analysant cet article, nous avons déjà indiqué sommairement quelle, opinion on pouvait avoir des proportions qui y sont établies pour chacun des objets d'importation et d'exportation respectives; cependant, comme chaque marchandise est susceptible de réflexions particulières, soit en elle-même, soit en raison 'de la concurrence qui résulterait du traité , nous nous bornerons à inviter le Gouvernement à se procurer sur chacune les renseignements qu,e les fabricants de France pourront lui procurer. Il suffit d'avoir
i38 HISTOIRE l>ir COMMERCE
des données générales pour se former une opinion ; mais il faut des données plus exactes, plusdétaillées, lorsqu'on doil poser des bases aussi importantes que celles dont il s'agira dans une pareille négociation .
» Sans doute il est facile de reconnaître ce que Tamour de la patrie inspire et ce qui résuite des combinaisons étroites de l'intérêt personnel ; et dans les observations que les fabricants lui présenteront à cet égard, le Gouvernement saura distinguer ce qu'il y a d'exagéré , ce qu'il y a de vrai , et enfin ce qu'il doit craindre et ce qu'il doit vouloir.
» En outre des objets noientionnés dans l'article précité,, nous devons insister pour que le traité nous autorise à introduire dans les trois royaumes unis plusieurs marchandises qui ne furent pas comprises dans le traité de 1786. Parmi les articles qui méritent à cet égard l'attention du Gouvernement , nous indiquerons les soieries de Lyon et de Nîmes , les galons d'or et d'argent , les bas de soie, les objets de parfumerie, la bijouterie, les papiers blancs et les papiers à tapisseries. Il peut y avoir encore quelques marchandises qu'il serait utile de comprendre dans la convention à intervenir ; mais celles que nous désignons auraient certainement une influence très-favorable sur les résultats du traité.
» 11 est très-essentiel de dire que dans la fixation (les droits, il ne faudra pas prendre pour baseuqique la différence qui peut exister entre les fabriques anglaises et les fabriques françaises, pour telle ou telle
marchandise , mais aussi se guider diaprés ce qu'il en coûte pour la contrebande.
)i La contrebande a des moyens si actifs, si puissants, qu'elle s introduit partout, même pour les marchandises du plus gros volume.
» L'Angleterre , par sa situation géographique, par son excellent système de douane, par les salaires considérables des employés, et surtout par l'esprit public qui y règne , devrait être à l'abri des contrebandiers, et cependant il est reconnu que les îles de Jersey et de Guernesey et quelques ports français de la Manche, y introduisent des quantités considérables d'eaux-de-vie en fraude des droits, ainsi que quelques autres denrées et marchandises étrangères.
» Lorsque les fraudeurs ne peuvent pas s'arranger avec les préposés anglais, ils se battent contre eux et opèrent leur introduction par la force,
» Mais de tous les États de l'Europe , la France est sans contredit celui où la fraude se fait le plus ouvertement. Tous nos magasins renferment des marchandises anglaises, et les moyens d'introduction sont organisés à ce point, qu'on les rend à jour fixe dans le lieu désigné, moyennant une prime d'assurance proportionnée au volume et à ta valeur.
» La Hollande, la Belgique et la Suisse sont les principaux points d'entrée, et les moyens employés pour la surveillance sont ceux dont on se sert pour la fraude.
» Ce qui se passe en Angleterre, ce qui a lieu surtout en France , prouve qu'il y a imprudence dans la
législation, toutes les fois qu'elle a a de garantie que dans la moralité des hommes et surtout toutes les fois qu'elle se met en opposition avec la force des choses.
» Or , la force des choses veut qu'une marchandise prohibée soit introduite malgré la prohibition, si le coût d'achat et les frais de contrebande laissent encore un bénéfice suffisant à l'acheteur.
» La contrebande en France, d'ailleurs, n'est pas de nos jours ce qu'elle était il y a vingt ans. Aujourd'hui, c'est un commerce régulier, comme celui des assurances. On stipule une prime qui est payée après la remise de la marchandise , et , faute de remise , l'assureur paie le capital.
» Il est pénible de penser que partout, même dans les pays où il y a le plus d'esprit public, des combinaisons aussi honteuses prévalent sur le sentiment de l'intérêt national ; mais cela est ainsi, et ni le choix des employés ni la sévérité des lois ne peuvent servir de garantie contre tous les inconvénients qui résultent de cette déplorable disposition.
» Il faut donc, en général, regarder comme vicieux tout système de prohibition absolue. Il n'empêche pas l'introduction , et il donne à là fraude les droits qui devraient appartenir à l'État; il prive le trésor national d'un revenu nécessaire pour donner à nos fabriques des encouragements dont elles ont besoin; il nécessite des mesures d'exécution qui bjessent la dignité et la tranquillité des citoyens.
» Ainsi toujours , en règle générale , et sauf les
exceptions qui sont commandées par des circonstances extraordinaires, toute marchandise sur laquelle il est possible de faire la contrebande doit être admise , et les droits d'entrée ne doivent en être 6xés qu'à 4 ou a 5 p. 100 plus haut, tout au plus, que ce qu'il en coûterait par la voie des contrebandiers.
» Mais ce système, bien qu'il soitfondésur la nature des choses et sur l'expérience de tous les temps, sera combattu, sans doute, par quelques villes manufacturières; elles répéteront tout ce qu'on leur a fait dire si souvent , sur les privilèges qu'elles doivent obtenir, sur le danger de la concurrence étrangère , sur la nécessité de ne consommer en France que des marchandises françaises, sur l'avantage de multiplier le travail parmi nous, et enfin sur tout ce qu'une semblable méthode a d'influence sur l'aisance et le bonheur du peuple.
» Voilà des considérations bien graves; mais sontelles fondées? sont*elIes applicables? C'est ce dont nous ne pouvons convenir.
» En effet, ainsi que nous l'avons déjà dit, nous regardons comme une profonde erreur en administration de vouloir s'isoler des autres peuples : ce système est vicieux partout, et il est impossible en Europe. Les communications de toute nature qui existent entre les nations européennes établissent entre elles une sorte de communauté dans les goûts, les pensées et les habitudes. De cette communauté dans les affections et les désirs naît le besoin de rendre faciles les échanges de tous les produits res-
ihi UISTOIBE J>U COMMERCE
pectifs de 1 agriculture et de riudustrie. Quand oo s oppose à ce besoio, alors la contrebande s'en œéle^ les gouvernements sont trompés, leur autorité esi méconnue, et toujours le besoin ou le désir sont plus ou moins satisfaits.
» Cetle pensée n'est pas une vaine théorie ; elle est basée sur lobservation et l'expérience de tous les jours. Nous osons la proclamer comme fondamentale.
» Elle seule est grande dans ses développements , heureuse dans ses résultats; elle seule peut faire arriver les nations au plus haut degré de puissance qui leur soit destiné.
» Les fabriques elles-mêmes s'améliorent et prospèrent à l'aide de son influence, et les villes manufacturières, en demandant des privilèges exclusifs, serviront bien moins leur intérêt général que celui de quelques chefs de fabriques.
» Ceux-ci, sans doute, peuvent se croire intéressés à ce que leurs marchandises soient les seules consommées, et à devenir ainsi les régulateurs absolus de la qualité et du prix; mais les villes manufacturières
ont un autre intérêt : il leur faut du travail et un travail certain, et ce travail ne peut résulter que du perfectionnement qui assure la consommation.
» Or, sans le besoin constant de se perfectionner, l'industrie ne fait point de progrès; elle rétrograde, au contraire ; et alors l'industrie étrangère , servie par la contrebande , et la contrebande facilitée par la force des choses, s empare de toutes les avenues,
de toutes lesconsQmmations, et finit par absorber tous les moyens et détruire jusqu'aux dernières espérances.
» Mais les fabricants eux-mêmes se trompent dans leurs combinaisons sur leur propre intérêt; ils se trompent et comme Français et comme fabricants.
» Comme Français, car ils sont intéressés à ce qu'un système de prohibition absolue ne devienne pas un vaste champ de fraude qui séduise les préposés et les marchands , qui rende illusoires les dispositions du Gouvernement, qui déviQ l'esprit national et corrompe la morale publique; ils ont intérêt aussi que le trésor public s'enrichisse par des droits établis sur l'introduction des marchandises étrangères; car ce sera seulement alors que le Gouvernement aura des moyens supérieurs aux besoins , que nous verrons renaître cette absolue confiance des particuliers envers l'État et des particuliers entre eux\ confiance qui est la source de la force nationale et de la prospérité particulière.
