III. Produits fabrif/ucs. — Verre
Caire s’approvisionnaient régulièrement de verreries de lnxe.‘ Dans le nombre des artisans que Tamerlan fit enlever à Damas et transférer dans sa résidence de Samarkand, il n’eut garde d’oublier les verriers.’ Cette branche d’industrie était également cultivée à Hébron, et l’on y produisait une glande variété de beaux objets,’ mais je n’ai ti'ouvé nulle part trace d’articles de cette provenance importés en Occident Enfin, le veiTe d’Iïak jouissait en Orient d’une grande réputation: il se fabriquait principalement é Kadesia, localité voisine de Samarra, ville riveraine du Tigre en amont de Bagdad:’ les produits de cette fabrique étaient répandus dans divers pays de l’Âsie:’ dans des documents espagnols, il est parfois question d’objets de verre, vases ou coupes, auxquels est accolée l’épithète irake on iraga: c’est la preuve évidente que le vene d’Irak arrivait jusqu’en Espagne. “
On pounait croire que l’Occident n’avait aucun article du même genre à of&ir en échange à l’Orient C« serait une eiTeur: les verriers vénitiens avaient une spécialité pour laquelle ils trouvaient une nombreuse clientèle en Orient: c’était celle des perles de verre de couleur et des pieri-eries fausses. Domenico Miotti fit des affaires brillantes à Basra en y vendant de ces contrefaçons.’ En 1338, à son départ pour la Chine, Andalo di Savignone empoitait une pacotille de “jocalia de eristallo“.^
‘ Simon Siméouis, p. 4S.
’ CUvgo, p. 190.
' Frescobaldi, p. 9H. Voy. à ce sujet l'art, de M. Ilfi;, dans Teirich, p. 30; Nice, da l’of^gibonsi, I, 947, et la note de la même page sur Thiatoire ]>08térienre de l'induatrie dans cette ville.
‘ Ëdriai, II, 14S; Aboulf. , Géogr., U, 2, p. 72.
* Ibu Batouta, II, 263; III, 8, 11.
“ Dozy et Engelmanu, Otoss., p. 287 et a.
' (Filiaai) KicereJie storieo-erHiche suUa lagima vrneta e sut rommercio rfe’ Venexiani. Venez. 1803, p, 140, 189. Je n'ai malheureusement pas pu me procurer cet ouvrage, de sorte que j'ignore à quelle source l'auteur a emprunté ce détail.
* Marin, V, 261.
^ Supplément II.
La clientèle du commerce du Levant.
Dans tout le cours de notre histoire du commerce du Levant, nous ne nous sommes guère occupé que des peuples de l’Europe qui y prenaient une part active. Nous dirons en terminant quelques mots de ceux qui jouaient un rôle passif, mais nous nous bornerons à quelques données générales, sans prétendre traiter ce sujet à fond: faire plus serait sortir de notre cadre et entreprendre une histoire générale du commerce au Moyen-Age. Et d’abord, pour abréger, nous laisserons de côté l’étude spéciale de ce qui concerne l’Italie et les îles qui en dépendent. Au point de vue particulier auquel nous nous plains, l’Italie se suffisait à elle-même, et certaines villes de l’intérieur, telles que Florence, Lucques et Plaisance, y faisaient concuiTence aux grands entrepôts maritimes. Un autre pourra écrire l’histoire du trafic intérieur de l’Italie; il fera connaître les centres d’où le reste du pays, villes ou provinces, recevait les produits de l’Orient, les routes suivies, les moyens de transport usités. En terre ferme, tout le trafic était entre les mains des Italiens eux-mêmes. Quant a la Sicile et ù la Sardaigne, aussi longtemps qu’elles furent politiquement dans la dépendance de l’Aragon, elles restèrent, commercialement, dans l’orbite de Barcelone, et les Génois y furent relégués an second plan. Messine, cependant, jouissait d’un privilège exceptionnel: grâce à sa situation sur un point où passait tout le trafic, elle était devenue une sorte de rendez -vous du commerce du monde entier. A leur retour de l’Orient, les marins des provinces occidentales de l’Italie, les Provençaux, les Catalans y faisaient relâche et y laissaient une partie des épices qu’ils rapportaient, de sorte que le marché en était toujours largement approvisionné.'
' MiscHlaiiea di xlon’a liai., X, 34 et »9., 78 et h.
DigifefK) by Googl;.
iVi France.
La France.
Nous avons signalé le rôle actif joué dans le commerce du Levant pai’ les Français du midi (les Provençaux), et particulièrement par les habitants de Narbonne, de Montpellier et de Marseille. C’est donc sans surprise que nous relevons dans le statut de Marseille de 1228, dans le code de Montpellier dit le Petit Thalamus, dans les chartes de Narbonne etc. de nombreux paiiigraphes où il est question d’épices, de matières tinctoriales et d’aromates d'Orient.* Nous avons signalé également les visites assidues de marchands italiens, Pisans et Génois pour la plupart, aux marchés du midi de la France, et les établissements fondés par eux dans les villes commerçantes de cette région. Ces étrangers contribuaient pour une bonne part à l’importation des produits de l’Orient dans les villes du midi. En 1248, par exemple, plusieurs grands marchands de Gènes équipaient à frais communs trois galères destinées à porter k Aigues -Mortes, à Saint-Gilles ou à Montpellier de grandes quantités de poivre et d’autres articles.* En 1301, les agents de grandes compagnies de Plaisance faisaient charger à Lajazzo des épices et d’autres ai*ticles du Levant et les expédiaient directement sur Marseille ou sur Aigues- Mortes." A Venise, des maichands achetaient des articles de toute espèce importées du Levant, de la Rumanic ou de l’Esclavonie, les réexj)ortaient en Provence, à Marseille, à Montpellier, à Aigues-Mortes on autres lieux et achetaient, en échange, des laines de Flandre: le grand conseil, désireux de favoriser ce commerce, leur accordait la détaxe des droits de douane (13 décembre 1273)."
Bien que privées de communications directes pai- mer avec l’Orient, les provinces du centre et du nord de la France ne recevaient pas moins ses produits: ils le devaient surtout aux Foires de (Jhampagne.’" Ces foires remontaient à une époque très ancienne: c'était une sorte de marché permanent qui se transportait alternativement dans quatre villes de la province: Troyes, Provins, Lagny-sur-Mame et Bar-sur- Aube. L’époque la plus florissante de ces foires œrrespond au XII* et
' Méry et Guiudon, I, 341 et ss. Voy.
le Tan'f de* péage* du eotnie de Prnrence au milieu du Xllf> siècle, daus le aupplément \ la préface du Cartidaire de Saint-Victor de Marseille, I, Ixxiii et sa.; Petit Thalamus de Montpellier, p. 236, 237, 288, 240, 242, 243; Port, Essai sur T histoire du eommeree maritime de Narbonne, p. 69 et s.
’ Canale, Nuora storia di Oenora, II. 524. .
* Doneaud, Comm. e naeig. dei Qemresi, p. 187, 148.
* Coll, des doe. inéd., Mél. hist., III (1880), p. 15 et ».
