QUESTION VINICOLE
Les vins de France sont les plus estimés de l'Europe , et c'est aussi le produit sur lequel les tarifs étrangers ont toujours , par esprit de représaille, fait porter leur plus grande rigueur.
Le système protectionniste était donc fatal surtout aux pays vinicoles, et principalement. à Bordeaux, dont les vins sont les plus propres au commerce extérieur.
Vers 1842, les intérêts industriels redoublèrent d'activité et de violence pour s'opposer à toute amélioration sur les tarifs et repousser l'union douanière avec la Belgique, dont le Gouvernenoent s'occupait alors.
Des réunions tumultueuses de fabricants eurent lieu dans le nord de la France; elles assiégèrent le ministère et s'emportèrent jusqu'à la menace.
Dans, cette situation dangereuse , un comité de propriétaires et de négociants se forma à Bordeaux et fit appel à tonte la France vinicole ; cet appel fut entendu. La première réunion eut lieu le 22 décembre 1842. Après s'être organisé de la manière la plus rigoureuse, le comité adopta l'acte d'union suivant :
« Acte d'union entre les départements pour la défense des intérêts
vinicoles,
» Art. i^. — Les propriétaires de vignes des départements du Gard , du Lot, de la Dordogne, du Gers, de Maine-et-Loire, de la Charente-Inférieure, des Basses-Pyrénées, de l'Hérault, du Lot-et-Garonne, représentés à Bordeaux par leurs délégués, et les représentants des intérêts vinicoles du département de la Gironde, réunis à Bordeaux pour délibérer sur les résolutrons à prendre en face d'une détresse toujours croissante , et de la résistance des industries privilégiées au projet d'union douanier avec la Belgique, s'engagent à concourir par tous les moyens légaux au redressement de leurs griefs communs.
» Art. 2. — Leur programme est aussi juste que simple.
» En matière de contributions indirectes, retour au droit commun et à Tégalité promise par la Charte, par la réforme des lois Qsoales qui pèsent exceptionnellement sur les boissons.
» En matière de douanes, réforme du système fiscal qui , en prohibant les produits de l'étranger, appelle sur les nôtres de mortelles représailles.
» En matière d'octroi, réforme des tarifs qui élèvent contre les produits de la vigne de véritables prohibitions intérieures.
» Art. 3. — Pour marcher avec ensemble et travailler fructueusement à la réalisation de ce programme , ils reconnaissent la nécessité :
» Premièrement, de maintenir et de fortifier Tinstilution d'un comité central à Paris qui , par sa présence et ses travaux, agisse avec persévérance auprès du Gouvernement et des chambres, et forme ainsi un utile contre-poids, une salutaire opposition ' aux influences si actives et aux démonstrations si agressives des industries privilégiées, etc.
» Secondement, de réunir au moins une fois chaque année, dans le chef-lieu d*un département vinicole , les délégués des autres départements, dans le but de s'entendre sur les intérêts communs, et*de suivre dans leurs démarches et leurs travaux une direction uniforme , etc. »
Le premier acte du comité vinicole fut celle adresse au roi :
de bobdeaux. 30,5
« Sire ,
» Au nom des propriétaires de vignes du département de la Gironde, nous venons déposer respectueusement au pied du trône de Votre Majesté l'expression sincère de la situation que leur ont faite les lois économiques et fiscales qui nous régissent.
» Une industrie nationale vivace et féconde par elle-même, qui occupe six millions de Français, dont la force d*expansion a besoin de tout le marché du royaume et n'aurait pas trop de tous les marchés du monde; qui a fait à d'autres époques la fortune de la France ; cette industrie se débat depuis quarante années sous les étreintes d'un double système économique et financier qui semble avoir pour objet sa compression et sa ruine. .
» Le système protecteur, transformation impolitique du système prohibitif de l'Empire, perpétue au sein de la paix européenne, fruit de votre sagesse , i risolement de la France, qui pouvait être une nécessité durant une période de guerre, mais qui devait cesser quand les nations eurent déposé les armes.
» Et pendant qu'un cercle fatal de représailles emprisonne nos produits dans l'intérieur de nos frontières, ils portent, depuis leur origine jusqu'à leur consommation , le fardeau cumulé de l'impôt foncier des contributions indirectes et des octrois.
