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II. La clientiyle du commeree dn levant

Index 739—799

Deuxième période.

Développement.

II. Développement du Commerce du Levant par suite de l’ouverture du Continent asiatique.

(De la fin du Xm® siècle k la fin du XIV®.)

B. Ancien couTant commercial de l’Orient à la Méditerranée par le sud.

1® Chypre.

Au coui-s de la période précédente, la Syrie avait été, sous la domination franque, un des centres conunercianx les plus importants; pendant celle qui nous occupe. Vile de Chypre et la Petite- Arménie, placées comme deux sentinelles aux avant-postes de la Chrétienté,* vont hériter en commun de la prospérité commerciale des états fondés par les croisés. Par sa situation sur le continent, la Petite-Arménie jouissait d’un avantage très appréciable, celui de recevoir les marchandises de l’intérieur de l’Asie au débouché même des routes dec aravanes, tandis que, pour gagner Chypre, il fallait faire une traversée, si petite qu’elle fflt, et subir tous les inconvénients d’un transbordement et une augmentation des frais de transport. Mais, d’un autre côté, la position de la Petite-Arménie était trop excentrique, et, de toutes les routes commerciales convergeant vers la Méditerranée, les plus septentrionales venaient seules y aboutir. Chypre, au contraire, formait comme un centre autour duquel toutes ces routes rayonnaient pour ainsi dire. Pour s’en convaincre, il suffit de figurer sur la carte la direction de la traversée, au moyen d’un trait tiré enti’e l’île et chacun des ports de Lajazzo, de Laodicée, de Tripoli, de Beyrout et d’Alexandrie. Un autre inconvénient de la situation de la Petite-Arménie, c’était d’être trop exposée aux ravages des armées des sultans d’Égypte, tandis que Chypre, entourée de tous côtés par la mer, était incomparablement mieux k l’abri de leurs attaques, car la force de

’ Philippe de Maizièree (tiaa Latrie, “la frontière puissante et necessaire de Bût de Chypre, II, 387) nomme Chypre la Crestienté catholique®.

4 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

l'Egypte consistait beaucoup plus dans ses années de terre que dans ses armées de mer. Enfin, la Cilicie était réputée pour son climat meurtrier, tandis que celui de Chypre était beaucoup plus salubre.

Nous aurons à parler assez longuement, dans le prochain chapitre, des bulles publiées par les papes, immédiatement après la chute d’Acre, pour interdire strictement tout trafic avec les SaiTasins. Ces défenses ecclésiastiques eurent nécessairement leur effet dans le monde des commerçants; les uns se croyaient tenus en conscience de s’éloigner des côtes mises en interdit; d’autres redoutaient les peines sévères dont on les menaçait; d’autres, enfin, ne tenaient pas à courir le risque d’être saisis par les galères chargées de donner la chasse aux “mauvais clu-étiens.“ Les rois de ChjT>re tinrent pour leur paid. la main à l’observation de l’interdit avec un zèle trop grand pour ne pas cacher des vues intéressées. En effet, si le trafic avec l’Egypte et la Syrie pouvait être supprimé, ou seulement hérissé de difficultés, les marchands chrétiens se trouvaient réduits à chercher un autre marché, et Chj-pre, “le dernier pays chrétien,“ suivant l’expression de Ludolphe de Sutheim, s’offrait tout naturellement à eux.

Des maisons de commerce franques en grand nombre, autrefois propriétaires de comptoirs prospères à Acre, à Beyrout ou à Triimli, eurent l’intelligence de coinprendi-c que Chypre allait dorénavant hériter d’une bonne partie du trafic entre l’Orient et l’Occident, et y établirent leur siège.’ Obligés de fuir, les habitants des nlles maritimes de la SjTie y avaient provisoirement cherché un asile; la plupart s’y trouvaient si bien qu'ils renoncèrent à retoiumer dans leur patrie, et l’on vit plus d’un baron franc se consoler de la perte de son château de Syrie en demandant aux Lusignans un nouveau fief ou un emploi de cour.

Les gouvernements des nations commerçantes d’Occident reconnurent bien vite le surcroit d’importance gagné pai' l’îlc de Chypre et se hâtèrent, soit d'y créer des colonies ou d’y demander des privilèges pour leui-s compataiotes , soit de faire confirmer ou étendre les privilèges obtenus autrefois de ses yois. Acre avait succombé le 18 mai 1291 : dès le mois d’octobre de la même année, les marchands catalans obtenaient du roi Henri II de Lusignan un privilège qui leur garantissait un (boit fort modéré de 2®/o l’imiwi-tation et â l’exportation, réduit à la moitié pour les maichandises en transit.^ Au coure du même mois, les Pisans obtenaient la même faveur, outre le droit do créer des

’ Citons comme exemple un certain Pisan, Bartholomæus de Uuarnerio, dont noue trouvons le nom dans deux chartes, arcompa^é de l’épithète “de Accon“; en 1299, il signe un reçu it Famagouste; en

1320, son fils était bourgeois de Nicosie: Doe. suite relax, lose., p. 110 et s. (n® D et G).

’ Capmany, Mentor., H, 66 et s.

B. I. Chypre.

consulats etc. sur tous les points de File à leur convenance.* Ce n’était peut-être que la confirmation d’anciens privilèges accordés pai' Guy de Lusignan; quoi qu’il en soit, une série de chartes privées des années 1293, 1296, 1299, 1300, 1310 et 1320, nous montre les Pisans s’établissant sur différents points de l’île et se livrant activement aux aflaires de commerce. H semble que, dans les premiers temps, Limisso fut leur résidence préférée ; ils y possédaient une Maison commune ( domtts, Jogia Pisani comunis) et par conséquent, on peut le dire sans crainte de se tromper, un consulat,* tandis que, vers 1300, on ne trouve encore à Famagouste que quelques Pisans isolés et pas de fonctionnaire colonial® • Pour la république de G mes, la ruine des états croisés de Syrie coïncidait avec des conjonctures défavorables; des difficultés graves étaient pendantes entre elle et le roi Henri II; peu à i>eu, l’alliance nouée et entretenue pendant la période précédente, au temps des deux Ibelin, était allée se relâchant de plus en plus. En veut-on une preuve ? Benedetto Zaccaria, muni par la République des pouvoirs les plus étendus pour la défense de ses intérêts dans le Levant, où il résidait en permanence, ayant conclu un traité avec le roi (21 sept. 1288), se vit désavoué par son gouvernement, parce que ce traité semblait imposer à la République des obligations onéreuses. Le roi fit des efforts inutiles pour en obtenir la ratific.ation; quand il reconnut qu’il se heuidait à un refus systématique, il se décida à rompre le traité de son côté (17 mai 1292);* c’est ce qu’il avait de mieux à faire. Cette brouille dura jusqu’en 1298; enfin, denx ambassadeurs génois, Lanfranco Spinola et Egidio di Quarto, réussirent à mettre les deux parties d’accord sm* les termes d’un arrangement par lequel les privilèges consulaii-es de la République étaient établis avec précision, de manière à écarter les causes de litige.®

Après la chute d’Acre, les Vénitiens s’occupèrent très activement du trafic avec Chypre En 1292, comme on pressentait une guerre avec Gênes, ils se hâtèrent d’expédier sur Chypre et sur la Petite -Arménie un convoi de quinze grandes galères armées en gueire et chargées de marchands et d’articles de commerce.” Les hostilités éclatèrent effectivement bientôt après et se concentrèrent principalement dans ces régions (Bataille navale de Lajazzo, 1294). A ce fléau s’ajoutèrent encore les corsaires génois; ils faisaient de fréquentes apparitions dans les eaux de Chypre,* et, comme ils s’en prenaient de préférence aux bâtiments véni-

‘ Dor. mile relax, tosr,, p. 108 et s. ’ Ibid. p. 109— m.

* Arehir. de l'Or, la!., II, 2, p. 10, 30, 38 et 8., 52, 74. 86, 103.

* Amial. Jan., p. 322 > Lib. jur., II, 275 et 8.

* Pagano, Pelle, impreee e. del dominio dei Oemresi nella Greeia. p. 24; Canale, Xuoca isioria di Oenora, III, 230, d'après des documents manuscrits.

“ Annal. Jan., p. 353.

' .,tssi«. de Jérus., II, 363, 368.

6 Dmxihne période. — IL Déœlojijæmcnt du commerce du Levaut.

tiens,* le trafic de Venise avec Chypre eut de nombreuses crises à subir pendant les dernières années du îôn* siècle. Dans llle même on fit, en 1301, un tort immense aux Vénitiens, en fixant le prix du sel au double de ce qu’il était l’année précédente.’ Cependant, la République tenait énormément an maintien de ses anciennes relations avec ce royaume. En 1302, le sénat résolut d’envoyer un ambassadeur au roi Henri II et nous possédons le texte des instructions rédigées pour lui.” Nous y trouvons les demandes suivantes: en premier lieu, les Vénitiens seront dorénavant exempts d’impôt k l’arrivée, au départ et pendant leur séjour dans le pays; en second lieu, ils pourront obtenir à titre gratuit ou, au besoin, k titre onéreux, des églises et des quartiers avec entrepôt (lobia) et marché (ptatea) dans les villes de Nicosie, de Limisso et de Famagouste. S’ils sont appelés en justice soit par des compatriotes, soit par des étrangers, ils ne pourront être traduits que devant leurs propres tribunaux; enfin, les biens des Vénitiens décédés ou naufragés seront tenus à la disposition de leurs propriétaires légitimes. En compensation, l’ambassadeur est autorisé par son gouvernement & se porter garant de sa ferme intention d’entretenir des relations de bonne amitié avec le roi et, si cela ne suffisait pas, il ajoutera que les Vénitiens établis dans le royaume sont disposés à contribuer de leur personne k la défense du lieu de leur résidence contre tout ennemi qui viendrait l’attaquer, à condition cependant que ce service ne les empêche pas de faire leurs voyages. Ces propositions ne furent évidemment pas agréées sans difficulté, car, avant d’arriver k une entente, on dut, des deux parts, envoyer plusieurs ambassades successives.* Le fait est que les termes du traité ne furent définitivement arrêtés qu’en 1306. Henri II était alors victime des intrigues de son frère Amaury, et ce fut celui-ci qui, en sa qualité de régent, donna audience k l’ambassadeur vénitien. Vitale Michiel. H consentit à la suppression complète des impôts sur le commerce; quant aux églises, aux entrepôts, aux maisons d’administration (domus pro bajulo),^ aux places ouvertes,* demandés pai* la

' On en trouve un exemple dans le doenment publié par H. de Mas Latrie, dans les ï^ourfllea preures de Vküt. de Chypre, BMiotk. de VÈeole des chartes, XXXTV, 1873, p. 60 et SS. ; Komanin, III, 400 et s. a publié la même pièce, mais beaucoup moins complète.

’ Mas Latrie, Ilisl. de Chypre, II, 99 et s.

' Ibid. XouveUes preuves, 1. c., p. 64 et SS.

‘ Rubriques des Misii, dans VÂrchir.

Venet., XVH, 134; XVni, 315.

* * Voyez le décret du sénat de 1333:

“quod scribatur bajulo Cipri quod inquirat si habere poterit terrenum pro faciendo domum pro bajulo ibi et nobis rescribat quantum posset constare dicta domus“:

Bibl. de l'École des chartes, 1874, p. 99.

‘ “Plateam convenientem non clausam“ c'est à dire non pas une place fermée, une cour, mois un espace ouvert, ou une

B. I. Chypre.

République dans les trois >illes désignées plus haut, il mit pour condition qu'elle les achèterait, et il permit aux Vénitiens qui voudraient s’y établir d’y construire des maisons, mais point de châteaux-forts. Les paragraphes concernant la juridiction et les biens des Vénitiens décédés ou naufragés reçurent l’approbation du régent, â cette exception près qu’il réserva à ses tribunaux le jugement des causes criminelles et admit ceitaines prétentions du fisc sur l’héritage des morts. U accepta dans toute leur étendue les offres de service faites au nom de la République, conformément aux instructions de l’an 1302, et imposa en outre une clause additionnelle: c’est que chaque baile, â son entrée en fonction, jurerait de ne jamais donner à un étranger un certificat de nationalité vénitienne, dans le but de le &ire jouii* des privilèges réservés à ses compatriotes, et que les importateurs vénitiens, en déclarant leurs marchandises à la douane, affirmeraient sous serment, en présence des agents royaux, qu’il ne s’y trouvait aucun objet appartenant â un sqjet non-vénitien.^ Quand le roi Henri II reprit les rênes du gouvernement, Venise soumit ce traité à son approbation et il n’y a pas de raison pour douter qu’elle l’ait obtenue. L’envoyé chargé de présenter le traité à la ratification royale devait, en cas de réussite (kns sa mission, rester à Chypre en qualité de baile.* Ce poste existait d’ailleurs déjà antérieurement.^ Ainsi, il est prouvé que, moins de dix années après la chute d’Acre, les quatre pins grandes places de commerce de l’époque, Venise, Gênes, Pise, Barcelone avaient achevé de transférer leurs colonies de Syrie dans rae de Chypre, et que celles qui y posséduent auparavant de petits comptoirs les avaient agrandis et multipliés: mais cette démonstration ne suffit pas et il resteitût beaucoup à faire pour tracer un tableau complet de la vie commerciale à Chypre pendant ces quelques années. C’est un travail qui ne sera possible qu’après la publication complète des actes notariés génois de Famagouste, entreprise par M. Desimoni: nous n’en connaissons que le commencement, et il y a déjà 220 pièces allant du 26 déc. 1299 au 27 août 1300.^ On est tout surpris de

estrade où l’on pût tenir les audiences publiques du tribunal ou autres séances officielles. H. de Mas Latrie Toit, dans les termes “non clausam", une aorte de protestation contre la coutume adoptée en pays musulmans de fermer les quartiers chrétiens pendant U nnit ou aux heures de la prière. Hais cela ne ponvait se faire que dans les localités oû les marchands étrangers habitaient ensemble un fondaco; or, on n'a jamais pu faire confusion entre une platea

et un fondaco. H ne pouvait pas être question de clfituie dans une localité où les marchands étrangers étaient libres d’acheter des maisons h leur convenance et en terre chrétienne.

■ Uas Latrie, IBtt. de Chypre, II, 102

’ Areh. Venel., XVni, 317.

’ Ârchiv. de l'Or, lot., II, 2, p. 86, 69, 73—76.

