PREMIÈRE PARTIE. — L'Algérie et le Sahara algérien
Mouvements insurrectionnels . — La guerre franco-allemande n'était pas terminée et Paris était assiégé, lorsqu'un des ministres du gouverment provisoire, l'israélite Grémieu, fît promulguer le décret du 24 octobre-10 novembre 1870 qui octroyait de droit la naturalisation aux juifs d'Algérie1. Cette mesure, qui aurait été légitimement prise à un autre moment avec certaines réserves, était inopportune ; elle blessa profondément la fierté des Arabes qui méprisaient les Juifs comme une race inférieure ; le décret allait élever les Juifs au rang de citoyens français, tandis qu'ils restaient eux-mêmes des vaincus soumis. En second lieu, une grande partie de l'armée d occupation avait été rappelée en France et la nouvelle de nos défaites avait affaibli le prestige de nos armes. Une révolte générale éclata. Elle commença à Souk A liras (janvier 1871) ; puis, à l'instigation de Tagha de la Medjana, elle s'étendit sur la Kabylie, le Tell et jusqu'aux environs d'Alger.
1. Les israélites naturalisés étaient 34.574 au recensement de 1872. Au recensement de 1906 ils étaient 64.600, dont 47.300 nés depuis le décret.
La répression fut prompte. L'agha fut tué dans le combat de l'oued Soufflât, les Kabyles, qui avaient investi Fort-National (auparavant Fort-Napoléon), Tizi-Ouzou, Djidjelli, Dougie, furent arrêtés par le combat de l'Aima. puis vaincus dans le combat d'Icheriden et dépouillés par confiscation d'une partie de leurs terres (mai-décembre 1871). Le Dahra fut pacifié ; les insurgés de la Medjana furent vaincus au djebel Bou-Kaleb et une colonne s'avança jusqu'à El-Golea (1873).
Les mouvements insurrectionnels ont été rares depuis cette époque. Une révolte de l'Aurès en 1879 fut promptement étouffée. Plus grave a été en 1881, au moment de l'expédition de Tunisie, le soulèvement des tribus du sud-ouest de l'Algérie, surtout des Oulad-Sidi-Cheikh, à l'instigation du marabout Bou-Amama, « l'homme au turban » ; les principaux chefs du mouvement ne firent leur soumission qu'en 1883 et 1884.
Le gouvernement de l'Algérie. — Le gouvernement provisoire substitua à l'administration militaire une administration civile avec un gouverneur général civil (décret du 29 mars 1871) et rattacha l'Algérie au ministère de l'intérieur (décret du 6 mai 1871). L'assimilation de l'Algérie au reste de la France fut dans les années suivantes, principalement depuis 1876, sous l'administration du général Chanzy, l'objet de diverses mesures jusqu'aux décrets du 26 août et du 3 septembre 1881 qui prescrivirent Je rattachement pour les cultes, la justice, l'instruction, les finances, la marine, les travaux publics, l'agriculture, le commerce, les postes et télégraphes, etc. Ce système des « rattachements » fut alors poussé trop loin dans un pays dont la population et les besoins diffèrent beaucoup de ceux de la métropole et il émietta l'autorité. Aussi des décrets postérieurs ont-ils eu pour objet de donner au gouverneur général des délégations de plusieurs ministres au nom desquels les affaires lui sont soumises ; celui du 31 décembre 1896 abrogea les décrets de 1881.
Aujourd'hui le gouvernement et l'administration de l'Algérie sont sous l'autorité du gouverneur général qui représente le gouvernement de la République et centralise sous son autorité « le gouvernement et la haute administration de l'Algérie » ; le général commandant le 19e corps d'armée et le commandant de la marine dépendent de lui. Il est assisté d'un conseil de gouvernement.organe consultatif, et d'un Conseil supérieur de gouvernement dont la majorité des membres est nommée par élection (décret du 23 août 1898). Tous les services sont sous sa direction, à l'exception des services non-musulmans de la justice, de l'instruction publique, de la marine militaire, du Trésor, qui ressortissent des ministres compétents. Il prépare le budget de l'Algérie ; il délivre les concessions ; il contracte des emprunts au nom de la colonie.
Le budget préparé par le gouverneur sous le contrôle du ministre des finances est discuté et volé par les Délégations financières (décret du 23 août 1898) composées de représentants élus des colons, des contribuables autres que les colons et des musulmans, arabes et kabyles, et par le Conseil supérieur.
Depuis la loi du 19 décembre 1900, l'Algérie a deux budgets ; la métropole paie les dépenses militaires (moins celles de la gendarmerie) et fournil une subvention aux chemins de fer, etc., en tout une centaine de millions. Toutes les autres dépenses sont à la charge de la colonie et constituent son budget spécial qui est de 139 millions en 1910. 11 y a, en outre, un budget de 3 millions 1/2 pour les territoires du sud. Dans les recettes, les douanes figurent pour 13 millions.
