QUESTION DES SUCRES
Cette question d'intérêt général doit figurer dans YHisloire du Commerce de Bordeaux, par l'importance qu'elle a toujours eue pour notre port. Ainsi que nous l'avons vu, les denrées coloniales furent en effet , pendant le XYllI* siècle , un des grands éléments de la fortune bordelaise. Nos raffineries occupaient en Europe le premier rang; un grand nombre d'ouvriers y trouvaient leurs moyens d'existence. Il n'est pas de pays commerçant qui ait défendu les intérêts du sucre colonial avec autant de persévérance et (le vigueur que le port de Bordeaux.
Cette branche autrefois si prospère de notre commerce maritime, a été compromise par deux causes principales : le développement du sucre indigène;
(I) Mémoire de la chambre de commerce de Bordeaux.
les taxes excessives établies sur les sucres étrangers.
En faisant naître le sucre de betterave en 1811 , Napoléon I®^ ne cherchait pas un nouveau produit d'agriculture, mais seulement un expédient pour vaincre son ennemi; il s'agissait d'atteindre le commerce anglais dans une de ses bases et de ngus suffire chez nous. Malheureusement, la nécessité passée, l'expédient resta; les grands intérêts qui l'avaient soutenu ne pouvaient être détruits; les Anglais furent heureux là -comme ils l'avaient été par le sort des armes; ils virent cette création du génie de l'Empereur devenir un embarras pour nous , un moyen de force pour ^ux, et tout en repoussant de leur sol cette nouvelle culture, ils maintinrent leur commerce maritime en possession de presque tout le transport des marchandises coloniales.
Toutefois, dans les premières années de la paix , la fabrication des sucres de betteraves, encore imparfaite et languissante , avait presque disparu ; quelques rares fabriques résistaient à peine. La loi de 1822 vint tout à coup ranimer cette industrie, en prohibant le sucre étranger par une surtaxe de 55 fr. Chose remarquable, ce fut une loi créée pour protéger le sucre des colonies, qui fit grandir son redoutable rival. En 1827, 101 fabriques françaises produisaient 4,835;000 kil., et en 1837, le sucre de betterave fournissait à la consommation plus de 30,000,000 de kil.
Cet état de choses devint désastreux gour nos co-
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lonies. D'un aulre côté , nos raflSneries, privées des sacres étrangers, cI*ud prix bien inférieur aux nôtres , ne pouvaient soutenir 4a concurrence des fabriques anglaises et belges. Le commerce de Bordeaux crut donc devoir adresser au Gouvernement des réclamations pressantes : « La question des sucres, disait-il, n*est pas seulement une question de commerce maritime, d'intérêt colonial, industriel ou agricole, en réalité, c'est tout un système politique et économique. Sous le» titre de question des sucres , on agite celle de savoir si la France vent être une puissance maritime formidable, ou si elle entend céder l'empire des mers à d'autres nations , pour n'être qu'une puissance continentale. »
Le commerce de Bordeaux demandait donc premièrement la suppression de la sucrerie indigène, moyennant indemnité, ou à défaut, l'égalité complète des droits entre le sucre colonial et le sucre de betterave; secondement, la réduction à 10 fr. de la surtaxe sur les sucres étrangers.
La loi de 1843 fit droit à une partie de ces demandes; elle établit l'égalité proportionnelle des droits entre les deux sucres français; mais elle maintint la surtaxe existante sur les sucres étrangers.
La vigueur qu'avait acquise la sucrerie indigène rendit cette loi très-insuffisante ; de nouvelles crises se firent sentir et devinrent beaucoup plus graves encore en 1848 par l'émancipation des esclaves.
Au commencement de 1850, le commerce de Bordeaux, représenté au conseil généra T du com-
nnepte par MM. Dncos et Lopès-Dubec, présenta les propositions suivantes :
l"" Que la surtaxe des sucres étrangers fût abaissée à 10 fr.;
2^ Qu'un droit différentiel de 5 fr. fût établi sur les sucreâ indigènes en faveur du sucre colonial;
3*^ Que le, droit sur les deux sucres français fût réduit de 20 fr. en deux années.
