‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 216 sur 251 · III. Produits fabriqués. — Tissus · texte numérisé non relu

III. Produits fabriqués. — Tissus

livraient à eux seuls aux galères vénitiennes 16,000 pièces de drap par an; tout cela s’écoulait en Egypte, en Syrie, en Grèce, dans la Morée, à Candie, à Rhodes, en Chypre etc.‘ La marine de commerce génoise s’occupait aussi de l’exportation des diaps d’Occident, bien que sur une moindre échelle: les draps de Châlons, de Douai, de Provins passaient par Gênes et partaient de là, avec ceux de la Lombardie, pour la Boraanie et le Pont* Les tisserands du Languedoc et de la Catalogne n’avaient pas besoin d’envoyer leurs draps aussi loin; ils les confiaient aux marins de Montpellier, de Narbonne on de Barcelone. Ce trafic était tellement actif que des marchés d’importance moyenne, tels que ceux d’Âltoluogo et de Satalia, étaient approvisionnés en draps d’Europe:* à plus forte raison, l’article était-il abondant sur les marchés de premier ordre, tels que Constantinople -Péra, Tana, Lajazzo, Alexandrie;* de là, il est prouvé qu’il s’écoulait jusque dans l’Asie centrale,* la Perse* et l’Inde.’ Au Caire, les marchands de draps d’Occident occupaient un marché spécial; les soldats portaient un manteau de drap dit de Venise, parceque c’étaient les Vénitiens qui l’importaient dans le pays.* C’étaient eux aussi, parait-il, qui importaient la toile de Reims dont les femmes d’Egypte aimaient beaucoup à se vêtir.*

Le fait est que les tissus de laine fabriqués en Occident n’étaient pas les seuls en faveur dans les pays orientaux; les toiles de lin et en particulier celles de Reims y étaient également très recherchées. Après la luitaille de Nicopolis, on se demandait dans les conseils du roi de béance quels présents on pourrait bien offnr à Bajazet pour obtenir de lui la liberté des prisonniers: un chevalier picard, nommé Jacques de Helly, qui avait été longtemps au service turc, recommanda de ne pas oublier la fine toile blanche de Reims. On en mit, en effet,

' Romanin, IV, 94 et s.; Reumont,

Lorauo de' Mediei, I, 86 et 8.

’ Statut» de Gênes, de 1300; Miseell.

di star, ital., XI, 760.

* Voy. I, 548, 649.

* Pegol., p. 19 et 8., 66, 74; Mas Latrie,

III, 738, 774 et 88.; Frescobaldi, p. 13;

Piloti, p. 368, 373 et 88.; Areh. de l'Or, lot., I, 606 (contrat passé 4 Lcgazzo pour une vente de draps d’Ypres).

* □ est permis de tirer cette conclusion après avoir parcouru la très intéressante nomenclature d’articles de commerce contenue dans le Dictionnaire euman, p.

107 et 8.: elle renferme toute une série

de tissus d’origine française, allemande et italienne. Oalvaf^no Fiamma (mort vers 1344) parle avec éloge des draps, des toiles et de l’orfèvrerie de Milan, et dit que ces articles se vendent “nsque ad Tartaros”: Miseell. di stor. ital., VII, 449 et 8.

* Piloti, p. 378; Ramus., I, 130, a.

' Pegol., p. 8; Ohistele, p. 811.

■ Silv. de Sacy, Chrestomatkie arabe, I, 87 et 8.; Il, 58; Dozy, Diet. des noms des rétements ebex les Arabes, p. 137 et sa. ; Makrizi, Hist. de» suit, maml, I, 1, p. 363; n, 1, p. 81 ; Ibn al Athir, dans le Ree. des hist. des crois., p. 689.

* Frescobaldi, p. 46.

708 Supplément I. — Articles d'échange entre rOrient et VOrcident.

plusieurs pièces, et Je&n Qaléas Visconti, duc de Milan, fit au sultan un cadeau de même nature. ‘ On n’avait rien de semblable en Orient et le commerce opérait en conséquence: parmi les articles qui se trouvaient sur les marchés de Constantinople et de Famagouste, nous relevons des toiles de Champagne, sans indication du lieu d’origine, des toiles de Reims, de Noyon etc,*

