E, ETC
Nord
Dans ces 14 départements, qui sont encore à peu près les mêmes que ceux des tableaux précédents, se trouvaient, en 1901, 885.000 personnes
1. Sur les 397.000, 340.000 appartenaient à Paris. Le recensement de 1906 en a enregistré 394.000 pour Paris.
des deux sexes employées dans un commerce quelconque, sur un lotal de 1.(559.000 pour la France entière, c'est-à-dire 53 p. 100. D'un recensement à l'autre, le nombre, dans les 14 départements, a augmenté de 101.000,tandis que pour le reste de la France l'augmentation n'a été que de 85.000. De ce côté aussi, il y a eu une concentration dont la moitié s'est produite pour Paris. Ce phénomène a été très accentué surtout dans la banque et l'assurance ; presque la moitié des personnes employées dans ce genre de commerce en France se trouve dans le département de la Seine (29.000 sur un total de 64.000). D'une période à l'autre il y a presque partout accroissement. Dans le département de la Seine sur 10.000 habitants, il y avait, en 1901, 1.249 personnes employées dans la banque ou l'assurance \ tandis que, dans les départements qui viennent immédiatement après, on n'en a recensé que 830 dans les Alpes-Maritimes, 758 dans le Rhône, 736 dans les Bouches-du-Rhône, 645 dans la Seine-Inférieure, elc.
A l'autre extrémité de l'échelle, 14 départements avaient moins de 250 personnes engagées dans la banque et l'assurance ; c'étaient des départements du Massif central et du midi de la France.
Il y a toutefois une remarque à faire, c'est que le nombre des banques est loin d'être proportionnel à celui des personnes employées dans Ja banque et à leur augmentation.il y a très probablement moins de petits banquiers et escompteurs que jadis, parce que les succursales de la Banque de France et les comptoirs des grandes banques parisiennes ont tiré à elles la clientèle. En celte matière, comme en d'autres, il s'est produit le double phénomène de concentration et d'expansion en retour des forces concentrées.
D'autre part, il y aurait à tenir compte des gares de chemins de fer qui sont des bureaux de placement pour les obligations et les caisses d'épargne, surtout de la Caisse d'épargne postale qui reçoit de petites épargnes dans toutes les localités.
Les rôles des patentes. — Les rôles des patentes fournissent aussi un indice du développement que le commerce a pris sous la troisième République.
En 1869 il y avait (tableau A du rôle) 1.217.860 patentés exerçant un commerce ordinaire et ils étaient taxés (droit fixe et droit proportionnel) pour la somme de 45 millions 1/2. Les patentés du haut commerce et de la banque (tableau B du rôle) étaient au nombre de 14.462 et ils étaient taxés pour 4 millions 1/2.
En 1910, les rôles comprenaient 1.476.935 patentés au commerce ordinaire, taxés à 52 millions 1/2, et 46 094 patentés du haut commerce et de la banque, taxés à 17 millions. L'augmentation pour le commerce ordinaire est très peu considérable \ car en 1880 il était de 1.354.000
i. Cette catégorie du recensement comprend aussi les spectacles. 2. Le nombre a un peu baissé; il s'était élevé à 1.521.000 en 1905.
et, s'il s'est accru d'une centaine de mille, c'est presque exclusivement par l'addition de débitants de boissons que la loi a affranchis de l'autorisation '.
Il est à remarquer, en outre, que la moyenne de la patente n'a pas augmenté. Elle était de 37 fr. 37 en 1869 ; elle est de 35 fr. 50 en 1910. Ce qui a augmenté le plus, c'est la valeur locative, base du droit proportionnel : 533 millions en 1869, 958 millions en 1910.
Dans le haut commerce et la banque, l'augmentation est relativement considérable ; le nombre des patentés a plus que triplé et le moulant des patentes a quadruplé. Cetle augmentation, en partie fictive, s'est produite depuis l'année 1906 par suite de la loi du 13 avril 1905 dont nous parlerons plus loin.