‘ Le meilleur ouvrage à consulter sur ce sujet est celui de M. Bourqnelot; Études sur les foires de Champagne (Mémoires présenté* par dirers sarants à T Académie des biseriptions, 2* part. : Antiquités de la France, V, part 1 et 2).
714 SnpplémctU IL — Ln clientèle du commerce du Levant.
au XUI' siècles. Les Provençaux, les Italiens et les Espagnols d’une pai't, les f'rançais du nord, les Anglais et les ITlamands de l’autre s’y donnaient rendez-vous; on y venait même d’Acre, comme nous l’avons vu. Au point de vue spécial de notre étude, nous avons k nous occuper, pai'mi les étrangers (pii les fréquentaient, d’abord des Italiens, et en second lieu des Français du midi, car c’était eux qui y apportaient les épices et les autres produits du Levant.
Dès 1 209, Philippe- Auguste, roi de F'rance. garantit officiellement sa protection aux Italiens qui viendraient aux foires de Champagne;' plusieurs de ses successeuis leur accordèrent des privilèges visant spécialement certains points de détail.* Ces privilèges désignent particulièrement les Florentins, les luicquois, les Milanais, les Génois, les Vénitiens,* mais, pour compléter la liste, il faudrait, aux noms de Florence* et de Lucques.* ajouter ceux de Sienne* et de Pistoie; au nom de Milan, ceux de Plaisance,* de Crémone et d’Asti, et, enfin, ceux de Rome et d’Urbin. On peut affirmer, sans crainte d’erreur, que deux motifis principaux attiraient aux foires de Champagne les Toscans et les Lombards; en premier lieu, il s’y faisait de nombreuses transactions sur les draps, et en second lieu le grand concours de gens de tous les pays qui s’y trouvaient réunis leur proem-ait l’occasion de faire des aflaires de banque. D y avait pourtant des exceptions que nous devons signaler: ainsi, il est démontré que des marchands de Sienne y vendaient du poivre, du gingembre, de la cire de Romanie,* mais, en général, parmi les Italiens qui fréquentaient ces foires, ceux que l’on classait dans la catégorie des “espiciers“* étaient, à ce qu’il semble, en majorité Génois ou Vénitiens. En ce qui concerne les Génois en pai-ticulier, il paraîtrait résulter des exemples lappoilés par M. Canale qu’ils s’occupaient plutôt d’affaires de banque.'®
' Delisle, CaMogue des actes de Philippe Auguste, p. 272.
’ Voy. notanunent: Crdonnances des rvis de France, I, 326 et 8., 684 et 88.,
650 et 88., 725 et S8.; II, 202 et 88., 306 et 88.; Vn, 126 et S8.
’ Colleetion des doc. inéd.. I. c., p. 16,
18 et 88., 61, not. ; Comment, reg., I, 7 et 88., 25 et s., 42 et 88., 112.
' Documents des années 1279, 1294 — 1298, 1300, 1303, 1304, communiqués (sar M. Berti dans le (Homale storico deglt archiri loscani, I, 247 et ss. : on y trouvera de nouvelles preuves de la fréquentation des foires de Champagne par tes Florentins. Coll, des doc. inéd., L c., p. 20.
* Bini, I Lneehesi a Venexia, p. 116 et ss.; Bongi, Délia mereatura dei Luechesi nei secoli Xlll e XIV, p. 60 et 8.
* Le fait ressort du texte des lettres de marchands siennois du dernier tiers du £UI° siècle et du commencement du XIV®, publ. dans la Scella di euriosità letterarie, disp. 116 (1871).
' Giom. degli arch. tosc., I, 247, 251 ; Coll, des doc. inéd., 1. c., p. 18.
* Scella, cit. p. 13 et ss., 44, 56 et s.
* Privilège accordé par Philippe V en 1317 : Ordonn., I, 650 et sa.
" Canale, Xuora istoria di Gettora, II, 627 et ss., 627—638.
Ijn France.
Pour aller aux foires de Champagne, les Italiens étaient obligés, soit de passer la mer, soit de traverser les Alpes.* Si, néanmoins, ils y accouraient en nombre, les Français du midi qui n’avaient pas ces difBcultés à surmonter devaient y être encore plus nombreux. La défense de leurs intérêts y était confiée à un capitaine (capUarteus), nommé par la ville de Montpellier, la plus importante de la région, mais il représentait en même temps tout le Languedoc.* Entretenant, de même que les Italiens, un trafic maritime avec le Levant, ces mai'chands apportaient sur le marché les mêmes articles.
Au commencement du Moyen-Age, ni la Champagne ni le Languedoc ne dépendaient directement des rois de France: Montpellier, la ville de commerce la plus considérable du midi, avait même pour suzerains des princes espagnols. Aussi, l’un des vœux des rois de France était-il de créer un grand centre commercial dans leurs propres états; c’était tout naturel. Philippe le Hardi (1278) choisit à cet effet la ville de Nfmes; pour y attirer les Italiens établis depuis longtemps déjà dans le midi de la France, à Montpellier en particulier, il n’était sorte de faveurs qu’il ne leur promît’ Son appel fut entendu et Nîmes se peupla, comme par enchantement, de colonies de commerce italiennes: Rome, Gênes,* Venise, Plaisance, Lucques, Bologne, Pistoie, Asti, Albi, Florence, Sienne et Milan y eurent leurs consuls, mais tontes les colonies étaient groupées sous un chef unique qui portait je titre de capitaneus universitatis Tuscanonim et Lombardorum.^ Un tarif de douanes spécial faisait nécessairement partie intégrante des faveurs promises; nous le connaissons; il n’indique aucun article dont on puisse dire qu’il devait nécessairement être de provenance orientale; c’est le cas, par exemple, pour les camelots, les cendale, les bucheramc; nous avons vu qu’on les fabriquait aussi en Occident. Cependant, il est hors de doute qu’à partir du jour où les Italiens vinrent s’y établir, Nîmes était devenue un marché de produits de l’Orient. Débarqués à Aigues-Mortes, ces produits étaient d’abord entreposés dans les magasins de Nîmes; de là, une partie était dirigée sur les foires de Cham-
‘ Ibid. II, 576; UI, 320 et «8.; Piÿ^eonneau , Histoire du commerce de la France, I, 193.
’ (termaiu, Hist. du commerce de Montpellier, I, 201—204, 228 et s., 273, 296, 307—326; n, 29, 37, 89 et 88.
' Ordonn., IV, 669 et 8S.; Lib. jur., I, 1461 et 88. L'hùtoire de la création du marché de Nimes eat relatée tout au
long dans l’ouTrage de M. Germain, I, 120 et 88. Voy. aussi Pigeonneau, 1. c., p. 253 et 8.
* En ce qui concerne les Génois, voy.
encore Lib. jur., I, 1606 et ss.
* Voy. les documents cités ci-dessue et ceux du Oiom. degli arehivi toseani, I, 167 et SS.