* Actes passés à Fantagousie par de-

8 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

voir là, en pleine activité, les premières années de la prospérité de Chypre, une foule bigarrée de marchands, de banquiers, de patrons de navires occidentanx. Les Génois, leur loggia on curia, leurs fonctionnaires coloniaux y tiennent le premier rang naturellement, mais les Vénitiens avec leur baile et leur loggia, les Ânconitains avec leurs consuls, les Pisans et les Florentins, les gens de Messine et les agents de la grande maison Scotti, de Plaisance ^ y font également assez bonne figure. La France y est représentée par des gens de Narbonne (avec un consnl) et de Montpellier, l’Espagne par des marchands de Barcelone, de Saragosse et de Tarragone. Nous reparlerons de la plupart de ces nations en particulier; nous ne nous proposons ici que donner un aperçu de la composition da corps des marchands à Chypre en l’an 1300.

Tandis que la vie commerciale était à peu près entièrement concentrée à Famagonste,* la résidence de la cour, de la noblesse et du gouvernement se trouvait dans l’intérienr de 111e, à Nicosie. La situation de Famagouste, sur la côte orientale, lui assurait un énorme avantage sur Limisso, bâtie sur la côte méridionale. Suffisamment voisine de tous les ports de la Syrie, elle avait pour vis-à-vis dans la Petite-Ârménie celui de Lajazzo et se trouvait ainsi le centre vers lequel convergeaient tons les produits de l’Orient An temps où vivait Piloti (vers 1440), l’époque la plus brillante de Famagouste n’était plus qu’un souvenir, et cependant voici la peinture qu’il en fait: “toutes les caravanes chargées d’épices arrivaient à Beyrout et à Tripoli de Syrie, où les habitants du pays les chargeaient sur leurs bateaux pour les transporter à Famagouste; ces mêmes bateaux y portaient aussi le coton et autres produits de la Syrie. A Famagouste, toutes les nations d’Occident se donnaient rendez-vous et fusaient leurs affiaires“.* Dans sa chronique qui va jusqu’à l’année 1432, le Chypriote Leontios Machairas rapporte également que, du temps de Pierre I", on apportait de la Syrie des

tant le notaire génois Lamberto de Sambueeto (1*™ part), dans les Arehir. de l’Or.

lot., n, a, 1889, p. 1—180.

' Ibid. p. 66. Par contrat pâmé, le 81 Juillet 1801, à Famagouate, entre cette maison et quelques autres de la même Tille d’une part, et un armateur génois d'autre part, ce dernier s’oblige & aller charger 4 Lajazzo et 4 Famagouste des marchandises appartenant aux dites maisons et 4 les transporter directement 4 Marseille ou 4 Âigues -Mortes. Les articles désignés sont le coton, le sucre, le bois du Brésil, la cannelle, l'iToire,

le gingembre, l’encens, l’indigo, la laine; Doneaud, B eommereio e la narigaxione dei Oenotesi nel medio ero, p. 187 — 143.

* “Ibidem totius maris et regni sunt portus": Ludolph., p. 89. “Famagosta è qnella terra dell’ isola, ove pib riparano i mercatanti a comperare e vendere le mercatanzie ed è alla marina ed 4 buono porto di mare": Pegol., p. 64.

* Beiffenberg, Monuments pour sertir à l'histoire des prorinees de Namur, de Hainaut et de Luxembotrrg, IV, 366.

B. I. Chypre.

marchandises à Famagonste et que les Vénitiens, les Pisans, les Génois, les Florentins, les Catalans venaient les chercher là parce que le pape leur avait interdit d’aller plus loin, de sorte que c’était tout bénéfice “pour les pauvres Ch3q)riote8.“‘ Pegolotti,* qui séjourna dans l’iis de Chjrpre, une première fois de 1324 à 1327 et une deuxième fois en 1336, en qualité d’agent de la maison Bardi, nous donne une longue liste des articles qu’on trouvait sur le marché: il n’y manque aucun des produits précieux de l’Orient recherchés des Européens pendant le Moyen-Âge. Vers la même époque, le voyageur allemand Ludolphe de Sutheim trouvait à Famagouste des épices en telle quantité qu’il affirme qu’elles y sont aussi communes que le pain en Allemagne et qu’il y a dans les caves d’un certain marchand de denrées coloniales ( in alicujus apotheca) plus de bois d’aloês qu’on n’en pourrait charger sur cinq voitures. De ce qu’il a vu en fait de pierres précieuses, de brocarts d’or et d’autres objets de prix du même ordre, il préfère ne pas parler, car ses compatriotes ne voudraient pas le croire. Suivant lui, les marchands de cette ville sont colossalement riches, plus riches que ceux de n’importe quelle antre ville, mais aussi le luxe et le libertinage y sont en proportion de la fortune. Il y a là un immense concours de marchands et de pèlerins de tous pays: à Famagouste, et dans l’iis de Chypre en général, on peut toujours apprendre tout ce qui passe sons le soleil.*

Ce qui attirait cette foule de marchands à Chypre et en particulier à Famagouste, ce n’étaient pas seulement les objets précieux tirés du fond de l’Asie, mais aussi les produits de 111e elle- même. Parmi ces derniers, il faut mettre en première ligne le sucre et le seL La canne à sucre était très abondante dans les environs de Limisso et de Bafib, et la fabrication du sucre se faisait, en général, au milieu des plantations mêmes. Parmi les grands propriétaires fonciers, planteurs et raffineurs de sucre, on cite comme des plus importants la famille Cornaro. Le roi dans ses domaines, les chevaliers de S. Jean dans leur grande terre de Colossi faisaient aussi du sucre dont la plus grande quantité était achetée par des Vénitiens et se répandait de Venise dans tout l’Occidcnt‘ Le sel se produisait sur les bords de deux lacs situés près de Limis.so et de Larnaca (Salines);* l’eau de la mer y pénètre et le sel s’y dépose par suite de

' Chronique de Chypre, texte grec, éd.

Miller et Sathas (Paria 1889), p. 48 et s. ’ Praiiea delta mereatura, p. 64 et aa.

* Ludolph., p. 32 — 34.

* Pour plus de détaila v. l’art. Suere, dana le chapitre relatif aux articles de commerce.

‘ On en trouve des deacriptiona dana les récita des voyageura Stepb. v. Oumppenberg, p. 944 et a., Qhistele, p. 960 et a., Georg. Gemnioenaia, p. 614, Pietro Caaola, p. 86, 87, Hans Stockar (Schaini. 1839), p. 39 — 84. Roehricht et Heùner, Deuleche Pilgerfahrien, p. 895, 389 et a. ;

10 Detiri/tne iwriode. — II. Développement du commerce du Levant.

l’évaporation qui se fait pendant les chaleurs de l’été. Au Moyen-Age, ces salines naturelles* étaient plus grandes que de nos jours; le roi avait le monopole de l’exploitation et de la vente de leur produit* Il parait que c’étaient encore les Vénitiens qui en achetaient les plus grandes quantités:* le fait est que, de tout temps, le sel a été un des piincipaux articles de leur commerce.* En parlant des produits naturels de Chypre, il n’est pas permis d’oublier son excellent rm,® ni le coton dont la qualité tient le milieu entre celui de Syrie et celui de l’Italie méridionale, de la Sicile et de Malte, ni Vindigo, très inférieur, il est vrai, à celui de Bagdad, ni le ladanum, ni la coloquinte,® ni enfin la caroube.* Si des produits naturels nous passons aux produits fabriqués, nous rencontrons en majorité des tissus dont les noms arabes* indiquent que le protot}'pe en est venu du continent asiatique. A Famagouste et à Nicosie,® on fabriquait avec diverses matières ces célèbres camelots de Chypre,*® si recherchés en Égypte, en SjTie,** en Asie-Mineure** et qui se vendaient aussi fort bien en Occident** En 1398, Louis H, duc de Bourbon, chargea un agent qu’il envoyait à Chypre de lui acheter de fins camelots rouges et blancs; dans maint livre de commeiee, dans maint inventaire rédigés en Occident, on trouve la mention d’un certain nombre de pièces de camelot, et très fréquemment, à côté de cette mention.

Connuli', Vier rheinüche Pilgrrfalirteti, p. 245.

‘ MM. ünger et Kotschy, Die Insel Cypern, p. 8 et ss. donnent une très intéressante explication de ce phénomène naturel.

’ Mas-Latrie, U, 100; III, 237, not. 1, 664 et 88., 560 et ss.; Pegol, p. 87. Casola prétend que tou8 les vaisseaux qui I>a8saient en vue de Larnaca pouvaient s'approvisionner de sel gratuitement: les passages des auteurs cités au commencement de cette note prouvent le contraire.

• MonnmeiUa speriantia hisloriam Slacorum méridional in ni, 1, 142 ; Mas-Latrie, II, 100.

* Marin, V, 42—59.

‘ Pegol., p. 67. Au Moyen-Age, le vin de Chypre était regardé comme le roi des vins et il se buvait à la table des princes: v. preuves dans Schultz, Hiifisehes Leben, I, 298 et ss. Tous les pèlerins qui ont touché A Chypre chantent les louanges de ce vin: v. p. ex. Ludolph. de Sutheim, p. 34; Boldensele, p. 241; Wilbr.

V. Oldenb., p. 180; Innominatus III, dans Tobler, après Théodoriens, p. 129, 130.

* Pegol, p. 64; Pasi, p. 141b — 142a; Mas-Latrie, III, 635.

’ PegoL , p. 67 ; Pasi , L c. ; Casola, p. 49, 88; Mas-Latrie, H, 499; III, 300 et s.

* Rappelons seulement les noms “camucca di seta, maramanti, nacchi, bucherami,“ qui se trouvent dans le chapitre de Pegolotti sur Chypre, p. 66.

“ Mas-Latrie, Hist. de Chypre, HI, 244, 497, 636, 776, 777; Gumppenberg, dans le Iteyaabueh, p. 244, a.

"* Ghistelc, p. 254; Assis, de Jérusalem, n, 361, 365.

Pour Alexandrie et le Caire, Beyrout et Damas, voy. Piloti, p. 368, 876.

*’ Pegol, p. 42; Bertrandon de la Broquière, dans Francisque Michel, Recherches sur les étoffes de soie, II, 44.

Mas -Latrie, H, 448, 461; Bibl. de r École des chartes, série VI, voL I, p. 848, etc.; Pasi, p. 88b, 142a; Chiarini, p. LXXIXa.

B. I. Chypre.

l'indication de Pile de Chypre comme lieu d’origine. La fabrication des fils d'or et des étoffes de soie mélangées, brodées et sontachées de flls d’or était tellement acclimatée à Chj^pre qu’on désignait les fils d’or sous le nom générique d’or dè Cypre^ et les soieries sous celui de drap d'or de Cypre.'* Déjà, en l’an 1300, l’église St Pierre de Borne possédait des ornements “de opéré Cyprensi".* Nous réservons pour un chapitre spécial d’autres tissus de soie, de coton ou de lin répandus sur le marché de Chypre. L’Occident n’avait à offrir en échange de ces étoffes de luxe que scs draps de Flandre, de France, de Lombardie etc., et on voit effectivement, d’après les livres des marchands occidentaux, que c’était le principal article d’importation de cette provenance les fabriques de soie fondées en Italie sur le modèle de celles de Chypre faisaient, il est viai, de rapides progrès, mais leurs produits n’étaient destinés qu’à l’Occident Cependant Chypre recevait encore des vins de Grèce et d’Italie, des articles de mercerie de Milan et de la quincaillerie.®

H y avait à Famagouste de vastes dépôts tenus par des maisons de commerce orientales.® Les transactions se faisaient par l’intermédiaire de courtiers; pour qu’un marché fût tenu pour ferme, il ne suffisait pas ' que l’acheteur eût donné des arrhes; il fallait encore qu’il fût inscrit sim les registres tenus par les commis des douanes. H n’y avait jioint d’impôt sur les ventes et les achats. Le droit de douane ordinaire à l’entrée et à la sortie était de 4®/o: c’était le taux pour tous les marchands des nations non privilégiées. Mais, pendant la première moitié du XIV® siècle, deux nations commerçantes, Venise et Gênes, jouissaient déjà de l’exemption complète; les Pisans, les Anconitains, les Provençaux, les Narbonnais et les Catalans avaient obtenu une réduction de moitié; les deux grandes compagnies fiorentines des Bardi et des Pervzei jouissaient de la même faveur,’ et, sur les instances de l’agent des Bardi,

' Francisque Uichel, 1. c., I, J65, 307 ;

’ Ibid. I, 306 et ss.; H, 174, 189, note 3, 468.

' Arrhir. délia soc. rom. di storia pa- In'a, VI (1883), p. 11 et s.

* Voyez en l’énumération dans Pegnjotti, p. 66 , 74; Chiarini, p. LXXIXa;

Pasi, p. 14Sa et les connaissements de vaisseaux génois des années 1391 et 1394, dans Mas-Latrie, III, 774 et ss.

® Pegol., p. 67 ; Chiarini, 1. c. ; Pasi, 1. c.

' Les frères Lachas (Lachanopoulas), nestoriens, p. ex., faisaient dans ce commerce de commission (^'énormes bénéfices;

les jours de fête, ils exjjosaient des quantités de bois d'aloës, de rubis, de perles, de pièces d’or, dont leurs magasins regorgeaient; Machairas, 1. c., p. 48 — 60.

’ Ces compagnies restent tant soit peu en dehors de notre étude, parceqn’en fait de commerce elles s’occupaient surtout d'affaires de banque. Cependant, il est à propos de rappeler ici que l’on connaît les noms d’agents de ces maisons en Chypre, autres que Pegolotti: v. le document publ. dans les Archit. de l'Or. Ut!., II, 2, p. 60 et les extraits des livres des Peruzzi, dans Peruzzi, Storia del rommereio e dei banchieri di Firetixe, p. 251, 276,

12 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Baldncci Pegolotti, elle fiit étendue à tous les Florentins (1324).^ Jnsqne-là, ces derniers n’avaient échappé au paiement des droits entiers qu’en se faisant passer en fraude pour Pisans, mais les Pisans leur faisaient payer très cher leur complicité. A partir du jour où la réduction leur fut accordée, il suffisait à tout marchand de présenter à la douane un certificat de nationalité fiorentine, signé de l’agent de la maison Barfii à Famagouste, pour obtenir des préposés de la douane la taxe de 2 Vo- ceffc exception, les règles générales appliquées aux nations non exemptes de droits étaient les suivantes; les marchandises mises à terre et restées pour compte au marchand pouvaient être remportées sans payer de droit à la sortie; les marchandises simplement transbordées dans le port de Famagouste et qui, par conséquent, repartaient pour une antre destination sans avoir été mises à terre, payaient un droit de transit de l”/o * Fnfin, il existait un droit de paviUon, spécial à rUe de Chypre et dénommé la Missa. C’était un impôt destiné à indemniser le roi de Chypre des frais auxquels il était obligé pour purger les mers environnantes des corsaires qui les infestaient ; cet impôt, propoilionnel au chargement, était levé sur les navü'es venant de l’Âsie- Uineure turque, de Rhodes, d’Arménie, de Syrie ou d’Égypte. En réalité il était personnel au capitaine du navire, mais celui-ci ajoutait cette dépense au fr^t, de sorte que finalement c’était encore le marchand qui le supportait Les Vénitiens et les Génois en étaient exempts comme des autres.