» Ils se trompent aussi comme fabricants; car une concurrence ténébreuse , telle que celle qui résulte de la contrebande, est bien plus nuisible à leur propre intérêt que celle qui naîtrait d'une introduction ostensible. On ne peut jamais calculer, les efiets de la fraude ou se prémunir contre son influencé. Le fabricant français peut agir d'après la conviction qu'il sera seul pour la consommation de la France ; et tandis qu'il fait ses approvisionnements, qu'il opère dans cet esprit, il se prépare sourdement des intro-
244 UISTOIHB DU COMMEBCE
dactions frauduleuses qui vont retnplir les magasins et pourvoir aux besoins des consommateurs. Alors que devient le fabricant? Il est obligé d'attendre, quelquefois de donner à perte , et il trouve ainsi sa ruine dans la combinaison qu'il avait crue destinée à faire sa fortune.
B Dira-t-on que , si la prohibition est absolue , on pourra, arrêter, saisir? Mais ne sait-on pas qu'un tel système n'a jamais empêché la fraude , qu'il a fait trop souvent des victimes innocentes , et qu'il a toujours été pour le commerce un sujet d'alarmes et de rëclama lions?
» Ne sait-on pas aussi que les Anglais imitent parfaitement nos plombs , nos marques et nos boots de pinces?
» Ainsi, au lieu de défendre, de proscrire, de demander des prohibitions qui ne peuvent être assurées que par des combinaisons ioquisitoriales et vraiment odieuses; au lieu de multiplier les lois et de déconsidérer l'autorité en la rendant impuissante, que le Gouvernement, après avoir soumis les marchandises de fabriques étrangères à un droit sagement combiné, emploie le produit de ce droit à donner à chacune de nos fabriques les primes, les encouragements qui peuvent leur être nécessaires, et alors il conciliera tout à la fois l'intérêt national et l'intérêt du fabricant.
» Celte marche est la seule bonne, la seule convenable, et nous nous faisons un devoir de la réclamer en faveur des fabriques nationales. »
Après ces considérations, M. Portai se résume, en déclarant : « Qu'un traitéde commerce entre la France ei TAngleterre est réclamé par la force des choses;
» Qu'il est conforme aux principes d'une sage économie politique;
» Qu'il sera très-utile à notre agriculture , et que par là il concourra puissamment au développement (le notre principale richesse;
» Qu'il sera utile à nos fabriques en les dégageant d'une concurrence ténébreuse et frauduleuse , et en donnant aux gouvernements les moyensde leuraccorder les facilités et les primes qui leur sont nécessaires;
» Qu'il sera utile à la morale publique en extirpant ces combinaisons continuelles de fraude et de contrebande ;
» Et enfin , qu'il sera , entre les deux nations, un nouveau gage de paix et d'amitié. »
Nous avons cru devoir donner ce long extrait, qui prouve que le commerce de Bordeaux fut toujours un des premiers à exposer et à défendre les vrais principes qui triomphent enfinde nos jours.
Malheureusement, les sages avis des places maritimes ne furent pas écoutés; la rivalité haineuse des deux nations rendait impossible une paix durable : le premier consul ne voulait rien céder sans de sérieuses compensations; la Grande-Bretagne ne faisait, sur les vins et eaux-de-vie , aucune concession pratique et réelle; la bonne foi existait encore moins dans la politique; Napoléon entendait au fond que l'Angleterre reconnût la prépondérance de la France en
246 IIISTOIBB DU COMMERCE
Europe; de son côlé, et malgré les stipulations du traité d'Amiens , le ministère anglais s'obstinait à détenir Tile de Malte; les négociations du traité de commerce furent donc rompues, et les hostilités recommencèrent en 1803.
Tid Grande-Bretagne reproduisit alors un de ces actes assez fréquents dans son histoire: contrairement aux premières règles du droit des gens, et près d'un mois avant la déclaration ides hostilités , ses navires de guerre se répandirent dans toutes les directions de notre commerce maritime , capturèrent les trois quarts de nos bâtiments, et occasionnèrent des pertes immenses sur toutes nos places. Bordeaux fut un des ports les plus gravement frappés : sur 156 navires qui n'avaient pas opéré leur retour, 63 furent pris , 23 disparurent, 36 restèrent en relâche, et leur valeur fut en peu de temps dépassée par les frais; 9 furent condamnés, et 25 seulement rentrèrent. Le gouvernement français déclara , il est vrai , que le produit des prises faites sur les Anglais serait employé à indemniser les armateurs; mais les circonstances empêchèrent l'exécution de ce décret.
Bientôt recommencèrent avec une nouvelle fureur les mesures extrêmes que la paix d'Amiens avait un
moment suspendues ; de nouvelles lois , de plus en plus rigoureuses, augmentèrent encore la prohibition des produits anglais; la supériorité de la marine ennemie réduisit au néant tout notre commerce maritime : le port de Bordeaux devint à peu près désert; la navigation fluviale s'y montrait seule; un
petit nombre de caboleurs parvenait à peine à échapper de loin en loin aux croisières anglaises , en bravant par tous les temps les dangers des pertuis; le long de nos quais silencieux, quelques navires démâtés présentaient le plus triste tableau. Si certains capitaux se portèrent vers les corsaires, si quelques courses furent heureuses au milieu de nombreux désastres, YHistoire du Commerce na pas à s'occuper de ces expéditions, qui n'appartiendront jamais aux actes légitimes des places commerciales. Espérons que les nouvelles conventions diplomatiques adoptées par la France et l'Angleterre rQcevront à l'avenir une exécution loyale , et que ce reste de barbarie aura disparu pour toujours. En dehors de ces armements rares où brillaient les poignards et les piques plutôt que les objets commerciaux , la détresse était générale; la loi du 24 avril 1806, établissant un droit de mouvement et de vente sur tous les liquides , vint encore écraser le faible commerce intérieur: les besoins énormes de l'Empire le rendaient forcément sourd aux justes représentations des négociants et de l'agriculture. Plusieurs récoltes abondantes encombraient les magasins et les chais; le vin n'avait aucune valeur; on le répandait, même souvent, pour éviter l'achat des barriques. Les hostilités générales créaient une situation tout exceptionnelle; les guerres antérieures n'étaient en efiFet, pour Bordeaux, qu'un mal partiel et supportable; nos colonies existaient , les neutres aidaient et favorisaient nos rapports; la marine de l'État, les approvisionnements
des ports, procuraient des achats de vin considérables; la neutralité des autres nations permettait d*y faire des envois ; tous ces avantages avaient cessé : les colonies , en grande partie , étaient prises ; nos communications européennes réduites ou anéanties; les achats pour Tapprovisionnement des ports entièrement nuls.
Tant que Napoléon put espérer de réduire son ennemi par la ruine , il persévéra dans ses moyens avec une énergie progressive : le décret du 29 novembre 1806, daté de Berlin, défendit toute communication et tout échange avec les Anglais; celui du 23 novembre 4807, daté de Milan, déclara saisissables tous les bâtiments qui auraient touché en Angleterre; enfin, le décret du 8 octobre 1810 institua des cours prévôlales pour juger les faits de contrebande , et prescrivit de brûler publiquement les marchandises anglaises dont la confiscation aurait été prononcée.
Nous avons eu la douleur d assister à des exécutions de ce genre sur notre belle place de la Bourse, à Bordeaux. Ces opérations, dit M. Âmé, s'accomplissaient avec solennité ; les autorités civiles et militaires prenaient place dans l'enceinte , au milieu de laquelle s'élevait le bûcher; la force armée formait la haie; les douaniers brisaient les caisses, montraient les marchandises aux assistants, et les jetaient ensuite dans les flammes (1).
(1) Amé, chap. III, p. 35.
Mais bientôt les revers de fortune , les embarras du trésor, les plaintes douloureuses des places commerciales rendirent le gouvernement impérial plus traitable, et il accorda les licences, c'est-à-dire lautorisation donnée aux navires français d'exporter dans les ports anglais, en se soumettant à quelques conditions fiscales.
Ce moyen procura du soulagement au commerce de Bordeaux; mais il dégénéra en concessions abusives, souvent peu dignes; en 1813, il existait une quantité de licences telles , qu'on pouvait considérer comme presque rétabli le commerce avec l'Angleterre, et on évaluait à 100 millions l'impôt ordinaire des douanes. Aussi les rôles étaient-ils intervertis;' et tandis que deux années auparavant, Napoléon torturait l'Europe pour interdire les relations avec l'Angleterre, c'était l'Angleterre maintenant qui, s'apercevant des avantages que procuraient à son ennemi les communications par licences, travaillait â les rendre impossibles (1).