71fi Supplément II. — Im clientèle du commerce du Levant.
pagne par le Rhône et la Saône;* une autre était enlevée par les marchands qui Cimentaient la navigation fluviale de la Loire et de ses affluents; Orléans, centre principal de la région, était en relations d’aftaires avec Paris.’
Toutes ces voies finissaient par aboutir au coeur de la France, qui se trouvait ainsi abondamment approvisionné en produits de l’Orient. Dans les documents où il a puisé la matière de son Histoire des foires de Champagne, M. Bourquelot a relevé une longue liste d’articles du Levant.” A défaut de cette preuve, d’auties ne manqueraient pas: citons, entre autres, poui- Paris, le Tarif de 1349,* les comptes de l’ancienne cour de France,” le célèbre Ménagier de Paris etc. etc.
Au coui-s du XIV® siècle, un boulevei-sement général se produisit dans les voies et dans les marchés fréquentés par le commerce en France. D’abord, des im]>ôts écrasants éloignèrent peu k peu les marchands qui visitaient les foires de Champagne. Mais, parmi les causes de leur décadence, la plus grave fut la guerre entre la tYance et la Flandre, à la suite de laquelle Louis X (le Hutin) interdit d’une façon absolue à ses sujets toute ralation commei-ciale avec les Flamands (1315—1316). A pai'tir de ce moment, on le conçoit, ceui-ci s’abstinrent de paraître aux foires de Champagne. Leur dispaiition entraîna celles des Italiens, qui y venaient surtout pour faire des affaires avec eux. Avant le milieu du siècle, elles étaient à |>eu près abandonnées."
A cette époque, les galères vénitiennes commençaient à dépasser le détroit de Gibraltar et à aller visiter les ports de l’Angleterre et lies Flandres. Parfois, elles avaient encore l’ordre de toucher en passant à Aigues-Mortes, mais, en général, à pai’tir de la Sicile ou de l’Italie centrale, elles coupaient en ligne droite pour gagner les côtes d’Espagne et faisaient de même an retour.* Il n’est pas impossible qu’elles fissent relâche dans les jwrts français de l’Atlantique ou de la Manche, mais la chose est douteuse. En effet, si elles s’étaient airêtées dans le port de La Rochelle, par exemple, il est probable qu’aucun Italien n’eût, comme on le voyait souvent, fait dix-sept jours de route
‘ Voy. Boutarîc, 1. c., pf® part, p. 319; 2® p. 307.
' Mautellier, Histoire de la eomniunnutê des marchands fréquentant ta rieière de Loire et fleures descendant en icelle (Hém. de la soe. arehéol. de l’Orléanais VH, VIII, m, Orl. 1867—1869.
Four ce qui concerne les produits de l'Orient qui prenaient cette direction, voy. p. e\. I, 242 et s., 476. 478; III, 80.
* L. c., P™ part., p. 285; cf. Pegol., p. 240.
* Ordonnanecs. II, 319 et s.
* Comptes de l’argenterie des rois de France au XIV” siècle, publ. p. Itouet d’Arcq, I, II.
* Bourquelot, 1. c., I, 190 et s., 196 et s.; II, 303, 806 et ss., 310 et s.
’ Bawdon Brown, 1. c., p. 41, 148 et s.; II, 364 et s.; Piloti, p. 374.
La France.
par terre depuis Nîmes, pour aller porter sur le marché de cette ville du poivre, de la cire, de l’alun ou d’autres marchandises encore.' La Rochelle était d’ailleurs, avec Paris, Nîmes et Saint-Omer, l’une des villes où les Italiens avaient des comptoirs en permanence.”
Jnstju’alors , certaines villes adonnées an commerce du Levant, telles que Montpellier et Narbonne, avaient à peu près suffi à faire face aiu besoins du reste de la France; mais, plus on approchait de la fin du Moyen-Age, plus leurs relations avec l’Orient se ralentissaient. Bien des causes y contribuaient: l’ensablement de leuis ports, des guerres continuelles qui minaient leur prospérité, l’autorité royale qui avait brisé en elles l’énergie de la vie municipale; peu à peu l’activité commerciale s’éteignit dans tout le midi de la France. Jacques Cœur secoua un moment cette torpeur, mais ce ne fut qu’une lueur aussi fugitive que celle d’un météore. Il se produisit là une lacune: il était tentant de la combler;” les Vénitiens l’entreprirent. A partir de 1403, ils envoyaient chaque année des galèi-es à Aigues-Mortes et ce trafic dura régulièrement ju.squ’à la guerre de la ligue de Cambrai.‘
A l’intérieur, les foires de Champagne ayant pris fin, d’autres les remplacèrent: ce furent d’abord, pendant le XIV® siècle, les brillantes foires de Bcaucaire, où l’on voyait à la fois des Italiens, des Allemands, des Brabançons, des Espagnols, des Portugais, des Grecs, des Barbaresques et des Égyptiens; puis à partir de 1444, les foires de Lyon auxquelles Louis XI prodigua ses encouragements pour les aider à soutenir la concurrence contre celles de Genève.” Les Italiens les fréquentaient assidûment; pour y arriver, ils ne reculaient pas devant la traveraée des Alpes.* Grâce â cette activité sur terre et sur mer, ils
* PegoL, p. 274.
’ Ordotm., I, 684 et as. (ann. 1816).
* M. de Mas Latrie dit dans la OoU.
des dot, inid., UH. hUt., III, 196, not. 1 :
“l'index des Misti Senato, reg. U, p. 38, mentionne le départ régulier des galères d’ Aigues-Mortes à partir de rannée.l817.“
C’est une erreur complète. Le passage auquel le savant écrivain fait allusion se trouve dans VAre/i. Venei., XIX, 92: il en résulte, au contraire, qu’à cette époque Venise envoyait ses marchandises en France par navires génoia Pendant longtemps encore après cette époque, les Vénitiens s'abstinrent de visiter les cdtes du midi de la France, tant pour ne point avoir à payer des droits énormes, que pour ne pas s’exposer à des représailles. La chro-
nique romane qui se trouve & la suite du Petit Thalamus rapporte (p. 484) qu’en 1402 on n’avait plus vu de galères vénitiennes à Aigues-Mortes depuis soixante ans. Nous verrons un peu plus loin que les choses changèrent au XV° siècle.
* Mas Latrie, 1. c., p. 196 — 204; Sathas, m,441; Sanut, Diar., U, 481, 602, 517, 639, 678, 691, 726, 733, 744; Vü, 97.
Dans les derniers temps, il arriva fréquemment que les départs n’avaient pas lieu, faute d’armateurs qui consentissent & en courir les risques.
‘ Ordonnances des rois de France, Xni, 899; XV, 644.
