V. loi du 29 décembre
Ces banques se sonl ingéniées, par la multiplication de leurs comptoirs, par l'intérêt qu'elles allouent aux dépôts, par l'usage du chèque et des comptes courants, par diverses autres facilités qu'elles procurent au commerce et à la spéculation, à attirer à elles les affaires, et elles ne réescomptent leur portefeuille à la Banque de France qu'en cas de besoin. Aussi le montant de leurs dépôts et celui de leur portefeuille ont-ils beaucoup plus progressé qu'à la Banque de France ; en effet, les comptes des cinq principales sociétés françaises, Crédit Lyonnais, Comptoir national d'escompte, Société générale, Crédit industriel, Société marseillaise, dont plusieurs étendent au loin leur action parleurs succursales, présentent des résultats qui témoignent: 1° d'un progrès très considérable des affaires de banque en France et surtout à Paris ; 2° d'une concentration des affaires dans un petit nombre de grands établissements aux dépens des petits qui en souffrent. Le portefeuille de ces cinq établissements a presque décuplé depuis 1875. Il était au 31 décembre plus de 3 fois plus fort que la moyenne du portefeuille de la Banque de France (977 millions) pendant l'année 1910.
De ces établissements, le Crédit Lyonnais existait avant la troisième République. Mais, sous la République, il a porté, en cinq fois, son capital de 37 millions 1/2 à 250 millions et concentré depuis 1885 la plus grande partie de son action sur l'escompte commercial. Le Comptoir d'escompte, qui avait sombré en 1888 par une liquidation forcée à la suite d'engagements excessifs avec la Société des métaux, a été reconstitué en 1889 avec un nouveau capital de 20 millions porté bientôt après à 100 millions. Les trois autres établissements datent de 1854, de 1859 et de 1865 ».
Les banques jouent dans la circulation le rôle de pompe aspirante et foulante des capitaux qu'elles attirent et concentrent dans leur caisse et qu'elles distribuent par l'escompte et les autres modes de prêt aux entreprises de toute espèce qui ont besoin de crédit et qui méritent d'en trouver. Par l'ouverture de succursales 2, ces pompes ont sur la surface du territoire français des centaines de tuyaux d'aspiration et de refoulement. L'usage du chèque, encore trop peu répandu en France, est, avec l'effet de commerce, un des instruments qui rendent cette circulation prompte et facile.
1 . Nous ne citons pas le Crédit foncier, organisé surtout pour des prêts hypothé* caires et des prêts communaux. En 1882,1a Banque hypothécaire de France., engagée dans des affaires difficiles, fusionna avec le Crédit foncier dont le capital fut porté en 1888 à 170 millions. Après les cinq banques citées viennent la Banque de Paris et des Pays-Bas (18721:, la Banque de l'L'nion parisienne (1904), le Banque française (1901), etc. Il y a en outre les banques coloniales dont nous parlerons dans le chapitre delà politique coloniale.
2. En 1905 la Société générale avait 3 succursales, 513 agences en province et 45 bureaux de quartier à Paris ; le Crédit Lyonnais, 251 agences et bureaux ; le Comptoir national d'escompte, 161 agences et bureaux en France et 25 agences dans les colonies et à l'étranger.
Quand on compare 1 les totaux du bilan de 1875 et de celui de 1910 1. Totaux et détail par établissement, au 31 décembre, en millions de francs.
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Voir L'Europe économique et financière pendant le dernier quart de siècle, par M. Tiikiiy. Au 30 novembre 1903, ces totaux pour la Banque de France et quatre établissements (Crédit Lyonnais, Comptoir d'escompte, Société générale, Crédit industriel) étaient : encaisse, 4. 307 millions; dépôts et acceptations, 3.700 ; portefeuille,3.140 ; reports, etc., 1.500 millions. Voir aussi Le Héritier, 27 avril 1911.
des cinq grands établissements que nous donnons en note, on constate un accroissement énorme. Ce n'est ni sur le capital, dont roffice est surtout de fournir une garantie, ni sur l'encaisse que les établisse^ menls ne laissent guère chômer,qu'a porté principalement cet accroissement. C'est sur les dépôts à vue et à terme, c'est sur le portefeuille commercial qui a presque décuplé, et sur les reports, crédits et avances, c'est-à-dire les opérations lucratives et particulièrement profitables à la clientèle.