En 1869, 14.462 patentés, avec valeur locative de 31 millions, taxés à 4.469.000 francs, taux moyen de la patente 309 francs; en 1910, 46.094 patentés avec valeur locative de 99 millions, taxés à 17.077.000 francs, taux moyen de la patente 370 fr. 49.
Les départements dans lesquels, en 1910, le montant en principal des droits fixe et proportionnel des patentes du tableau A a dépassé 1 million sont : la Seine (18,6 millions), le Nord (3,1), le Rhône (2), les Bouches-du-Rhône (1 9), la Gironde (1,4), la Seine-Inférieure (1,4), les Alpes-Maritimes (1). Sur le tableau B (haut commerce et banque), 7 déparlements ont dépassé 200.000 francs : la Seine (9,9 millions), la Gironde (643.000 fr.), le Rhône (534 000), les Bouches-du-Rhône (478.000), la Marne (255.000), le Nord (400.000), l'Hérault (227.000).
Sous la troisième République il s'est produit dans le commerce de détail un changement à peu près analogue à celui que nous avons signalé pour la banque, changement dont les débuts dataient du second Empire et qui continue à se développer, comme nous l'apprennent les rôles des patentes. Nous en parlerons plus loin. C'est une des formes de la concentration économique, résultat de la facilité des communications.
Il y a d'ailleurs d'autres centres de rayonnement que Paris, résultant de cette facilité, par exemple l'arrondissement d'Arles et le Finistère pour les primeurs, Gournay, pour les fromages à la crème et le beurre du pays de Bray, le Calvados pour les fromages.
1. M. Joseph Reynach évalue en effet à une centaine de mille le nombre des débits de boissons ouverts depuis 1880. Sans dresser une statistique spéciale à ce sujet, nous mentionnons comme exemple la petite ville d'Aubusson qui, sur 7.000 habitants, compte environ 2.000 ouvriers et ouvrières dans les fabriques de tapis. Il y a 378 patentés, dont 104 débits de boissons, 32 épiciers, 12 boulangers, 15 fabricants de tapis, 12 bouchers et charcutiers, 11 marchands de vin en gros. Depuis une vingtaine d'années, le commerce local de vêtements et chaussures et celui d'épicerie ont diminué, les habitants étant approvisionnés par un grand magasin.
Les opérations des principales succursales de la Banque de France. — Nous avons déjà cherché dans un des chapitres précédents un indice de l'importance commerciale des villes de France dans les comptes rendus de la Banque de France et de ses succursales.
Le tableau suivant donne les résultats de l'année 1909 pour Paris et pour les succursales :
Montant total des opérations.
(Effets escomptes, effets au comptant, avances, billets à ordre, chèques et virements, etc.).
ANNÉE
AUGMEN- TATION
de
ANNÉE
AIGMEN - TATION
de (8681 ! : •
Lille
Béziers
Chalon-sur-Saône ..
Arras
Clermont Ferrand .
Dunkerque
Boulogne sur-Mer. .
Reims
Belfort
Saint-Etienne
Meau.t
Troyes '. .
Mézières-Charleville Nevers
Lyon et Lille sont deux succursales dont le montant des opérations a considérablement augmenté et qui tiennent la tête en 1909, ayant dépassé Marseille où l'augmentation a été faible. Nancy, Bordeaux, le Havre, Nantes, Bayonne, Angers ont aussi beaucoup augmenté.
A ne considérer que l'escompte, les rangs restent à peu près les mêmes : Lille (441 millions), Lyon (423), Marseille (387), Bordeaux (321) ; Nancy (295), Le Havre (256), Roubaix-Tourcoing (255), Nantes (185), Rouen (147), Bayonne (140), Reims (124), Valenciennes (121), Cambrai (117), Toulouse (111), Angers (105).