» Sire, ces causes trop £ertaines de la ruine des propriétaires de vignes, ils les ont dès loifglemps signalées. Depuis vingt-cinq ans, ils ont vainement fatigué les ministres et la chambre de la répétition
306 UISTOIRB DU COMMERCE
(le leurs doléances , de la prédiction d'un avenir qui n*a été que trop rapide à se réaliser, et qui accable aujourd'hui leur patriotisme sous la masse de leurs sacrifices.
» La justice tardive qu'ils n ont pas trouvée à ces sources, nous venons, Sire, la demander au premier des pouvoirs constitutionnels de TÊtat, celui en qui résident la plus puissante initiative, la plus haute impartialité et la dernière espérance des populations froissées.
» Sire, les habitants de la Gironde, en recourant à la sollicitude de Votre Majesté, se présentent avec d'autant plus de confiance qu'ils ne réclament ni privilège, ni faveur , mais seulement une égale répartition des charges publiques, et pour les produits de leurs vignobles, la liberté dont jouissent les autres produits du sol et de l'industrie.
» Il suffirait. Sire, d'interroger le passé pour être convaincu que la réalisation de nos vœux, en nous replaçant enfin dans le droit commun, peut seule ramener le bien-être dans nos malheureuses contrées, rendre à nos ports leur activité perdue, raviver les rapports presque éteints de la France et de ses colonies, faire refleurir le commerce, la marine et les finances, éléments nécessaires de la grandeur et de la puissance des États.
» Sire , des intérêts si bien d'accord avec les grands intérêts de la France trouveront dans Votre Majesté la justice et la protection qui leur ont manqué jusqu'à ce jour.
DE BORDEÂUIL. 307
» Nous sommes, avec le plus profond respect. , etc. »
Le comité vinicole remplit pendant plusieurs années sa mission laborieuse et difficile. Les déceptions ne purent détruire son dévoûment. Ses travaux ont fortement contribué au triomphe dont le pays commence à sentir les conséquences,
De son côté, notre chambre de commerce présenta la question vinicole sous toutes ses faces et avec une lucidité remarquable :
« Si Ton recherche, disait-elle, les qualités désirables dans le travail d'une nation, on peut les définir ainsi : '
» Il faut : 1* Que ce travail favorise le plus possible le développement moral, intellectuel et physique de la population ;
» 2*» Qu'il soit une source de richesse et de puissance pour rÉtat;
» 3® Qu'il s'adresse à une consommation aussi vaste que possible ;
» 4^ Qu'il ait pfeu de concurrence à redouter, soit au-dedans, soit au-dehors. » *
Or, les produits vinicoles réunissent au plus haut degré ces diverses conditions et présentent des avantages généraux bien supérieurs à ceux qui sont produits par les industries protégées au grand détriment de la viticulture. '
M. le marquis d'Argenson, ministre du roi de France , disait avec une haute raison :
« Pour une nation qui défriche comme les Russes, il faut des lois qui excitent aux progrès des arts.
308 U18T01RB DU COMMEBCS
Pour an peuple aussi policé que le peuple français? , il faudrait ramener à Tagriculture, que Ton abandonne. »
Cest la marche opposée que Ion a suivie en France : les arts ou les manufactures, pour parier le langage de notre temps, ont été excités outre-mesure, tandis que la portion la plus intéressante de notre agriculture s'est vue paralysée dans son développement par les droits indirects et par le système de douanes.
Cette marche, invariablement suivie par nos gouvernants, depuis cinquante ans et plus, est -elle conforme à rintérét de la France? Est-il raisonnable d'y persévérer ?
Nous n'hésitons point à résoudre négativement ces deux questions. Nous n'entreprendrons pas de nous livrer à de longs calculs de chiffres, pour démontrer ce que nous avançons; mais il est facile de prouver, par des faits simples, que la différence capitale existant entre les pays vinicoles et les pays manufacturiers, on pourrait dire entre les pays opprimés et les pays protégés, peut se formuler ainsi : «
Dans les pays de vignobles, les grandes fortunes diminuent et la classe ouvrière est aisée; sa situation peut être considérée comme prospère. Dans les pays manufacturiers, au contraire, les grandes fortunes s'accroissent et la classe ouvrière est en général dans un état affreux de misère.