Ce fut dans cette situation qu'eut lieu l'envahisse- . ment du midi de la France par les armées coalisées. Le commerce ne prit aucune part au mouvement politique qui s'accomplit dans notre ville. Abattu par ses malheurs , profondément affligé des revers de la nation , il ne s'attendait nullement à une révolution dynastique , et il assista à cet événement dans une attitude calme, mais douloureuse.
Dès que la paix de 1814 fut signée, notre port
(1) Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire,
250 HISTOIBB DU COMMBBCE
reprit une partie de Tanimation qu'il avait perdue depuis plus de vingt ans : les navires de toutes les puissances du Nord arrivèrent immédiatement en grand nombre; nos liquides s'élevèrent à des prix fabuleux ; les propriétaires de vignobles , si longtemps écrasés, se trouvèrent tout à coup en présence de la fortune; on vil de nouveaux acquéreurs payer leurs domaines avec la récolte d'une année. Des armements nombreux se préparèrent avec activité pour nos colonies; partout le mouvement, le travail, l'aspect brillant du commerce , vinrent remplacer le silence et la tristesse de nos quais. Il est facile de comprendre que ce retour de bonheur dut produire dans la population bordelaise un vif sentiment d'affection pour le nouveau gouvernement , et quelques récriminations , souvent peu modérées , contre celui qui venait de succomber.
Mais un autre malheur devait encore nous frapper : les premières expéditions de notre port n'étaient pas encore rentrées, que le débarquement de Napoléon à Cannes ramena les désastres de la guerre, et nous fit assister à cet éclair douloureux qui se termina par le combat fatal de Waterloo.
La nouvelle paix ne reproduisit pas dans le port de Bordeaux le tableau brillant de 1814; ce premier mouvement.de prospérité n'avait été que l'effet, pour ainsi dire magique , du rapprochement des peuples après une lutte de vingt ans. En 1815, les circonstances n'étaient plus les mêmes; de grands approvisionnements existaient déjà en Europe; la crise
financière avait pris des proportions immenses. r.e mouvement des vins et des eaux-de-vie fut beaucoup moins considérable; les prix restèrent très-inférieurs. La place de Bordeaux se trouva comprise pour 5,300,000 fr. dans l'impôt extraordinaire de guerre établi par ordonnance du 16 août 1815. D'un autre côté, les armements français de 1814, disproportionnés avec les l;)esoins et les produits de nos faibles colonies , n avaient pas tous donné de bons résultats. Bordeaux apercevait clairement sa nouvelle position commerciale bien différente de celle de 1786; tout était changé : les anciens éléments de notre prospérité avaient à peu près disparu; Saint-Domingue, ancienne base du commerce bordelais, n'existait plus' pour nous; TAngleterre s'était emparée de notre commerce important des marchandises coloniales avec toutes les puissances du Nord; le Havre, par sa proximité de Paris et le voisinage des manufactures consommant le coton , menaçait forcément nos rapports directs avec les États-Unis. Nous restions avec des relations maritimes presque sans importance, et lés produits de notre sol étaient toujours écrasés par l'exagération des tarifs douaniers. . Cependant , la place de Bordeaux ne se laissa pas abattre, et montra au contraire, dans ces circonstances, une énergie digne des plus grands éloges ; elle comprit qu'il fallait commencer sans retard une lutte incessante pour délivrer son commerce naturel des entraves qui le paralysaient, et que son premier devoir était de créer à tout prix de nouveaux rapports.
i52 HISTOIRE DU COMMERCE
Celle pensée devint, il faut le dire, le but du pays entier, qui na cessé d'en poursuivre la réalisation depuis près d'un demi-siècle. Les premières maisons de notre port se mirent résolument à l'œuvre.
Une des expéditions les plus remarquables fut, selon le récit de M. Jouannet, celle du navire le Bordelais, armé par la maison Balguerie-Junior, pour faire le tour du monde et ouvrir de nouvelles routes à notre commerce. Ce bâtiment , dit la Statistique j partit le 19 septembre 1816; et après avoir doublé le cap Horn, alla relâcher à Valparaiso, que fréquentent aujourd'hui nos navires; il visita ensuite Lima, d'où il alla explorer les côtes de la Californie et ouvrir une traite de pelleteries avec les naturels de la baie de Nootka, et le long des côles jusqu'à la rivière de Cook. Il hiverna aux îles Marquises ou de Mendoce, et revint, pendant l'été de 1818, à la côte nord-ouest. Son retour s'opéra par la Chine; après avoir touché aux îles Sandwich, il rentra à Bordeaux en 1819.
A la même époque, le commerce de Bordeaux se rappelant qu'il avait existé des rapports intimes entre la France et la Cochinchine, conçut la pensée de les rétablir. L'empereur Djiu-Lung, alors régnant , avait dû à la France , par l'intermédiaire de l'évéque d'Andra, son rétablissement sur le trône; deux de ses mandarins étaient Français; on pouvait donc compter sur quelque succès.
Une première expédition fut faite par la maison Philippon, et le navire le Henry , capitaine Rey, par-
fit pour ia CochinchiDe. M. Rey fut accueilli avec faveur et obtint du souverain des commandes assez importantes pour espérer le succès d'une seconde expédition; le capitaine Rey avait inspiré une telle confiance que Tespoir de son retour imprima dans cette contrée une activité prodigieuse à la culture des produits qu'il avait paru désirer. A ce premier voyage, le Henry ne put charger que 300 pycles de sucre à 24 fr. et 6 pycles de soie écrue à 96 fr. En 1819, le produit du sucre s'élevait déjà à 30,000 pycles, et celui de soie écrue à 700 pycles. Le pycle représentait environ 50 kil. Le Henry fit un très-bon voyage, repartit de Bordeaux, sous le même capitaine, le 3 février 1818 , et le 24 août suivant mouilla dans la baie de Tourang; il y trouva le navire la Rose y expédié par la maison Balguerie, Sarget et C®, l'une des maisons de Bordeaux qui travailla le plus efficacement à ranimer le commerce de la place. Le capitaine Rey, outre 10,000 fusils commandés par l'empereur de Cochinchine, lui apportait des modèles de mécanique, edtre autres une presse hydraulique, exécutée dans rétablissement de MM. Perrier de Paris, des modèles d'un moule à poudre, le bélier hydraulique de Monlgolfier et un laminoir pour cuivre. M. Rey fut traité avec distinction par l'empereur; il fut même admis dans la rivière Hué , sous les remparts de la capitale de la Cochinchine, et le pavillon français est le premier qui ait eu pareil honneur. Par les ordres du souverain, les mandarins cochinchinois du port favorisèrent toutes les opérations de M. Rey,
2S4 IIISTOIIIK DU COMMBHCE
et après avoir visité Fay-fo pour y chercher quelques marchandises chinoises, le Henry rentra dans la rivière de Bordeaux, le 14 avril 1820.
Ces exemples furent imités par un grand nombre de nod principaux armateurs; leurs efforts, leurs essais coûteux , leurs tentatives hardies se montrèrent sur tous les points du globe, et les vaisseaux bordelais apparurent à la fois dans les mers de Tlode, de la Chine, du Chili, du Pérou, partout où il était possible de renouer d'anciennes relations ou d'en créer de nouvelles.
Le second but, c'est-à-dire la réformation des tarifs douaniers et Tobtenlion de traités-commerciaux avec les puissances européennes pour améliorer le sort de nos vins, fut poursuivi dès ce moment avec la même vigueur. La chambre de commerce de Bordeaux et les principaux négociants ne cessèrent d'adresser, soit au Gouvernement , soit aux assemblées législatives, de nombreux mémoires où les principes et les vrais besoins du commerce étaient exposés avec la plus grande lucidité. Malheureusement , le gouvérnemeDt de la Restauration n'était pas en situation d'essayer des réformes pouvant toucher même momentanément aux ressources du trésor ; l'indemnité exigée par les armées étrangères l'avait écrasé, la violence des partis l'intimidait, il ne songeait qu'à son existence. Dans l'épuisement où se trouvaient les Gnances, toute ressource était précieuse, et le ministère se préoccupa avant tout d'augmenter le revenu des douanes. La loi du 28 avril 1816 consacra donc les rigueurs de tarif
de la période révolutionnaire et de l'ère impériale (i). Le coton, affranchi de tous droits' en 1814, fut frappé de 22 fr. par 100 kil. La taxe, pour ainsi dire prohibitive , sur les houilles étrangères, fut maintenue. Par suite, les Anglais ne firent aucune modification sur le tarif de nos vins, et bientôt ils en élevèrent même le droit d'entrée à 13 schellings 9 deniers par gallon, soit 3 fr. 79 c. par litre, représentant 3,454 fr. 6G c. par tonneau bordelais.