11 ne faut pas omettre dans celte énumération la Chambre de compensation de Paris créée en 1872 à l'imitation du Clearing-House de Londres, dans laquelle les dix plus grandes banques de Paris, la Banque de France en tête, apurent leurs comptes journaliers au moyen de virements et de balance en valeurs. En 1872-1873, la valeur des effets qui ont été présentés a été de 1.602 millions de francs ; en 1884- 1885, elle a été de 4.142 millions ; en 1909-1910, de 29.668 millions *. D'ailleurs, la Banque de France opère comme une chambre de compensation ; ses virements en 1910 ont monté à 246 milliards.
Ce mode d'apurement des comptes qui simplifie la circulation a fait de grands progrès ; il en fera encore.
L'extension des opérations de banque. — L'activité croissante des affaires de banque est donc un fait évident; aussi les actions des banques sont-elles au nombre des valeurs dont le coursa le plus augmenté en bourse depuis quelques années. Les chiffres suivants en donnent une idée. En 1901, il avait été admis sur le marché officiel de Paris 1.850.000 titres d'une valeur nominale de 2.307 millions ; en 1910 il a été admis 12.072.000 titres d'une valeur nominale de 5.049 millions, auxquels il faut ajouter environ 945 millions de valeur nominale sur le marché en banque ; sur ce total, à côté des fonds d'Etat, les actions et obligations, qui représentent en général des affaires industrielles ou commerciales, figurent pour plus de 3 milliards.
D'autre part, l'introduction de titres sur les bourses de province est évaluée (année 1909) à plus de 700 millions.
Les chiffres empruntés aux banques et à la Bourse ne donnent pas la mesure exacte des transactions commerciales pour plusieurs raisons, entre autres, parce que les cinq grands établissements, en drainant et concentrant les capitaux, ont enlevé aux banquiers de province (qui s'en plaignent amèrement) une grande partie de leur clientèle et que le vide s'est fait d'un côté pendant que l'affluence se produisait de l'autre.
1. En 1872-1873, sur les 1.602 millions d'effets présentés, 1.036 millions ont été compensés; en 1903-1904, sur 11.833, 8.560 millions ont été compensés; en 1909- 1910, 23 milliards 1/2.
Les notaires de province ont été touchés comme les banquiers. Pour se défendre contre l'envahissement des grandes banques, des banquiers de province ont fondé en 1899 le Syndicat des banques de province qui fournit à ses adhérents des renseignements sur les affaires de spéculation, particulièrement sur les emprunts d'Etat et sur certaines entreprises industrielles.
Il y a des départements où les banques ont encore une grande importance, notamment dans celui de Meurthe-et-Moselle où elles sont au nombre de sept ayant un capital d'environ 60 millions et ayant fait, en 1904, 2.800 millions d'affaires.
Si l'on juge de l'importance des banques d'après les opérations des bourses, on trouve dans les premiers rangs Lille, Marseille, Nantes, Lyon, Bordeaux. La valeur nominale des titres qui y ont été émis en 1909 parait avoir dépassé 100 millions de francs pendant que l'émission à la Bourse de Paris était de 3 745 millions.
Un autre fait à signaler est le caractère de plus en plus démocratique des opérations de banque en France, non seulement parce que la petite épargne prend une grande part aux souscriptions et placements de titres, mais parce qu'il y a une clientèle très nombreuse et croissante de petits effets à l'escompte et de petits comptes courants '.