Il résulte du tableau des inscriptions hypothécaires du département de la Gironde, qu'au 1"^ juillet 1840 les dettes inscrites s'élevaient à l'énorme somme de
310,409,230 fr., ce qui . représentait environ 670 fr. par hectare mis en culture dans notre département. Il est vrai que les propriétés bâties figurent dans cette somme; mais, néanmoins, le chiffre des hypothèques est proportionnellement plus fort de beaucoup dans les arrondissements où la vigne est spécialement cultivée.
En regard de cette situation, qui démontre ta gène de nos propriétaires, on voit les vignerons et les tonneliers, les travailleurs de toutes les industries qui relèvent de la vigne , bien nourris, bien vêtus, ayant des mœurs régulières, faisant souvent assez d'économies pour devenir propriétaires d'une, petite maison ou d*un petit champ. C'est cette situation que M« Blanqui aîné a si bien décrite dans son rapport à l'Académie des sciences morales et politiques :
« C'est sur ce territoire, dit cet honorable écrivain, que vivent aujourd'hui les populations les plus heureuses de France, partagées entre les travaux d'une culture riche et variée et les spéculations d'un commerce qui sera sans rival dans le monde quand la France aura conquis la seule liberté qui lui manque. Ces populations ont été moins atteintes que celles du nord par l'esprit de désordre qui a bouleversé toutes les régions manufacturières. Leur travail, soumis à des nécessités moins inexorables, s'est maintenu plus régulièrement que celui des forges, des filatures et des tissages. Les tonneliers de Bordeaux, les savonniers de Marseille, ont eu leur part^ sans doute, du sinistre commun ; mais sauf quelques folles
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tentatives à Marseille, ils nont rien ajouté à leur détresse par des égarements politiques, tels que ceuii qui ont si vivement agité les villes du nord et surfont la ville de Lyon. On respire, en approchant du midi, une atmosphère plus calme et plus libre. Les troubles y sont plus éphémères parce que le mal social n*est ni aussi ancien, ni aussi profond que dans les pays des grandes manufactures.
» Dans les villages comme dans les cités du sud , l'existence des classes ouvrières est plus douce , plus assurée par des travaux permanents et moins exposée aux variations de l'offre et de la demande. Les logements sont plus vastes, plus sains, mieux meublés; l'intempérance est plus rare, la vie de famille plus habituelle, l'influence de la femme presque toujours dominante. La variété des productions agricoles contribue au bien-être des cultivateurs, et fournit à l'ouvrier des villes des produits abondants et à bon marché. Le voisinage de la mer, sur toute l'étendue du littoral, y ajoute le poisson , et, par le cabotage, un élément de travail d'une valeur considérable. F/enfance et la vieillesse souffrent moins du froid que dans le nord, tes vêtements sont plus légers et moins chers, la dépense du combustible moins élevée; en6n, les ouvriers n'y sont pas emprisonnés , comme ceux des villes du nord , dans des ateliers où la santé s'altère trop souvent autant que la moralité.
» Ces différences caractéristiques de la situation du nord et du midi ne sont nulle part plus frappantes
qu'à Bordeaux , dans le département de la Gironde et dans toute la zone qui s'étend des Pyrénées jusqu'aux Cévennes , le long du canaJ du Languedoc. Le voyageur qui descend d'Ângouléme vers les rives de la Dordogne et de la Garonne, au sortir des terres froides et solitaires du Poitou, se croit transporté dans un autre climat à l'aspect de ces riants coteaux émaillés de maisons de campagne qui dominent les deux fleuves. Ces deux fleuves, et le canal lui-même, répandent la vie et l'abondance sur toute l'étendue de leur parcours , où l'on rencontre peu de grandes usines, mais de modestes fabriques et de riches cultures habilement combinées pour leur prospérité commune.