Pegolotti, à qui nous avons emprunté les renseignements qni précèdent,” mérite une confiance absolue, car, en sa qualité d’agent d’une grande maison de commerce, il était on ne peut mieux placé pour connaître à fond toutes les questions de détail intéressant le commerce de Chypre. Parmi les pays et les villes en relations d’affaires avec 111e, à côté de Pise, puissance déjà sur son déclin, il mentionne une nouvelle venue, brillante d’énergie juvénile, Florence. On possède une lettre écrite par le gouvernement florentin après la mort de Hugues IV

821 (aux années 1336, 1339, 1346). Ces compagnies faisaient les paiements pour les marchands de Chypre en Europe et réciproquement (Uas Latrie, II, 147, 149, 164: Bibl. de l'École des chartes, 1874, p. 69). Beaucoup de nouvelles du Levant étaient transmises en Europe par leur intermédiaire (Bayn. a. a. 1323, n" 9). Outre les Bardi et les Peruzzi, les Acciaiuoli, autre maison de banque florentine, avaient aussi un comptoir à Famagouste: ce fait ressort d'une liste de leurs succursales dressée en

1340: V. Buchon, NourcHes recherches historiques sur la prineipauii de Morte, I (Paris 1846), p. 46, note.

* Ce privilège ne fut accordé cette fois que pour deux ans, puis de nouveau, en 1325, pour un an, en 1326 pour cinq ans, et enfin, en 1827, & perpétuité.

’ Cette règle se trouve déjà dans le privilège accordé en faveur de Pise, en 1291; V. Doc. suite relax, tosc., p. 108.

* Pegol., p. 70—72.

S. I. Chypre.

de Lusignan, sous le règne duquel se place le séjour de Pegolotti à Ch3T)re, et adressée à son successeur, Pierre I" (1360): il parle avec éloges de la bienveillance témoignée par le feu roi à ses concitoyens et recommande à celle du roi actnel un marchand qui se rend en Chypre pour obtenir le remboursement de certaines dettes (1365).‘ Parmi les nations privilégiées, on nomme encore les Awonitains. Leurs navires faisaient fréquemment le voyage de Chypre, et d’autres villes d’Italie profitaient, pai'ait-il, de ces occasions, pour y expédier ou en faire venir des marchandises.*

Le commerce français était représenté par des marchands de différentes villes, mais surtout de Narbonne et de Montpellier:® ils importaient des draps, des toiles de lin etc. et remportaient du gingembre, du poivre, dn sucre. En 1334, un vaisseau qui revenait de Famagouste à Aigues -Mortes, ayant à bord des marchands français et 107 sacs de poivre, tomba entre les mains de corsaires catalans dont la mer était infestée à cette époque:* en 1350, un autre bâtiment, a&êté par un marchand de Narbonne et rapportant de Famagouste en France un chargement de poivre, de gingembre et d’indigo de Bagdad, fut pillé par des corsaites siciliens.® On connaît par des lettres de change ou de recommandation, conservées jusqu’à nos jours, les noms de divers marchands dn midi de la France qui s’étaient établis à Chypre: dans le nombre, nous nous bornerons à citer la grande maison Seraller, de Narbonne.® La colonie des mai-chands de Montpellier est la seule dont on connaisse en détail les privilèges et l’organisation. Le privilège accordé en sa faveur par le roi Hugues IV (1324 — 1359) a ^sparu, mais on peut, heureusement, en restituer le contenu d’après une remontrance adressée par les consuls de Montpellier à Pierre I*', son successeur. Les

' Dœ. suüe relax, toic., p. 118, 128.

Dana les actes notariés de Famagouste cités plus haut, on trouve déjà un grand nombre de noms florentins, p. 8 , 24, 37, 55, 58, 60, 65, 82 et s., 84 et s., 86 et s., 89, 108.

* Pegol., p. 164 et s., indique les prix de tranport par navires anconitains non armés, d'Âncône à Chypre et réciproquement: ce détail nous procure toute une liste des articles d’importation et d’exportation. Dans les actes notariés dont il est question dans la note précédente, on trouve des uoms d’Âneonitains p. 34 et s., 46 , 66 , 66 , 77 , 90 et s., 97, 106 et sa., 111.

* On trouve des noms de bourgeois de ces deux villes dans les actes notariés de Famagouste, 1. c., p. 88 , 44, 63 , 92, 94 — 96, 106 et SS.

' Mas Latrie, III, 728 et s.

* Ordonnances des Sois de France, IV, 426.

* Mas Latrie, Documents ster le commerce maritime du midi de la France, dans la Biblioth. de l’École des chartes, série n, vol. ni, p. 207; Germain, Hist. de la commune de Montpellier, II, 641 et SS.; Mas Latrie, Nous, preuves de l'histoire de Chypre, 1. c., p. 86.

14 Deuxieme jxriode. — IL Dévéloppemerd du commerce du Levant.

clauses concernant les droits de douane à percevoir sur les marchandises k l’entrée en Chypre ou à la sortie, ainsi que sur les marchandises non vendues ou réexpédiées sans avoir été déchargées, concordent si exactement avec les indications de Pegolotti, qu’on ne peut y voir que la reproduction des règles adoptées depuis longtemps sur la matière. En ce qui concerne les consuls, l’usage de la commuue de Montpellier était d’en a^oindre à ses galères de commerce, afin que les passagers fussent constamment placés sons leur juridiction à l’aller comme an retour. A l’arrivée à destination, ces consuls faisaient fonctions d’administrateurs et de magistrats pendant toute la durée du séjour, tant pour leura compagnons de route que pour ceux de leurs concitoyens qui se trouvaient dans le pays; au départ, ils désignaient un, deux ou plusieurs membres de la colonie pour remplir leurs fonctions à titre de suppléants jusqu’à l’ai'rivée d’un autre consul. Le roi Hugues autorisa la commune de Montpellier à adopter, ou, pour mieux dire, à conserver ce système en Chypre, et accorda à ces consuls la juridiction civile et criminelle sur- leurs compatriotes; ils exerçaient leurs fonctions dans leur loggia, à Famagouste et dans quelques autres villes du pays, et disposaient, pour l’exécution de leurs sentences, de deux à quatre bastonniers ou sergane.^ Des lettres de recommandation nous font connaitre les noms de quelques-uns des consuls envoyés en Chypre par la commune de Montpellier au cours des années 1345, 1354, 1356 et 1381;^ nous ne risquons guère de nous tromper en supposant que le titre de régentés mercatorum Montispessulani,^ donné par une charte chypriote de 1352 à Amoldus Baynaudi et à Raymundus Solacii, désigne deux de ces suppléants que les consuls nommaient à leur départ; une autre charte de 1358 nous apprend, en effet, que le dernier était un bourgeois de Montpellier, marchand de denrées coloniales en Chypre.* Entre les marchands de Montpellier et les agents obj-priotes, les choses n’allaient pas sans quelques difficultés de temps à autre. Ainsi, sous le règne de Hugues IV, les marchands avaient déjà eu à réclamer contre la manière dont se faisait le pesage;* sous le règne de Pierre I" (1359 — 1369), ils se plaignaient de ce que, en violation des droits à eux concédés par écrit, on leur réclamait doubles droits de douane. Pendant son premier voyage en Occident, PieiTe I" fit un séjour à Montpellier (du 29 mars au 31 mai 1363):® les consuls de la ville profitèrent de l’occasion pour lui faire des remontrances à ce sujet;’ Pierre écrivit sur le champ à son frère Jean

* OenuHin , Hi»l. de la commune de Montpellier, H, 606 et as.

’ Mas Latrie, BiM. de Chypre, II, 208 et 88., 268, note; Qennain, I. c., 542 et s. (iemiain, 1. c., p. 641.

* Bihlioih. de l'École des chartes, série II, vol. m, p. 207.

‘ Germain, 1. c., p. 642.

“ Uas Latrie, Biat. de Chypre, H, 240.

’ C'est alors assurément que fut rc-

B. I. Chÿpre.

de Losignan, chargé de l’intérim du gouvernement en son absence, d’avoir à faire cesser cet abus.* De retour à Nicosie, il donna aux gens de Montpellier un nouveau diplôme par lequel il confirmait leurs privilèges tant pour les questions de douane que pour la juridiction.*

Nous savons déjà que les Catalans^ jouissaient des mêmes conditions que les marchands de Montpellier pour la douane et pour le consulat Leurs privilèges dataient de 1291: ils n’en reçurent pas d’antres depuis;^ mais on possède des sau& - conduits et des lettres de recommandation remis par les autorités de Barcelone à certains marchands ou marins, “ et des décrets portant nomination de consuls envoyés à Famagonste pour y veiller aux intérêts des Catalans en Chypre et dans la Petite- Arménie;* ces pièces démontrent que le trafic entre Barcelone et le royaume de Chypre suivit son cours sans interruption et sans difficultés. Les marchands catalans ne s’arrêtaient d’ailleurs pas toiyours à Famagouste; ils se risquaient fréquemment jusqu’à Damas: on en a déjà un exemple pour l’année 1338.*

Si des nations moins &vorisées, nous revenons à celles qui jouissaient de l’exemption entière des droits, aux deux grandes Républiques commerçantes, nous avons tout d’abord à constater, entre la République génoise et les rois de Chypre, une série de confiits qui donneraient presque lieu de croire que Gênes eut, de très bonne heure, la pensée de former en Chypre, par la force des armes, un établissement à elle. En

mise au roi la pièce que nous lisons dans Germain, 1. e., p. 506 etss. ; U. de Mas Latrie, Hût. de Chypre, II, 268 et ss. la donne aussi, mais sous une date fausse, 14 juin 1366, tandis qu’elle doit se placer au mois d'avril 1363; cela ressort de la lettre royale dont il sera parlé è la note ci-dessous.

* Lettre écrite d’Avignon le 21 avril, dans Germain, L c., p. 544.

’ Dom Vaissette avait indiqué ce diplôme en lui attribuant la date du 14 juin 1 365 ; MM. de Mas Latrie et Germain avaient longtemps fait des recherches inutiles; enfin, le dernier l’a retrouvé et publié dans son Hietoire du commerce de Montpellier, H, 261: il est daté du 14 janvier 1365. Cependant, l’exactitude de cette date parait douteuse, car Pierre ne rentra pas à Chypre avant le mois d’octobre (Mas Latrie, L c-, n, 241). n faudrait peut-être lire 1866 on 1867.

' On trouve des noms de ce pays dans

les actes notariés de Famagouste, 1. c., p. 60, 82, 89, 94, 97, 101, 111, 114.

‘ Quand Jayme II d’Aragon s’occupa d’organiser une croisade, il envoya Pedro Desportes en ambassade auprès de Qaikhatou, khan des Tatars de Perse, et aux rois de Chypre et de Petite-Arménie, pour demander leur alliance (1293); par la même occasion, il fit demander au roi de Obj^tre la concession d’un fondaco ou d'un quartier (rua) en faveur des marchands catalans, un allégement des droits de douane, et la suppression des droits perçus sur les marchandises restées pour compte et réexpédiées (Navarrete, 1. c., p. 177). On ignore la réponse de Henri II; il eu est de même pour les conditions accordées par lui aux ambassadeurs aragouais en 1316 (Capm. II, 81).

‘ Mas Latrie, Hist. de Chypre, m, 734 et 8.; Capmany, H, 111.

‘ Capmany, H, app., p. 66.

’ Mas Latrie, III, 734.

16 Dmiième période. — II. Développement du commerce du Levant.

effet, à la suite d’actes de piraterie commis par des Génois sur les côtes de nie, les dissidences d’autrefois se reproduisirent avec une telle acuité que le roi ordonna (1 305) aux marchands de cette nationalité de s’éloigner de la côte et de transporter leur résidence à Nicosie, menaçant de supprimer tous leurs privilèges si l’on ne mettait pas fin à ces attaques.* Salvaigo Pessagno, envoyé en mission par la République auprès du roi en 1306, vit toutes ses demandes rejetées et commanda à ses compatriotes de quitter 111e, disant bien haut qu’il n’y avait plus qu’à la traiter en pays ennemi et à lui Hure la guerre: le roi défendit de laisser sortir un seul Génois de son royaume, mit leurs biens sous séquestre et interdit à ses sujets d’achetei* ou de prendre en garde des objets à eux appartenant An moment où la guerre semblait inévitable, le roi Henri fut renversé par son ü'ëre Âmaury.’ Cependant la paix ne fut pas de longue durée. De nouvelles difficultés surgirent à propos d’un rixe entre Génois et bourgeois de Famagouste, où le sang avait coulé. La République réclama une satisfaction; mais Âmaury, sous la régence duquel (1306 — 1310) les faits s’étaient passés, et Henri U, lorsqu’il reprit possession de son trône, la révisèrent l’un comme l’autre, par le motif que la provocation était venue du côté des Génois. Gênes, se prétendant offensée de ce procédé, ordonna à ses sujets de quitter Me et déclara chacun autorisé à traiter les Chypriotes en ennemis et à leur faire impunément tout le mal possible : le résultat de cette proclamation fut la prise et le pillage de Baffo (Paphos) par un parti de Génois. A plusieurs reprises. Gênes fit de grands préparatifs pour lancer des expéditions sur Chypre, mais elles furent arrêtées avant de partir, tantôt par les démarches du pape, qui ne se lassait pas d’ofirir sa médiation,' tantôt par les dissensions intestines de la République elle-même. Enfin, le roi de Chjrpre Henri H mourut; il eut pour successeur, Hugues IV, et la paix put se faire en 1329:' le négociateur génois était Niccolino Fieschi dei Cardinali qui déjà avait rempli une mission à la cour de Nicosie, en 1320, avea Pieti'o Orillo.' Les négociations portèrent surtout sur des questions d’indemnités; cependant, le traité restituant aux Génois toutes les propriétés et tous les droits dont ils avaient la jouissance en 1223 et les confirmant à nouveau, l’on passa l’éponge sur toutes les difficultés soulevées par l’interprétation de l’ancien traité.' Cela n’empêcha pas la République

* de Jérua., Il, 368 — 366.

* Amadi, dans Haa Latrie, DI, 681 et 8.

* Eaynald, a. a. 1818 n“ 10, 1817 n“ 86, 1319n»10, 1320n<>47, 1323n>13, 1898 n« 66.

' M. Pagano (p. 98) prétend avoir vn un traité de paix de 1896; il n'en existe pas: V. Canale, Kuota ietoria di Oenota, m.

931, note 9; le projet de traité publié par H. de Mas Latrie, dans les AreMiv. de VOr. lai., n, 9, p. 178 et s. est bien de oea années lé, mais il n’a aucune importance. ' Raynald, a. a. 1390 n° 47.