• Cibrario, Delta eeonomia politiea del medio ero, 4* èd., p. 468 et s.; Germain, Bist. du commerce de Montpellier, II, 386
718 Supplément IL — La clientèle du commerce du Levant.
tenaient entre leurs mains le commerce des épices et en tiraient tout le bénéfice. U y avait là un danger pour la fortune publique: des hommes d’état en firent la remarque. Pierre Doriole, entre autres, fit des remontrances à cet égard au roi Louis XI, en 1468, et le roi, convaincu par lui probablement, prohiba l’importation des épices par des marchands étrangers: un syndicat de commerçante français devait être chargé de pourvoir aux besoins du pays; les quatre galères de Frtuice étaient mises à sa disposition et les ports de Narbonne et d’Aigues- Mortes désignés pour l’entrée des épices. Mais, en 1478, un nouveau traité ouvrit la France aux Vénitiens sans réserve d’aucune espèce et, après la mort de Louis XI, les états généraux, réunis à Tours en 1484, proclamèrent de nouveau la liberté commerciale pleine et entière pour les étrangers qui voudraient venir en France soit par terre, soit pai- mer.*
Les Pays-Bas.*
On sait que, pendant la premiéra moitié du Moyen-Age, l’industrie textile avait déjà pris un essor considérable dans les villes de la hlandre et du Brabant Elle employait surtout des laines d’Angleterre: au commencement, l’achat de ces laines et la vente des draps indigènes constituaient les deux principales branches de commerce dans les Pays- Bas. Mais les marchands étrangers ne tardèrent pas à venir chercher les draps sur place; en échange, ils apportaient leurs propres marchandises. De la sorte, les Pays-Bas devinrent un débouché pour le commerce de toutes les parties du monde connu; mais deux villes dont la rivalité remontait déjà loin attiraient presque tout à elles: nous avons nommé Anvers et Bruges: cette dernière était mise en communication avec la mer du Noi'd par les porte de Damme et de Sluys. Dans le chifre des affaires qui se traitaient sur ces deux places, les produite de l’Orient étaient loin de tenir le dernier lang. Nous pouvons prendre telle source qu’il nous plaira de consulter, les chapitres du Manuel de Pegolotti spécialement consacrés à ces deux villes,* les rôles des douanes de Damme et de Bruges,* la liste des articles qui s’importaient
et g.; Vie et Vaiggette, Hin. de Languedoc, éd. du Mège, VIU, 621 et g.
' Ducloa, Bût. de Louie XI, I, 329; Pigeonneau, L c., I, 416 et g., 418, 436 et g.
’ E. Van Bruyggel, Hist. du commerce et delà marine en Belgique, 3 toL, Brux. 1661 et gg.; Uarchal, Sur les relation» commerciales des Flamands arec le port d'Alexandrie et l'Égypte avant le passage du Cap de Bonne- Espérance, dang le Bul-
letin de VAcad. de Brux., XI, 1*™ part. (1844), p. 162 et gg.; Âlex. Pincliard, Essai sur les relations commerciales des Belges arec le Nord de l'Balie et particulièrement arec les Vénitiens depuis le XII* — Al'î' siècle, dang le Messager des science» hist., 1861, p. 9 et gg.
' PegoL, p. 241—268.
' Sartoriug Lappenberg , Oesch. de»
l'rspnmgs der Uansa, II, 64 et gg., 80
Les Patfs-Bas.
dans les Flandi-es, dressée vers la fin du XIII® siècle,' partout nous trouvons des épices, des aromates, des matières tinctonales, des tissus de l’Orient: les noms des pays d’origine accompagnent ceux des articles: ce sont: l’empire byzantin, la Syrie et l’Égypte, l’Arménie, la Tartarie. Mais, dira-t-on, les Flamands et les Brabançons possédaient une marine encore assez importante; parmi les nombreux soldats que les deux peuples fournirent aux ci-oisades, beaucoup firent le voyage de Terre- Sainte sur des vaisseaux qu’ils lui empruntaient; les marchands n’allaient-ils pas de même chercher dans le Levant les produits de l’Orient et y placer les draps de leur pays, car il est de notoriété que cet article y était déjà très répandu? Eh bien non! chose singulière, il n’existe pour ainsi dire pas trace de passage de navires brabançons ou ftamands dans les eaux du Levant. C’étaient les Italiens qui y portaient les produits de l’industrie flamande et en rapportaient dans les Flandres les articles de l’Orient.* Nous avons vu au chapitre précédent, que les Italiens et les Flamands se rencontraient aux foires de Champagne et y échangeaient leurs marchandises. Bon nombre d’Italiens profitaient de l’occasion pour pousser jusqu’en Belgique. Souvent aussi les marchands italiens faisaient tout exprès le voyage des Pays-Bas. Généralement, ils passaient par la France," mais ils n’y étaient pas absolument obligés; ils pouvaient traverser l’Allemagne, soit par Bâle et Cologne, soit par Nuremberg; il est prouvé, pour les Vénitiens tout au moins, qu’ils suivaient encore assez fréquemment ces dernières routes.® Enfin, rien n’empêchait les nations maritimes de profiter du détroit de Gibraltar. Il est certain que le trafic entre l’Italie et les Pays-Bas n’atteignit un degré de prospérité réelle qu’à partir du moment où les républiques de Gênes et de Venise se furent décidées à organiser un service annuel de galères entre les deux pays." Toutes
et 88., 84 et es., 469. Sur le port de Damme, voy. encore OuU. Brito, PhilippeU, lib. IX, T. 883 (dans Bouquet, XVII, 234). Citons enfin le Rôle des courtiers de Flandre pour l’année 1252, qui se trouve dans le Hameatüches Urkundenbtieh, I, n® 436.
' Cette liste a été souvent réimprimée; entre autre dans VHist. de la Flandre par Wamkcenig, trad. Oheldolf, II, 612 et ss.; cf. rV, 846 et SS.
’ On pourrait supposer que les Espagnols (Catalans) faisaient aussi ce trafic, car ils fréquentaient les deux marchés de Bruges et d’Alexandrie; il n'en était rien;
toutes les fois qu’on rencontre un article importé par eux en Flandre, c’est un produit de leur pays: voy. Wamkœnig, 1. c., n, 614; Hakluyt, Xaeigalione, I, 188.
’ Rawdon Browu, Calendar of State papera, Venetian., I, 2 (Marin, V, 296); Zeitachr. für die Qeac/i. dea Oberrheina, V, 20.
‘ Zeitachr. für die Oeach. dea Oberrheina, V, 18, 20, 21 et 8.; Erdmannsdœrfer. De eommereio quod inter Venetoa et Qermania ciritatea aro medio intereeaait, p. 26 et s.