La loi du 26 juin 1851 reconnut la justesse de ces flenaandes.
Les droits furent fixés cooame suit :
50 fr. par 100 kil. sucre indigène.
44 fr. par 100 kil. sucre colonial.
61 ft. par 100 kil. sucre étranger.
Malheureusement pour notre commerce maritime, le sucre indigène avait acquis une force capable dé résister même à de plus, fortes épreuves. En 1852, on comptait en France 337 sucreries produisant 100 millions de kil. de sucre. Cette industrie est maintenant une richesse agricole indestructible à l'égard de laquelle le commerce maritime doit prendre son parti.
A dater de cette époque , le commerce de Bordeaux se borna à poursuivre la réduction des droits sur les sucres sans distinction de provenance.
Cette réduction était en effet essentielle; des calculs établis sur des bases officielles prouvaient que la consommation du sucre est loin de s'élever en France au niveau qu'elle atteint dans des pays voisins, et que le seul motif de cette différence est le prix trop
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élevé qu*a chez nous celte denrée par suite de exagération des droits.
Notre chambre de commerce démontra dans plusieurs mémoires « qu'en opérant une réduction raisonnable, le Gouvernement navait pas à redouter de pertes sérieuses pour le trésor, puisque l'abaissement des droits en Angleterre y avait au contraire augmenté les recettes et doublé dans dix ans la consommation du sucre.
Une autre question plus particulière à l'intérêt de nos raffineries occupa également le commerce de Bordeaux.
En présence des perfections nouvelles qu'avait adoptées l'industrie des raffineurs, le Gouvernement manifesta l'intention d'augmenter le rendement l^al des sucres raffinés , ce qui fût devenu ruineux pour nos établissements déjà si malheureusement éprouvés; la chambre de commerce de Bordeaux procéda à une enquête où il lui fut facile de démontrer au ministère que l'ensemble des sucres employés au raffinage ne donnait pas plus de 75 p. 100.
Les intérêts du commerce maritime, disait le rapport de la chambre, et ceux d'une industrie importante ne seraient-ils pas gravement compromis si la situation actuelle était modifiée , si le rendement aujourd'hui établi venait à être élevé? Telle est la demande qne nons avons dû nous poser. Il n'est pas douteux qu'un changement dans la législation n'eût pour résultat de paralyser les exportations de raffinés, lesquelles présentent, depuis quelques années, ainsi que le
remarque le ministre , un développement sensible; mais rimportance des débouchés extérieurs n'est -elle pas nécessaire pour que les sucres étrangers trouvent en France un emploi sans lequel nos relations avec Cuba , avec le Brésil, avec Maurice, seraient atteintes de la manière la plus fâcheuse?
N'oublions pas que le développement toujours croissant de la fabrication indigène tend à refuser aux sucres coloniaux une juste place dans Talimentation de la France , et que si nous tenons à recevoir de nos colonies le seul produit important qu'elles peuvent fournir, si nous voulons conserver avec les régions tropicales étrangères des échanges ayant quelque activité, il faut bien que les sucres d'outremer conservent la perspective d'être employés pour la réexportation, puisque Ja concurrence de la production betteravière les menace de les expulser des marchés français.
Pour subvenir aux besoins de nos consommateurs, les raffineurs français , soit qu'ils travaillent le produit de la betterave, soit qu'ils exploitent le jus de la canne, n'ont aucune rivalité étrafigère à redouter; mais s'il s'agit de fournir aux besoins de l'Italie , du Levant, de la Suisse, de l'Autriche, du Chili, les choses changent ; on se trouve en présence d'une concurrence des plus redoutables, exercée par des peuples riches, industriels , ayant d'immenses relations au-dehors. Ce n'est qu'à force d'efforts que la France peut soutenir une lutte qui cesserait bien vite si nous nous trouvions placés dans une situation désavanla-
geuse.vis^à-vis de rivaux plus favorisés qae nous à certains ^ards.
Il est de fait qne la raffinerie étrangère jouit d'un rendement plus avantageux que celui que stipule la I^islation française. C'est ce que des renseignements pris à de bonnes sources nous permettent d'établir.