Malgré cet insuccès, notre port ne ralentit pas ses efforts; les rapports intérieurs prirent une plus grande activité; des correspondants bordelais s établirent dans les Pays-Bas, dans les villes anséatiques, partout cil régnait le goût de nos vins et où la modération des tarifs en rendait le commerce possible.
Nos premiers négociants, à la tête desquels il faut placer M. Balgiierie-Stuttemberg , comprirent à la même époque qu'il était indispensable de créer à Bordeaux une maison de banque fortement constituée^, offrant au crédit de nouvelles voies et pouvant dans les moments de crise protéger et défendre la sécurité de la place.
Au commencement de 1818, un projet de banque établie en société anonyme et montée par actions, fut présenté à lautorisation du Gouvernement; ce projet devait trouver et trouva en effet une opposition très-vive dans la partie des commerçants qui avaient intérêt à rester à la tête du mouvement financier; l'escompte, disaient-ils, toujours facile sur
(4) Aîné, p. 75.
notre place, a évidemment prouvé que nos capitaux réels suffisaient à nos opérations ou que la sagesse de nos affaires y supplée en nous procurant an dehors ce crédit qui associe pour ainsi dire volontairement tous les négociants de l'Europe à la fortune de ceux qui savent le mériter, et ne les oblige pas forcément, par rétablissement de banques particulières et locales, à s'intéresser à des entreprises que trop de facilités rendraient bientôt hasardeuses. Où est donc la nécessité de cetle banque locale qui viendra tripler nos capitaux ? La ville projette de grands et utiles embellissements, ses finances ne peuvent y sutBre ; elle réclame la confiance des citoyens : 2 millions sont aussitôt versés dans sa caisse I Le Gouvernement nous appelle-t-il à contribuer à Tachèvement d'un monument utile et glorieux pour notre ville? Dans deux ans, le magnifique pont de Bordeaux sera achevé, et ce sont encore nos propres moyens qui suppléent à ceux de TÉtat. Laisserons-nous à la capitaie seule Tavantage d'assurer nos opérations marilimes et d'en recueillir le fruit? Une riche compagnie d'assurance s'élève dans notre sein, et cependant l'escompte est toujours à 4 1/2 p. 100 au plus! A quoi seront donc employés ces capitaux fictifs qu'on nous propose de mettre à la place de nos capitaux réels?
Ces motifs étaient loin d'être invincibles; on leur répondait : Vous mettez avec raison la fatilité de l'escompte au nombre des ressources les plus indispensables dans une place comme la nôtre; or, une
banque n'est qu'nne caisse d'escompte; la concurrence des capitaux ne peut qu'augmenter les avantages du commerce; plus Tescompte sera facile, plus les affaires devront se développer. La banque propose, il est vrai , rémission exceptionnelle de billets au porteur. Qui peut nier le bien qui résultera de ce nouveau ressort de circulation? Si l'établissement prospère, il doublera les moyens conventionnels d'échange; si, comme vous le dites, l'opinion publique doft repousser ce papier, les conséquences de la banque n'auront aucun inconvénient pour le numéraire.
Le Gouvernement n'eut pas de peine à reconnaître le vrai au milieu de ces discussions ; du reste , plusieurs établissements de ce genre prospéraient déjà sur quelques-unes de nos places. La banque de Bordeaux fut autorisée pour trente ans , par ordonnance du 23 novembre 1818, et ses statuts furent publiés le 8 décembre suivant.
L'article 1 1 portait :
« Les opérations de la banque consistent ; 1** A escompter de toutes personnes des lettres de change et autres effets de commerce à ordre, à des échéances déterminées qui ne pourront excéder quatre mois sur Bordeaux et cent jours sur Paris, souscrits par des commerçants et autres personnes notoirement solvables; 2® à se charger pour le compte des particuliers et des établissements publics du recouvrement des effets qui lui seront remis; 3** à recevoir en comptes-courants les sommes qui lui seront versées par des particuliers et des établissements publics,
2b8 HISTOIRE DV COMMERCE
et à payer les sommes dont on aura disposé sor elle et les engagements à son domicile jasqu*à concarrence des sommes encaissées; 4^ à tenir une caisse des dépôts volontaires pour tous les lingots-et monnaies d'or et d'argent de toute espèce et de tout titre. »
Aux termes de l'article 12, la banque n'admit à lescompte que des effets de commerce garantis par la signature de trois personnes au moins, notoirement solvables.
L'article 14 établit que la banque pourra émettre des billets à vue et au porteur; que la moindre coupure de billets sera de 500 fr., avec réserve d'émettre des coupures de 250 fr. sous l'autorisation préalable de l'État; qu'enfin, l'émission des billets cumulée avec le montant des sommes dues par la banque dans les comptes-courants ne pourra jamais excéder le triple du capital numéraire existant et appartenant à la banque.
L'article 21 porte enfin que l'escompte sera perçu à raison du nombre de jours, et que cet escompte ne pourra excéder 5 p. 100, à moins d'une autorisation expresse du Gouvernement.
La banque de Bordeaux commença ses opérations le l®** juillet 1819, et pendant plus de onze ans, elle eut à lutter contre des obstacles et des oppositions de toute nature. Lorsque la crise de 1830 éclata, elle se trouvait dans une position défavorable, et si elle n'eût songé qu'à sauver son capital , elle eût restreint ses opérations et cherché à réaliser autant que
possible; mais en agissant ainsi, elle eût compromis rcxislenccd'un grand nombre de maisons. La banque n'hésita pas, au contraire, accourir les chances de lotit perdre pour sauver la place d'une perturbation générale. Il faut lui rendre justice, dans toutes les crises commerciales qui ont eu lieu à Bordeaux depuis 1820, la banque de Bordeaux s'est fait un devoir d'en adoucir autant que possible les conséquences, en maintenant le taux modéré de son escompte et en facilitant de son mieux la marche des affaires.
En 1846, une délibération de la banque de France demanda que celles des départements fussent converties en succursales. Ce projet donna lieu aux discussions les, plus vives; mais il favorisait l'esprit de centralisation qui régnait alors; il présentait aussi, il faut le reconnaître, plusieurs avantages financiers. Là chambre législative le consacra par une loi du mois de mars 1848; et à l'expiration de son privilège, la banque de Bordeaux liquida son ancienne situation, et fut soumise au régime qui la gouverne aujourd'hui.
Pendant que la banque s'organisait à Bordeaux, la chambre de commerce s'occupait de régulariser la position de la place relativement à l'entrepôt réel. Aux termes de l'article 25 de la loi du 8 floréal an XI, les villes auxquelles l'entrepôt était accordé ne pouvaient en jouir qu'à la charge de fournir sur le port des magasins convenables, sûrs et réunis en un seul corps de bâtiment, pour y établir le dit enlrepôt, à l'effet de quoi le plan du local devait être
soumis au Gouvcrocrocnt, qui, après Tavoir fait examiner, Tadopterait par un arrêté spécial.
CepeDdant , depuis plus de quinze ans , cette disposition légale était restée sans exécution à Bordeaux : les magasins particuliers, servant à Tenlrepôt réel, étaient divisés et séparés du centre des affaires ; les déchets sur certaines marchandises y étaient considérables; d'autres marchandises ne pouvaient même pas s'y conserver ; les risques d'incendie étaient immenses ; on ne trouvait pas à les faire couvrir, ou bien on ne le pouvait qu'à des prix ruineux. Les frais de toute sorte nombreux et considérables, contribuaient à éloigner les affaires de notre place. Le commerce avait demandé plusieurs fois l'extension de l'entrepôt fictif, en signalant les inconvénients du système d'entrepôt réel, mais ces réclamations n'avaient amené que de bien faibles concessions, et lé Gouvernement, dominé par les besoins du trésor, n'en était pas moins demeuré ferme sur les principes qui forment la base de l'entrepôt réel .
Dans celte position, c'était un devoir pour la chambre de commerce de Bordeaux de chercher à procurer à l'entrepôt réel , auquel on élait contraint de se soumettre, les seules améliorations que l'état des choses permettait, en donnant au commerce un local conforme aux prescriptions de la loi , ^yant l'avantage d'être plus central, mieux approprié à la conservation des diverses natures de marchandises; où les assurances contre l'incendie fussent faciles et les frais de toute sorte moins onéreux.
Le nouvel entrepôt fut donc construit sur un emplacement très-convenable , faisant face au port, au centre des quartiers du grand commerce.
Afin qu'on puisse se former une idée de Téconomie de frais que le nouvel entrepôt a procuré au commerce , il nous suffit de comparer, pou^r quelquesuns des principaux articles, ce qu'on payait avant la construction des magasins et ce qu'on paie actuellement :
Anciens frais. Frais actuels.
Pour 4 barrique de sucre de 400 kil. 4' GO^* 1' 85^^
. 1 sac id.
i caisse id.