Ces villes correspondent assez exactement au classement que nous avons donné des déparlements dans les tableaux précédents. C'est la
région du Nord (Paris, Lille, Roubaix, Tourcoing, Cambrai, Valenciennes, Amiens, le Havre, Rouen, Angers, Reims, Nancy) qui fournit l'ensemble des plus gros chiffres ; ensuite Lyon, puis les grands ports (le Havre, Nantes, Bordeaux, Bayonne, Marseille). Nice doit son rang élevé à la villégiature. Toulouse est la plus importante succursale à l'intérieur des terres dans le midi. Dans la région qui est au sud de la Loire et qui comprend tout le Massif central, contrées principalement agricoles, il n'existe pas de succursales importantes, à l'exception de Limoges et de Saint-Etienne (154 et 142 millions), qui sont des villes de fabriques. Paris a plus que triplé le chiffre énorme de ses opérations. Après lui, mais bien loin derrière lui, Lyon, Lille, Nancy sont les villes qui ont le plus gagné. En général, ce sont les villes qui élaient déjà dans les premiers rangs qui ont le plus augmenté leurs affaires : c'est encore un indice du mouvement général de concentration. Celte concentration a eu lieu surtout dans la France septentrionale. Parmi les 14 succursales dont le mouvement d'opérations a gagné plus de 100 millions, il y en a dix qui appartiennent à celte région, Lille, Roubaix, Tourcoing, Nancy, Le Havre, Angers, Reims, Cambrai, Valenciennes, Amiens.
Les autres sont les deux ports de Nantes et de Bordeaux, auxquels il faut ajouter Nice, Lyon, Toulouse, Dijon, qui sont aussi des centres d'affaires appartenant à celte catégorie.
Marseille, Rouen, Saint-Etienne, villes 1res importantes pourtant, ont été moins favorisées. Marseille a particulièrement beaucoup souffert des grèves. Saint-Quentin paraît avoir souffert aussi. Montpellier, Orléans, Besançon, n'ont eu qu'un médiocre progrès.
Dans un des chapitres du livre précédent, nous avons indiqué les principales productions et la nature des transactions de quelques-unes de ces grandes villes; il n'y a pas lieu de revenir sur ce sujet dans le présent chapitre.
Mais il est bon de rappeler que c'est dans cette région de la France septentrionale et sur les mêmes points de la France orientale et méridionale que nous avons constaté la circulation la plus active sur les routes, sur les chemins de fer, sur les canaux. Nous venons de montrer dans ce chapitre que c'est aussi dans les mêmes régions qu'il y a le plus de commerçants et que le montant des patentes est le plus considérable. Ces départements sont en général les plus riches, à en juger par le montant total de leurs contributions ; ils sont les plus peuplés et ceux dont la population augmente le plus ; dans beaucoup d'autres déparlements, cette population a diminué, surtout dans les déparlements exclusivement agricoles. Toutes ces manières d'être de la vie économique sont liées les unes aux aulres et les groupes les plus riches et les plus actifs sont en général ceux qui exercent la plus forte attraction et qui progressent le plus à divers égards. Dans mon
traité démographique sur La population française, j'ai pu établir, sinon comme une loi, du moins comme un fait très général, que les agglomérations urbaines exercent, comme les corps célestes, une attraction proportionnelle à leur masse et accroissent d'autant plus leur population que leur population est plus nombreuse. On pourrait en dire autant des agglomérations industrielles et commerciales.
Les grands magasins. — Il y avait eu à Paris des essais de bazar et des boutiques vendant à prix fixe vers la fin de l'ancien régime. Il s'était fondé sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe quelques grands magasins de nouveautés, comme le Diable boiteux, les Deux Magots, le Petit Malelol, Pygmalion ; mais ces magasins étaient des établissements d'ordre tout à fait inférieur, quand on les compare aux établissements actuels. L'ère des grands magasins ne date en réalité que du second Empire. Ils ont pris un très grand développement depuis 1870 et ils continuent à se développer.
Les trois espèces principales sont les magasins de nouveautés et de confections, les épiceries et magasins d'alimentation, les bazars qui tiennent les articles les plus divers et principalement les articles de ménage.