Les 11 milliards 1/2 qui ont été avancés ou escomptés par la Banque de France et par les cinq autres établissements représentent en très grande partie des valeurs de commerce, surtout des effets de commerce, résultant d'échanges ; nous devons même ajouter que la somme des échanges effectués à l'aide de ces effets a été fort supérieure à leur valeur, puisqu'ils ont passé par plusieurs mains avant d'aboutir à une banque. En outre, les échanges qui donnent naissance à des effets ne sont qu'une partie, vraisemblablement la moindre partie, des échanges effectués dans le cours de l'année. Une quantité énorme d'achats au détail se fait au comptant ou à crédit simple sans traite. Les dépenses de la classe ouvrière, entre autres, lesquelles égalent à peu près son revenu, soit par hypothèse 6 milliards, se soldent très rarement au moyen de billets. On ne saurait faire l'addition de tous les paiements de marchandises qui ont lieu dans l'année. Nous avons dit et nous répétons que le total est très certainement bien supérieur à la production, parce que peu de produits, comparativement à l'ensemble, sont directement consommés par ceux qui les ont produits et que la plupart passent en plusieurs mains avant d'arriver du producteur au consommateur.
Quelques observations sur les crises. — Après l'accroissement du
1. Exemple : en 1905, le Crédit Lyonnais possédait 416.230 comptes inscrits sur ses livres; la Société générale en possédait. 138.238 pour les seuls comptes chèques et à disponibilité.
mouvement général des échanges qui est un des faits économiques les plus saillants de la période 1871-1910, il y a un autre genre de faits très important sur lequel nous avons eu à revenir plusieurs fois dans ce chapitre et dans les livres précédents, la crise. Le mouvement ascendant de la production et des échanges ne se traduit pas graphiquement par une ligne droite, mais par une ligne qui, de temps à autre et avec une sorte de demi-régularité dans le temps, se brise et s'abaisse pour remonter ensuite toujours plus haut.
Ce sont les grandes ondulations du mouvement économique. Quand on représente par des courbes le développement année par année de la production des grandes industries, des opérations de crédit, de transport et de commerce, on voit en effet ces courbes dessiner des ondulations qui concordent souvent à peu près entre elles *. Car presque tous les modes de l'activité économique sont solidaires les uns des autres.
Historien, nous n'avons pas à édifier dans le présent livre une théorie des crises ni à exposer les diverses opinions théoriques des auteurs sur ce sujet. Nous avons à dire les faits et à chercher à les faire comprendre. Les faits nous apprennent que les crises sont une maladie chronique et périodique du corps économique, sans que l'intervalle des retours d'accès puisse être sûrement prévu d'avance, que cette maladie est contagieuse et l'est d'autant plus que les nations sont plus intimement liées par des relations de banque, de commerce et de spéculation ; au xixe siècle, il ne s'est guère passé une décade sans qu'une crise, plus ou moins générale, soit venue briser la ligne ascendante et jeter le désarroi sur le marché et dans la circulation. Après une pé-
i. La troisième section du Congrès international d'expansion économique mondiale a traité la question et adopté la conclusion suhante : « L'unité et la solidarité du marché monétaire et financier international se révèlent de plus en plus dans les crises. Mais si les mouvements de l'encaisse métallique et ceux du portefeuille des banques, avec le degré de leur corrélation, doivent, à raison de leur importance considérable, rester les objets d'une étude incessante comme indice de la situation économique, l'observation des faits ne permet pas de donner à leurs rapports (encaisse-portefeuille), pour toutes les pbases de l'évolution financière et dans tous les milieux, la rigueur absolue, l'unité et lu simplicité à l'affirmation desquelles des théoriciens comme Clément Juglar ont été amenés par leurs recherches.
« A chaque phase du développement économique et financier, le fonctionnement des banques et spécialement des banques d'émission, est modifié par un ensemble de conditions nouvelles qu'il est impossible de négliger et dont on ne peut méconnaître les effets... » Congrès de Mons, cité par l' Economiste européen du 6 octobre 190.J.