» Â ce tableau exact et véridique de la situation des populations méridionales attachées à la culture de la vigne , de la vigne dont les produits sont restreints par les droits indirects exorbitants à l'intérieur et par les représailles du dehors contre nos lois de douane ,^ il est intéressant d'opposer celui de la positioq des ouvriers appartenant aux industries protégées avec tant de soin par nos législations successi* ves, et garanties de toutd concurrence étrangère par la prohibition ou les droits prohibitifs:
» Des recherches sur ce point ont été faites a diverses époques par des économistes délégués de l'Académie des sciences morales et politiques; elles ont acquis une grande autorité par suite de leur concordance; car la constatation des mêmes faits ressort de toutes ces enquêtes.
» L'immoralité, la misère, ud état de santé déplorable , sont Tapanage fatal des ouvriers employés dans la plupart des industries protégées, et ces tristes conditions semblent saggraver à raison de l'intensité de la protection.
» Le travail que Ton appelle national , de préférence à tous les autres , celui qui est protégé outre mesure, dont on vante et dont on célèbre l'accroissement, celui qui a toutes les sympathies des législateurs en France, c'est celui qui produit, pour les populations ouvrières, la situation déplorable que nous venons d'indiquer; c'est celui qui engendre le vice, la misère et la maladie. Le travail imposé exceptionnellement, que Ton sacrifie à tout et toujours, celui auquel on reproche de s'étendre quelque peu ou de se maintenir en harmonie avec l'augmentation de la population, c'est le travail qui entretient sans efforts une population honnête , morale et bien portante. Gela paraît incroyable , et cependant cela est. Nous pensons que le seul exposé des faits le démontre irrésistiblement.
» Ne serait-il pas temps de remédier à ce faux système, de mettre un terme à cette organisation fiscale si fort à contre-sens des véritables intérêts du pays , et de revenir à un système plus rationnel et plus juste?
» Les producteurs vinicoles ne réclament point une protection injuste à leur profit; ils ne demandent pas que l'on grève de droits exceptionnels tel ou tel produit national ou étranger; ils demandent la liberté pour leur travail et l'égalité des charges, c'est-à-dire
des droits de consommation répartis sur -les principaux objets consommés , et un tarif de douane ramené progressivement à un taux purement fiscal. me serait- il pas équitable et utile en même temps de condescendre à leurs vœux, puisqu'il est prouvé que ces vœux, sont d'accord avec l'intérêt bien entendu des classes ouvrières et du pays tout entier.
» La richesse promise à la France par la protection est un véritable leurre; c'est dans ses productions naturelles, c'est dans les travaux où il est supérieur à tous les peuples du monde, qqe se trouve la source véritable de la prospérité de notre pays; la protection ne donne qu'une aisance factice et momentanée, qui aboutit, par la forcenés choses, à la gêne d'abord, et plus tard à la misère.
)) En examinant le travail de la viticulture à un second point de vue , celui de la richesse et de la puissance de l'État , les résultats ne sont pas moins concluants.
» La vigne croît avec avantage dans des terrains stériles , impropres à toute autre production avantageuse; sa plantation transforme en terres de première classe, des sables infertiles, des rochers presque nus, des coteaux arides et caillouteux. Ces terres , qui demeureraient vagues et vaines sous un autre climat, deviennent une source de précieusesrécoltes dans le midi et l'est de la France.
» On ne saurait donc nier la richesse que ce travail procure à l'État au moyen du défrichement des plus mauvaises parties du sol , sur «lesquelles il fait
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croître un produit précieux , estimé comme tel tlaas toutes les contrées de l'Europe , on pourrait presque dire du monde.
» Si le vin est une richesse par sa culture, il nest pas moins avantageux au point de vue des échanges avec les autres peuples; partout où des droits prohibitifs ne repoussent pas nos vins et nos eaux-de-vie, ils sont préférés aux produits similaires de toutes les autres contrées. Il n'est presque pas de marché , en effet, où nos vins et nos eaux-de-vie ne trouvent un débouché qui s'accroîtrait singulièrement si ces produits avaient pu obtenir de l'État , non pas une protection factice et douanière , mais la protection naturelle qui l^ur était due dans nos relations commerciales avec les puissances étrangères.
» Si la vigne et ses produits augmentent la richesse de l'État, il sont également favorables à l'accroissement de sa puissance, en offrant à la marine un objet d'encombrement propre à former les fonds de cargaisons, et à faciliter ainsi les échanges avec les peuples étrangers.