La facilité, la rapidité et le bon marché des transports ont été peutêtre la cause principale de ce développement. Ils leur ont permis de s'approvisionner en achetant leurs marchandises aux lieux de production, à la source même et dans les meilleures conditions de prix et d'ajouter à leur vente en magasin la clientèle à distance à laquelle ils expédient ses achats par chemin de fer ou par colis postal. Le colis postal a beaucoup augmenté leurs ventes. Ils font, en outre, par leurs propres voitures, des expéditions dans un rayon qui s'est beaucoup étendu depuis l'emploi des automobiles.
L'abondance des capitaux et les facilités que la législation a données pour la formation des sociétés anonymes sont aussi une des causes de la multiplication de ces grandes entreprises commerciales. Toutefois il est à remarquer qu'elles n'ont pas en général besoin d'un très gros capital pour faire un très gros chiffre d'affaires, parce qu'elles vendent au comptant et parce qu'ayant un très grand débit elles renouvellent promptemenl leurs assortiments.
Comme elles achètent de très grandes quantités, et qu'elles sont au courant du coul de production, elles peuvent obtenir de leurs vendeurs les prix les plus réduits ; les vendeurs se plaignent même parfois d'être serrés de trop près. D'autre part, comme le plus souvent elles paient comptant leurs fournisseurs, elles exigent l'escompte ; celte réduction est même une des sources importantes de leurs bénéfices.
Les grands magasins vendent pour la plupart au comptant et par conséquent ils ne sont pas exposés aux délais et aux pertes qui grè-
450 LlVftE VI. — CHAPITRE VII
vent souvent le petit commerce. La vente au comptant n'est pas avantageuse seulement pour le grand magasin ; on peut dire que, dans la majorité des cas (il y a des exceptions), elle l'est pour le client qu'elle empêche de s'endetter par des achats faits inconsidérément au delà de ses ressources.
Ils vendent à prix fixe, ce qui évite le marchandage et instruit tout d'abord le client du sacrifice d'argent qu'il doit faire pour se procurer l'objet qu'il désire. C'est l'égalité pour tous ; il n'y a pas de client préféré, ni de spéculation du vendeur sur l'ignorance et la naïveté de l'acheteur.
Les magasins de nouveautés envoient à domicile, en province comme à Paris, un choix d'articles demandés par le client qui rend ceux qui ne lui conviennent pas et qui peut rendre même celui qu'il vient d'acheter à condition de n'en avoir pas fait usage.
Plusieurs grands magasins, outre leur établissement de Paris, ont un certain nombre, parfois même un grand nombre de filiales en province qui, elles-mêmes, rayonnent dans toute leur région, ce qui est un moyen très efficace d'étendre sa clientèle.
Ces magasins ne vendent pas en général des articles de grand luxe, parce qu'il faut que ces articles s'accommodent au goût particulier des acheteurs et que chaque modèle n'a par suite qu'un débit relativement restreint. Ils s'attachent aux articles courants et ils les affichent en général au plus bas prix possible, fondant leur opération non sur un gros profit par unité vendue, mais sur la quantité de petits profits. Le bon marché contribue précisément à accroître celte quantité. Le petit commerce, dont les frais généraux, loyer, personnel, etc., sont proportionnés aux ventes, plus forts, ne peuvent guère abaisser leurs prix au même niveau. Ainsi tel grand magasin qui, il y a quelques années, avait fait 160 millions d'affaires, comptait un bénéfice de 7 millions, soit seulement de 4,3 p. 100. On peut dire d'une manière générale que leurs bénéfices nets ne paraissent pas excéder 7 p. 100 et dans ces 7 p. 100 figure l'escompte qu'ils retiennent à leurs fournisseurs quand ils paient comptant leurs factures.