* lÀb. jur., n, 483 etss.; Mas Latrie, n, 150 et SS.

B. I. Chypre.

d’importnner le roi de réclamations pour des faits de date plus ou moins récente, même après qu’il eut payé des sommes considérables, sans mettre, de son côté, plus de zèle à la répression des actes de piraterie que ses sujets commettaient chaque jour aux dépens des Chypriotes. Un nouveau traité, conclu en 1338 par Sorleone Spinola, ambassadeur de Gênes,* n’amena pas de changement sensible dans la situation. Une autre fois, ce fut le roi qui envoya des ambassadeurs à Gènes: on leur y fit d’abord assez bon accueil, mais, au bout de quelque temps, comme les négociations traînaient en longueur, on les congédia d’une façon grossière. Comme Gênes préparait des armements contre Chj^pre, le pape Clément VI offrit encore .sa médiation et réussit, avec une peine infinie, à faire arrêter les préliminaires de paix (1344). Les négociations se poursuivirent devant le Saint-Siège: les Génois insistaient particulièrement sur trois points qu’ils déclaraient indispensables: d’abord, le droit pour les Génois d’avoir des prisons à eux sur le territoire de Cfij^re;’ puis, la liberté d’entrer à toute heure dans les ports de Me, sans être soumis à l’obligation de demander l’autorisation des agents royaux; enfin, la liberté défaire cuire du pain dans le four de la colonie génoise, pour les Génois étrangers à la colonie. Les négociateurs chypriotes n’acceptèrent ces exigences qu’à contre-cœur et seulement pour une durée provisoire de trois années; encore, ne cédèrent-ils que sur les instances du pape qui les pressait d’en finir et pareeque la partie adverse se montrait coulante sur d’autres points (tels qu’un impôt à mettre siu’ les contrats de vente entre Génois et étrangers), enfin, parce qu’elle consentait à ce que les sujets génois à la solde du roi ou placés à son égard dans des conditions de vasselage, fussent soumis à sa juridiction directe: c’est ce que demandait le roi.® Nous ignorons si la paix finit par se faire sur ces bases; la chose est douteuse: il n’existe plus d’autres documents du temps de Hugues IV auxquels on puisse avoir recours pour faire la lumière sur les relations de ce prince avec la République génoise.

Au cours d’un long voyage à travers l’Europe, Pierre I", son successeur, fit à Gênes un séjour de plusieurs semaines (depuis la fin du mois de janvier jusqu’au milieu du mois de mars 1363):® le doge

' Maa Latrie, II, 166 et sa.

’ lia soutenaient k tort que dea traités précédents assuraient à leur nation le droit d'avoir dea prisons é elle; c'était une faveur que les rois de Chypre n’aocordaient pas volontiers; ils invitaient les fonctionnaires coloniaux piaans et vénitiens, dans le cas où l'un de leurs compatriotes était condamné & la prison par

leurs tribunaux, à lui faire subir la peine dans une des prisons du pays; elles étaient toujours é leur disposition: Doc. tuile relax. /ose., p. 108; Mas-Latrie, II, 106.

’ M. de Mas Latrie a publié cette convention préliminaire dans la BiUioth. de l'École de» chartes, 1873, p. 65 et as.

* Mas Latrie, n, 840.

18 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

saisit cette occasion pour demander la confirmation du privilège fondamental de 1232 (6 mars).* Mais, pendant que Pierre poui-suivait son voyage, il surgit à Chji)re un différend qui faillit rompre de nouveau la paix (1363 — 1364). L’amiral chypriote Jean de Sour avait fait couper l’oreille droite à deux matelots déserteurs; il se trouva que ces deux matelots étaient Génois. Ce fait donna lieu à des rixes sanglantes entre marins génois et chypriotes. Pour venger ceux de sa nation, le podestat génois, Gugl. Ennirio, fit saisir un marin pisan qui sei-vait dans la fiotte royale et s’était trouvé mêlé à la bagarre* et lui fit couper la langue. Informé de cette exécution, l’amiral Jean de Sour se rendit à la loggia des Génois en compagnie de Jean de Soissons, bailli royal de Famagouste, pour reprocher au podestat sa barbare sentence. Sur ces entrefaits, les Génois s’étaient assemblés autour de leur chef; l’amiral, s’échauffant, leur ordonna de se retirer et de mettre bas les armes sous peine de mort Furieux, Ennirio, ordonna, par une proclamation, à tous les Génois, de quitter 111e au mois d’octobre, et lui -même prit les devants pour aller porter plainte à Gênes. Malgré cette attitude comminatoire, le lieutenant du roi déclara que tout Génois qui voudrait rester pouvait le faire sans s’exposer à aucun risque.'* Rien ne pouvait être plus désagréable au roi qn’nn pareil incident, surtout en ce moment, où Venise avait encore k s’occuper d’étouffer une insurrection à Candie, de sorte qu’il redoutait de se voir ses projets de croisade indéfiniment ajournés. A Gènes, on prit l’affaire très k cœur; on voulait absolument la guerre et on fit un accueil plus que froid aux personnages que Pierre envoya pour arranger pacifiquement les choses; c’étaient Petrus Thomae, patriarche de Constantinople et Pietro di Bagnolo, originaire de Reggio, médecin particulier du roiJ Cejændant, avant de partir de Venise pour entreprendre la croisade, Pierre eut la satLsfaction de savoir la j)aix rétablie; cet heureux résultat avait été obtenu d’abord par l’éloquence entraînante de Petrus Thomæ, puis par l’intervention diplomatique de V’enise*' et les instances pressantes du pape Urbain V. Les Génois mirent, à leur consentement une condition k l’exécution de laquelle, cependant, ils ne paraissent pas avoir tenu par la suite, l’exil du bailli de Famagouste, Jean de Soissons, et de l’amiral Jean de Sour, accusés par eux d’être les instigateurs des mauvais traitements subis par leurs compatriotes en

* Lib. jur., n, 7SO et Has-Latrie, n, 848 et g.

’ On trouve aussi des Pisans nommés à propos des rixes qui eurent lieu en 1331, i Famagouste, entre Génois et Chypriotes: Oontin. de .Tacq. de Voragine, Atti dtUa Suc. Lig., X, 610.

* A la p. 75 de la nouvelle édition de Machairas, il y a précisément un passage qui fait une lumière plug vive sur ces faits.

* Acta SS., 29 .Tanv. 11, 1012.

‘ Mas Latrie 111, 747 et ss.

B. I. Chypre.

Chypre. Le traité détermine avec précision les catégories d’individus ayant droit aux franchises, exemptions et immunités concédées aux Génois en général: elles comprendront non-seulement tous les habitants des deux Rivières depuis Monaco d’une part jusqu’à l’extrémité méridionale du golfe de la Spezzia de l’autre, mais encore tous les individus, quelque soit le lieu de leur domicile, vivant sous la dépendance des autorités génoises ou suppoidant les charges imposées aux citoyens de la République, plus tous les descendants légitimes ou illégitimes des dits individus et tous leurs serviteurs, esclaves et affranchis, en tant que ces derniers se trouveront encore d’une manière quelconque au service de leurs anciens maîtres; les cas douteux seront laissés à la décision du podestat et de ses conseillci's. Si, dans une circonstance donnée, le roi ou ses agents n’acceptaient pas leur sentence, ils pourront avoir recours au doge de Gênes, à son conseil et aux syndics de la Commune qui feront une enquête impartiale. Les citoyens génois qui achèteraient un bien dont le propriété les rendrait vassaux du roi de Chypre, i-esteront néanmoins justiciables du podestat génois, le roi demeurant toujours libre de leur retirer soit la propriété, soit la jouissance entière ou partielle de la terre féodale. En cas de délits commis par des citoyens génojs à la solde du roi, soit comme marins, soit à tout autre titre, les autorités chjT)riotes pourront les metti-e en arrestation, mais deviont remettre le coupable au podestat pour le jugement et son exécution. En cas de nouveaux conflits, le roi ou ses agents ne pourront, sous aucun prétexte, saisü' la personne, les marchandises ou les navires des citoyens génois.

Le roi autorise les Génois à avoir des prisons à eux pour les criminels de leur nation; il lève la consigne, si gênante pour les marins, obligeant tour capitaine de navire, avant d’entrer dans un port quelconque, de demander l’autorisation des agents de ce port; cette règle n’est maintenue que pour le cas où il se présenterait à la fois trois galères autres que des galères de commerce. Les agents royaux conservent d'ailleurs le droit de vérifier la personnalité des passagei-s à leur arrivée; . ils devTont également être prévenus à l’avance du départ des navires génois, afin qu’ils aient le temps de s’assurer que tous les individus embarqués sont dispensés de l’obligation de se munir d’un permis de départ spécial du roi.‘

Ainsi, à la fin de la période que nous étudions, les Génois avaient largement atteint le but de leui-s désirs. Deux fois, au mois d’octobre 1364, puis au mois de février 1366,’ ils avaient failli émigrer en masse;

‘ V. rinstrunient de paix du 18 avril indique les principaux points dans sa chro-

1365, dans le Lib. jur., II, |132 et sa.; nique, op. cit, p..80 — 83.

Kas Latrie, II, 254 et ss. Machairas en ’ Uachairas, p. 77.

20 Deuxième période. — IL Développenietit du commerce du Levant.

heureusement pour eux, ils avaient pu, chaque fois, éviter d’en venir à cette extrémité. Le nouveau traité de paix garantissait à leur colonie des conditions d’existence exceptionnellement favorables. Son organisation politique avait, à l’origine, traversé des phases diverses: d’abord, peu de temps après la chute d’Acre, la République génoise délégua à Chypre un “potestas et vicecomes" (Matteo Zaccaria 1292); ce titre élevé devait faire ressortir aux yeux de l’Occident l’importance nouvellement acqui.se par le royaume insulaire le personnage qui en était revêtu devenait le chef de tous les Génois en Chypre. En 1300, nous trouvons une autre organisation: deux “rectores .Tanuensium in Cj-pro" (quelque chose comme les deux consuls généraux pour la Syrie dans les derniers temps des états Latins) et, à côté ou plutôt au-dessous de ces deux personnages, un “rector“, désigné aussi parfois sous le titre de consul, spécialement attaché à la colonie de Famagoustc.’ Mais ce S3rstème ne fut pas maintenu longtemps et on en adopta un troisième définitif. A partir de 1329,® au moins, et jusqu’à la fin, sans interruption, il y eut en ChjT>re un podestat, chef de tous les Génois de l’ile, assisté de six conseillers* et secondé par des sergents dont le nombre pouvait, d’après le traité que nous venons de résumer, s’élever à dix.® Sa résidence était Famagouste; le traité lui donnait droit à une maison construite aux frais de l’état et reliée à la loggia par un portique. Il était l’administrateur de tous les Génois présents dans Hle, marchands et autres, le défenseur de leurs intérêts vis-à-vis des fonctionnaires royaux, le magistrat chargé de juger les causes civiles et même les causes criminelles, telles que le vol, le meurtre et la trahison, dans lesquelles ils étaient partie.® A ces fonctions générales, il joignait l’administration directe de la colonie la plus nombreuse: dans les autres villes, sièges de colonies de moindre importance, il y avait des consuls ou recteurs fonctionnant en vertu d’une délégation du imdestat.

Les Vénitiens paraissent avoir joué en Chypre, pendant cette période, un rôle bien moins considérable que les Génois, ce qui, d’ailleurs, ne les empêcha pas d’avoir aussi de fréquents conflits avec les souverains du pays. Le traité de 1306, très avantageux pour eux, avait ouvert au trafic entre Venise et Chypre une ère de prospérité rapide:^ cependant, dès le début du

' Lib. jur., n, 278.

’ Archir. de l’Or, lai.. H, 2, p. 11,

’ Mae Latrie, II, 158; v. aussi Astisee de Jérusalem, II, 366; Macbairas, p. 62, 75 et SS., etc.

* Off. Qax., p. 340.- ‘ Mas Latrie, n, 259.

“ La préroirative royale était tombée en désuétude au point que les fonctionnaires royaux n’avaient plus autre chose b faire que d’exécuter aveuglément les sentences prononcées par le jiodestat dans les causes capitales concernant des sujets génois.

' Cela re.Hsort clairement des Actes du

B. I. Chypre.

règne de Hugues IV (1324 — 1369), il surgit un désaccord passager: Piètre Zeno, cliargé de porter au prince les félicitations de la République à l'occasion de son avènement, demanda, par la même occasion, une extension considérable des droits concédés à sa nation sur le territoire de Chypre, sans rien offrir en compensation : le roi formula sa réponse en termes évasifs et dilatoires.* Le Sénat vénitien ne l’entendait pas ainsi ; il lit défense à tous ses subordonnés d’aller à Obj^pre et ordonna à ceux qui s’y trouvaient de quitter l’île sur le champ.* Mais Hugues ne se laissa i)as intimider pour si peu ; en effet, le traité qui mit fin au différend, en 1328,^ après de pénibles négociations, n’est que la reproduction de celui de 1306, avec quelques changements et additions sans impoi-tance. Les Vénitiens n’y gagnèrent qu’un nouvel établissement à Baffo (Paphos),* mais le trafic put reprendre son cours et il se continua sans interruption* sauf deux exceptions: en 1349, où il y eut un moment d’émotion causée par une émeute dans laquelle, sans cause connue, une bande de Siciliens et de Chypriotes assaillit à main armée la loggia vénitienne de Famagouste,® et en 1360, où éclata la grande guerre maritime entre Venise et Gênes. Au cours de cette guerre, Venise réussit une fois à faire partir pour Famagouste un convoi de neuf galères de commerce chargées d’en ramener des marchands et des marchandises; mais les risques étaient trop grands pour recommencer. La sécurité de la navigation ne fut complètement rétablie qu’à, la paix en 1366.’ Lorsque Pierre I" (1369 — 1369) succéda à Hugues, Venise lui fit porter des vœux et des félicitations à l’occasion de son avènement, par Giov. Dandolo et Pantaleone Barbo (1360): le nouveau roi se montra mieux disposé que son père à satisfaire les désirs de la République. Non content de renouveler le traité de 1328, il publia en faveur des Vénitiens un privilège en vertu duquel ceux qui se rendraient coupables de crime capital *

Sénat publiés par M. de Mas Latrie, n, 133 et 8., et dans X'Archir. Venet., XVIII, 317—319.

’ Mas Latrie, H, 137 et .ss.

’ Ibid, n, 135; Archir. Vend., XVm, 319 (eitr. du livre IX des Midil.

’ Mas Latrie, II, 142 et s.; v. aussi Arekir. Venet.. XVIII, 320 et s.

