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La commotion produite par la révolution de février 1848 est peut-être sans exemple : l'effroi fut général et profond. Il est certain que l'organisation sociale courut d'immenses dangers. Nul ne peut dire ce que serait devenue la France , si l'opinion , ou plutôt le rêve socialiste, eût triomphé pendant quelques mois seulement?
Le résultat de ces événements sur notre place de commerce fut l'ébranlement immédiat des fortunes les plus solides , la suspension totale des affaires et
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des travaux , le désordre géDéral , la disparilion du numéraire.
La chambre de commerce de Bordeaux» composée de m^ociauts frappés comme les autres, fit néanmoios son devoir avec calme « courage et dévouement. On doit reconnaître qu'elle ne négligea rien pour adoucir les rigueurs de la situation , écarter autant que possible les dangers, aplanir les difficulté.
Presque personne ne pouvait faire face à ses échéances; la chambre demanda et obtint qu'elles fussent prorogées de dix jours.
Ce fut également sur sa demande que la banque de Bordeaux fut autorisée à ne rembourser ses billets que par sommes de 500 fr. pour chaque porteur, et à émettre des coupons de 250 fr.
Pour ranimer le travail dans les chantiers, la chambre de commerce affecta une somme de 40,000 fr. à encourager les constructions par des primes.
Le commerce moyen avait besoin d'une nouvelle voie de crédit ; la chambre provoqua une souscription pour fonder à Bordeaux un comptoir national d'escompte; elle souscrivit elle-même pour 30,000 fr., et cet établissement , monté avec rapidité , contribua puissamment à sauver la place et à ranimer son commerce.
L'ensemble de nos commerçants imitaient le noble exemple de la chambre.
Au milieu de la crainte générale, les premiers négociants , les banquiers s'empressèrent de déclarer
qu'ils recevraient comme argent les billets de la banque de Bordeaux.
L'administration municipale ayant fait un appel à la charité publique, pour venir en aide aux ouvriers sans travail , le commerce souscrivit pour des sommes considérables.
Bientôt Témancipation des esclaves, conséquence forcée du nouveau Gouvernement , vint frapper notre port d*ua nouveau coup; le commerce de Bordeaux fit tous ses efforts pour amoindrir du moins les résultats funestes d'une trop grande précipitation, et ses mémoires, ses conseils, son influence évitèrent peutêtre le naufrage complet de nos colonies et la ruine de la navigation française.
Telle fut l'attitude active et digne du commeice bordelais, au milieu de l'épreuve la plus difficile qu'il ait jamais subie.
Cependant, la tempête parut se calmer , l'anarctiie fut vaincue , la main du Gouvernement se fit sentir et les affaires reparurent aussitôt sur notre place. Il en sera toujours ainsi :
« Le commerce de Bordeaux , a dit un de nos armateurs les plus éclairés, porte en lui les éléments de force et d'activité, qui ne demandent que des garanties d'ordre pour se faire jour et pour rendre en bien-être au pays et en revenus à l'État, ce que celui-ci aura donné en sécurité. »
Vers le mois d'août 1848, les armements reprirent leur cours; les sucres, les cafés, les riz, les indigos, les vins, les spiritueux donnèrent lieu à des transac-
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lions assez importantes; on expédia quelques navires pour les mers du Sud , pour l'Inde, pour Montevideo, pou/ les Antilles et le Sénégal.
L'année 1848 , née sous de si tristes présages, présenta cependant un mouveoient mariti oie assez important , savoir :
flntrées au long cours :
429 navires français, 70,177 tonneaux; 285 navires étrangers, 54,435 tonneaux.
Sorties au long cours :
400 navires français, 63,384 tonneaux; 317 navires étrangers, 55,867 tonneaux.
Toutefois, ceux qui avaient espéré que le Gouvernement républicain serait plus favorable au libreéchange que la monarchie constitutionnelle, furent promptement désabusés.
Par une manœuvre habile, les chefs manufacluricrs, profitant de la situation , firent circuler de fausses doctrines sur l'intérêt des classes ouvrières.
On persuada facilement aux ateliers que la concurrence étrangère menacerait leurs moyens d'existence ; il fut bientôt évident que le régime protecteur était adopté par la démocratie avec plus de vigueur encore que par les partisans des privilèges; la chambre des représentants parut avoir pris pour r^le de repousser toute innovation de nature à modifier, de quelque manière que ce fût, la situation de l'industrie nationale.
Ainsi , ta première proposition du Gouvernement provisoire, en ce qui concerne les tarifs, portait principalement sur deux articles : 1° Un abaissement insensible des droits sur les nankins arrivant par navires français et la levée de la prohibition établie sur le même article importé par navires étrangers; 2** un dégrèvement bien modéré sur le droit d'entrée des glaces étrangères. La loi du 17 décembre 1848 repoussa ce projet, quoiqu'il fût incontestablement favorable à notre industrie.