Il est remarquable que la Banque nationale de Belgique présente à peu près les mêmes fluctuations que la Banque de France : grand essor de 1870 à 1873, crise puis fluctuations jusqu'en 1888, augmentation de 1888-1889, fléchissement de 1890 à 1894, relèvement de 1895 à 1900 ; crise en 1901, suivie d'un nouvel essor. (Diagrammes présentés par M. H. Dbxis au Congrès international de Mons, 1905.)
riode de prospérité pendant laquelle l'épargne nationale a fourni largement des capitaux au développement des entreprises industrielles et commerciales et à la création d'entreprises nouvelles, les prix et les salaires ont haussé et les profits ont été rémunérateurs. L'approche de la crise est généralement signalé par une hausse exagérée du prix des marchandises, par une multiplicité d'émissions de valeursde bourse, par une grande ardeur de la spéculation, et, comme conséquence, par de grands besoins d'argent qui souvent diminuent l'encaisse des banques, augmentent la circulation des billets et font toujours affluer des masses d'effets à l'escompte. C'est l'essor, prodrome de la crise. Quand le crédit devient si tendu, qu'il est impossible ou trop périlleux pour les banques de satisfaire aux demandes de crédit et que la masse des spéculateurs ne peut plus masquer son découvert, la crise éclate. Un accident quelconque du marché, souvent la déconfiture d'une banque, la détermine; c'est l'explosion de la crise d'ébranlement ; les établissements solidaires les uns des autres par le crédit mutuel sur lequel ils reposent tombent comme un château de cartes ; les faillites deviennent tout à coup beaucoup plus nombreuses qu'à l'ordinaire ; les affaires s'arrêtent; des ateliers se ferment ; des ouvriers chôment ; les prix baissent. C'est le commencement de la liquidation de la crise, troisième phase, qui s'opère parfois promplement, d'autres fois lentement. Les entreprises impuissantes à supporter le choc disparaissent et désencombrent la place; le portefeuille des banques est moins garni ; l'encaisse, quand elle a été saignée, se reforme.
Les économistes distinguent plusieurs espèces de crises, ou, pour mieux dire, divers caractères de la crise. La crise de surproduction est celle qui résulte d'une production trop abondante aiguillonnée par une hausse continue des prix jusqu'au jour où la consommation, découragée par cette même hausse.se refuse à acheter et où par suite les producteurs ne peuvent plus dégager par des ventes leur capital circulant. La crise de 1857 a été surtout une crise de surproduction.
La surproduction est d'ailleurs un phénomène relatif ; la quantité de marchandises qui la produisaient à un moment donné devient un certain temps après une quantité que la consommation absorbe aisément et est même, tôt ou lard, dépassée par une production plus abondante, effet de l'accroissement général de la richesse d'un pays.
Lacrisede spéculation est celle dans laquelle dominent les entreprises fondées sur un crédit à découvert, qui, quand ce découvert est trop considérable, s'effondrent faute de soutien.
La crise de change, et la crise monétaire qui en est une variété, est celle qui résulte d'un engorgement de la circulation entravant le mouvement des affaires. Elle peut se produire par suite d'une disette ou d'autre cause qui occasionne une exportation excessive de numéraire, ou bien par suite d'une absorption trop rapide de capitaux dans des
placements immobiliers comme la construction de chemins de fer. C'est à cette espèce qu'appartiennent les crises de 1861 et 1864.
La crise politique est celle qui est causée par un grand événement politique qui désorganise pour un temps le marché en effrayant la spéculation. La crise de 1848 est de celte espèce.
Le plus souvent d'ailleurs, les crises sont complexes ; on y retrouve plusieurs des caractères que nous venons d'indiquer.
Il y a eu des crises dans les siècles passés. Mais ce n'étaient pas des crises de surproduction, parce que les capitaux à employer n'abondaient pas comme de nos jours et parce que, dans la petite industrie, qui était de beaucoup prédominante, les artisans travaillaient le plus souvent sur commande ; c'étaient d'ordinaire des crises d'insuffisance de production occasionnées d'une part par des fléaux de la nature, surtout par la disette, d'autre part par la guerre.
Au xixe et au xxe siècle, la division du travail manufacturier et la fabrication en grand par la machine et la chimie fournissent des moyens de multiplier pendant un certain temps les produits à crédit et de réaliser des profits. La production des marchandises et la création des entreprises de tout genre dépassent alors, à un moment donné, d'une part l'apport possible des capitaux et d'autre part les besoins de la consommation, et ainsi se forment des crises de surproduction et d'abus de la spéculation.