* M. de Mas Latrie a oublié de signaler ce point important : il est cependant parfaitement indiqué dans le passage en question, ainsi que dans l’exemplaire vénitien du LU. Paei.: 31. le professeur Jos. bluller a eu la complaisance d'y faire pour moi les recherches nécessaires: quant au pre-

mier texte, voyez Taf. et Thomas, Der Doge Andr. Dandoh, p. 126.

‘ Pour les preuves v. blas Latrie dans la Dibl. de l'École des ehartet, 1874, p. 90 et 88.: Monum. sped. hût. Slac. merid., n, 214; à cette époque, des convois de huit galères pour Chypre n’étaient point un fait exceptionnel

° Mas Latrie, dans la BM. de l'École dee chartes, 1874, p. 102 et s.

’ Sanuto, Vite dei dogi, dans Murat., SS. XXn, p. 625, 640.

" Le “cop de sanc“ (coup de sang) sur la tête spécifié n’est, sans doute, qu’on exemple.

22 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

devaient être dorénavant soustraits aux tribunaux du pays et laissés à la justice discrétionnaire du roi en personne : en outre, il intimait sévèrement à ses agents l’ordre d’accorder sur le champ le traitement dû aux sujets vénitiens à tout individu qui le réclamerait, à la seule condition qu’il produisît deux témoins comme garants de sa nationalité, et d’expédier rapidement les papiers des navires vénitiens en partance, aussitôt qu’ils auraient satisfait aux règlements de police du port.' De son côté, il exprimait l’espoir que la République prendrait ses mesures pour empêcher toute introduction en fraude d’individus pouvant occasionner dn désordre dans le royaume, et toute contrebande au détriment du fisc. En 1361, il envoya une ambassade porter à Venise divere gi-iefs à ce sujet; le gouvernement vénitien ne put se refuser à lui donner des garanties sur les points signalés et promit qu’à l’avenir les bailcs apporteraient plus de conscience à la déli\Tance de certificats de nationalité vénitienne, que ses capitaines de navires n’admettraient plus à leur bord des sujets, mercenaires ou esclaves chypriotes non munLs de passeports, enfin que ses marchands ne prêteraient plus la main à la fi-ande en déclarant comme leurs des marchandises appaidenant en réalité à des individus passibles des droits de douane. Cette question réglée, les ambassadeurs chypriotes demandèrent que, par réciprocité, leurs compatriotes fussent exemptés des droits de douane à Venise comme les Vénitiens à Chypre, mais le Sénat refusa très nettement, sous prétexte que d’autres ne manqueraient pas de réclamer la même franchise.*

Les faveurs accordées aux Vénitiens n’atteignirent jamais l’étendue des privilèges concédés aux Génois, en 1365, par Pierre I": par exemple, leurs bailes ne furent jamais autorisés à juger les causes capitales. Néanmoins, comme ils représentaient l’une des deux nations les plus favorisées, leur situation était considérable; leurs fonctions, celles de leurs douze conseillers* appelés comme eux à intervenir officiellement sur tous les points de File où se trouvaient des Vénitiens, celles de leurs agents secondaires, à Nicosie, à Limisso et à Baffo, n’étaient point des sinécures, car leurs compatriotes profitaient de l’avantage que leur donnait l’exemption de droits, pour entretenir avec File un trafic actif, et, d’autre part, un certain nombre de familles patriciennes, paimi lesquelles nous ne citerons que celle des Cornaro, avaient acheté à Chypre des domaines qu’elles habitaient en permanence.

n est évident qu’au temps de sa prospérité, Chypre dut être le rendez-vous des navires de commerce et des marchands de beaucoup d’auti-es nations occidentales ; mais il n’en existe pas de preuves écrites,

* Mas Latrie, H, 228—932. • Ibid. H, 228, 235, 358.

’ Ibid., U, 233—235.

B. II. L'Égypte et la Syrie.

surtout pour celles qui ne jouissaient point d’exemptions ou de privilégies spéciaux. Dans le tableau comparatif des monnaies, poids et mesures que Pegolotti a cru devoir dresser pour un grand nombre de pays d’une part et Famagouste de l’autre, parce que la transformation de ces valeurs était une nécessité journalière pour le commerce, nous ne relèverons que les noms de Barletta, de Naples, de Nîmes et de Montpellier: Pegolotti ajoute à son tableau l’indication des frais de transport entre ces villes et Chypre et réciproquement; * c’est la preuve certaine d’une grande activité d’échanges. En ce qui concerne spécialement Naples, nous trouvons encore qu’à propos des scènes sanglantes qui troublèrent les fêtes de couronnement à Famagouste, en 1372, Machairas,* parlant des nations qui avaient des établissements permanents dans cette ville, nomme les Napolitains à côté des Catalans, des Provençaux et des Florentins,

2® L’Égypte et la Syrie.

La chute d’Acre avait causé une émotion profonde dans toute la chrétienté d’Occident. Au premier moment de stupeur succéda, comme on pouvait s’y attendre, un concert de récriminations dont le poids retombait principalement sur les communes commerçantes, car elles avaient entretenu jusqu’au dernier moment des relations d’affaires avec l’Égypte et contribué par là à accroître les ressources de l’ennemi. Mais la cour de Rome n’entendait pas laisser ces colères s’exhaler en vaines paroles : elle voulait soulever de nouveau la chrétienté et organiser de nouvelles croisades. U fallait bien reconnaître qu’une nouvelle conquête de la Palestine était dorénavant une opération des plus difficiles, car les Francs n’y possédaient plus un pouce de terre et une armée d’invasion s’y fût trouvée isolée, sans autre point d’appui sur le continent que l’Arménie, pay's malsain et trop éloigné du véritable théâtre de la lutte. Les papes le savaient bien et ils connaissaient aussi la tiédeur des princes et des peuples de l’épotiue, principal et funeste obstacle à la formation des grandes armées qu’eût nécessitées une semblable entreprise; aussi, sans perdre leur but de vue, voulaient-ils mettre toute la circonspection possible dans la préparation des moyens à employer pour l’atteindre. Demandés ou non, les avis ne leur manquaient point ; les hommes les plus au courant des choses de l’Orient conseillaient de travailler préalablement à affaiblir l’ennemi en tarissant les soui'ces de sa puissance et de son bien-être. Pour obtenir ce résultat, on avait déjà un instrument

■ Pegol., p. 82 et g., 88. ’ L. c., p. 220 et s.

24 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

dans les anciens décrets ecclésiastiques portant interdiction de vendre aux Sarrasins ancun objet susceptible d’étre transformé eu matériel de guerre. Si l’on parvenait à remettre ces décrets en vigueur, à les faire observer, ç’était déjà beaucoup de gagné. En effet, les indigènes égyptiens ayant peu d’aptitude au métier des armes et étant incapables de supporter les fatigues de la guerre, les sultans recrutaient leurs armées au moyen d’esclaves que des agents on marchands, mahométans et chrétiens, allaient acheter pour eux dans les pays septentrionaux et particulièrement sur les rives de la mer Noire, et dont on faisait l’éducation militaire en Égypte.' Que l’on prohibât sévèrement ce commerce, qu’on anivât à l’empêcher au moyen de croisières, et les sultans, réduits aux abois, se verraient obligés de former lenj*s armées d’éléments de qualité inférieure. Second point important: l’Égypte ne produisait ni fer ni bois; comment les sultans pourraient • ils ai-mer leurs troupes, construire leurs bâtiments de gueiTe, si les arrivages de ees matériaux s’arrêtaient? Et ce n’est pas tout: dans ce pays, coupé en tous sens paides cours d’eau et des canaux, la plus grande partie du trafic se faisait par des barques; le pays lui-même devait pour la plus grande partie sa fertilité à ses conduites d’eau soigneusement aménagées ; or, ces barques, ces conduites d’eau, elles étaient faites de bois, et ce bois il fallait l’importer.* Donc, il suffisait d’appliquer rigoureusement la prohibition décrétée par l’Église contre l’importation en payé sarrasin du fer, des bois de construction et des armes, pour atteindre dans ses œuvres vives non pas seulement la puissance militaire de l’Egypte, mais jusqu’à la prospérité matérielle de la population. Si même on voulait donner à la loi sa portée entière, la prohibition devait s’étendre jusqu’aux objets d’alimentation * que l’Egypte tirait en grande partie de l’extérieur, malgré la fertilité de son sol. Ceux qui entendaient faire une guerre sérieuse aux mécréants voulaient pousser les choses encore bien plus loin. D’après eux, il fallait interdire à tous les chrétiens soit de porter aux Sarrasins, soit d’aller chercher chez eux aucune marchandise, quelle qu’elle fût, en un mot, rompre absolument toute relation commerciale avec eux. Dans l’esprit de ceux qui formaient ce plan grandiose, ces mesures ne dc-

' Mas Latrie, Hist. de Chypre, II, 120, 126 et 8., 274; Sanuto, Secr. fUlel. crue., p. 27; Haython, Bùl. orient. , cap. 60, 54; Piloti, p. 831 et s.; Lannoy, éd. Potyin, p. 118; Tafur, p. 80. On sait que les sultans d’Ée;ypte et leurs principaux lieutenants sortaient des rangs de ces e-sclaves achetés ou mamelouks (mamelouk signifie esclave).

’ Voy. dans Mas Latrie, Op. cü., p.

120 et 8. les observations des ambassadeurs envoyés par Henri H, roi de Chypre, au pape Clément V, i l'époque du concile de Vienne, et les raisonnements de Sanuto, p. 26 et s.

* V. p. ex. Capmany, Memor., II, 36 et 8.

B. IL L’Égypte et la Syrie.

vaient d’abord s’appliquer qu’aux sujets du sultan d’Egypte; mais comme les Turcs d’Asie d’une part, les Arabes de Barbarie' et d’Espagne de l’autre, taisaient du commerce avec l’Égypte, on devait être logiquement amené à imposer des limites aux relations avec ces peuples, en ce sens que l’on s’interdirait de leur acheter certains produits, dès que l’on aurait la certitude ou seulement le soupçon qu’ils seraient venus directement de l’Égypte ou indirectement des Indes par l’Égypte , faute de quoi l’ancien trafic subsisterait comme auparavant, avec cette seule différence qu’on aurait créé quelques intermédiaires en plus. Bien entendu, on ne devait pas tolérer dorénavant l’existence de marchandises d’origine égyptienne dans les entrepôts des îles de la Méditerrannée ou de la Grèce.* Tout cela était basé sur des calculs d’une exactitude parfaite. Effectivement, l’Égypte d’alors tirait une grande partie de ses richesses de son commerce avec l’Occident et surtout du produit des échanges faits par son intermédiaire entre l’Asie et l’Europe ; la cessation de ce trafic devait tarir l’une des sources de la fortune publique: en outre, les marchandises qui touchaient le territoire du sultan ayant à payer des droits d’entrée et de sortie tellement élevés que les sommes laissées par trois ou quatre galères équivalaient à la valeur du chargement de l’une d’elles,* et chacun des bateaux employés au transport des marchandises sur les cours d’eau et les canaux étant soumis à une contribution de trois écus d’or et demi,* l’arrêt imposé au commerce devait faire des vides sensibles dans les caisses de l’état.

C’était cette pensée qui guidait Nicolas IV, lorsqu’il publia, l’année même de la chute d’Acre, un décret interdisant, pour tous les pays soumis au sceptre du sultan, toute fourniture d’armes, de chevaux, de fer, de bois, de vivres et autres articles quelconques (alia queecumque mercimonia), sous peine, pour les contrevenants, d’encourir l’excommunication d'abord et, en second lieu, d’être déclarés infÉimes à perpétuité, déchus de leurs dioits civils et civiques et incapables de tester et d’hériter.® Le pape renouvela cette défense dans un bref adressé aux Génois,

' A l’époque où Ramon Uuntaner, alore au aerrice de Frédéric, roi de Sicile, était gouverneur de l’ile de Gerbe (Zerbi), située tout près de la côte d’Afrique, entre Tunis et Tripoli (1308 — 1313), il y avait, dans cette île, un entrepôt de marchandises d'Égypte : v. Zurita, Anales de Ara~ gott, Saragossa 1610, H, fol. 19. Les Siciliens et les Catalans en profitaient sans doute.

’ Sanut, p. S8 et s.

' Sanut, p. 23, 25 (il donne quelques

exemples empruntés au tarif des douanes pour diverses catégories de marchandises, Ibid. p. 24); Mas Latrie, Op. eit., p. 121; Baluze, Vit<e paparum Arenionensium,

* Sanut, p. 26.

* A défaut du texte complet, voyez l’extrait qu’en donne Raynald., Annal, eecl, a. a. 1291, n° 27 et les citations dans les bulles des papes suivants dont il sera parlé dans un instant

26 Deuxième période. — II. Développemetit du commerce du lycvant.

OÙ il déclarait catégoriquement qu’à son sens l’interdiction de visiter le territoire sarrasin était absolue, et que cette mesure avait pour objet d’amoindrir les ressources du sultan en lui enlevant les revenus produits par le commerce.* A Gênes, on trouva cet arrêt très dur (sententia durissima).* Plus tard (postmodum), Nicolas IV eut beau réduire à dix années la durée de l’interdiction en ce qui concernait les articles d’alimentation, cet adoucissement ne produisit pas grand effet; d’ailleurs, dès 1299, Boniface VUI prolongeait de dix années l’interdiction concernant l’expédition d’articles de consommation en Égypte,* et, par la suite, elle fut prorogée indéfiniment; d’autre part, sans compter le vin, l’huile, le blé, etc., les termes “alla quæcumque mercimonia“ embrassaient par leur généralité une foule d’autres articles dont la vente aux Sarrasins eût pu procui-er un bénéfice aux marchands occidentaux. La prohibition fut maintenue avec sa portée la plus générale par les papes Boniface Vni* (1294 — 1303) et Benoît XI* (1303— 1306). Cependant, entre temps, le premier remit en vigueur (1296) d’anciens canons des conciles applicables seulement à la fourniture du matériel de guen e* et le dernier déclara verbalement que les Vénitiens pouvaient hardiment exporter en EgjT)te tous les articles non visés spécialement par sa bulle,* tels que les draps et les vêtements, pai' exemple. Anssi qu’arriva-tril? Soit que les expressions employées dans les bulles fussent de nature à se laisser interpréter en ce sens que l’interdiction ne s'appliquait qu’aux articles classés dans la contrebande de guerre, soit que ces bulles n’eussent pas reçu une publicité suffisante,* il y avait encore nombre de gens convaincus que le commerce avec l’Egypte était licite, tant qu’il ne portait que sur des aiticles d’une innocuité incon-

' Raynald., Op. eil., n® 86.

’ Annal. Jan., p. 341.

" Bnllarium ronmnum , éd. Taurin., IV, 152—156.

* Bref de l’an 1297 aux évêques de Barcelone et de Tortosa, communiqué par Navarrete, dans les Memoriat de. la R.