» On affirme cependant que la France ne peut pas devenir une puissance maritime de premier ordre , parce qu'elle manque d'objets de Cargaison d'une petite valeur relativement à leur poids; c'est là une erreur de fait : la matière des cargaisons ne manque pas; ce qui a manqué jusqu'ici, c'est la liberté commerciale ou les traités de commerce qui permettraient à cette production de notre sol de s'échanger contre les produits étrangers.
» Pendant que TAngleterre et les États-Unis, toujours attentifs à ce qui peut accroître le développement de lear marine, cherchent par tous les moyens à étendre les débouchés de leurs principaux produits, la France semble s'ingénier, au contraire , à donner Fexemple de restreindre le plus possible la vente des denrées , dont il lui importe surtout de favoriser la consommation.
» Nos droits indirects n'ont-ils pas , en effet , l'air d'avoir été établis pour enseigner aux autres nations que le vin et tous les produits de la vigne sont facilement imposables , suivant la maxime popularisée par nos financiers modernes? N'est-ce pas comme une invitation donnée aux peuples étrangers de frapper de droits énormes cet élément principal du fret de nos navires , et de réduire ainsi notre puissance et notre importance commerciale tout ensemble?
» Les vins s'adressent à une vaste consommation.
» Ils ont peu de concurrence à redouter au dehors ou à l'intérieur.
» On a soutenu , nous le savons , que les peuples étrangers n'aiment pas le vin; mais les faits de tous les jours démontrent le contraire.
» Le passage des habitants de diverses contrées en . France , le plaisir avec lequel ils consomment nos vins pendant leur séjour, l'extension que prend la consommation du vin partout où son prix n'est pas augmenté par des impôts hors de tout rapport avec sa valeur, le témoignage même de la littérature de presque^ tous les peuples, protestent contre cette assertion.
316 UISTOIRB Dl' COMMERCE
» Les faits comiQereiaux confirmeot la vérité de ce qae nous avançons; noas avons d'ailleurs cité un exemple concluant dans l'un de nos mémoires publié en 1843.
» Ici, disions-nous, se présente naturellement cette partie de Tobjection qui consiste à dire que les traités de commerce ne peuvent rien sur les débouchés de la vigne, parce que les peuples du Nord préfèrent la bière ou d'autres boissons , et que ceux du Midi ont le produit de leurs propres vignobles.
» Les faits répondent suffisamment à cette assertion. Les villes anséatiques, bien que formant des États indépendants et libres, appartiennent cependant à la grande nation allemande : elles ont les mêmes mœurs, les mêmes habitudes que les royaumes voisins; la bière , leau-de-vie de grains , peuvent être fabriquées avec la même perfection dans ces États que dans ceux qui les entourent. Voici cependant ce qui a lieu dans ces villes libres; leur population est évaluée ainsi :
» Brème et son territoire. 50,000 âmes.
» Hambourg id. . . . 150,000 » Lubeck id* . . . 46,000
» Ensemble. . . 346,000 âmes.
»' Les vins y sont exempts de droit , ou du moins y paient un droit fort léger. Ces trois villes ont reçu 7\e France, en 1841, 170,363 hectolitres, ou environ 20,000 tonneaux de vin et 9,796 hectolitres d'alcool,
ce qui représente plus de deux tiers d'hectolitre de vin et 4 litres d alcool par individu, ou 4 litres d alcool équivalant à environ 28 litres de vin. Cette quantité, réunie au^ vin consommé en nature, élève la consommation à environ 1 hectolitre par habitant.
yy Brème, Hambourg et Lubeck réexpédient, sans doute, une partie des vins de franco que reçoivent leurs négociants; mais cette réexportation ne s'élève pas -au delà de 4 à 5,000 tonneaux, et se trouve plqs que compensée par les quantités de vins d'Allemagne, d*Espagne , de Portugal , de Madère et d'Italie , qui arrivent dans ces trois ports.