Mais, même dans l’industrie de la soie, avant la fin du Moyen-Age. l’Occident ne se contentait pins du rôle passif de consommateur. Nou.s avons déjà vu qu’en Sicile les procédés de cette industrie s’étaient transmis, de très bonne heure, des musulmans aux chrétiens. Les Italiens de terre ferme les l’eçui'ent-ils à leui’ tour de.s tisserands siciliens? prirent-ils des leçons des tisserands syriens, dans les étais fondés pai‘ les croisés? ou bien encore retrouvèrent^ils des procédés à moitié oubliés, dont la tradition remontait aux derniers temps de l’antiquité? il serait difficile de le dire. Quoi qu’il en soit, an XIH' siècle, cette industrie était très florissante en Italie et spécialement à Lucqnes.* Les tisserands de cette ville travaillaient à imiter toutes les étoffes d’Orient que nous avons énumérées précédemment, et iis ne tardèrent pas à atteindre un tel degré de perfection, qu’il n’en était pas une qu’on ne pût se procurer k Lucques tout aussi bien qu’à Yezd ou à Damas.* Connues d’abord en Italie, les soieries de Lucques se répandirent vite au dehors: on les trouvait sur les marchés de la Champagne, de Paris, de Londres et de Bruges.^ Les corporations de tisserands de soie de Florence, de Venise et de Glênes* datent à peu prés de la même époque que celle de Lucques, mais pendant longtemps les artisans de ces trois villes ne purent atteindre le degré d’habileté

‘ Frousart, Œuvre», éd. Kervyn de Lettenhove, XV, 854, 337, 339.

' PegoL, p. 19; Mas Latrie, Hi»i. de Chypre, III, 774 et sa.

* Bini, I Lueeheei in Venez ia (Lucca, 1863—1863: tirage & part des A/ii de l'académie de Lucques, XV, XVI), 1*™ partie, p. 40 et as.

* Ün y fabriquait des “Baldekini":

Bini, 1, 68; Mas Latrie, Ui»t. de Chypre, U, 847 ; Laborde, Le» due» de Bourgogne, I, 180 , 874; Oay, Olo»»., I, 136: des “CamoeatV': Bini, L c.; Üouet d’Aroq, Comptes de l'argenterie, l, uvii; tiay, i. c., p. 267; des “Dama»ekini“: Bini, I. c.; Francisque Michel, II, 817 et s.; des “Xaeii“; ibid. I, 264; Douet d'Arcq,

II, 2, 4, 9, 10, 17 et 8.; des “Samit»“: Michel, I, 172 et s.; Douet d’Aroq, II, 2, 14, 16 etc.; des ‘'Siglaiotu": Douet d’Arcq, I, 328, 361; Bourquelot, Foire» de (Campagne, p. 388; des "■Tariarisu": Douet d’Arcq, U, 2, 5, 6, 13, 17, 19; des “Zendadi": Michel, I, 211; Oapmany, n, app., p. 75; Oay, 1. c., p. 896 et as.

* Bini, I, 116 et as., 128 et sa.; Bonrquelot. Foires, I, 860; Douet d’Arcq, I, xxix et s.

‘ Francisque Michel, I, 87 et a.; Pagnini. Délia décima, II, 106 et sa.; Peruzzi, Storia del eommercio e dei banehieri di Firenxe, p. 26, 86; Alti delta Soc. Lig.. IV, 107, 188 et s.

ni. Produit fnhriqvés. — Tisxus.

de leui'S confrèi-es lucquois. C’est de Lucqocs même que leur vint le progrès. En 1300, les agitations politiques commencèrent à provoquer des émigrations dans le personnel des ouvriers en soie; des factions radicales se disputaient le pouvoir: lorsque Castruccio degli Antelminelli (1316 — 1328) eut réussi à établir un régime militaire, il exila un certain nombre de familles: d’auti'es, redoutant le même sort, émigrèrent d’ellesmémes et allèrent se fixer à Florence, à Venise et dans d’autres villes encore.' Le résultat de cette émigration fut de répandre en Italie la connaissance du secret de l’imitation parfaite des étoffes d’Orient. Vers la fin du Moyen-Age, Florence tenait le premier rang dans l’industrie (le la soie comme dans celle du drap; Benedetto Dei, qui ne pei-d jamais ime occasion de vanter sa patrie, dit qu’à elle seule elle produisait plus de soieries dans ses quatre -vingt -trois ateliers, que Venise, Gênes et Lucqnes ensemble.*

Les tisserands français imitaient également avec succès les tissus orientaux, notamment les tapis.® Au commencement du XIV® siècle, Paris avait des fabriques de brocarts d’or:‘ depuis la fin du XIH®, il s’était formé dans ses murs une coi-poration d’ouvriei-s qui fabriquaient à la mode sairasine les bourses de soie brochée ( aumônières sarrasnmises) qu’il était de mode de iwrter à la ceinture.® Mais ce fut Louis XI qui donna à l’industrie ,de la soie en Fiance l’impulsion décisive, en appelant à Toure, où il se proposait de fonder une manufacture, des ouvrière italiens et grecs (1480).