‘ Ce service fut l’objet des faveurs gouvernementales, an détriment des com-
720 Sujyilétnent IL — La clientèle du commerce du Levant.
deux prirent cette mesui-e à peu près simultanément. Un document génois' rapporte qu’en 1309 des ennemis vinrent attaquer une galère dans le port de Gênes an moment où elle se préparait à mettre à la voile pour les Flandi-es avec une riche cargaison. Ce fait peut donner matière à discussion, parce que l’auteui' ne précise pas, et il pourrait se faire que le bâtiment marchand en question ait appartenu â des particuliers. Même observation au sujet d’une autre galère qui partit en 1312 de Gènes pour les Flandres.* Mais voici, pour Gênes, deux preuves irréfutables de l’existence d’un service de navigation organisé par l’état C’est d’abord une note des comptes de la ville d’Ânvers pour l’année 1224, où il est parlé d’un capitaine des galères génoises qui se trouvait alors â Sluys (près de Bruges);* c’est en second lien tonte une série de prescriptions édictées, en 1340, pour les galères faisant le voyage de ïTandre.* Pour ce qui concerne Venise, les premières ordonnances et mesures officielles concernant l’envoi de galères en Flandre datent précisément de la période pour laquelle les décrets du sénat ont disparu. L’étude des tables démontre que les plus anciennes étaient contenues dans le quatrième volume des Misti Senato qui comprenait les années 1313 — 1317.* C’est dans cet intervalle que Gabriele Dandolo fut chargé â la fois du commandement en chef des galères flamandes et d’une mission en Angleterre. M. Rawdon Brown admet que les données fournies par les tables des Misti suffisent poui* fixer à l’année 1317 le début du service régulier de navigation entre Venise et la Flandre.® Pegolotti séjourna dans les Pays-Bas entre 1315 et 1317; c’est à cette occasion qu’il réunit les renseignements qu’il donne sur le commerce de ce pa3rs; or, il indique déjà le chiffre du fret fixé par le gouvernement vénitien pour les mai-chandises chargées sur les galères de hlandre et il rapporte que les Vénitiens jouissaient k Bruges, pendant tout le temps que leurs galères séjournaient dans le port (à Slnj's), d’une réduction sur la taxe allouée aux courtiers en soieries.' Au commencement, les Vénitiens ne se trouvaient pas bien à Bruges: ils se plaignaient des taxes, qu’ils trouvaient trop élevées, et de la police du marché, qu’ils trouvaient vexatoire.® Ils cherchèrent
munications par voie de terre j néanmoine, cee dernière* ne ibrent pas supprimées:
Rawdon Brown, 1. c., p. 7, 10, 11, 76; Romanin, III, 187.
• Canale, Nuora islorûi di Oenota.
III, 984; l’auteur cite le mser. connu sous le nom de Cicala, mais les dates indiquées dans cette source ne sont pas toujours absolument sûres.
’ AUi delta Soe. Lig.. V, 690.
* Nous reviendrons sur ce point.
‘ Off. Oax., p. 362—866.
‘ Arch. Venet., XDC, 90 et ss.; Romanin, III, 876 , 380; Rawdon Brown.
* Rawdon Brown, 1. c., p. Ixi, cxxii,
’ Pegol., p. 140, 247.
“ Marin, V, 804 et s.
Les Pays-Bas.
s’i S ne trouveraient pat; mieux ailleurs. Âu mois de mai 1318, à ce que rapporte la chronique inédite de vau Heyst, deux galères de Venise entrèrent pour la première fois dans le port d’Anvers; trois autres s i virent au mois de février 1319.' Ceux qui les amenaient reçurent un bon accueil et conclurent des traités avantageux. La République en profita pour exercer une pression sur les autorités de Bruges.’ Dès lore, ce fut enti’e les autorités de Bruges et celles d’Anvers, entre les deux suzerains, Robert, comte de Flandre, et Jean Eli, duc de Brabant, à qui offrirait à Venise les plus larges concessions et les conditions les plus avantageuses.’ La République fut longue à faire son choix et traina les négociations en longueur. En rapprochant des faits analogues relatifs aux années 1390 et 1328, nous voyons, dans deux cas, la République indiquer à ses galères le port d’Anvers comme but de leur voyage et laisser, dans trois autres cas, le lieu de débarquement au choix des capitaines, leur recommandant seulement de s’entendre à cet égard avec les armateurs et avec les marchands.' Fimilement, la balance pencha du côté de Bruges; les étrangers y trouvaient plus de ressources qu’à Anvers. En 1332, un démet du .sénat vénitien désigna ce port comme point d’arrivée des “yalee di Fiandra'\^ et les choses restèrent ainsi fixées jusque vers la fin du Moyen-Age.
Le duc de Brabant et la ville d’Anvers ne firent pas moins d’avances aux Génois qu’aux Vénitiens; nous en trouvons la preuve dans un privilège signé par le duc et dans une concession accordée pai‘ la ville pour la vente de vin en détail pendant le temps du séjoui’ des Génois à Anvere; les deux documents sont de l’année 1315.® En 1324, les Magistrats d’Anvers invitèrent le capitaine des galères génoises ancrées dans le port de Slnys à venir visiter leur ville.’ Néanmoins, avec le temps, les attraits de Bruges l’emportèrent sur ceux d’Anvers. Les choses suivirent, sans doute, la même marche en ce qui concerne les Florentins, quoique Balducci Pegolotti, agent de la maison Bardi, eût obtenu pour eux, en 1315, un privilège comportant des faveurs spéciales sur la place d’Anvers.®
' Mertens en Torfs, GeschiedenU ran Antteerpen. Il, 90 (c’est là que se trouve la citation de ran Heyst); Guicciardini, Dacrittione dei Paesi éos.'ii (Auversa,1667), p. 119; d’après cet écrivain, il serait arrivé à Anvers, en 1318, cinq ÿraléres charg'ées d’épices et de drogues.
’ Marin, V, 304 et s.; extraits dans Rawdon Brown, 1. c., p. 4, n° 12, et dans les Commet)!. >ey., I, p. 213, u“ 202.
* Oommem. reg., I, p. 222, n® 241; p. 241, n“ 321, 322; p. 263, n« 426—427; Mertens en Toris, 1. c., II, 90, 641 et s. ‘ Arrhir. Venet., XIX, 93 — 100.
' Romanin, III, 376 et s.
“ Lib. jiir., II, 461 et ss.; Atti délia Soe. Lig., V, 373 et ss.
' Mertens en Torfs, 1. c., II, 542.
" Il le raconte lui-méme, p. 266 et s.
722 SupjJêiiient II. — La dientèh du cotnmerce du I^eruut.
Ainsi, parmi les maisons italiennes établies en Flandre, les plus considérables et les plus florissantes étaient toutes réunies à Bruges: dans le nombre, il en avait de Sienne, de Lucques, de Plaisance etc Si nous cherchons dans les documents originaux le genre d’affaires auquel elles s’adonnaient le plus volontiers, nous trouvons d’abord un grand nombre de maisons de banque; celles qui faisaient du commerce proprement dit s’occupaient surtout d’achats de draps et de ventes d’épices. Pegolotti et les divers documents que nous avons à notre disposition nous fournissent des renseignements si complets sur la nature du chaigement des galères vénitiennes et génoises qui faisaient le voyage des Flandres, que nous ne pouvons avoir un instant de doute sur l’importance de la place que tenaient les épices dans ce trafic.' On peut la définir d’un mot en disant que les marines marchandes de Venise et de Gênes étaient les intermédiaires d'un vaste commerce d’échange entre l’Égypte et la Flandre.* Vers la fin du XIV’" siècle, des événements graves firent un instant péricliter ce trafic. Les populations mahométanes du nord de l’Afrique .se livraient depuis quelque temps déjà à la piraterie. Antoniotto Adorno, doge de Gênes, entreprit de leui’ infliger une leçon: avec le concours d’une armée française commandée par le duc de Bourbon, il alla mettre le siège devant Mehdiya: malheureusement, il échoua et son insuccès redoubla l’audace des coi-saires barbaresques. Non contents de faire la course dans la Méditerranée, ils organisèrent le blocus du détroit de Gibraltar, de sorte que les na\nres mai-chands vénitiens et génois ne pouvaient plus passer .sans leur paj’er un fort tribut. Au dire de Froissait, contemporain de ces événements, les articles de Damas, du Caire, d’Alexandrie, de Venise, de Naples et de Gênes devinrent, pendant un temps, si rares sur les marchés des Flandres, que quelques-uns y manquaient même tout à fait: il y eut surtout une hausse énorme sur le prix des épices.* (^pendant, ce ne fut qu’une crise passagère. Le trafic put bientôt reprendre avec une nouvelle activité; les galères de Venise et de Gênes reparurent dans les ports de la Flandre,' et, peu de temps après, on y vit, à côté d’elles.