Le territoire civil est partagé en trois départements administrés chacun par un préfet, subdivisés en arrondissements comprenant des communes de plein exercice, lesquelles sont administrées comme les communes de France, des communes mixtes, grandes circonscriptions dans lesquelles les indigènes sont beaucoup plus nombreux que les Européens et qui sont administrées par un administrateur. Dans chaque déparlement existent depuis 1875 des conseils généraux. Le territoire de commandement comprend trois divisions correspondant aux départements et administrées par l'autorité militaire.
Les bureaux arabes, créés en 1844, momentanément supprimés en 1870, ne fonctionnent qu'en territoire militaire où ils sont chargés des affaires indigènes.
L'Algérie est représentée dans le Parlement par trois sénateurs (un par département) et par six députés élus par les citoyens français.
La colonisation et la population. — En 1871 beaucoup d'Alsaciens- Lorrains quittaient la terre natale pour ne pas subir la domination des Allemands. Le gouvernement ne possédait qu'une très petite quantité de terres domaniales. La répression de l'insurrection arabe en 1871 lui fournit l'occasion d'une confiscation qui en procura. Des terres furent concédées, à titre de réparation, aux anciens colons lésés et aux nouveaux émigrants. Le gouvernement s'empressa d'offrir aux Alsaciens le moyen de s'établir en Algérie. Une loi du 21 juin 1871 leur attribua à titre gratuit une concession de 100 000 hectares; la confiscation faite sur les Kabyles révoltés meltait précisément alors environ 300.000 hectares à la disposition de l'Etat. Un décret du 16 octobre régla le mode de concession : location moyennant un franc par an « à condition de résidence sur la terre louée ; propriété définitive au bout de neuf ans, délai qui a été réduit à cinq ans par le décret du 15 juillet 1874 et qui a fixé entre 20 et 50 hectares les lots de village et entre 50 et 100 hectares les lots de ferme ». La colonisation d'Alsaciens-Lorrains a eu un médiocre succès, 200 familles ont été installées. La plupart
n'étaient pas préparées aux travaux agricoles, elles se sont découragées et beaucoup, quand elles ont eu leur titre complet de propriété, ont vendu leur domaine. Sous le régime du décret de 1874, 158 villages furent créés. 1 .183 familles établies et 250.000 hectares vendus ou concédés. Le décret du 15 juillet 1878, qui est encore en vigueur, a modifié quelque peu ce régime en réservant les concessions aux Français d'origine européenne et aux Européens naturalisés, en exigeant de nouveau la résidence de cinq ans sur la terre concédée, la justification de moralité et de ressources nécessaires pour entreprendre la culture, en attribuant de préférence la concession à des cultivateurs disposant d'un capital d'au moins 5.000 francs, somme d'ailleurs insuffisante pour créer une exploitation. Depuis 1882 et surtout depuis le décret du 13 septembre 1904 qui consacre les deux modes d'aliénation, gratuité et vente, les concessions sont faites par adjudications publiques c à des Français d'origine européenne et à des Européens naturalisés » ; elles sont faites à prix fixe et à bureau ouvert ou aux enchères à certaines époques ; elles sont faites aussi à titre gratuit sous certaines conditions. Depuis 1892 l'Office de l'Algérie, à Paris, fournit des renseignements aux émigrants.
Le sénatus-consulte de 1863 consacrait l'inaliénabilité de la propriété « arch » de la tribu. La loi du 26 juillet 1873, « relative à l'établissement et à la conservation de la propriété en Algérie », avait pour but de substituer la propriété individuelle même pour la terre arch, quoiqu'elle fut réputée collective et inaliénable, à la propriété collective. Elle souleva d'inextricables difficultés et donna matière à des trafics scandaleux qui dépouillèrent des indigènes. Elle fut remplacée par celle du 28 avril 1887, puis par celle du 16 février 1897 qui fit reprendre les opérations de délimitation prescrites par le sénatus-consulte de 1863 et distingua la terre melk et la terre arch, cette dernière restant en principe inaliénable.
Les efforts de l'administration pour développer la colonisation française n'ont pas été couronnés de succès et les colons agricoles n'ont pas tous réussi. Il y a eu des déceptions. Les travaux préparatoires et l'installation ont coûté cher. Néanmoins, quelques critiques qu'ait provoquées le système des opérations, concessions gratuites ou ventes, le résultat général est loin d'être à dédaigner. De 1873 à 1907 la superficie du territoire colonisé a été de 787.510 hectares, répartis entre 37.284 lots' d'une étendue moyenne de 21 hectares ', sur lesquels ont été fixées 52.570 personnes. Trois cents villages ont été créés. Le gouvernement a dépensé de 1871 à 1895, tant pour l'achat de terre que pour les travaux d'installation, d'après le calcul du directeur delà colonisation, 37 millions2.