4 caisse indigo,
4 balle coton,
, i boucaut café.
i sac café,
Bois de teinture.
Plomb, cuivre, étain.
1 suron cochenille,
Si Ion applique ces différences à l'ensemble du mouvement d'une place de commerce comme Bordeaux , on peut juger de l'importance économique qui a dû en résulter depuis plus de quarante ans.
Ce fut à l'époque que nous décrivons qu'eut lieu sur notre fleuve la première application des bâtiments à vapeur : le bateau la Garonne, de cinquante chevaux, fut lancé, le 3 août 1818, pour faire le service entre Bordeaux et Pauillac. En peu d'années, le nombre de ces bateaux, destinés à la lîavigation
26% UISTOIEB DC COMMERCE
'fluviale, scleva à plus de trente , soit pour le haut, soil pour le bas du fleuve.
Quant à la grande navigation , le premier paquebot venant de la mer parut sur la Garonne en 1827 ; c était un navire anglais. Maintenant, un grand nombre de steamers contribuent pour une large pari au commerce maritime de notre port.
Pour ne pas interrompre cet exposé des efforts intelligents faits par le commerce de Bordeaux, noas devons ajouter qu'il ne tarda pas à s'occuper également de l'amélioration des passes de notre fleuve , question vitale, pour la solution de laquelle l'État n'a fait, pendant de longues années, que des sacrifices insuffisants.
En 1823, au moment où le conseil général des ponts-et'Chaussées, chargé des travaux à faire sur la Gironde et la Garonne , consultait la chambre de commerce de Bordeaux pour recueillir auprès d'elle les renseignements que pourrait fournir l'expérieuce pratique des localités , voici quel était l'état des choses :
Déjà, depuis plusieurs années, la chambre de commerce, avertie par l'inquiétude publique de la dégradation progressive des passes de la Garonne, se faisait rendre par les pilotes de la station de Bordeaux un compte périodique et régulier des sondes du fleuve. Les rapports attestaient l'existence du mal et ses progrès.
A l'époque du grand commerce avec Saint-Domingue, il existait, au lieu où la Garonne se jçtle dans
la Gironde, deux passes pour la navigation des grands bâtiments de mer : Tune , le long de la rive droite de la Garonne et du Bec-d'Ambès, et Tautre, le long de la rive gauche , entre l'tle de Cazeaux et la côte du Médoc. La dernière était la plus fréquentée, et les navires qui la suivaient , en franchissant le détroit appelé Passe de Garguil , situé entre les fies de Cazeaux et du Nord, revenaient vers les côtes de La Roque , au point de section des deux passes. Les plus grands bâtiments de commerce complètement chargés circulaient en ce temps, sans obstacle, dans ce passage; pourvu que leur calalson n'excédât pas 16 à 17 pieds, ils n'étaient exposés à aucun accident. Comme, surtout alors ou Ton donnait aux bâtiments de commerce des formes moins aiguës , et par conséquent moins de tirant d'eau qu'aujourd'hui, il ^tait rare qu'un navire , même de la plus grande dimension, calât plus de 16 pieds, il était presque sans exemple qu'on fût obligé de ne compléter le . chargement qu'après que le navire était rendu au delà des passes.
Malheureusement , vers le commencement de ce siècle, des atterrissements et de nouvelles lies se formèrent dans cette passe; les alluvions , rapidement accrues par les travaux, à la faveur desquels les propriétaires riverains s'empressèrent de les fixer à leur profit, firent des progrès si prompts, qu'en 1823, moment que nous rappelons , un caboteur, ne calant même que 7 à 8 pieds, n'aurait pu s'y engager sans (langer d'y échouer. Plusieurs petits ports, autrefois
fréquentés, non-seulemenl par les bateaux qui faîsaicnl le service de la navigation du fleuve, mais encore par les bâtiments de mer, étaient devenus inabordables, même à la haute marée. Le mouillage de Macau , qui servait de station aux plus grands bâtiments, se trouvait déjà totalement atterri.
D un autre côté , le canal de la rive droite éprouvait également une détérioration sensible, faisant des progrès rapides. Les navires y passaient autrefois à 16 et même 17 pieds de calaison; eu 1812, des frégates de quarante canons, construites à Bordeaux, avaient franchi cette passe avec leurs mâts de hnne et de perroquet guindés, et par conséquent avec leur lest; et la seule précaution quil fût nécessaire de prendre, était de ne mettre leur artillerie à bord quà Pauillac; les navires de 500 et de 600 tonneaux complètement chargés naviguaient alors librement dans ce détroit.
Depuis, les atterrissements, qu'a laissé s'accumuler le ralentissement des courants de flot , ont pris un accroissement tellement rapide, que la passe du Becd'Âmbès ne présente plus, à basse mer, que 4 à 5 pieds d'eau, et cela dans un canal très -étroit.
Mais la passe du Bec-d'Ambès n était pas la seule qui se fût ainsi dégradée : celle de Bassons, appelée le Pas, avait également subi des atterrissements qui la rendaient très-périlleuse : la sonde des pilotes lamaneurs indiquait qu'il ne restait que 2 pieds d'eau à la basse mer; à la pleine mer, de 12 à 14 pieds; et dans les grandes marées^ de 14 à 16 pieds, en
sorte que les grands navires, d'une calaison de 14 à 1 5 pieds, ne pouvaient franchir le Pas que deux fois par mois seulement.
La chambre de commerce, après avoir consulté les hommes spéciaux , répondit à la direction des ponts-et-chaussées par un mémoire, où elle démontre : 1^ que l'action des courants de flot possède exclusivement le pouvoir d'atterrir ou de creuser le lit des bassins où elle s'introduit; 2^ que la diminution de la force d'impression des courants de flot dans la Garonne est la cause unique des atterrissements qui obstruent son lit ; 3® que cette diminution a sa source dans l'élargissement de l'ouverture de la Dordogne , résultat de la destruction de la saillie du Bec-d'Ambès; 4® que la destruction de cette saillie a eu elle-même pour cause la direction nouvelle imprimée aux courants de flot par les atterrissements de la passe du Médoc ; 5<^ que le seul remède qu'il soit possible d'employer, c'est de résister à la tendance qu'ont les courants de flot à se porter vers la Dordogne, où ils sont inutiles, et de les contraindre à se rejeter dans la Garonne, où ils sont nécessaires. La chambre demandait, en conséquence :
1^ Que les passes de la rivière, dont les hauts fonds et les bancs s'opposent à la circulation de la grande navigation entre Bordeaux et la mer, fussent réparées et dégagées des sables el vases qui les encombrent;
2^ Qu'eu outre des travaux de draguage opérés avec énergie dans les passes , il fût procédé sans retard à la construction d'un fort éperon à la pointe
du Bec-<rAmbès, pour résister à Tinvasion des courants de flot dans la Dordogne et favoriser leur ialroduction dans la Garonne;
3® Que des quais et des rampes pour condaire à la plus basse mer fussent établis devant la ville pour remplacer les vases qui s*y amoncellent et qui interceptent toute communication avec la rivière lorsque les eaux se retirent.
Malgré des réclamations si pressantes et si légitimes, le Gouvernement ne prit que des demi-mesures , et les passes de notre fleuve sont encore aujourd'hui dans la situation la plus déplorable.
Ainsi, faire d'immenses sacrifices dans le but d'établir de nouveaux rapports et de développer son commerce maritime; réclamer sans cesse pour la revue et la correction des tarifs douaniers; perfectionner Torganisation de la place; s'occuper sans relâche d'améliorer son port : telle était la mission qoe le commerce de Bordeaux et la chambre placée à sa tête accomplissaient depuis la paix.
Toutefois, nous devons le dire avec tristesse, tous ces eflbrts restèrent longtemps sans résultats.
Le mouvement maritime de notre port , du mois d'avril 1814 au même mois 18 15, avait été à l'entrée de :
600 Navires étrangers 100,099 tonn.
80 — français.. . T . . 15,901 2,000 Caboteurs 98,638
Total 214,638 tonn.
Le tonDage à la sorlie fut à peu près ie méoie.
En ^818 , après trois années de paix , le tonnage total à rentrée ne fut que de 200,S151 tonneaux, c'est-à-dire d'une difierence en moins de 14,000 tonneaux.
Les motifs de cette décroissance ne sont pas difficiles à reconnaître.
Pendant que le port de Bordeaux , marchant avec énergie, cherchait le progrès, le Gouvernement, timide et craintif, vivait au jour le jou|^ persévérant plus que jamais dans son système ultra-protecteur et prohibitionniste qui nous isolait forcément, et devait tuer tout commerce.