Du moment que l’Occident produisait lui-méme des soieries, l’importation des produits de l’Orient devait naturellement diminuer, mais le goût des étoffes arabes était tellement enüé dans les mœurs, que le commerce ne cessa pas d’en trouver le placement Malheuieusement le» chifl'res nous manquent jioiu' apprécier l’importance des affaiies qui se faisaient dans cette branche. En tout cas, il n’est pas sans intérêt de .savoir qu’au XV’® siècle il s’était produit une révolution dans le commerce de la soie: Venise envoyait en Égypte des voiles de soie et des mouchoirs de soie brochés d’or;® Florence expédiait des soieries à Damas, à Alexandrie et en Turquie;* enfin, à leur arrivée à Calicut,

' Inrentario del r. arehirio di kMo in Lueca, II, 246 et s. ; Bini, I, 167 et »s.

' Beo. Dei. daue Pagniui, II, 240, 275. D’après lui, on fabriquait dans ces ateliers: “drappi di seta, brochati doro e dariento, domaschini, velluti, rasi (satins), taffetà e maremati.®

* VioUet le Duc, IHetiotmaire du mobilier, I, 270.

* Douet d’Arcq, Comptes de F argenterie, p. XXX.

‘Boileau, Règlements, éd. Deppiug, p. Ixiii, 193, 382 et ss.

“ Piloti, p. 868, 374.

’ Pasi, p. 172, a, 164, b; Dei, 1. c., p. 275.

710 Supplément J. — Articles d’échange entre VOrient et l’Occident.

les Portugais y trouvaient dans les bazars des damaschini de Lacques.^ Avec le temps, la fabrication de la soie avait fait de tels progrès, que l’Occident ne craignait pas d’exposer ses produits en vente sur les marchés de l’Orient, dans les localités même les pins renommées sous ce rapport Pour n’en citer qu’un exemple, quand Tamerlan eut enlevé les tisserands de soie de Damas, ce fut Venise qui fournit, avec ses propres produits, le marché de cette ville.*

Verre.

En Occident pendant tout le Moyen -.Age, l’indu.strie de la verrerie resta partout renfermée dans la fabrication simple du veiTO blanc ou de couleur. Par exception, dans quelques localités, on entreprit une fabrication plus artistique, telle que celle de la mosaïque de verre ou de vases en verre doré, argenté ou émaillé.* Sous ce rapport, les Vénitiens tenaient la tête: ils s’étaient instruits à l’école des Grecs, surtout pour la mosaïque, et à celle des habitants de la SjTie et de l’Égypte, avec qui ils s’étaient trouvés fréquemment en contact à la suite des croisades.^ Nous avons déjà eu l’occasion de parler des Juifs de Tjt, qui exerçaient héréditairement, an milieu de la colonie vénitienne de cette ville, leur métier de vemers.* Ils pos.sédaient les traditions de leur industrie en Orient et on peut croire que par eux elles arrivèrent à Venise, où elles exercèrent une influence favorable aux progrès de l’industrie locale. Néanmoins, pendant la période qui nous occupe, les produits de l’Orient jouirent toujours d’une réputation incontestée, et c’était de là que venaient les admirables objets de verre, de formes si vai'iées, dont les riches Occidentaux aimaient à embellir leurs demeui’es. En parcourant les inventaires de l’époque, nous y relevons des énumérations de gobelets, de bouteilles, de plats en verre peint ou décoré “« Vouvrage de Damas’’. ^ Eflfectivement, l’industrie du verre était particulièrement florissante dans cette ville;* c’était là que les bazars du

' Sernigi, dans Bamusio, I, 130, a.

’ Onmppenberg , p. 248; cf. Clavÿo, p. 190.

' Labarte, Histoire des arts industriels au moyen âge, IV (1866), p. 638 et M.

' H. Ilg a donné des études détaillées sur l’ancienne induitrie du verre & Venise, dans la partie historique de l'ouvrage de H. Lobmajer, Otasindustrie (Stuttg. 1874), et dans les BUUter fur Kunstgewerbe (I, 1872, p. 29 et SS., 38 et ss.), pnbl. sous la direction de M. Teiricb.

‘ Vol. I, p. 180.

* Exemples dans Labarte, IV, 640; du même , Inventaire du mobilier de Charles V, p. 240 et ss. Ce savant, si versé dans les choses qui touchent à rhistoire de l'art, pense que les objets de verre “à l'ouvrage de Damas" étaient des copies exécutées h Venise, sur des modèles venus de Damas (p. 234).

’ Oucci, p. 408.

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