1. Les lots de ferme ont 100 hectares au plus, les lots de village 40 hectares.
2. En 1907,50 concessions gratuites ont été concédées sur lesquelles ont été établies
On estime que l'ensemble des terres possédées par les Français n'est pas inférieur àl million 1/2 d'hectares'. « En cinquante ans, dit M. Cochery dans son rapport de 1909, sables et pierres sont devenus une source inépuisable de richesses. Le désert a reculé, les cultures les plus variées se sont dégagées du sol. »
Un rapport adressé en 1906 par le directeur de l'agriculture, du commerce et de la colonisation (M. PeyerimhofF) au gouverneur général fournit des notions précises sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895. Le rapporteur fait observer d'abord que, si les indigènes ont eu à subir le douloureux dommage de nombreuses confiscations, ils ont profité des avantages généraux que l'administration française a procurés au pays ; ils ont des salaires plus rémunérateurs et leur nombre a beaucoup augmenté. L'administration use rarement aujourd'hui de l'expropriation pour cause d'utilité publique qui a entraîné des abus ; elle traite à l'amiable avec les propriétaires indigènes. Les lots ont suivant la nature des terres une étendue moyenne de 37 à 62 hectares ; quelques-uns vont même à 200 (lots de ferme) *.
De 1871 à 1895, d'après le rapport du directeur de la colonisation, ont été créés 248 centres nouveaux et 96 groupes de fermes ; 47 centres anciens ont été agrandis. Les habitants étaient, au recensement de 1901, au nombre de 139.602 dont 55.662 indigènes, 60.116 Français, 21.400 Européens d'autre nationalité. La colonisation n'y avait tout d'abord établi que des Français 3 ; ils se sont laissés peu à peu pénétrer ou remplacer par des étrangers. Ce n'est pas par stérilité de la race, car la natalité dans les campagnes est de 37 par 1.000 habitants, tandis que la moyenne générale de l'Algérie n'est que de 25.
Le directeur de la colonisation estime que le système de la vente à bureau ouvert est de beaucoup préférable à celui de la concession gratuite.
La population d'origine française ou naturalisée 4 a plus que triplé depuis quarante ans. Elle était, au recensement de 1872, de 129.600 âmes et, au recensement de 1906, de 449.400; c'est moins du dixième de la
310 personnes ; elles comprennent 5.660 hectares et elles ont conté 430.000 francs, En outre, 8. 866 hectares ont été Tendus à 117 acquéreursau prix del.048.000 francs.
1. En 1900, 1.260.000 hectares avaient pour origine une concession ou une vente de l'Etat.
2. Jusqu'en 1848, les lots avaient été en général de 4 à 12 hectares, étendue tout à fait insuffisante.
'à. 13.301 concessionnaires représentant 54.314 personnes, Français immigrants et Français algériens; mais il n'y a eu, au bout de cinq ans, que 11.613 concessionnaires qui aient obtenu le titre de propriété définitive, et en 1902 il ne restait plus que 5.184 propriétaires.
4. Non compris les juifs naturalisés au nombre de 61.000 en 1906.
population totale1. Cetle population est aujourd'hui acclimatée ; le nombre de ses naissances est notablement supérieur au nombre de ses décès 2.
La natalité française, qui s'élevait à 40 sur 1000 vers 1876-1881, a baissé ; cependant elle est encore d'environ 28, taux bien supérieur à celui de la métropole.
L'agriculture. — La culture a fait de très remarquables progrès, surtout la culture européenne. En 1872 on récollait 4.774.000 quintaux de blé, 6.266.000 quintaux d'orge ; en 1888, 5.479.000 quintaux de blé, 6.896.000 d'orge ; en 1907-1908, 8 millious de quintaux de blé 3, 8 200.000 quintaux d'orge, 1.394.000 quintaux d'avoine. La vigne a rendu 2.270.000 hectolitres de vin en 1872 ; 2 761.000 hectolitres en 1888 ; 7.804.000 hectolitres en 1907-1908; c'est la production qui s'est le plus développée.
En 1872 la statistique accusait l'existence de 826.000 animaux d'espèce bovine, 5.928 000 d'espèce ovine, 2 798.000 d'espèce caprine, etc.; en 1883, 1.227.000 d'espèce bovine, 10.713 000 d'espèce ovine, 4.587.000 d'espèce caprine; en 1907-1908, 1.092.000 bœufs, 9.632.080 moutons, 4.199.000 chèvres. Il n'y a pas augmentation depuis 1883- La culuie des primeurs, pommes de terre, légumes frais et des fruits a pris un très grand développement.
Le produit des forêts et des mines, surtout le minerai de fer et le phosphate, est au nombre des richesses commerciales de l'Algérie.
Les moyens de transport. — Nous n'avons pas à faire dans ce livre une histoire économique de l'Algérie, mais seulement à en détacher les principaux traits qui se rapportent à la circulation et aux échanges.
En premier lieu, les voies de communication. Le gouvernement songea de bonne heure à doter le pays de routes, condition nécessaire au maintien de l'autorité comme au développement de la colonisation. En 1839 il n'y avait encore que 323 kilomètres de routes nationales, dont 17 seulement étaient à l'état d'entretien. Une ordonnance du 17 janvier 1845 avait établi pour les routes de l'Algérie un classement qui avait été modifié par un décret du 15 juillet 1864. Il l'a été ensuite
1. La population totale était, au recensement de 1906, de 5.232.000 âmes. En 1872, elle était de 2.416.000 âmes. En 1906, il y avait 150.000 étrangers espagnols et italiens.