La loi du 7 juin 1820 éleva les droits sur lacier forgé de 45 à 60 fr. ; sur Tacier fondu, de 50 à 100 fr. Elle prohiba les nankins sous pavillon étranger, et porta la taxe sur les ferblancsde 60 à 80 fr.
La loi du 27 juillet 1822 doubla les droits sur les laines, les bestiaux et les suifs étrangers. Celui. des lins fut presque triplé.
Enfin, la loi du 17 mai 1826 porta de 30 à 50 fr. le droit sur les chevaux. Celui du houblon fut élevé de 15 à 60 fr. Les toiles, les graisses de poisson, les blancs de baleine, les légumes secs, furent également soumis à un tarif double du précédent.
Les nations étrangères nous répondirent par les mêmes moyens : « La France veut tout faire chez elle, disaient ces puissances; imitons-la. »
De 1819 à 1825, les droits d'entrée sur les vins français en Angleterre furent élevés jusqu'à 3,450 fr.
268 HISTOIRE DU COMMEHCE
par lonneau , ce qui équivalait à une prohibition absolue. En 1823, la Suède établit un droit de 200 fr. par barrique de vin français. Des mesures analogues furent prises par la Russie et une partie de rÀllemagne.
M. le baron Pasquier, président de la chambre des pairs, définissait ainsi la situation : « Chaque nation s*est, pour ainsi dire, retranchée sur les hauteurs; il faudra bien à la longue abandonner cette position et redescendre dans la plaine, i» (1)
D*un autre côté, les traitéls de navigation de 1822 et 1826, le premier avec les États-Unis, le second avec l'Angleterre , portaient certainement un préjudice considérable à notre commerce maritime. Ces deux traités, arrachés par la peur de la guerre, avaient pour base une réciprocité complète entre les pavillons. Or, il est démontré que notre marine mar- . chande ne peut lutter dans une situation égale, parce que nous aurons toujours contre nous le haut prix de revient de nos armements.
Au milieu de ces circonstances, et pendant que la spéculation sur les marchandises s'affaiblissait, le jeu sur les fonds publics ou les opérations fictives commençait à se montrer à la bourse de Bordeaux ; le succès de quelques joueurs propagea rapidement ce goût chez les capitalistes; on se laissa aller à la chimère séduisante d'arriver à de grands résultats rapidement et sans travail! Une partie de nos négociants devenus joueurs perdirent leur activité méritante, et
(I) Amé, Étude des Tarif», p. 140.
la décadence commerciale fit des progrès rapides. Ce fut dans cette situation faible, embarrassée, maladive, que la révolution de 1830 vint frapper le commerce de notre place.
Cette commotion politique fut très-funeste aux affaires de Bordeaux; plus de deux cents faillites, représentant un passif de 120 millions, furent déclarées dans les huit premiers mois.
Il ne faut pas croire toutefois que la révolution de juillet fut la cause réelle de ce désastre; elle n'en fut en réalité que le signal. Les pertes existaient déjà depuis longtemps; elles avaient pris naissance dans le système prohibitif et les armements ruineux qui en étaient résultés. Le mal couvait, s'augmentait, et devait apparaître comme un volcan (1). En général , la tempête de juillet ne fit qu'emporter définitivement des positions déjà ruinées dans leur base, et qui n'avaient depuis plusieurs années qu'une existence artificielle.
Quand le calme fut revenu, le commerce de Bordeaux espéra qu'un gouvernement né du mouvement des masses mettrait nos libertés commerciales en harmonie avec nos libertés politiques. Malheureusement, il n'en fut rien. Le principe avait été déplacé, mais non changé; à l'empire militaire avait succédé,
(1) Doris Junior, Considérations svr le commerce, p. 27.
SOUS la Restauration, le retour résolu vers le système du privilège; puis, de 1830 à 1848, ce fut la puissance des orateurs politiques et de l'argent. Au point de vue du commerce, le règne de Louis Philippe ne fut qu'une hésitation constante et craintive, une suite de tâtonnements sans force dominés par les millions de l'industrie; c'est là toute l'histoire des dix-huit années de commerce que nous avons à rappeler.
Les premiers moments du nouveau Gouvernement trouvèrent, il est vrai, TEunope dans un état d*inquiétude et de méfiance mortel pour les affaires; les appréhensions de guerre arrêtèrent longtemps les armements pour les pays lointains ; le Nord ne nous fit que de faibles demandes; les troubles qui agitèrent la Belgique et la Hollande suspendirent entièrement notre mouvement commercial avec ces contrées. Les puissances de la Baltique, antipathiques à notre dernière révolution, se tenaient dans une attitude presque menaçante; enfin, le choléra, qui porta ses premiers coups en Russie, nuisit encore à nos transactions, et cette affreuse maladie, menaçant d'envahir le continent entier, paralysa toute activité commerciale.
A côté de ces circonstances défavorables, le Gouvernement se montrait, nous le répétons, sans énergie et sans système; au lieu de chercher à rassurer les nations par des protestations incessantes , il eût mieux valu les convaincre, en proclamant des principes économiques favorables à la^^iaix et aux relations générales de l'Europe. Ce fut le contiaire. On
vit bientôt que l'absolutisme parlementaire était aussi violent que tout autre, et qu'il existait une nouvelle arîistocratie très-envahissante et plus égoïste que l'ancienne. — « M. Ducbâtel , dit M. Âmé , aurait désiré ne pas maintenir intact sous son administration un régime quil avait beaucoup attaqué dans d'autres temps. Depuis qu'il se trouvait placé à la tête du département du commerce et des travaux publics, il s*en était parfois expliqué, même dans ses communications officielles, avec une extrême franchise... Mais les grands industriels occupaient dans l'organisation politique de la France une position avec laquelle il fallait compter. Ils ne cessaient pas d'adresser au ministre des avertissements qui, sans atteindre encore au (on de la menace, se faisaient écouter, et l'un de leurs représentants avait cru pouvoir dire : « Au- » cune société ne peut se passer absolument d'aristo- » cratie : il en faut une à tous les gouvernements. » Voulez-vous savoir quelle est celle du gouverne- » ment de Juillet? C'est celle des grands industriels » et deç grands manufacturiers ; ce sont là les fonda- » teurs de la dynastie nouvelle. » (1) '
Le gouvernement de Juillet ne sut jamais que fléchir sous ces influences de position et de tribune; il ne faut pas chercher ailleurs le secret de sa faiblesse
et dé sa mort.
De 1830 à 1836, et malgré les réclamations incessantes de toutes les places maritimes , il ne fut rien fait de sérieux en faveur de la liberté commerciale.
(i) Amé, p. i73.
272 UISTOIBE DU COMMERCE
La loi da 9 février 1832 organisa le système d'entrepôt et de transit sur des bases assez larges; mais elle ne modiBa point la rigueur de nos tarifs.
Celle du 27 du môme mois créa des entrepôts intérieurs dont on redoutait l'établissement pour les ports de mer, mais qui cependant ont produit en général d'assez bons résultats.
Dans cet état, et sous l'empire des causes que nous avons rappelées, le commerce de Bordeaux dépérissait chaque jour.
En 1826 , le mouvement maritime avait été au long cours, savoir :
Entrée.... 445 navires français, portant 57,679 lonn. 369 — étrangers, — 55,93*
Sortie 418 — français, — 70,843
401 — étrangers, — 56,958
En 1833 :
Entrée.... 261 navires français, portant 51,744 tonn. 309 — étrangers, — 61,316
Sortie 297 — français, — 61,316
455 — étrangers, — 53,664
Ainsi, de 1826 à 1833, notre marine marchande au long cours présentait une différence en moins :
A l'entrée, de 184 navires et de 5,935 tonneaux.
A la sortie, de 121 navires et de 9,527 tonneaux.
La seule compensation qu offre cette époque de décadence est la persévérance infatigable du haut commerce bordelais dans l'étude et la défense de ses intérêts, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.
A l'intérieur, se place d'abord l'amélioration des
grandes voies de coinmunicatiou. Bordeaux demandait depuis longtemps la construction d'un pont sur la Dordogne , à Cubzac , pour faciliter ses rapports avec rinlérieur de la France et la capitale. La ville de Libourne, située en amont du point du fleuve où devait se construire le pont, protestait contre ce projet, qui entraînait, selon elle, la ruine de son commerce maritime. Après une lutte très-vivede part et d'autre, la construction du pont futvolée, conformément au vœu de Bordeaux , mais en le soumettant toutefois à des conditionsd'élévation qui conciliaient tous lesinléi^ts.