Examinons les difiérences qui existent entre la législation en France pour le rendement et celle des autres pays.
En France :
Rendement : 75 p. 100 mélis.
— 70 p. 100 lumps.
En Hollande, Belgique, Zollverein :
Rendement : 80 p. 100 (mélis et lumps, sans distinction.)
Mais les taxes à l'acquittement sont en France beaucoup moins avantageuses qu'en Hollande, en Belgique et dans le Zollverein , où elles laissent toutes des bénéfices, tandis qu'en France^ la plupart ne représentent que la taxe réelle (les caisses du Brésil laissent même de la perte. )
En outre, les raffineries de la Hollande, de la Belgique, du Zollverein, peuvent employer tous les sucres de toutes nuances, de toutes les qualités, de toutes provenances, même des pa js d'Europe. C'est un avantage très-important; ils ont de plus une prime de 12 fr. par 100 kil. sur les mélasses exportées.
En Angleterre , les droits se paient suivant les qualités , et il y a un drawback unique,, sans aucune distinction de qualité pour mélis ou lumps; or, le drawback unique représente en définitive un rendement de 75 p. 100; de plus, il y a une prime sur les vergeois.
En Angleterre, enfin, on peut importer des sucres de tous pays et par tous pavillons.
Le sucre étranger oflre à notre commerce maritime un élément de transport dont nous avons dû chercher à apprécier l'étendue; un calcul, dont les éléments ont été fournis par les TableatAx du commerce extérieur, publiés par l'administration des douanes, nous a montré que la presque totalité de ces transports s'effectuait par notre pavillon.
Il est évident que si des mesures nouvelles venaient à entraver l'exportation , des raffineries cesseraient de travailler, d'autres restreindraient leurs opérations, et cette industrie importante ne souffrirait pas moins que la navigation avec l'étranger, qui se verrait privée d'un de ses principaux éléments. Les ^ sacres et les cotons sont les grands articles encombrants qui nous viennent d'outre-mer ; mais ce dernier produit , à l'inverse de ce que nous venons de signaler pour les sucres, vient presque exclusivement par navires étrangers.
En testant dans le statu quo , c'est-à-dire en laissant à nos raffineurs une position à peu près égale à celle des raffineurs étrangers, la production peut augmenter sans amener un encombrement rui-
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neux , l'excédani de la production sur les besoins de la consommation s'exporlant en raffinés; tandis que si le rendement était augmenté , on se demande ce qui adviendrait aux sucres indigènes et exotiques français , dont les récoltes , à elles seules , dépassent de beaucoup, dès aujourd'hui, les besoins de la consommation , qui , nous avons eu l'occasion de le dire plusieurs fois, est entravée par l'élévation des droits de douane. Il faut que cet excédant s'exporte , puisqu'il ne peut être consommé en France; et si l'exportation est entravée, si nos raffineurs ne peuvent lutter avec l'étranger à prix égaux d'achat, il faudra que les cours de nos sucres bruts français baissent suffisamment pour permettre à nos raffineries de concurrencer les ateliers de la Hollande, de la Belgique et de l'Angleterre. Une pareille dépréciation, qui devrait devenir à peu près permanente, aurait nécessairement pour résultat de réduire considérablement la production des sucres français , sans aucun avantage pour le trésor et au grand détriment des intérêts généraux du commerce (1).
En ce qui regarde les cafés, la chambre de commerce de Bordeaux appuya également le d^èvcrment que réclamaient nos armateurs.
Elle démontra par des calculs incontestables :
1^* Qu'en Angleterre , l'abaissement clu droit avait quintuplé la consommation du café;
2^ Que chez nous , cette consommation n'était que de 73 cent, par habitants; tandis qu'en Belgique,
(1) Mémoire de la chambre de commerce, 1857. .
elle était de 4 kil. 30 cent., et en Hollande, de 47kil.;
3* Que, sans se flatter de voir notre consommation arriver à des chiffres aussi élevés, on pouvait amoindrir récart énorme qu'on signalait;
t** Que cette augmentation de consommation contribuerait inévitablement à celle du sucre, et qu'ainsi la réduction rehaussée présenterait un double avantage.
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