Ces gigantesques organismes ne pourraient pas fonctionner si tout le mouvement était commandé uniquement par le chef de l'entreprise, c'est pourquoi l'initiative et la responsabilité sont divisées. Chaque chef de rayon est en quelque sorte un patron, qui dans les limites du crédit que lui accorde chaque année la direction centrale, régulateur suprême, fait ses achats et est comptable devant elle du succès de ses ventes. 11 a sa part de bénéfices et au-dessous de lui les commis ont aussi leur part par la « guelle » qu'ils touchent au prorata de leurs ventes.
Les grands magasins ont la possibilité de faire une très large publicité par la presse, par leurs prospectus illustrés, par l'envoi d'échan-
lillons. Les magasins de nouveautés ne laissent pas vieillir leurs « rossignols ». De temps à autre, ils font des expositions et des soldes pour les écouler à prix réduit, voire même au-dessous du prix de revient. Ces ventes, annoncées d'avance, attirent ordinairement la foule et sont des moyens de réclame.
Comme la grande variété des rayons permet aux clients de trouver à peu près tout ce dont ils ont besoin et même ce dont ils n'ont pas besoin, il y a alfluencenon seulement les jours d'exposition, mais tous les jours. Beaucoup de femmes font de ces magasins leurs galeries, elles y vont en curieuses et la tentation en fait des acheteuses. L'étalage, qui est devenu un art, contribue, quand il est habilement fait, à les séduire.
Nous citons quelques exemples de grands magasins d'espèces diverses. Nous en avons déjà cité plusieurs dont la fondation date du second Empire.
Le Bon Marché qui faisait, en 1869, 21 millions d'affaires, en faisait 67 en 1887 à l'époque de la mort de Mme Boucicaut. Par son testament, Mme Boucicaut a fait de l'établissement une sorte d'association coopérative savamment organisée dont le succès commercial a toujours été en croissant. Son chiffre d'affaires en 1893 a été de 150 millions, laissant un modique bénéfice net de 8 millions. En 1910, il s'est élevé à 227 millions 1/2.
Le Louvre, dont le chiffre d'affaires atteignait à peine 40 millions en 1875, a enregistré 120 en 1893, avec bénéfice net de 8 millions 1/3, 152 environ en 1910.
Le Printemps, dont la situation avait été pendant. un temps assez difficile, a été reconstruit et agrandi après un incendie ; le chiffre de ses affaires s'est relevé à une cinquantaine de millions en 1895, puis à une centaine en 1910.
La Samaritaine, fondée à la fin de l'Empire, faisait moins d'un million d'affaires en 1874; elle a fait 110 millions en 1909.
La Belle Jardinière, qui est plus spécialisée, a réalisé en 1909 un chiffre de 42 millions dont les deux tiers dans sa maison de Paris et un tiers dans ses succursales de province.
La Société des Galeries Lafayelle, de date beaucoup plus récente (1889), a accusé pour l'exercice 1909-1910 un bénéfice net de 4.831.000 francs.
Ce sont des magasins de nouveautés et de confection. Il s'est fondé aussi de grandes entreprises dans l'alimentation. La plus connue est l'épicerie Félix Potin, qui non seulement débite des articles d'alimentation en tout genre, mais qui en fabrique elle-même une partie. Plusieurs magasins de nouveautés ont d'ailleurs aussi leurs fabriques. La maison Potin a en province un grand nombre de filiales, c'est-àdired'épiceries tenues par des anciensemployés qui s'établissent comme
452 LIVRE VI. — CHAPITRE Vil
palrons grâce à la commandite de la maison-mère et sous la condition de ne s'approvisionner que chez elle. On en comptait il y a quelques années 160. La maison faisait, en 1893, 45 millions d'affaires, tant en province qu'à Paris.
Les maisons Damoy, Conté sont de la même espèce. Parmi les établissements de province, nous signalons l'Alimentation stéphanoise qui a 300 succursales dans la région. Ces maisons opèrent en général d'après les mêmes principes que les grands magasins, fourniture loyale, vente à prix fixe et au comptant, bénéfice net résultant non d'un gros profit sur chaque unité, mais de petits profits multipliés par un très grand nombre de ventes.