Le zèle du commerce de Bordeaux ne fut \ïùh moins vif pour défendre ses droits lorsqu'il fut question des paquebots transatlantiques, et si notre port rencontra des influences et des intérêts puissants qui renversèrent une grande partie de ses espérances, il n'en resta pas moins victorieux par la force do ses raisons. Nous traiterons à part cette importante question, qui reparut souvent avant de recevoir une solution définitive.
A la même époque , notre chambre de commerce porta son attention sur plusieurs questions graves touchant à l'organisation de la place.
Ainsi , le Gouvernement , agissant dans cet esprit de centralisation qui fut une des grandes maladies de la monarchie, avait manifesté Tintenlion de supprimer les hôtels des monnaies existants en province pour ne conserver que l'établissement de Paris; notre chambre défendit la monnaie de Bordeaux avec le plus grand succès; ses raisons étaient, en eflet, puis-
santés : les cargaisons pour le Mexique et le Pérou , partant de Bordeaux , se composent de quelques vins et eaux-dé-vie , mais principalement d'objets manufacturés, tels qu'indiennes, soieries, meubles, tulles, étoffes de coton, papier et autres articles, d'où il suit que ces expéditions maritimes sont de la plus grande utilité poar ouvrir et conserver de vastes débouchés aux diverses branches de l'industrie française; or, les retours de ces chargements s'effectuent en grande partie en espèces d'or et d'argent on lingots qu'il esc du plus grand intérêt de réaliser sans le moindre retard et sans être surchargé de nouveaux frais; le placement immédiat de ces retours est une nécessité. La monnaie de Bordeaux a toujours offert aux pro- . prtétaires des espèces un placement prompt, facile et sur; les divers directeurs des hôtels des monnaies plus rapprochés de Bordeaux que de Paris ont fréquemment fait acheter à Bordeaux* ds quoi alimenter (les fabrications dont leurs départements avaient le plus grand besoin.
La monnaie de Bordeaux concourt puissamment au mouvement des affaires; elle a fourni en diverses occasions à la banque de Bordeaux, dont les billets n'avaient cours que dans la ville même , les moyens de soutenir et de multiplier les échanges à des époques à peu près périodiques où les habitants des campagnes réclament pour le paiement de leurs produits une grande quantité d'espèces nécessaires pour subvenir à des débours en numéraire assez considérables. Privée du secours immédiat de l'hôtel des monnaies
âe Bordeaux, la banque, à ces époques, qui se renouvellent plusieurs fois dans Tannée, pourrait être fort embarrassée pour l'échange de ses billets contre espèces. Les graves conséquences de cette perturbatîon se démontrent d'elles-mêmes. Ainsi , le placement à Bordeaux des retours du Mexique et du Pérou répand dand le département de la Gironde et dans ceux qui l'environnent une facilité de circulation et de paiement très-favorable au commerce. S'il ne subsistait plus qu'un seul hôtel des monnaies, les propriétaires des matières d'or et d'argent seraient obligés de supporter les frais et les risques de route, et d'ajouter encore une perte aux prix du fret et des assurances maritimes, de payer des commissions pour faire vérifier les espèces et recouvrer leur montant. Ils seraient forcés de subir la loi que voudrait leur imposer le directeur de cet établissement unique, qui fixerait les prix suivapt l'affluence plus ou moins grande des matières d'or et d'argent. Enfin, si les propriétaires des matières d'or et d'argent ne croyaient pas devoir accepter les prix offerts, ils seraient oblige de réexporter, ce qui entraînerait des pertes incalculables et fatales au commerce.
La plupart de ces raisons conservent encore Jour même force aujourd'hui.
D'autre part, l'obstination des agents de change à réclamer, dès cette époque , l'établissement d'un parquet à la bourse de Bordeaux, donna lieu de la- part de la chambre à un avis contraire, dans tequel elle aurait dû persister.
276 UISTOIBE DU COUJiERCE
On ne poavail voir en effet, dans celle création, qu'an moyen d'augmenter le cercle des opérations dangereuses» des spéculations factices qui offrent le séJuisant appât de bénéfices rapides; opérations réellement dolosives, rentes à livrer, où l'on promet ce qu'on n'a pas, où des paris s'établissent au gré et selon le caprice de chacun, où celui qui a de la fortune et du crédit peut compromettre l'un et l'autre contre tel qui n'engage que sa parole et s'en joae suivant l'événement, sans que la loi, impuissante à faire exécuter des transactions qui échappent à son autorité, punisse celui qui viole la bonne foi et se soucie peu de conserver son honneur. Que si l'on objecte que déjà de semblables opér^itions avaient eu lieu à Bordeaux, la réponse est facile : Devait-on sanctionner par des formes légales un mal qu'on n'avait pu empêcher? S'il peut être avantageux d'agrandir les opérations financières des places qui, comme Londres^ Paris, Francfort, surabondent de capitaux qui y affluent de toutes parts, où tant de causes attirent une foule d'individus disposés à se livrer aux chances aventureuses du jeu sur les effets publics français et étrangers, il n'en peut être de même à Bordeaux, dont la richesse principale consiste dans le produit des vignobles qui l'environnent , dans le commerce maritime qui importe les produitsexotiques, dans l'exportation à l'étranger des produits des départements qui Tavoisinent. Les capitaux ne surabondent pas à Bordeaux^ le pays manque essentiellement de manufactures susceptibles d'exploiter Içs produits que
soD commerce maritime peut lai fournir. Les vues lie Fadministralion doivent tendre à favoriser , à provoquer même les établissements industriels, qui assureraient remploi plus rapproché, presque immédiat des denrées importées. Les opérations commerciales maritimes, les entreprises industrielles réclament des capitaux qui seront toujours malheureusement détournés par les résultats rapides mais apparents que peuvent présenter les spéculations des jeux de bourse.
 Textérieur, la place de Bordeaux porta son examen sur plusieurs objets importants, notamment sur la pêche et le commerce des vins avec le Nord.
Consulté par le Gouvernement, en 1835, sur Topportunité de conserver les primes accordées . aux expéditions pour la pêche de la morue et sur les modiBcations nécessaires à la loi de 1832, le commerce de Bordeaux présenta les considérations les plus puissantes.
Le maintien dé la prime ne pouvait en effet faire question; les grandes pêches forment une pépinière d'excellents matelots, ressource trop utile à rÉtat et à l'extension de notre navigation, pour songer à la restreindre , encore moins à la détruire ; elles fournissent un aliment permanent aux armements dans nos ports maritimes , donnent de l'activité à nos constructions et procurent une source de travail et de bien-être à toutes les classes qui se rattachent à cette industrie.
Quant à la quotité des primes et aux modifications
278 UISTOIRE DU COMMERCE
qui pouvaient être faites à la loi de 4832, TopiDion de la place de Bordeaux ne pouvait être plas ration-
nelle. La loi antérieare à celle de 1832 fixait ces prinjes'à 40 fr. les 100 kil. sur les morues sèches exportées de France pour nos colonies; à 30 fr. les 100 kil. sur les morues exportées directement des lieux de pêche dans ces mêmes colonies. En établissant ainsi une prime différentielle en faveur des exportations de France, on avait reconnu, avant 1832, la nécessité d'encourager de grandes importations en France pour fournir un aliment nécessaire à nos armements pour les colonies, et pour étendre aussi les exportations de morue en Espagne, en Portugal et en Italie , oil la consommation de ce poisson est considérable. Ces exportations avaient acquis jusqu'en 1832 une extension assez importante; mais alors le Gouvernement, préoccupé des avantages qu'on lui faisait apparaître dans l'établissement des entrepôts pour la morue à Saint-Pierre-Miquelon , crut devoir changer le régime existant. Après de longs débats, la loi de 1832 fixa les primes à 30 fr. par 100 kil. pour les morues transportées directement des lieux de pêche dans nos colonies, et a 24 fr. seulement pour celles transportées de France'; mais cette loi ne produisit que de mauvais résultats; les importations de morue sèche en France devinrent presque nulles, et nos exportations de cette sorte de morue furent à peu près anéanties, au grand préjudice de notre commerce maritime; la place de Bordeaux demandait donc que, tout en conservant les primes
diCrérenlîelles , on revînt aux principes antérieurs à 4 832 ; mais ce vœu fut loin de recevoir une entière satisfaction.
VINS
En 1832, le Gouvernement ayant manifesté la pensée qu'un traité de commerce avec la Prusse n'aurait pas pour résultat d'augmenter -âans ce dor-* * nier pays la consommation de nos vins, la chambre de commerce de Bordeaux adressa au ministère un exposé très-remarquable :
« Nous croyons , disait-elle , que , malgré la con« carrence des spiritueux de la Hollande et (;elle i\m vins du Rhin et de la Prusse proprement dite , c'ent* à-dire de Breslaw, Magdebourg, Postdam, Framv fort , etc., le débouché de. nos vjns est susceptible de s'accroître considérablement en Prusse, si le gouvernement français parvenait à nous ménager dans ce pays les avantages qu'il peut offrir.