» Ce débouché si important, et constaté par des cbififres officiels, nous est ouvert dans des cités envirotinées de tous côtés par des pays où la bière est la boisson habituelle et générale; et cependant la
consommation du vin s'est établie là sans difficulté. Le vin y est préféré par la population, uniquement parce que la population n'en est pas éloignée par les droits. » L'union douanière allemande a des relations nombreuses et fréquentes avec Brème, Hambourg et Lubeck. Les habitants des pays qui la composent ont la même origine que ceux des villes libres : ils parlent la même langue , ils ont les mêmes coutumes. Eh bien ! dans ces pays qui renferment en totalité plus de W millions d'habitants, la France a expédié, en 1841, 15 mille hectolitres de vin, c'est-à-dire moins du tiers de ce qui a été envoyé dans les villes anséatiques, et 897 hectolitres d'alcool, ou la onzième partie de nos envois dans les mêmes cités.
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» Tandis que la consommation de ces villes a été, comme on l'a vu, d'un hectolitre par individu, soit en vin , soit en eau-de-vie , celle des habitants du Zollverein s'est élevée à un quart de litre , soit à la quatre ceniièroe partie.
A cela , il n'y a qu'une seule raison , qu'un seul motir plausible : les vins entrent librement d'un côté, et de l'autre, ils sont frappés d'un droit qui équivaut à . 700 fr. par tonneau pour les particuliers , et à 560 fr. pour les marchands en gros , soit 77 fr. par hectolitre pour les premiers, et 62 fr. par hectolitre pour les seconds. A Hambourg, au contraire, le droit n'est que de demi pour cent de la valeur ; si l'on y ajoute 30 à 35 fr. de fret ou autres frais par tonneau, il en résulte que dans cette ville on peut boire du vin à 30 ou 40 fr. par tonneau meilleur marché qu'à Bordeaux même, où ce liquide paye 78 fr. environ de droit indirect ou d'oc.troi pour les 9 hectolitres formant l'ancien tonneau.
» Aussi, à Hambourg, le vin est la boisson de l'ou^ vrier, tout autant que lia bière, et il existe dans cette ville , comme dans nos villes méridionales, des cabarets où l'on vend le vin en détail.
» Conâment donc pourrait-on soutenir avec quelque apparence de raison, en présence de ces faits jpatents, incontestables , que les traités de commerce seraient impuissants pour augmenter la consommation des vins de France? De ce qui se passe dans les villes anséatiques, il ressort de la manière la plus évidente que ce n'est point le goût qui manque aux peuples
étrangers pour consommer nos vins , c*es( la possibi* lité de les payer , lorsque leur prix est surélevé par les droits énormes qui les frappent dans presque tous les pays étrangers.
» A cela nous croyons qu'il n'y a rien à répondre.
» D*nn autre côté , la concurrence contre les vins de France est à peu près impossible à soutenir, notre pays étant presque Je seul qui produise des vins propres à une consommation habituelle; l'Espagne, le Portugal, la Sicile, Vltalie, riches en vins alcooliques et liquoreux, n'ont rien de comparable aux vins ordinaires de Bordeaux, de Bourgogne , de Champagne , du Roussillon , du Rhône , etc. Dans des contrées habituées aux vins des pays étrangers que nous venons de mentionner, au Brésil, par exemple, les vins expédiés de Bordeaux , de Cette, de Marseille , luttent avec avantage contre ceux de Portugal euxmêmes, bien que ces derniers aient pour eux l'habitude, prise dès longtemps, de les consommer, et le préjugé qui fait que les Brésiliens attachent un prix plus élevé aux produits de leur mère-patrie.
» Conclusions. — Nous avons exposé la question vinicole telle qu'elle nous apparaît , telle qu'elle est en réalité. Nous croyons que sous tous les points de vue , il est désirable de voir s'étendre la culture de la vigne , et qu'il est avantageux que ce travail se développe et que la consommation du vin s'étende à l'intérieur et à l'étranger.
» Deux millions de famille sont intéressées à cette culture; le bien-être qui résulterait pour elles de
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ramélioration du commerce des vins et des eaux-devie, réagirait sar leur consommation, et par conséquent sur le travail de tonte la France.
» D'un autre côté, ce serait déjà on grand bienfait de mettre le vin à la portée des ouvriers de loute nature, qui, en le consommant habituellement et avec modération , y trouveraient un excellent moyen de réparer leurs forces et d'entretenir leur santé.
» Le maintien des droits exceptionnels multipliés qui frappent cette denrée, est donc considéré par nous comme une faute politique et financière^ et comme un malheur social (1). »
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