Tl existe maintenant en province des entreprises d'alimentation qui opèrent autrement. Elles louent des boutiques dans des villages, y établissent un gérant auquel elles donnent une commission sur la vente des marchandises que lui expédie la direction centrale. Telles sont, par exemple, les Familistères, les Maisons bleues, qui ont ouvert des boutiques dans la région de l'est, dans la Haute-Loire, dans quelques grandes villes, Lyon, Saint-Etienne, Nantes, Tours. Tel est à Paris, pour le vin et quelques comestibles, la Compagnie des Etablissements économiques et de la Vigneronne réunies. Elles cherchent à attirer et à retenir la clientèle au moyen de primes. La concurrence de ce genre d'entreprises qui essaime de toute part inquiète beaucoup le petit commerce.
Les bazars vendent les articles les plus divers et surtout des articles de ménage et d'ameublement, des jeux, de la quincaillerie, quelquefois aussi des vêlements. La variété qu'ils offrent n'est pas moindre que celle des magasins de nouveautés. Leur cachet ordinaire est le très bon marché. A Paris, on peut citer parmi les plus anciens le bazar de l'Hôtel-de-Ville et la Ménagère ; parmi les plus considérables aujourd'hui, la maison Dufayel. Cette maison, ainsi que la Ville de Saint-Denis et quelques autres, est fondée sur un mode de paiement opposé à celui de la vente au comptant. Elle vend à crédit, le client s'engageant par écrit à payer de mois en mois avec un crédit réglé d'après l'importance de son achat. Ce système est moins recommandable que celui du comptant, parce qu'il peut porter l'acheteur à s'engager au delà de ses moyens et de ses besoins. Il a pourtant sa raison d'être et il peut rendre dans certains cas un grand service à l'acheteur, par exemple à un petit marchand, à un médecin sans fortune qui veut s'établir.
Les Classes laborieuses rentrent dans celte catégorie.
Dans le genre bazar se sont fondées des sociétés à gros capital. Les Nouvelles-Galeries réunies, fondées en 1880 au capital d'un million et demi, ont élevé ce capital à 39 millions en 1906 et construit des magasins, bâtisses de fer et de verre, dans un très grand nombre de villes,
grandes et moyennes, Rouen, Bordeaux, Reims, Avignon, Saint- Etienne, Dijon, Elbeuf, Besançon, Belfort, etc. Les directeurs de ces magasins opèrent comme des patrons ; les marchandises leur sont livrées sur leur demande, la maison centrale ne prélevant tout d'abord qu'une commission d'environ 2 p. 100, mais exigeant que le directeur réalise un bénéfice de 16 à 20 p. 100. Au delà de 16, le directeur a une part dans les bénéfices. Les Nouvelles-Galeries ont conclu en outre des traités avec nombre de bazars indépendants qui ont accepté de s'approvisionner exclusivement chez elles.
Paris-France est une entreprise du même genre qui, d'ailleurs, marche d'accord avec les Nouvelles-Galeries.
Paris-Galeries est une autre entreprise de ce genre fondée tout récemment, mais qui, au lieu de construire des magasins, en loue afin d'éviter d'abord une forte immobilisation de capitaux.
Dans la revue que nous faisons de l'immigration commerciale en province, nous ne devons pas omettre les roulottiers. Il y a aussi dans cette catégorie des opérations de capitalistes : par exemple la Société des planteurs de Caïffa, fondée en 1898 et transformée récemment (1910) en société anonyme anglaise. Elle a, dit-on, plus de 3.000 voitures en circulation qui débitent le café dans la campagne et attirent le client en lui offrant une prime proportionnelle à la valeur de son achat.
Il ne faut pas confondre une semblable entreprise avec les petits roulottiers qui ont remplacé presque partout les colporteurs du temps passé et qui promènent leur voiture de marché en marché. Ils ne sont pas sans inquiéter aussi les petils commerçants patentés de la localité ; aussi les maires ont-ils le droit de surveilleretde réglementerleur trafic.