L'assemblée législative dut s'occuper en 1849 de plusieurs traités de navigation avec les républiques de l'Amérique du Sud, ainsi qu'avec la Belgique et la Sardaigne. Toutes ses décisions eurent également pour principe l'esprit étroit et absolu d'antagonisme et de protection (1).
De leur côté, les libres-échangistes serraient leurs rangs et ne se tenaient, pas pour battus.
Dans plusieurs écrits d'une vivacité légitime , le commerce de Bordeaux démontra avec une force nouvelle que la liberté commerciale était la seule base possible du progrès et la conséquence forcée des nouveaux principes.
L'un des champions dévoués du libre-échange, M. de Sainte-Beuve, déposa une proposition demandant :
l*' La suppression de tout droit protecteur sur les substances alimentaires;
(1) Anié, pages 2i0, 242. ,
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i^ 1^ suppression de tous droits sur les matières premières ;
3^ L'abolition de toutes les prohibitions;
4*" La réduction du droit sur les fers, après quatre ans, à 1 fr. par 400 kil. ;
5® L'établissement, sur les objets manufacturés, de droits fixés en maximum à 10 ou 20 p. 400, selon que la main-d'œuvre serait plus ou moins complète ;
6^ L'abandon de tout privilège de tout pavillon et la liberté absolue du commerce colonial.
Toutes ces réclamations furent accueillies comme elles Teussent été en 1845.
Les mémoires bordelais restèrent sans réponse.
La proposition de Sainte-Beuve fut repoussée.
Cependant, une force décisive venait d'arriver à l'opinion libérale du commerce. Le nouveau chef du pouvoir exécutif n'avait pas dissimulé ses principes personnels , favorables au free trade. Autour de son nom, qui paraissait un ordre de la destinée, la France manifestait le désir d'un Gouvernement plus fort et plus conforme à ses intérêts.
Lorsque notre chambre de commerce apprit que le chef de l'État avait l'intention de visiter le Midi, elle se hâta d'envoyer une députalion à Paris pour le prier d'accepter le banquet que le commerce de Bordeaux se proposait de lui offrir ; cette invitation fut gracieusement accueillie.
Ce banquet eut lieu dans la salle de la Bourse , le 9 octobre 1852.
M. Duffour-Dubergier, président de la chambre
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de commerce , porta le premier toast en ces termes : « Je porte un toast au Prince Louis-Napoléon, » Lui qui , au 2 décembre , a si courageusement
arraché la France à Tabtme dans lequel elle allait
infailliblement tomber;
» Au Prince qui n'a usé de son pouvoir dictatorial
que pour rétablir Tordre si fortement ébranlé : Le
calme, à sa voix, a succédé à la tempête, la sécu-
rite aux alarmes; les affaires ont repris leur cours, le crédit s'est relevé ;
D Au Prince qui, portant sa sollicitude éclairée sur nos intérêts si longtemps délaissés, nous a déjà dotés de canaux, de chemins de fer, et qui ouvrira bientôt, il faut l'espérer, des voies nouvelles, à travers l'Océan, à notre activité commerciale.
» Mais ces bienfaits ne porteront leurs fruits que lorsque l'avenir sera solidement assuré, car le commerce ne vit que d'avenir.
» Je suis donc son interprète âdèle, en vous sollicitant. Monseigneur, de mettre nos institutions en harmonie avec nos mœurs et nos besoins qui ne peuvent s'accommoder d'un pouvoir incertain et viager. Vous répondrez au vœu populaire manifesté par les acclamations unanimes du pays , en proclamant le rétablissement de l'Empire. Vive Louis-Napoléon ! »
Le Prince Président répondit :
a Messieurs 9 l'invitation de la chambre et du tribunal de commerce de Bordeaux, que j'ai acceptée avec empressement , me fournit l'occasion de remercier votre grande cité de son accueil si cordial , de
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son hospilalitc si pleine de magnificence , et je suis bien aise aussi , vers la fill de mon voyage , de vous faire part des impressions qu'il m'a laissées.
» Le but de ce voyage, vous le savez, était de connaître par moi-même nos belles provinces du Midi, d'approfondir leurs besoins. Il a toutefois donné lieu à un résultat beaucoup plus important.
» En effet, je le dis avec une franchise aussi éloignée de l'orgueil que d'une fausse modestie , jamais peuple n'a témoigné d'une manière plus directe, plus spontanée, plus unanime, la volonté de s'ajffranchir des préoccupations de l'avenir , en consolidant dans la même main un pouvoir qui lui est sympathique. C'est quil connaît , à cette heure , et les trompeuses espérances dont on le berçait et les dangers dont il était menacé. Il sait qu'en 1852, la société courait à sa perte, parce que chaque parti se consolait d'avance du naufrage général par l'espoir de planter son drapeau sur les débris qui pourraient surnager. Il me sait gré d'avoir sauvé le vaisseau en arborant seulement le drapeau de. la France.
» Désabusé des absurdes théories, le peuple a acquis la conviction que ses réformateurs prétendus n'étaient que des rêveurs, car il y avait toujours disproportion, inconséquence entre leurs moyens et le résultat promis.