Academia de historût, V, Madr. 1817, p. 179, et Bulle du 16 avril 1299, dans le Bullarium romanum, éd. Taurin., 1. c.

‘ Bulle de 1304 (Taf. et Thom., IV, 20 et s.) communiquée aux Vénitiens avec avis de s’y conformer, le 5 avril de la même année (Ibid. IV, 19 et s).

“ Mas Latrie, Hiel. de Chypre, II, 92.

’ Cette déclaration consolante fut communiquée à Venise par un prieur de l’ordre

des dominicains, originaire de Venise, qui résidait à Rome (8 avril 1304): Conimem., I, p. 38, n“ 166. En général ce pape semble avoir suivi une ligue de conduite moins rigoureuse que les autres; il fit grâce à plusieurs Génois et Vénitiens de l’excommunication â laquelle ils avaient été condamnés pour trafic avec l'Ég3rpte: Registres de Benoit XI, éd. Grandjean, p. 84 et 8., 87, 249.

* C’est l’explication de Sanuto, p. 21.

Voyez aussi le manuscrit de Sanuto, d’Emmeram, publié par M. Eunstmann dans ses Études sur Marina Sanuto l'aneien (Abhandlungen der Muiu-hener Akad., Cl. III, roi. Vil, seet. 3. p. 697 et ss.) ; le passage en question se trouve â la p. 718.

B. IL L’ Égypte et la Syrie.

testable. Par suite, quand le pape Clément V s’occupa des préparatifs d'une nonvellc croisade, il commença par publier, à l’automne de l’année 1308, diverses bulles d’où il ressort d’une façon indubitable que toutes les marchandises sans exception tombaient sous l’interdit: les contrevenants étaient prévenus qu’ils s’exposaient à la confiscation de leurs biens, à la perte de leur liberté, à être livrés comme esclaves k ceux qui les aui’aient saisis, enfin à être décrétés d’infamie avec toutes les conséquences de cette déclaration, sans compter l’excommunication ecclésiastique, dont ils ne pouiraient se faire relever qu’à la condition d’abandonner au profit de la croisade tous les gains produits par ce commerce illicite et seulement avec autorisation spéciale du pape.‘

Ces actes semblent être la mise à exécution des conseils développés tout au long pai" le Vénitien Marina Sanuto l’ancien, surnommé Torsello, dans le premier livre de ses Sécréta fidelium crucis: effectivement, il suffit de se rappeler que, si l’ouvrage dont ce livre fiiit partie n’a été achevé qu’en 1313, ce li\re lui-même fut composé longtemps auparavant: écrit entre le mois de mars 1306 et le mois de janvier 1307, il fût adressé par son auteur, sous forme de mémoire, au pape Clément V:* son influence est donc patente. Consulté vera la même époque par le pape, le grand-maître des Templiers (Molay) rédigea également un mémoire plus bref, concluantf à la nécessité d’imposer aux nations commerçantes la cessation d’un trafic tout profitable aux Sarrasins.’ Dans son ouvrage intitulé De fine, écrit à Montpellier en 1306, Raymond Lulle exposait des idées analogues: suivant lui, il suffisait que les Chrétiens s’abstinssent, pendant six ans seulement, d’acheter des épices aux Égyptiens et, en général, de mettre le pied à Alexandrie ou en Syrie, pour ruiner le sultan et son empire à tel point qu’une croisade ne serait plus qu'une entreprise sans difficultés. ‘ Enfin le pape avait certainement connaissance de l’histoire d’Orient écrite au mois d’aôut 1307 par le prince Hayton (Hethoun), prieur du monastère des Prémontrés de Poitiers:’ lui aussi, recommande, comme préparation très efficace

‘ Encyclique, du 12 oct. 1308, dans Taf. et Thom., IV, 74 et s.; brefs spt;cianx, dans les Comniem. reg., I, p. 88, n® 381 , et dans Raynald. Annal, eeel., a. a. 1308, n" 36.

’ Kunstmann, eit., p. 706 et s.

’ Baluze, VHa papar. Arenion., Il, 180. La date de 1311, attribuée à cette consultation, est inexacte; Molay la rédi- (çea probablement avant son arrivée en France (août 1306), et, en tout cas, avant son arrestation (13 oct. 1307).

‘ Voyez les passages cités par M. Kunstmann, Op. eit., p. 723 et s. Suivant Depping (Bill, du commeree. II, 192), R. Lulle aurait déjà soumis les mêmes idées et les mêmes propositions au pape Nicolas IV, en 1288; il est cependant difficile d’admettre qu'on se soit occupé d’un plan de croisade générale avant la prise d'Acre.

‘ Histoire littéraire de la France, XXV, 481.

28 Detirième période. — JI. Développement du commerce du Levant.

de la croisade, des mesures destinées à arrêter l’exportation en Egypte, mesures qui amèneront nécessairement dans ce pays un grand dénuement de matériel de guerre et d’une quantité d’auti-es objets; cependant il ne pousse pas la logique jusqu’à demander une prohibition générale du commerce.^ Quelques années après, au moment de soumettre la question de la croisade au concile de Vienne (du mois d’octobre 1311 au mois de mai 1312), Clément V demanda encore l’avis du roi de Chypre, Henri II, tant sur l’expédition elle -même que sur les préparatifs à faire. Le mémoire présenté au concile par les ambassadeurs du roi démontre., avec des exemples à l’appui, comment les “faux chrétiens" contribuaient à accroître la force de résistance du sultan d’Egj-pte, en lui fournissant non-seulement du matériel de gueree, mais encore d’autres articles, et il conclut à l’interdiction de tout trafic avec ce paj's.*

Mais comment obtenir ce résultat? Chacun voyait bien que seules, si terribles qu’elles lussent, les menaces des papes n’y suffisaient pas. Il faut, disaient les personnages consultés, équiper une dizaine de vaisseaux de guerre qui devront croiser sans relâche dans la Méditerranée et particulièrement entre l’Asie-Mineure et l’Égypte, attaquer en pleine mer et poursuivre, au besoin, jusque dans les ports les navires marchands chrétiens ou musulmans pris en flagrant délit de trafic avec ces pays. Comme on peut s’attendre à faire un gros butin, il faut, pour encourager le zèle des équipages, tout en évitant de grandes dépenses pour leur solde, le leur abandonner en entier. Cette flottille ne doit pas être fournie par l’une des grandes républiques ou par l’un des royaumes qui s’occupent spécialement de commerce, ni son commandant non plus, sans quoi, on risque que celui-ci n’attaque que les étrangers et laisse passer ses compatriotes, ce qui serait double bénéfice pour ces derniers: d’un autre côté, un individu qui aurait quelque chose à redouter de la part des nations commerçantes ne serait pas non plus apte à ces fonctions.* Tout cela, avant Clément V, Nicolas IV l’avait déjà compris de lui-même. Peu de temps avant sa mort, il avait donné aux chevaliers de S. Jean et du Temple l’ordre d’équiper et d’entretenir

‘ Historia orient., cap. 66.

’ Uaa Latrie, Hist. de Chypre, n, 118 et 18. Outre ce mémoire, M. de Mas Latrie donne (p. 128 et s.) des extraits de deux antres, qui ont été depuis lors publiés en entier par H. Boutaric, dans les iVo/. et extr., XX, 2, p. 1 12 et SS., 169 et ss. L’un, rédigé par Benedetto Zaccaria, n'a ]>as rapport aux croisades, mais il concerne un projet de débarquement eu Angleterre (1296):

l'autre, émanant du chevalier Nogaret, (1310) s’occupe effectivement des mesures é prendre en vue d’une croisade et s’exprime en termes sévères sur le compte des nations commerçantes qui soutiennent les Sarrasins par amour du lucre (p. 200, 205).

* Sanut., p. 27—81; Mas -Latrie, U, 118 et 88.; Baluze, Op. e., p. 179 et as.; Baim. LuUe, cité par M. Kunstmann, Op.

et'/., p. 723.

B. II. L’Égypte et la Syrie.

dans les eaux de Chypre vingt galères chargées de protéger ce royaume et celui d’Arménie, de faire la guerre aux Sarrasins et de saisir tout navire qui chercherait à gagner l’un des pays soumis au sultan. Après sa mort (1292), les cardinaux s’occupèrent d’accomplir sa volonté et chargèrent Manuele Zaccaria de former une flottille dont il aurait le commandement ; lui-même devait fournir douze galères et son compatriote génois, Tedisio Doria, huit. Tout d’abord, le podestat de Gênes fit des difficultés et menaça ces deux nobles d’une amende pour avoir accepté du service à l’étranger sans son autorisation. Cependant, à force d’instances et même de menaces, les cardinaux obtinrent leur grâce et les deux Génois reçurent la permission de s’engager au service de l’Eglise pour un an.‘ Partis à la tête de vingt galères, ils en rallièrent à Chjrpre quinze autres, mises par le roi à leur disposition : avec ces forces, ils allèrent faire des démonstrations devant Candelore et Alexandrie, mais sans résultat eflectif * Après ce premier essai, un second fut tenté, parait -il, en 1293, par six galères vénitiennes, équipées aux frais des Templiers pour la protection de Chypre.® Peu de temps après, l’ordre du Temple était supprimé et l’ordre de S. Jean héritait de sa mission. En 1308, le pape Clément V lui confiait expressément la sm-veillance de la partie orientale de la Méditerranée et la police des mauvais chrétiens qui trafiquaient avec l’Egypte; il lui garantissait des subsides spéciaux pour ce service.* En transférant son siège principal de Chypre à Ehodes (1310), l'ordre de S. Jean ne perdit pas de vue la tâche qui lui avait été confiée,® et de là naquit, comme nous le verrons, un violent conflit entre lui et Gênes. D’un autre côté, les rois de Chypre faisaient donner la chasse par leurs galères aux navires occidentaux trouvés sur la route d’Egypte à l’aller ou au retour. Les ambassadeurs du roi Henri H au concile de Vienne déclarèrent® que les galères chypriotes avaient déjà capturé de la sorte un grand nombre de navires marchands et citèrent comme exemple un bâtiment génois saisi tout récemment tandis qu’il faisait voile d’Asie -mineure en Égypte avec une cargaison de bois de construction;' et ils ajoutèrent que personne n’osait partir de Chypre

* Annal. Jan., p. 342.

* Sanut, p. 232.

* Annal. Jan., p. 362.

‘ Raynald. a. a. 1308, n” 34; Paoli, H, p. 19. 31.

‘ Mas Latrie, Hist. de Chypre, HI, 683. Âboulféda (Annal. musUm., éd.

Reiske, V, 211) écrit, précisément, à propos de la conquête de Rhodes par les Hospitaliers: “quo difficilis fiebat mercatoribus in Syriam per mare aditus, quan-

doquidem Hospitalarii arcebant, quisquis ditionem Musiemicam adiré vellet."

‘ Mas Latrie, H, 121 et ss.

’ On trouve un autre exemple du même genre dans un document publié par Capmany, ü, 374 et s. ; au mois de novembre 1300, quatre galères chypriotes saisirent un bâtiment majorcaiu, parce qu’on supposa qu’il allait en Égypte, tandis qu’en réalité il se dirigeait sur Candie; v. aussi Mas Latrie, U, 182 et s.

30 Detixihne période. — IL Développement du commerce du Ltrant.

ou des ports voisins dans cette direction, de peur d’être enlevé par les galères du roi qui, d’ailleurs, ne faisait, en cela, que remplir une mission reçue du pape lui-même. Il semble donc que Sanuto ne suit pas tout a fait dans le vrai, quand il écrit que le roi de Chypre faisait faire de fréquentes croisières par ses galères sans en être requis (non rcquisitus).^ Hugues IV suivit l’exemple de son prédécesseui- et, comme la République de Gênes se plaignait de torts causés à certains de ses sujets, il répondit pour sa justification qu’il ne. faisait autre chose “qu’exécuter les ordres de l’Église de Rome“.* Enfin, il paraît que certains capitaines marins s’adonnaient également à cette chasse au nom de l’Kgli.se : étaientils bien toujours inspirés par des motifr religieux, ou tout simplement par l’esprit de lucre? c’est une question. Ainsi, en 1303, un certain Marine Bulgare, probablement originaire de Gènes, croisait dans les eaux de l’île de Crète et pourchassait tous les vaisseaux qui se dirigeaient sur Alexandrie.’

H y eut alors un moment critique pour les nations commerçantes d’Occident. La route méridionale, celle par laquelle, Sanuto l’avoue, l’Europe recevait la plus grande partie des épices de l’Inde, semblait devoir devenir tout à fait impraticable, et l’Église, qui prétendait l’interdire absolument au commerce,* était alors bien puissante. En présence des décrets des papes quelle attitude prirent les nations commerçantes? Introduisirent-elles sans discussion dans leur législation des dispositions interdisant aux commerçants l’accès des pays soumis au sultan? Acceptèrent - elles de bon gré les mesures ordonnées par le Saint-Siège pour la suppression de ce commerce? c’est toute une série de questions dont nous allons chercher la réponse.

Commençons par VEs2)agne. Jayme II était monté sur le trône

' P. 81, note marginale. Ces ambassadeurs avaient probablement en vue le bref écrit par le pape Boniface VIII au roi, eu 1299 i V. Raynald, a. a. 1299, n° 38.

’ Mas Latrie, U, 166. Ce fait est de l’an 1329, mais, en 1328 et 1324, le roi avait reçu du pape Jean XXII de nouveaux ordres d'agir; Baynald, a. a. 1323 n« 12, 1324 n» 43.

* Taf. et Thom., iuéd.; le regeste se trouve dans les Commemoriali, I, p. 40, n» 176.

* U. de Mas Latrie pense (Arehiv. des missions scientif., II, 374) qu’après avoir maintenu pendant une vingtaine d’aunèes la prohibition générale du trafic, la pa-

pauté rouvrit d’elle même au commerce européen 1a route de l’Égj-pte: c’est une erreur absolue. Makrizi (dans de Sacy, Chrestom. arab., II, 48) mentionne une ambassade du “Pape des Francs“ de Rome (il faudrait Avignon) arrivée à la cour d'Égj-pte au mois de juin 1327, et M. de Mas I>atrie admet qu’elle avait pour mission de nouer des relations pacifiques avec les .\rabes. En réalité, elle allait seulement faire une tentative auprès du sultan, afin d’obtenir qu'il mit un frein aux explosions du fanatisme populaire contre les chrétiens, dont le pape se considérait comme le protecteur; voy. Weil, Oesch. der Chaiif., IV, 353, 360.