» Apprécions d'abord l'importance de la concurrence dont il est question. On ne peut pas tenir compte des spiritueux de la Hollande ; la Prusse tire peut-être de ce pays un peu d'eau-de*vie de genièvre; mais c'est fort peu de chose, on devrait tenir * plus de compte du rhum que l'Angleterre fournit en assez forte quantité à la Prusse; toutefois cette irn* portation existe depuis longtemps, et il ne parait pas qu'elle ait augmenté; nous serions disposés à croire, au contraire, qu'elle a diminué depuis deux ans.
» Les 7 à 8,000 tonneaux de vin que produit la Prusse proprement dite , présentent une concurrence bien plus réelle; heureusement la qualité de ces vins est excessivement médiocre, même dans les meilleures années, et dans celles qui sont froides et humides, elle est si mauvaise, que souvent on renonce à cueillir le raisin. Cependant, Tintroductton de la culture de la vigne en Prusse et la production annuelle de 7 à 8,000 tonneaux de vin livrés à la consommation, moyennant un faible droit, est une chose à déplorer dans notre intérêt et que nous devons au système prohibitif.
» La concurrence des vins du Rhin, qui semble plus redoutable au premier aspect, est peut-être en réalité moins à craindre.
» Remarquons d'abord que les provinces du Rhin et de la Moselle , qui appartiennent à la Prusse , ne produisent que des vins fort ordinaires; ce sont en général de très-petits vins blancs, d'une qualité à peine semblable à celle de nos Entre- deux-Mers; ces vins sont froids à Testomac, ils ont un acide qui empêche ceux qui n'y sont pas accoutumés depuis longtemps d'en supporter l'usage. Aussi, la plus grande partie de ces vins se consomme-t-elle sur les lieux de production. Ajoutons à cela que l'usage des vins blancs diminue chaque année en Prusse, et que la préférence se porte sur les vins rouges.
» D'après les renseignements que nous avons recueillis, il paraîtrait que les provinces prussiennes du Rhin produisent annuellement de 28 à 29,000 ton-
neaux de via, et que sur cette quantité considérable , il n'en est cependant introduit en Prusse qu'environ 6 à 700 tonneaux. En supposant qae cette évaluation soit trop basse et qu'au lieu de 600 tonneaux la Prusse tire de ses provinces du Rhin 1,000 tonneaux, cette quantité serait faible encore en comparaison de l'importation des vins de France, que nous évaluons devoir être, année commune, de K à 6,000 tonneaux. Bordeaux seul expédie environ 4,000 tonneaux; Marseille et Bayonne fournissent des quantités assez fortes; la Prusse consomme en outre beaucoup de vin de Champagne, et cependant les vins français sont fortement imposés, tandis que les vins des provinces rhénanes ne paient qu'un faible droit. La préférence en faveur de nos vins est donc incontestable , et leur cherté est le seul obstacle à une plus grande consommation ; car, dans Télat actuel des choses , il n'y a que les fortunes élevées qui consomment les vins de France en certaine quantité; si on parvenait à les mettre à la portée des petites fortunes, la consommation ne pourrait manquer d'augmenter beaucoup. x>
 l'appui de cette opinion, la chambre invoquait les renseignements fournis par un ouvrage publié à Berlin en 1829 :
« La culture de la vigne et le commerce du vin dans les États prussiens sont plus importants qu'on ne le croirait d'abord; l'élévation des droits sur les vins étrangers y a donné une nouvelle direction à ces deux branches de commerce.
i82 lilSTOlBB Di: COlIMBBCE
» Ed raonée 1819, la Prusse ne prélevait encore sur les vins étrangers qu'un faible droit; mais lorsque le Gouvernement vit que la modération avec laquelle il imposait un des plus importants articles du commerce de consommation n'était appréciée nulle part, lorsqu'il vit surtout la France, dont les vins sont principalement recherchés en Prusse, dirigeant son système prohibitif d'une manière toujours plus sévère contre les produits prussiens, frapper de droits exorbitants les bestiaux, les grains, les toiles, la quincaillerie , les rubans, le fil, alors disparurent les motifs qui avaient engagé la Prusse à renoncer volontairement aux revenus qu'elle pouvait raisonnablement prélever sur la consommation des vins étrangers; le Gouvernement se décida à remplir les vœux des cultivateurs vinicolafe de la Prusse par une augmentation de droits. Après de vains efforts pour procurer aux produits de la Prusse une admission favorable à l'étranger, le tarif du 15 octobre 1821 établit à l'entrée des vins étrangers en Prusse, un droit de 8 risdales par quintal (soit environ 616 fr. par tonneau pour les provinces orientales), et de 6 risdales (soit environ 420 fr, par tonneau pour les provinces occidentales). Les vins du pays ne furent frappés que d'une légère contribution. »
L& résultat de cette première mesure se fit bientôt sentir, et voici quelle fut en Prusse l'introduction des vins étrangers , c'est-à-dire des vins de France, d'Espagne et de Portugal :
Avant I augmentalion
Après raugmentation
9,255 ton.
lion. . .< 18-20. . .
itioo. . .< 1825. . .
En d'autres termes," de 1810 à 1821 inclush-ement, sons l'ancien droit, l'introduction des vins étrangers a été, année commune, de 15,171 tonneaux. De 1822 à 1828, elle n'a été que de 5,985 tonneaux.
Que devons-nous conclure de ce document , sinon que puisque une augmentation de droits a diminué la consommation , si on diminuait ces mêmes droits , nos débouchés augmenteraient. Jamais le moment ne fut plus propice pour obtenir ce résultat, car depuis que le choléra s'est montré en Allemagne , les vins rouges de France ont été recx)mmandés exclusivement à tous les autres; ce n'est plus seulement un objet de luxe , c'est un objet de salubrité; par suite, l'habitude de les boire s'accroît chaque jour davantage, leur prix fort élevé arrête seul les consommateurs. Il existe donc réellement des motifs fondés d'obtenir en Prusse, malgré la concurrence des vins du Rhin, un plus large débouché de nos produits vinicoles.
284 IIISTOIBB DU COMMERCE
Nous ajouterons que si le Gouvernement français veut donner une grande impulsion à la consomma tion de nos vins en Prusse, il ne doit pas se borner à obtenir une diminution de moitié ou des deux tiers sur les droits, mais il doit s'efforcer de créer des moyens d'échange entre les deux pays. Ceci dous ramène à notre demande primitive d'établir, avec les pays du Nord qui voudront s'y prêter, des conventions propres à faciliter nos relations commerciales. La Prusse est très-bien disposée à cet égard; dès l'année 1818, elle a annoncé par la loi du 26 mai que les produits des pays étrangers pourraient être librement introduits en Prusse, soit pour le transit, soit pour la consommation; que cette liberté de commerce ne trouverait de limite que dans la manière avec laquelle les autres États traiteraient le commerce prussien ; que, par suite, si ce commerce rencontrait des obstacles chez les autres nations, ces obstacles seraient mis par réciprocité en Prusse au commerce de ces mêmes nations.
C'est d'après ces principes quç la Prusse a traité avec les diverses puissances; quelques-unes, et malheureusement la France est de ce nombre , se sont enfoncées toujours plus avant dans le système prohibitif; la Prusse le leur a rendu rigoureusement. D'autres ont traité avec elle sur le pied d'une entière réciprocité, notamment l'Angleterre; par convention du 2 avril 1824, la navigation, les produits et les marchandises de la Grande-Bretagne et de la Prusse ont été établis sur le pied d'égalité. En 1826, ce sys-
lème de réciprocilé a même élé étendu au commerce indirect des deux nations, ainsi qu*à l'Irlande et aux colonies anglaises.
Ces conventions ont produit les plus heureux
résaltats pour les deux pays. La Prusse qui , il y a
vingt-cinq ans, n'avait pas de , troupeaux, produit
aujourd'hui, chaque année, pour 68 millions de
francs de laine , dont les plus belles qualités vont en
Angleterre, et on les paie fort cher; elle fournit aussi
à rAngteterre des grains et des bois de construction.
De son côté, l'Angleterre vend chaque année à la
Prusse pour 112 millions de francs dé marchandises
de toute espèce , tandis que la France ne lui vend
dans le même intervalle que pour 6 millions de ses
produits, et cependant notre sol et notre industrie
pourraient fournir avec tant d'avantage les objets
dont la Prusse a besoin !
Tandis qu'il n'est allé en Prusse, sur nos 14,000 navires marchands, que :
2 navires français en 1826.
4 • — en 1827.