» Aujourd'hui, la nation m'entoure de ses sympathie^, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. Pour faire le bien du pays , il n'est pas besoin d'appliquer de nouveaux systèmes, mais de
donner, avant tout, confiance dans le présent, sécurité dans lavenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à TEuipire.
» Il est néanmoins une crainte à laquelle je dois répondre. Par esprit de défiance, certaines personnes se disent : TEmpire, c'est la guerre. Moi, je dis : l'Empire, c'est la paix. C'est la paix, car la France le désire, et lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille. La gloire se lègue bien à titre d'héritage , mais non la guerre. Est-ce que les princes qui s'honoraient justement d'être les petits-fils de Louis XIV ont recommencé ses luttes? La guerre ne se fait pas par plaisir; elle se fait par nécessité; et , à ces époques de transition , où partout , à côté de tant d'éléments de prospérité, germent tant de causes de mort, on peut dire avec vérité : Malheur à celui qui, le premier, donnerait en Europe le signal d'une collision, dont les conséquences seraient incalculables. » J'en conviens cependant, j'ai , comme TEnipereur, bien des conquêtes à faire. Je veux, comme lui , conquérir à la conciliation les partis dissidents , et ramener dans le courant du grand fleuve populaire ces dérivations hostiles qui vont se perdre sans profit pour personne.
» Je veux conquérir à la religion , à la morale , à l'aisance, celte partie encore si nombreuse de la population , qui , au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ; qui , au sein de la terre la plus fertile du monde , peut à peine jouir de ses produitsde première nécessilé.
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» Nous avons d'iromenses territoires incultes à défricher, des roules à ouvrir, des ponts à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons, en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France. Nous avons tous nos grands ports de l'Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore. Nous avons partout enfin des ruines à relever, des faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher.
» Voilà comment je comprendrais l'Empire, si FEmpire doit se rétablir. Telles sont les conquêtes que je médite, et vous tous qui m'entourez, qui voulez comme moi le bien de nôtre patrie, vous êtes mes soldats. »
La bourse de Bordeaux fut don,c en quelque sorte le berceau du nouvel empire, et la chambre de commerce voulut conserver la mémoire de cet événement en faisant graver le discours du 9 octobre sur des tables de marbre qui sont placées dans la salle de la bourse, à l'endroit même où il a été prononcé.
Le rétablissement de l'empire fit renaître partout la sécurité et la confiance commerciales.
Le corps législatif continua, il est vrai, à se montrer favorable à la protection ; mais l'opinion personnelle de l'Empereur et Ténergie de sa volonté donnaient aux places mari^jmes la certitude d'un meilleur avenir.
Le Gouvernement présentait alors l'opposé du souvenir laissé par les deux dynasties que dix-huit ans avaient vues disparaître.
Sous la Restauration , et pendant la noonarchie de 1830, le pouvoir, craintif et faible, se laissait entraîner par des influences puissantes dans un système commercial d'antagonisme et d'isolement.
Sous l'Empire, au contraire, le chef du pouvoir, accusant franchement son opinion, libre-échangiste modéré, prudent, mais convaincu , écartait les vieux préjugés et entraînait lia nation vers le progrès et la liberté du commerce.
Plusieurs décrets , rendus en vertu de la loi du 17 décembre 1814, entreprirent résolument l'expérience de la réforme douanière. Le premier, du 23 septembre 1853, abaissa considérablement les droits sur les houilles, les fers, les fontes, les aciers, les laines. On voit que la question était abordée de front et dans ses positions les plus difficiles.
Un second décret admit temporairement en fran-r chise toutes les matières premières destinées aux constructions navales, et remplaça par un droit de 10 p. 100 la prohibition qui atteignait les bâtiments de mer étrangers.
Un troisième acte impérial décréta de notables dégrèvements sur les bestiaux , les viandes fraîches et salées, les céréales, les vins et spiritueux.
D'autres enfin eurent pour ol^jet des réductions sur les bois de teinture, les résineux exotiques, les grains, le curcuma , le blanc de baleine et beaucoup d'articles nécessaires à notre industrie ou précieux aliments de fret pour notre marine (1).
(1) Anié, p. 256 et suivantes. '
Bordeaux salua avec enthousiasme celte résurrection commerciale , et témoigna au chef de TÉtat sa profonde reconnaissance.
Une partie du corps législatif manifesta, au contraire, une impression évidente de mécontentement, et demanda au Gouvernement de s*abstenir de toute réforme ultérieure (<).
Les faits ne tardèrent pas cependant à justifier les prévisions des libres-échangistes.
Les affaires reprirent une activité à laquelle on n'était pashabilué; la consommation augmenta; aucun intérêt industriel ne parut souffrir. Loin de là , les objets français , similaires de ceux étrangers sur lesquels portaient le dégrèvement , éprouvèrent un développement marqué, et maintinrent leurs prix.
Le tableau des marchandises entrées en entrepôt présentent la preuve véritable de ce progrès :