B. IL L’Êffypte et la Syrie.

d’Aragon à peu près au moment de la chute d’Acre. Frappé d’excommunication par l’Eglise et entouré d’ennemis de toutes parts, il ne se fit aucun scrupule de renouveler, en 1292, le traité d’alliance conclu par lui, quelques années auparavant, avec le sultan d’Égypte, à l’imitation de son frère et prédécesseur, Alphonse III: au reste, dans le nouveau traité, la question des relations commerciales n’était même pas effleurée.* Plus tard, reçu en grâce par le pape Boniface Vm, il prit l’engagement de remplir les obligations que lui imposait son titre de “porte-étendard, capitaine et amiral général de l’Église romaine", en allant reconquérir la Terre- Sainte.* En 1302, pour le service du Très-Haut et l’honneur dû à la Sainte Église Romaine, il publia une ordonnance interdisant d’une manière générale à ses sujets tout commerce avec les paj's soumis au sultan:* c’était la conséquence de sa promesse. Cette ordonnance, cela ressort de ses termes même, n’était que la reproduction de décrets antérieurs, tombés en désuétude par suite du peu de rigueur- déployée à l’égard des délinquants; il ne s’agissait donc, sans doute, que des édits rendus précédemment contre la fourniture de matériel de guerre à l’Égypte. On pourrait prétendre que, dans l’esprit du roi, cette nouvelle interdiction n’était pas beaucoup plus sérieuse que les précédentes, et, à l’appui de cette opinion, avancer, avec Wappæus,‘ deux soi-tes de faits: d’abord, il existe un diplôme de ce roi, de l’année 1315, qui reirforme une liste de tous les vaisseaux inscrits à l’entrée et à la sortie du port de Barcelone,* et, précisément, en tête de la liste on lit les noms de ceux qui faisaient la traversée d’ï^;ypte: du moins, étant donné le langage du temps, c’est ainsi que l’on devrait interpréter l’expression ultra mnr; donc, le commerce avec l’Egypte aurait été constaté sans objection par des pièces officielles. A cela on peut répondi-e que la signification de l’expression ultra niar est élastique: â l’époque des croisades, elle s’appliquait généralement aux voyages en Syiie, tant que celle-ci appartînt aux Francs ; on l’employait, d’ailleurs, aussi, très fréquemment, dans une acception plus large, et alors cela sous-entendait l’Égj-pte, la SjTie, la Petite- Arménie et Chypre ; par conséquent, dans le cas en question, ce n’est pas un argument en faveur de la prétendue connivence royale. En second lieu, Jayme ayant envoyé plusieui-s ambassades au sultan pour conserver son amitié, il est probable que les intérêts du commerce furent plus d’une fois traités, au moins d’une manière accessoire; mais, sur ce second point, précisément, les éléments de démonstration font complètement défaut: les deux letties

' Capmany, IV, 17—19.

’ Raynald. a. a. 1397, 19 et as.

’ Navarrete, daaa lea Metnorias, L c., p. 180 et a.

* Vtittrauehungen über die Entdeekungen der Poriugieaen unier Heinrieh dem Seefahrer, 1"™ part, p. 282.

* Capmany, II, 76 et aa.

32 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

confiées par le roi à ses ambassadeurs, en 1314 et 1322, pour le sultan Nassir Mohammed, ne contiennent que des formules de politesse et ne laissent pas soupçonner le but réel de la mission les passages qui y ont trait ne parlent que de la délivrance des chrétiens captifs chez les Sarrasins, ou d’intervention en faveur des églises chrétiennes élevées sur le territoire du sultan.* Mais voici un fait positif: toutes les fois que des ambassadeurs du roi d’Aragon (la plupart originaires de Barcelone) partaient pour l’Egypte, ou que des ambassadeurs du sultan d’ÉgjT)te repartaient pour leur pays, il fallait équiper un navire à Barcelone; or, comme le roi s’intéressait à la prospérité de cette ville, il laissait rarement échapper cette occasion de donner à quelques marchands, à titre onéreux d’ailleurs, l’autorisation d’en profiter poui- expédier en Égypte ou en faire revenir une certaine quantité de mai'chandises , sauf, bien entendu, les articles prohibés de tout temps: la cour de Rome eût eu vraiment mauvaise grâce à réclamer; au reste il demandait parfois une autorisation spéciale du pape.® Vers la fin de son règne, il avait renoncé à tonte idée de croisade; aussi, tout en maintenant la prohibition du commerce, se montra-t-il de meilleure composition avec les délinquants: ainsi, l’avant dernière année de son règne, il arrêta les poursuites commencées contre un bourgeois de Barcelone accusé d’avoii' transporté des marchandises de Chypre en Égypte; il se contenta de lui infiiger une amende de 2500 sols.* On cite d’autres exemples d’ordonnances de nonlieu rendues par les successeurs de Jayme, Alphonse IV et Pierre IV, en faveur de marchands prévenus d’avoir été en SyTie (à BejTout, ou à Damas) par Chypre, pour afiaires de commerce.® Enfin, en 1338, sur les instances de la municipalité de Barcelone, Pierre IV fit un pas décisif; il ordonna de cesser partout les poursuites commencées contre ceux qui trafiquaient avec les pays soumis au Sultan et de s’en abstenir à l’avenir; la commune de Barcelone en fut quitte pour un versement unique de 20,000 sols dans les caisses de l’état* Il est vrai que cette ordonnance

' Ibid. IV, 64 et 8., 73 et as.

* Navarrete, p. 189 et 88.; Capmany, IV, 80.

* Documenta dea annéea 1305, 1317, 1331, dana Navarrete, Op. c., p. 182—186. Une foie, en 1323, comme la Méditerranée était infestée de pirates, Jayme II jugea prudent de faire accompagner son ambassade par deux vaisseaux qui, tous deux, furent mis, avec la permission du pape, à la disposition du commerce: Capmany, IV, 79 et s. En 1327, on profita du passage d'une ambassade française qui

se rendait en Égypte par [Barcelone “pro negociis exaltationem fidei catholicæ tangentibus": Navarrete, p. 186 et s.

* Document du isr août 1326, dans Mas Latrie, Hist. de Chypre, UI, 720 et sa.

* Docura. de 1335, dans Mas-Latrie, m, 732; de 1338, ibid. 734.

‘ Capmany, H, 107 — 109. Quelques semaines auparavant on avait préludé û cette mesure générale par l'abandon d'un procès intenté à un certain Petrus Zacosta, de Barcelone, Ibid. IV, 96 et s.

B. IL IJÉgypte et hi Syrie.

n’arrêtait que les poursuites des tribunaux civils: les rois n’avaient pas le pouvoir de lever les censures ecclésiastiques; tout au plus pouvaient-ils intercéder en faveur de leurs sujets excommuniés.' Nous aurons à revenir sur cette question: il suffit pour le moment d’avoir retracé l’attitude dt“s rois d’Aragon dans ces circonstances. Pour l’expliquer, il est à propos de remarquer que la plus grande ville de commerce de leur roj-aume jouissjiit d’une somme d’indépendance assez grande pour faire entendre son mot dans la crise. Si elle ne se prononça pas ouvertement contre la prohibition du commerce, elle ne se fatigua pas de faire des démarches juscpi'à ce qu’elle en eût obtenu la suppre.ssion; en attendant elle ne rappela jamais .sa colonie d'Alexandrie et laissa subsister son consulat dans cette ville. Dix ans après la chute d’Acre, nous y trouvons effectivement un consul des Catalans : la municipalité de Barcelone s'adiesse à lui et à l'émir de la douane pour leur recommander un bourgeois qui a une ancienne réclamation à faire valoir à la douane.* On iwurrait objecter que l’exemple que nous citons est antérieur d'une année à l’ordonnance de Jayme portant prohibition générale du commerce, mais, même à des dates postérieures, nous ne trouvons pas trace de suppression du consulat, au c.ontraire: en 1322, le moine franciscain irlandais Simon Simeonis, se rendant en pèlerinage û Jérusalem, passa par Alexandrie et y trouva, à côté des fondaci génois, vénitien et mai seillais etc., un fondaco catalan et des consulats de ces diverses nationalités. Il voyageait avec des maichands occidentaux, en vit d’autres (jui habitaient les fondaci et observa lem- manière de vivre.* Outre ses habitués à i-ésidence fixe, le fondaco catalan recevait sans doute de temps à autre la visite de marchands de Barcelone qui, certes, n’auraient pas toujours pu se prévaloir d’une autorisation du pape ou du roi; mais ils se risquaient en dépit de la prohibition, comptant sur la chance pour pa.sser inaperçus ou sur de gros bénéfices pour payer l’amende s’ils étaient pris. La municipalité de Barcelone était moins sévère que le roi pour ce genre d'infraction aux réglements.

Depuis que les papes avaient transféré leur résidence à Avignon, les villes commerçantes du midi de la h>ance se trouvaient presque sous leur main; or, veut-on savoir le cas qu’elles faisaient des prohibitions de l’ÉglLsc au sujet du commerce avec l’Égypte? en voici quelques exemples. Simon Simeonis, que nous citions tout k l’heure, habita du 14 au 22 octobre 1322, dans le fondaco des Mareeillais k Alexandrie.' Au cours de son voyage, en 1323, il apprit que sui’ les instances

' Comme le fit, p. ex. Alplion.se IV en l:iS4; C’apmany, IV, 96.

’ Capmany, II, .S72 et s.; v. aussi Apriidice. p. 60.

* Ilineraria Symonix Simeom'x et 117/- Mmi lie Il’orces/re, éJ. Xasmith. Cautabr. 1778, p. 19 -22.

' Jbllt. p. 21.

34 Deuxihiw période. — II. Développtemeni du romnicrre du Levant.

d’un bourgeois de MontjyelUer, nommé Guillaume Bonnesmains, le sultan Nassir Mohammed, qui, peu de temps auparavant, avait i)orséeuté les chrétiens Jacobites, venait d’autoriser la réouverture de l’église de Santa Maria de la Cave au Vieux-Caire.* Il est établi par des documents que ce Bonnesmains n’était pas originaire de Montpellier, mais de Figeac. Bien qu’appartenant à la classe des marchands, il consentit à se charger, de 1327 à 1329, au nom de Charles le Bel, roi de France, d’une mission pour la défense des intérêts de la chrétienté en Kgj-pte. Il avait demandé une autorisation du pape Jean XXII, mais il ne s’embarqua pas seul; il avait pour compagnons d’autres marchands de Catalogne et du midi de la France, qui profitaient de l’occasion pour emporter des articles qu’ils comptaient vendre en Egjpte.’ Nous avons déjà \ti, dans la période précédente, des marchands du midi de la France et surtout des bourgeois de Marseille spécialement adonnés au trafic avec l’Kgyptc; ce fiirent évidemment aussi des Français du midi qui trahirent le secret des conciliabules tenus à Lj'on entre Philippe le Bel et le pape Clément V, en vue d’une croisade à entreprendre, avertirent le sultan et se hâtèrent de lui faire passer du matériel de guerre et des esclaves, ce qui motiva l’édit du 28 août 1312, par lequel le roi renouvelait la prohibition et blâmait ces actes indignes du nom chrétien.’

L’attitude des Képubliques commerçantes italiennes devait exercer une action prépondérante sur l'issue de cette crise; cela est évident. Occujwns - nous d’aboi^i de celle de Gênes. Sous le coup de l’émotion causée par la chute d’Acre (18 mai 1291), et peut-être au-ssi sous la pression de l’appel adressé directement aux Génois par le pape (13 août) les adjurant de s’armer pour la délivrance de la Terre -Sainte et de cesser toute relation d’affaires avec l’Fgypte,* la République génoise dut décréter d’une manière générale la prohibition du commerce avec les états du sultan. En effet, au cours de cette même année, la maison Lercari et C‘®, ayant expédié des marchandises de Gênes à Alexandrie par une galère armée en guerre, fut condamnée à l’amende par les autorités génoises, poui- infraction à l’ordonnance rendue par la commune (in devetnm factum per comune Janure. ajntd Alexattdriam), et désobéissance envers le pape.’ Peu de temps après, Tedisio Doria, le même qui plus tard entra au service du St. Siège avec Manuele Zaccaria, ayant capturé, probablement de son autorité privée, un navire pisan qui rame-

' Ibid. p. 53.

’ Sur cette mission, roy. Navarrete, 1. c., p. 186 et 8.; Lot, dans la Biblioth. <le l’École des chartes, 4® série, T. V (1866), p. 503 et ss., et T. XXXVI (187.5), p. 688 et ss.

’ Ordonnances des rnis de France, I.

505; voy. une ordonnance plus ancienne de S' U>iiis (12.54), ibid. XI. 331.

‘ Raynald, a. a. 1291, n”® 23—28.

® Annal. Jan., p. 338.

B. IL L'Êgypfe rt la Syrir.

nait d'Alexandrie une riche cargaison et des marchands de Pise, de Narbonne, de Marndlle etc., les magistrats génois le <léclarèrent de bonu(! prise, attendu que les lois ecclésiastiiines autorisaient le pi'emier venu à saisir tout individu pris en flagrant délit de commerce avec l'Égypte, à le garder comme esclave et à conserver ses mai'chandises en U)ute propriété : cependant, pour cette fois, on voulut bien faire grâce à ces marchands et on leur rendit la liberté et une partie de leurs marchandises.* 11 semble donc (ju'au commencement Gênes ait adoj)té complètement les vues du St. Siège. ; aussi voyons-nous le phts zélé des papes de l'époque, fdément \', la féliciter sans restriction.* Disons cependant (jue, dans le nombre des lois génoises qui ont été conservées jusqu’à nos joui-s, il ne s’en trouve aucune qui interdise d’une manière générale le commerce avec l’Egj'pte. Au commencement du XIV® siècle, nous l’avons vu déjà, le code de droit national, formé peu à jmîu au cours des deux siècles précédents, fiit mis en vigueur dans la colonie de Galata;’ il ne renferme absolument rien qui donne à supposer que l’ancienne interdiction d'expédier du matériel de guen’e en Égjpte ait été postérieurement étendue à tous les autres articles de commerce; on y retrouve au contraire, sans changement aucun, le texte d’une ordonnance de 1290 «jui désigne les armes seules comme marchandise prohibée.* On peut déduire de là que, si Gènes eut la volonté de rompre entièrement avec l’Egypte, elle n’y persista i>as longtemps. Dès 1304, année où furent coordonnées la plus grande partie des lois destinées à fonner le code de Péra, et assui éraent en 1316, date des dernières lois annexées à ce code, on était revenu à l’ancien état de choses et le matériel de guerre restait seul prohibé. On retrouve la même réserve dans le Deveinm Alcxandrirc du 19 mars 1316, loi spécialement applicable à Galata et à Cafta, dans l’oidonnancc suivante, datée du 30 déc. 1317 et rédigée spécialement pour Gênes et pour la Eivière, enfin »lans le Devetum Ispaniœ et Barhariœ, du 18 mare 1340; dans tontes ces lois, le seul délit visé et passible des peines édictées est la fouraiture de fer, de charpenterie, d’armes ou d’esclaves des deux sexes (muwuliœs sive mumulichas) aux Sarrasins d’Orient ou d’Occident.^ Ces peines furent -elles toujours strictement appliquées? c’est une grande question. Si elles l’avaient été, le pape Jean XXII aurait probablement trouvé

* Annal. Jan.. p. 341.