' Pegol., p. 140; Romauin, DI, 379; Malipiero, p. 622; Rymer, Fadtra, VII, 233; Atti deila lioe. Idg., V, 376 et S8., 384 ; Calendar of State papen : Veneh'an.. I, 263, Ordonnance de la ville de Bruges conceniaut le commerce des Lombards, dans les Hatue-Heceue, 1*”> part., vol. II, p. 236 et 88.; Statuts de l'entrepôt des marchandises dans la ville de Bmges, renouvelés |)ar le duc Charles de Bourgogne en 1470, dans QUliodts van Severen, lurent.
des arehires de tu tille de Bruges, l*" série, vol, VI, p. 6—18.
’ Piloti, p. 874.
‘ Froissart, Œuvres, éd. Kervyn de Letteuhove, XIV, 278.
' Au XV* siècle, le départ des galères de Venise avait lieu régulièrement entre le 8 et le 26 avril: Uzz., p. 104; on n'avait fait, d’ailleurs, que reprendre la tradition de ce qui existait au XIV*. Romanin.
Les Pays-Bas.
celles de Florence. En eôet, la République florentine avait à peine acquis le port de Livourne, qu’elle se hâta d’expédier vere la Flandre des galères à elle; le premier voyage eut probablement lieu en 1425.* Par la suite, quand on organisa un autre service maritime vers le Levant, on eut soin de combiner les deux de façon à assurer, dans les meilleures conditions, le placement des épices comme celui des draps et des soieries.’ Une ordonnance des “consules maris“ du 27 mars 1447, déterminait sept lignes â desservir pai‘ les galères de Florence: celle de Flandre et d’Angleteire (Sluys, Sandwich, Southampton) n’était pas oubliée, bien entendu; mais on profita de l’occasion pour préciser les ports où les galères devaient faire escale sur leur route.’
Sur ces entrefaites, il se produisit dans les Flandres même des changements dont le commerce devait nécessairement subir les conséquences. Vers la fin du Moyen-Age, les progi'ès de l’ensablement rentrent très difficile l’accès du port de Sluys. D’un autre côté, la Flandre et la viUe de Bruges en particulier furent le théâtre d’agitations populaires et de soulèvements armés dont on ne prévoyait pas la fin.* Désespérant de voir le rétablissement du calme indispensable â la prospérité du commerce, un gi'and nombre d’étrangers émigrèrent à Anvers. Comme une bonne partie des Italiens avait suivi ce mouvement,’ cette émigration fut le signal d’un développement constant du trafic entre l’Italie et Anvers. Les produits du Levant apportés par des navires de Uênes, de Venise et même d’Ancône, abondèrent dorénavant sur cette place.’ Cependant, le commerce n’abandonna complètement Bruges en faveur d’Anvers’ qu’au commencement du XVI®
‘ En tout cas, Florence envoyait, à cette époque, des galères en Angleterre (Benedetto Del, cité dans Pagnini, II, 60) ; mais la visite anx ports des Pays Bas et d’Angleterre était toujours comprise dans la même tournée. Voyez les conditions de la vente de Livourne, dans Canale,
Nuoca istoria di Qenoca, IV, 179.
’ Amari, Dipl. arah. dell' arehirio fiorentino, append., p. 46.
* Doc. suite relax, toae., p. 292.
* Kervyn de Lettenhove, Hist. de la Flandre, VI, 79 et ss.
‘ La bourgeoisie de Bruges tenta une démarche auprès de l'ambassadeur Vinc.
Quirini (1506) pour les engager à revenir dans leurs murs: Kawdon Brown, 1. c., p. 307.
" Voy. l’intéressant tableau du com-
merce d’Anvers, par Guichardin, dans sa Deserittione dei paesi baesi, p. 119 et ss., et Mertens en Torfs, III, 211.
’ Cette révolution est très bien racontée par Guichardin, 1. c., p. 84. Voy. aussi Mertens en Torfs, III, 318 et ss. Ce ne fut pas un bouleversement subit; loin de là. Les premiers navires portugais étaient arrivés à Anvers en 1503; beaucoup d’autres vinrent ensuite et inondèrent le marché de leurs épices. Les Vénitiens, obligés de vendre leurs marchandises beaucoup plus cher, n’avaient plus aucnne chance de les placer (Sanut., Diar., VI, 192 , 209; PriuU, p. 161). Il arriva plusieurs fois que les galee di Fiandra ne trouvèrent absolument pas d'aclieteurs (Sanut., Diar., IV, 811; V, 641). Cependant, il arriva encore, en 1610,
724 Supplément II. — TjO clientèle du commerce du Levant.
siècle, et cet événement fut la conséquence directe de la découverte de la route maritime des Indes par les Portugais. Ces derniers, noms l’avons VH, choisirent Anvei’s pour en faire l’entrepôt des épices qu'ils avaient été chercher dans ces régions lointaines. Dès lors, Anvers devint l’un des principaux marchés des produits de l'Orient: mais les Italiens en avaient perdu le monopole; il était passé aux mains des Portugais.
L’Espagne et le PortugaL
Nous avons beaucoup parlé de la nation catalane; t;lle habitait la partie orientale du nord de la péninsule ibérique. Entretenant avec le Levant d’actives relations, elle était toujoiu^ bien approvisionnée d’épices et en fournissait à tous les pays voisins.* De ce côté, il y avait peu de chose à faire pour les Italiens, alors même que les habitants de Barcelone se fussent montrés moins intolérants à l'égard de leurs rivaux,* et que des guerres fréquentes n’eussent pas renouvelé les haines entre les Catalans et les Génois en particulier. Au sud de la Catalogne, les côtes d’Espagne furent longtemps au pouvoir des Arabes. Ceux-ci recevaient les produits de l’Orient soit pai* des caravanes qui longeaient le littoral septentrional de l’Afrique, soit par des navires égyptiens ou syniens qui fréquentaient le port d’Almeria D’ailleurs, les habitants d’Almeria, de Dénia, de Malaga et anü-es villes, construisaient eux -mêmes des navires assez bons marcheurs pour atteindre en trente-six jours les côtes de la Syrie, et ils allaient chercher eux-mêmes les produits d’une industrie plus avancée et d’un sol plus favorisé que les leurs.” On sait que les Arabes d’Espagne firent faire à l’industrie et à l’agricultui'e de leur pays des progrès qui les mirent en mesure d’obtenir sur place bien des produits qu’auparavant ils devaient aller demander à l’Orient Les Génois et les Pisans entretenaient un trafic avec eux.‘ Bien des pèlerins ou marchands musulmans s’embarquaient en Espagne même, ou à Ceuta, sur des bâtiments génois, se faisaient transporter à .\lexandhe ou â Acre et revenaient de mêrae.^* La question serait de savoir si les Italiens ne fournissaient pas les épices aux Arabes d’Espagne. Plus tard, k mesure que l’Islam perdit du terrain en Espagne, les villes re-
à Anvers, un bâtiment vénitien parti d’Alexandrie avec nn chargement d'épices (Mertens en Torfs, III, 830 et ss.).