On peut se faire une idée du développement qu'ont pris ces grandes entreprises commerciales, maisons de nouveautés, de confection, d'articles de ménage et d'articles usuels de différents genres, en comparant à diverses époques les données de l'administration des contributions directes : nombre des employés, valeur locative des établissements, montant du principal des patentes.
En 1880 les douze établissements classés comme grands magasins à Paris avaient ensemble 1.708 employés, la valeur locative des établissements était évaluée à 2.159.600 francs et le montant de leurs patentes en principal (droit fixe et droit proportionnel) était de 259.160 francs.
Les lois du 15 juillet 1880 et du 8 août 1890 ont changé l'assiette de l'impôt. La première a imposé aux établissements occupant plus de dix personnes un droit proportionnel au dixième du loyer et un droit fixe par employé et variable suivant la population de la ville ; la seconde a relevé le taux delà taxe. En 1891 les employés étaient au nombre de 4.958, la valeur locative était de 3.437.500 francs et le montant des patentes de 662.000 francs.
La loi du 28 avril 1893 a encore modifié le mode de taxation en établissant qu'au-dessus de 200 employés « il était dû une taxe déterminée par chacune des spécialités commerciales que vendrait le magasin » ; le taux de la taxe par employé variait suivant le nombre des employés et la population- de la ville ; le droit proportionnel sur la valeur locative variait avec le nombre des employés. En 1901 le nombre des employés des douze établissements était de 9.784, la valeur locative était de 4.089.265 francs et le montant de la patente de 1.347 639 francs.
La loi du 23 avril 1905 a surchargé une fois de plus la patente des grands établissements. Elle a porté de 16 à 24, puisa 31 le nombre des spécialités ; au dessus de 51 employés à Paris et de 16 dans les villes de province, la laxe déterminée est remplacée par une taxe imposée sur chacune des spécialités ; une taxe progressive est imposée par voilure, par cheval, par employé ; le droit proportionnel est désormais un droit progressif fixé d'après le loyer. Cette loi a beaucoup augmenté tout à coup le nombre des patentes spéciales et le montant de l'impôt. Pour la France entière, en 1905, il y avait au tableau B (haut commerceet banque) 19.624 patentéspayantenprincipallO.831.908 fr. ; en 1906, il y a eu 42.904 patentés taxés à 14 472.359 francs '.
Celte concentration de certains commerces de détail est, comme les chiffres le démontrent, beaucoup plus accentuée à Paris qu'ailleurs et y a eu plus de succès. Elle correspond à la concentration de certaines industries en grandes fabriques. Elle a produit de grands changements dans la condition des personnes qui s'adonnent au commerce ; de petits commerçants ont disparu ; mais, d'aulre part, le nombre des employés de commerce a augmenté et on ne peut pas dire que la condition des personnes ait empiré. La masse des consommateurs est ' certainement mieux servie. Or, si l'objet de l'industrie est de produire le plus, le mieux et le moins coûteusement possible, et si, pour cette raison, la fabrication mécanique et le travail concentré en manufacture est, somme toute, un progrès de la civilisation économique, on peut dire pareillement que l'objet du commerce élanl de servir le mieux possible la consommation, les avantages des grands magasins paraissent, toute balance faile, l'emporter sur les inconvénients.
Il y a une concurrence des gros capitaux contre les petits, qui ne se manifeste pas par l'ouverture de grands magasins et qui cependant est à noler dans les transformations commerciales. C'est d'une part la commandite de petits débitants, bière, vin et autres boissons, par de gros fabricants ou commerçants. C'est, d'autre part, les gros fabricants ou négociants qui font débiter leurs marchandises dans les marchés et dans les foires par des roulottiers, comme le « Planteurs de Caïffa ».
1. Mais, d'autre part, à cause de sa division en spécialités, la patente moyenne est tombée de 552 francs en 1905 à 336 francs en 1906.