’ Paoli, Cad. tlipl. deW ordinf gr.rotolim., II, 33.

* ÿlaJuli délia eolonin Henorese di Fera, editi (la Viiic. Prnnii.>i dans les MiscelUinea di «toria iinliana, XI, 1370, p. 513 et SS.

* Ibid. p. 7.32, a" CC: ‘’De |•acil)ne mm

facienda mutuantibns peeuniam deferentibus arma .Saraccnw.“ Voy. Cauale, Xuora iftoria delta repubhlica di Oenora, III, 173.

^ “Imposicio oflicii (iazariœ,® dans les Monumenla hixi. pair., I^egee muniripalee,

36 Dcitxihnc pitriodc. — II. Drvdoppcnmü du commerce du I.erunt.

moins d’arguments à l’appui de ses plaintes contre les Génois, qu’il accuse amèrement d’aider les mécréants on leur fournissant des esclaves et du matériel de guerre et de vivre avec le sultan sur un pied d’intimité.' En tout cas, à Gênes, les puissana’s chargées par le paj>e d’entretenir des croisières dans la Méditerranée, pour donner la clias.s(^ aux mauvais chrétiens, n’étaient pas considérées comme des coopéra teui’s, mais comme des ennemis. Ainsi, pendant l’hiver de 1311 à 1312, les chevaliers de l’ordre de St. Jean saisirent une galère génoise qui revenait d'Alexandrie avec un chargement d’épices et d’autres articles. Un ambassadeur génois. Antonio Spinola, partit sur le champ pour la réclamer, mais les Hospitaliers refusèrent de la rendre sans l’autorisation du iiape: cependant, ils promirent de faiie demander à bref délai la décision du St. Siège par leurs représentants. Furieux, Spinola i)a.ssa en Asie-Mineure avec les Génois qui l’accompagnaient, alla trouver le seigneur turcoman de Mentèchè,* et l’engagea à faire saisir et jeter en prison les marchands de Rhodes et les autres sujets de l'ordre de St. .Jean qui se trouvaient sur son territoire; il alla même, paraît-il, jusqu’à lui offrir un subside de .50,000 écus d’or s’il voulait se charger d’envahir l’ih; de Rhodes et d’en expulser les chevaliers. Non contents de cela, Spinola et ses compagnons ayant renc,ontré sur mer divers chevaliei's, les firent prisonniers et déclarèrent qu’ils ne les relâcheraient que contre rançon. Cette conduite était a.ssez singulière de la part d’un ambassadeni' , mais il se savait soutenu par son gouvernement, et ce qui le prouve, c’est qu’aprés avoir attendu tout un mois sjins obtenir d’audience, les pei-sonnages envoyés par l’Ordre pour réclamer de la République la reamnalssancc de scs droits durent repartir comme ils étaient venus et en appelèrent au pape. Celui-ci adressa à Gênes une sévère admonestation et la somma de relâcher sans rançon les chevaliers de Rhode.<, de punir les citoyens génois coupables de ce grave attenUit à l’égard de l’ordre des Hospitaliers et de renoncer à l’alliance des Turcs. Nous ignorons cæ qu’il en advint.®

' Rftynald, a. a. 1317, n“ 36. Un certain génuia nommé Segurano Salvagu, qui commandait un navire employé fréquemment au transport des esclaves, avait arboré les couleurs du sultan: celui-ci lui contia plusieurs missions: Guill. .\dæ. De moelo eistirpandi Saraceuos (inéd.).

' Madachias, le Mandacliia de .Sanuto (Hopf, chroni(jUfs yrêeo-rouianea , p. 145, 167), 5faiTn/i'nv ou Miritn/cti; des byzantins (Ducas, p. 13, 66, 106; Laon. Ctialcoc., p. 65 et 8., 168, 244): ce mot désigne le seigneur de Mentécbè, dans l'ancienne

Carie; non seulement il ne réussit pas A expulser les chevaliers de Rhodes, mais ce fut lui qui perdit toute sa puis.sance à 1a suite des manœuvres habiles par lesquelles le grand - inaitre sema la division entre les [letits princes t\ircs de sou voisinage: v. .Sanuto, 1. c., p. 167.

’ Pour cette histoire, la meilleure source est le bref du pa])e Clément V, du 26 nov. 1312, dans Paoli, Corf. di/il., II, 31 — 33. On trouve les faits ex|K)Sés d’une manière conforme, avec quelques détails de plus, dans le récit des ambassadeurs chypriotes

• B. II. L' E(J!/i>1c d lu Stjrk.

Le roi de C’iiypre avait également isaisi des bâtiments génois siu’pris sim la route d’Égypte, soit à l’aller, soit au retoim: Gênes procéda â son égard comme avec les chevaliers de Rhodes. En 1329, sur la proposition du roi, la querelle fut soumise à l’arbiti-age du pape Jean XXII; il rendit si sentence en 1331 : il condamnait d'une part le roi à payer aux Génois, à titic d’indemnité, une somme de 100,000 besants et, de l’autre, les Génois à donner satisfaction aux contre-réclamations du roi jusqu’à concurrence d’une somme équivalente.' On se demandera peut-être si la colonie génoise d’Alexandrie continua d’exister pendant cette période cj-itique: étant donné ce que nous savons de l’attitude de la mère-patrie, la réponse est facile: si elle fut supprimée, cette mesure n’aurait été appliquée tout au plus que pendant les premières années qui suivirent la chute d’Acre et encore cela est très peu probable: en tout cas, il existe un document génois du 24 oct. 1304* qui démontre l’existence, à cette époque, d’un consul génois en résidence à Alexandrie, nommé Ghisolfo dei Ghisolfi. Enfin, en 1322, Simon Simeonis y vit un consulat et un fondaco génois organisés sim le même pied qu’autrefois.

Pour ce qui concerne Pise, les statuts de cette ville nous renseignent doublement. D'une pai-t. les réglements de l’Office du commerce maritime (brève curia- maris, brève dcU’ ordine del nuire) de 1306 et de 1322 renouvellent encore les anciennes prescriptions contre l’importation du matériel de guerre en Égypte;* d’antre part, ils nous font connaiti'e l’existence à Alexandrie, en 1305, d’un consulat pisan et, par conséquent, d’une colonie de la même nation. En effet, on remit en vigueur à cette époque l’antique ordonnance d’après laquelle le consul était tenu de verser au trésor de la cathédrale de Pise les revenus du foui' de la colonie pisanc. pour l’entretien d'un cierge en l’honneur de la B. V. Marie.^

Passons à la République de Venise : on ne saurait dire si, pendant la période ipii suivit immédiatement la chute d’Acre, ses relations avec l'Egypte subirent un temps d’areêt: les sources sont muettes à cet égard. Il est certain qu’elle avait des motifs d'irritation contre les sultans; on avait capturé à Gaza un vaisseau mai'chand vénitien, très probablement échappé d’Acre, avec un chai’gement d’une énorme valeur, formé de métaux précieux monnayés et en banes, et il avait été envoyé au Caire où on le gardait comme de bonne prise;* enfin, on laissait pourrir, depuis des années, dans les prisons du Caire, des citoyens de Venise tombés

au cuucUe de Vieuue; Mas Latrie, Hist.

Je Chypre, II, 31 — 33: Sanuto expose égalenieot les faits incidemment, fiter.

fuie/, ente., p. 31.

‘ Mas Latrie, Op. eit., II, I5S et s., 173, Raynald, a. a. 1331, n" 30.

’ Taf. et Thom., LV, 31.

• SItJ. ined. Pis., tsl. Bonaini, III, 42S, 678.

* Ihid. ni, 396.

‘ Mas Latrie, Traités de paix et de commerce, Suppl., p. 86 et a.

38 Deuxième i»riode. — II. Dêrelopiumievt du commrt'rr du Lcmut.

au pouvoir des Egyptiens soit au momeut de la prise d'Acre, soit dans d’autres cireonstances.* Néanmoins, s’il y eut let'roidisscnient, il ne dura pas longtemps. En 1302, onze ans seulement après la chute d’Acre, un ambassadeur vénitien se présentait de nouveau à la cour d'Egypte pour ilcmandcr, dans les formes habituelles, le renouvellement des anciens privilèges: il se nommait Gnido de f'anali.* Mélik Nassir Mohammed, qui occupait alora le trône pour la deuxième fois, lui remit un diplôme confirmant les conclussions accordées par Kelavoun;* en outre, il con.sentit, sur la proposition de la Seigneurie, à l’installation de P’rancesco de Canali en qualité de consul de Venise à Alexandrie, et fit l’abandon de la moitié des recettes des douanes produites par les marchandises ai)partenant aux sujets vénitiens, jnsiiu’à concurrence de la somme saisie à Gaza.^ Le fait est remarquable, parce (pie les gaspillages de son administration étaient tels qu’il ne pouvait se pa.sser des revenus des douanes; mais, parmi les aiticles d'importation dont les Vénitiens avaient la spécialité se ti’ouvaient précisément ceux auxquels on tenait le plus, ceux dont la vente aux Sarrasins était interdite aux chrétiens d’Oecident et l'on comptait sur eux : le diplôme accordait même une prime à l’importation de ces articles, en autorisant la .sortie en franchise des marchandises achetées avec le produit de leur vente.^ Ge î>aragraphe ne parait avoir provoqué aucune objection de la pail de l’ambassadeur vénitien; peutêtre n’en eut-il pas l’occasion. .\u reste, la République resi)cctait strictement les proliibitions et Guido de Canali lui-méme, nommé duc de Crète un an après sa mission en Egypte, se trouva amené à applifiuer les édits récemment promulgués qui interdisaient l’exportation des esclaves

' Ku 1311, Mkhaletu^ Michnt-l a|)|)orta à Veuise iiue liste de ces prisoimiers: i côté des noms, ou voit de temps ô autre l'iudic.atiou “de .\cuu“. Otmmem., I, IIS et 8.; Taf. et Tliom., IV, 88. Ou trouve égalenieut uue autre liste de la même aunée ilaus les Comment.. I, 106.

’ Les iustnictious remises d Ouido de Canali doivent avoir disparu avec le premier livre des Misti; il n’en reste ijue ces mots: “Petat satisfactionem damnorum ilatorum nostris iu .\ymana“ (Hamali. en Syrie?): Arehtr. laie/., XVII, l:i4j XIX,

“ I.C |irivilé)çe de Kelavoun est penlu ; ou ne possède de lui qu'une déclaratiou concernant spécialement la Syrie et dont nous aurons .à reparler plus loin.

‘ Les dates des quatre documents raje

IHirtés à la lin de son ambassade par Guido de l’anali .sont comprises entre le 6 et le 22 ZoulUiddja 701, c'est à dire entre le 2 et le 18 août 1302 de l’ère chrétienne; ils ont été publiés dans Ma.s Latrie, Trnilée. ap])end., p. 82 — 88. et dans Taf. et Tbom.,' IV, n — 12. Le mot “gazcuna“ qui sc trouve dans l'un d’eux (Mas lavtrie, p. 80, Taf. et Tbom.. p. 10) n’est autre chose que l'arabe Klunina, tré.sor on garderobe: v. .\mari, Jlipl. arali., p. 484, not. 29.

‘ “Quando aliquis Venetus’ veudiderit nierces aliqna.s pridiibitas i>er Christianos. quo<l de ipsa pecunia ipsi possint investire et extrabere abs<iue aliqua drictura“: Mas Latrie, Op. e., p. 83. u*’ 8; Taf. et Tbom., IV, 6.

B. II. L'ÈijijiÂe tl lu Syrie.

hors de son gouvernement ; un certain nombre d’esclaves achetés à Constantinople et destinés à l’Egypte ayant été amenés en Crète pai' un bâtiment génois, il les retint et s’opposa à leur réexpédition à destination. Cet acte d’autorité faillit donner lien à un conflit: l’émü' d’Alexandrie réclama la livraison des esclaves: on rejeta sa réclamation; il fit anêter le consul vénitien ; on donna un remplaçant à Fi-ancesco de Canali dans la personne de Pangrazio Venier; il refusa de lui payer le traitement suivant la coutume.* En 1304, un ambassadeur vénitien, Giovanni Soranzo, fut envoyé en Egypte, probablement iwur tâcher d’aiTanger cette affaire et il est à croire qu’il aniva à ses fins.®

Ainsi, l’examen des documents auquel est empninté ce qui précède démontre déjà que, de 1302 à 1304, deux consuls vénitiens se succédèrent à Alexandrie. Un autre fait confirme l’existence de ce consulat: c’est que, vei-s la même époque, ou, plus exactement, entre 1303 et 1307, on discuta au sénat vénitien la rédaction d’un réglement k l’usage du consul nommé à ce poste ; le texte ne nous est malheureusement pas paiTenu.* S'il y avait un consul, c’est qu’il existait une colonie de commerce dont il devait défendre les intérêts; effectivement, nous trouvons, comme adjoints au consiü Pangi-azio Venier, neuf de ses compatriotes “omnes merrafores Alexandrie:'.* Le tiaflc maritime était en pleine activité: des galères et des navires marchands, armés ou non, pai-taient pour Alexandrie, Uamiette, Tennis, et en rapportaient à Venise non - seulement les produits de l’Egy^pte, tels ([ue le lin, les dattes, la cassia fistula (casse), les feuilles de séné, mais aussi des articles de l’extrême Orient, comme le poivre, le gingembre, le bois du Brésil, la cannelle et l’encens. Ce trafic était considéré comme parfaitement licite, tant qu’il ne s’appliquait qu’à des objets non prohibés (prohibita poriari et permissa Aleiandriam). On publia même à cette époque, pour les navires aft'ectés à la ligue d'Egypte, de nouveaux réglements déterminant les époques de départ, le chargement, la durée du séjour etc.*

Les Vénitiens ne taillèrent pas à tenter également de. reprendie pied en Syrie. Les places où florissait autrefois leiu' commerce étaient jK)ur la plupait dévastées et abandonnées. CependaiU, les Egyptiens n’avaient pas encore achevé la conquête de la partie septentrionale du

* Nous ne pouvons mentionner ici ce conflit qu’en quelque» mots; si l’on est curieux d'eu connaitre le» détails, v. Taf. et Thom., IV, 23 et s».; Comment, rcg., 1. 40 et 88., n"» 17«, 183 et 8., 187, 216 et 221 ; Hubriehe dei Mi.sii, dans l’ârrkir. Venet., XVIII, 5H; XIX, 111 et ».; XX, 203 et s.

’ Taf. et Thom., IV, 31 et s.j Commem. re^t., I, p. 47, u" 215; ArcJiir. Venet.,

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