' Voy. p. ex. Capmany, Mem., II, 3 et SS., 15 et ss., 378.
* Ibid. II, 88 et s., 131, 195.
' Bldrisi, Daeription de l'Afrique et de t’Kepayne, éd. Duzy, p. 934, 940, 244, 938.
* Monum. hiel. pair. Chari.. II, 289 et 8.; Lih. Jur., I, 152 et s., 1484 et ss.
‘ Ibn Giobair, éd. .tmari, dans rArcAir. ator. ital, append. 4, p. 41—43; Amari, Dipl. arah. florent., préface, p. xxii et s.; Aboulféda, éd. Reinaiid, introd., p. rxw.
L'Angleterre.
conquises par les chrétiens se trouvant privées de leurs relations directes avec l’Orient, elles eussent pu en souffrir, si les Italiens n’avaient été là tout prêts à remplacer les inteiinédiaires disparus. La tâche d’approvisionner cette partie de l’Espagne incombait d’ordinaire aux galères de Flandre. Celles de Venise touchaient ordinairement à Majorque et gagnaient de là soit Alicante, soit Alméria, soit Malaga; au-delà du détroit de Gibraltar, elles jetaient l’ancre dans le port de Cadix, d’où il était facile d’aller à Séville; enfin, elles faisaient encore relâche à Lisbonne,* où des traités garantissaient un bon accueil aux Vénitiens.* Dans toutes ces escales intermédiaires, on faisait des affaires, on déchargeait et on chargeait des marchandises. Florence organisa un service spécial pour la Catalogne avec escales à Barcelone, Majorque et Valence. Les ports espagnols de la Méditerranée étaient encore desservis d’une part par les galères de la ligne d’Alger et du Maroc, d’auti’e part par les galères de Flandre, qui faisaient en outre escale à Cadix et à Lisbonne.* L’objet principal de ces fréquents voyages était l’échange des draps de Florence contre les produits de l’Espagne,* mais il n’est pas douteux que les galères de Florence y portaient aussi des articles de l’Orient, moins pourtant que celles de Gênes et de Venise. En ce qui concerne Séville par exemple, il est certain que, si son marché était abondamment pourvu d’épices, elle le devait uniquement aux Italiens,* et les Portugais eux-mêmes ne connurent pas d’autres intermédiaires jusqu’au jour où l’un d’eux découvrit une route de l’Inde jusqu’alors inconnue du monde entier.
L’Angleterre.
Le goût des jouissances d’une vie raffinée et le besoin des pix)duits précieux de l’Orient qui en était la conséquence directe, ne se développèrent que relativement tard chez le peuple anglais. Paisuite, bien que l’Angleterre eût fourni son contingent aux croisades, ces grandes expéditions laissèrent le commerce anglais indifférent L’existence d’un "meus Anglorum" dans la ville d’Acre, vers le milieu du XIIP siècle, semble démontrer la présence d’une colonie d’Anglais commerçants, mais ceux qui fonnaient, au temps de l’empire latin, une (>etite fraction de la population de Constantinople, paraissent avoir appartenu plutôt à l’état militaire; ce devaient être les survivants de la
‘ Rawdon Browu, 1. c., I, Ixiii et s., 148 et 8., 151; n, 364 et s.; Romauin, m, 101, 378; Pasi, p. 194.
’ Romanin, IV, 52; Sanuto, Vite dei doyi, p. 836.
’ Di.e. mile relax, tose.. p. 292; Amari, Dipl. arab. florent., p. 50 et sa.; 60 et aa. * Beued. Dei, daua Pagnini, II, 241, 275. ‘ Pegol., p. 274.
726 Supplrmenf IL — La diciitrlc du ronimtrce du Levant.
garde du corps que les empereui'S byzantins recrutaient parmi les hommes du nord. Enfin, on a prétendu reconnaître le nom de l’Angleterre parmi ceux des pays dont Benjamin de Tudèle dit avoir trouvé des représentants dans la foule bigarrée qui remplissait le marché d’Alexandrie: mais, d’abord, l’identité des deux noms est forcée et, en second lien, quand même elle supporterait l’examen, on n'en serait pas beaucoup plus avancé, car la véracité de cette liste de noms n’est rien moins que démontrée.' Ainsi, toute la paît de l’Angleterre j parmi les peuples qui ont joué un rôle actif dans le commerce du Levant, se borne à cette petite colonie d’Acre, et encore ignorons-nous si elle était restée en relation avec sa patrie.
Sauf cette exception unique, au point de vue du commerce, l’Angleterre se bornait à cette époque, et se borna longtemps encore, à un rôle purement passif. Les abbayes et les monastères, grands propriétaires de troupeaux, voyaient avec une béate satisfaction les Italiens et les Flamands se disputer leui-s laines;’ les lois, de leur côté, étaient enchantés de trouver en Lombardie et en Toscane des banquiers complaisants pour leur faire des emprunts. On ne se rendait encore aucun compte de l’avantage que pourrait avoir pour le peuple anglais la création d’une industrie nationale capable de mettre en œuvre les matières premières indigènes,’ d’une fortune nationale qui permit de se passer des puissances financières de l’étranger. Dans cet état de choses, la marine anglaise se bornait à faire du petit cabotage et laissait tranquillement aux navires étrangers le soin d’importer les produits des pays lointains.^ En ce qui concerne spécialement les produits de l’Orient, l’Angleterre les recevait de l’Italie, et même, à l’origine, elle les recevait en majorité par voie de terre et de seconde ou troisième main. Pour les épices, en particulier, le rôle d’intermédiaire parait être échu aux Allemands (homines imperaioris) et spécialement aux gens de t'ologne qui envoyaient depuis très longtemps déjà leurs navires en Angleterre.’ Ce trafic
' Nous n'insistons pas sur ce point, que nous avons déjü discuté.
’ Pagnini, Delta décima. H, 92 et ss., 324 et 88.; Oiudici, Storia dei munieipj ilatiani, app., p. 231 — 240; Pegol., p. 233 et 88.; Varenbergh, Retal. entre le eotnté rie Flandre et l’Angleterre, p. 214 et ss.
’ n est très curieux de voir vanter cet état de choses: pourtant on lit dans Matth. Wertnionaet. Flor. hintor., s. i\. 1266: “Tibi (6 Anglia) de tua materia vestes pretiosas tua textrix Flandria lexuit".
' Dans le passage cité & la note précédente, l'auteur affimie à tort que les navires anglais iwrtaient les aromates et autres articles précieux aux quatre coins du monde. Un ]>eu plus loin, il avoue que ce sont les Génois, les Pisaus et les Vénitiens qui apportent les pierres précieuses roulées par les fleuves du Paradis.
‘ Lappenberg, Oesch. de* han*i*eheti Stahlhofs xu London, p. 4 et 8.; Ennen, Oe*eh. ton Koln, I, 480 et s.; UansUehes Urkundenbueh, I, n’’ 2.
L' Allenwgnf
cessa à peu près* complètement à partir du moment où les grandes puissances commerciales de l’Italie eurent pris leui's mesures pour faire exécuter chaque année, pai- leurs galères, un voyage en Flandre et, par la même occasion, en Angleterre. Nous avons déjà paidé précédemment des origines de ce service de navigation. En Angleterre, les escales étaient: Sandwch, Southampton et Londres (cap Sainte Catherine).’* Les rôles de fret de navires vénitiens que l’on connaît démontrent (ju’ils ex|M)rtaient très fréquemment en Angleterre des épices (specie grosse e menude), du vin de Candie (Malvoisie), des raisins de (Plinthe, du sucre, de la soie et du coton,* et qu’ils en rapportaient de la laine, des cuiis et des métaux, particulièrement de l’étain.* Les galères génoises servaient au même trafic à l’aller * et au retour. Nous trouvons des données encore plus précises sur les articles impoilés par les Italiens, dans un poème historique écrit en 1436, intitulé: The libeU of english jwlicye. Le but poursuivi par l'auteur était de persuader à la nation anglaise de s'émanciper du joug des peuples qui s’étaient emparés de la prépondérance maritime et écrasaient le commerce anglais pour l’empécher de se développer.® D’après lui, les galères génoises, entre autres, importaient de la soie et du coton, de l’or et des fils d’or,' du poivre noir et de l’alun de roche (allume di roccaj, les galères vénitiennes et florentines des épices de toutes sortes, des drogues médicinales, telles que la scammonée, le turbith, la rhubai'be et le séné, des vins fins, des singes etc. Et, ajoute le poète, en même temps qu’ils apportent dans le pays des articles de luxe dont il poui'rait bien se passer, ils en emportent à son grand dommage, de l’étain, de la laine et du di-ap. L’émancipation prêchée par le poète ne se réalisa pas de si tôt. Au début des temps modernes, les Portugais enlevèrent aux Italiens le commerce d’importation des produits de l’Orient, et l’Angletene continua de leui' payer son tribut, puis ce fut le toui' des Hollandais, jusqu’au jour où elle s’empara elle-même de la première place dans le commerce du Levant.
L’Ailemagne.
Pai' quelles voies les Allemands recevaient - ils les produits de l’Orient pendant la période des croisades et plus tard, jusqu’à la fin du Moyen-Age Tel est le problème dont il s’agit ici de rechercher la
‘ Pas tout à fait: voy. Rawdou Browu, p. 75.
* Bawdou Brown, p. Ixiv.
’ Voy. la liste complète dans Rawdou Brown, p. cxxxv, et, dans l’index, aux mots: currants, sillt, spices, wiue etc.
‘ Voy. p. ex. Sanut., Dior., II, 568.
‘ Rymer, Fœdera, II, 2, p. 941.
‘ Je me suis servi de l’édition Hertzberg (Leipz. 1878), avec traduction. Les vers auxquels je fais allusion se trouvent p. 36—38.
’ “Gold of Jeue“, ou oro filato di Oenova, Uzz., p. 193.
728 Siipplémetit IL — L>i dimlèlr iln commirce du Leriiuf.
solution et c’est un travail plus difficile qu’il ne semble. Pour ne point diviser notre attention, prenons d’abord les grands marchés du Bosphore, de la mer Noire et de la mer d’Azov, Constantinople, CafFa et Tana, et cherchons k déterminer s’il existait, et jusqu’à quel point il existait, des relations entre eux et l’Allemagne.
L’existence d’une colonie de commerce allemande à Constantinople pendant le XII* siècle est un fait qui n’a plus besoin de démonstration: mais, nous l’avons déjà vu en racontant son histoire, elle n’atteignit jamais un haut degré de prospérité et son existence fut éphémère. Notre tâche serait singulièrement facilitée si nous pouvions établir qu’à un moment donné elle entretenait des relations avec les villes commerçantes échelonnées sur le Danube et en particulier avec Ratisbonne, la plus importante de toutes; mais les sources ne nous fournissent pas le plus léger indice à cet égard. Nous pouvons bien suivre, pièces en main, les marchands de Ratisbonne dans les voyages qu’ils entreprenaient au Xn* siècle; nous les verrons s’aventurer au loin, visiter les marchés d’Enns, s’arrêter à divers bureaux de douane entre Enns et Vienne, séjourner à Vienne pour leurs affaires, puis pousser au-delà jusqu’en Hongrie;* à côté d’eux, nous verrons également les marchands de Passau, dlllm, de la Souabe en général, de Cologne, de Metz, d’Aix-la-Chapelle et de Maestricht profiter de la magnifique voie de communication offerte par le Danube. Au delà de la Hongrie, nous perdons leurs traces; il est vrai ([u’à partir de 1198 ou, en tout cas, à partir de 1221, le chemin de ce pays leur était fermé par les Viennois, jaloux de se réserver exclusivement le droit de trafiquer avec lui.* Il n’est pas démontré que les Viennois eux-mêmes se soient jamais aventurés dans la Serbie, dans la Bulgarie, ou jusqu’à Constantinople; du moins, les sources ne nous révèlent rien de semblable. H paraît donc démontré que les marchands allemands qui descendaient le cours du Danube n’allaient pas chercher en personne les produits de l’Orient dans les magasins de leurs compatriotes établis à Constantinople. D’autre part, il n’est pas prouvé que les colons allemands de Constantinople aient organisé des caravanes pour expédier ces produits jusqu’au Danube, où les marchands allemands auraient pu les attendre pour les rapporter avec eux en Autriche, en Bavière etc. Enfin, il n’est dit nulle part que
‘ Voy. deux documents de 1191 et 1192, piibl. p»r M. Meiller dans I'Jrr//i> fiir Kuude trslerr. Geseliirhlgqufllm , X, 92 — 9H; ils l’avaient été déjà, une première fois, mais avec de nombreuses inexactitudes. par .M. Scbeiil, dans Origg. guftf.
III, pnef., p. 30 — 32; voy., en outre, le doc. III (sans date), dans les Omehicht»ifuelleu <ler Stadt Wien, 1*** part., T. I, p. 6 et s. (avec note de M. Tomaschek).
’ Getrhirhl-Kquellen der StadI irien.