‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 108 sur 145 · IV. Les Hais croisés de Syrie · texte numérisé non relu

IV. Les Hais croisés de Syrie

tolommeo n'avait nullement l'intention de remplir ses engagements; cette déception détermina l'amiral à se rapprocher de Lucie (1289) et à faire avec elle un arrangement dont nous ignorons les détails.1

Ni l'un ni l'autre de ces traités ne devait rapporter à la république génoise les profits qu'elle en attendait. Il ne s'était écoulé que peu de temps depuis leur signature, quand Kelavoun vint mettre le siège devant Tripoli: oubliant tous les déboires qu'il avait subis de ce côté, l'amiral génois courut au secours de la place avec les Pisans et les Vénitiens, mais il ne put l'empêcher de tomber au pouvoir des Égyptiens (27 avril 1289) 2 et dut se contenter d'opérer le sauvetage des habitants et de les aider à passer dans l'ile de Chypre. Les Tripolitains avaient failli recevoir encore un autre renfort* et d'un côté d'où celles ils devaient être bien loins d'en attendre: c'était la colonie génoise de Caïffa qui, à la nouvelle du danger que courait Tripoli, avait armé trois galères et les avait expédiées sous les ordres de son consul, Paolino Doria, au secours de ses compatriotes; malheureusement il arriva trop tard. Nous connaissions déjà l'attachement de ces colonies envers leur mère -patrie; c'est un bel exemple de leur attachement mutueL3

Enfin, le 18 mai 1291, le principal boulevard des états croisés, Acre tombait à son tour. Le soin de la défense incombait principalement aux ordres religieux de chevalerie; mais il leur manquait deux choses: entre eux l'union, et, vis à vis des autres, une autorité suffisante pour imposer l'obéissance; les chroniques constatent sous ce rapport l'indiscipline des Vénitiens et des Pisans.4 Les habitants des quartiers marchands (homhies communitatum ) partagèrent d'ailleurs avec un zèle soutenu toutes les fatigues de la défense et du service de nuit.5 On cite avec éloges la bravoure des Pisans et l'excellence de leurs machines de guerre.* Les auteurs qui nous ont laissé le récit de cette catastrophe ne disent pas un mot des Génois; cela tient évidemment à ce que, depuis le jour de leur émigration à Tyr, ils n'étaient jamais revenus en grand nombre. Quand l'ennemi fit irruption dans la ville, les colons appar-

1 Le texte des Aimâtes génoises donné par Pertz (p. 322, 323 et 8., 326) jette sur ces événements des derniers temps du comté de Tripoli beaucoup plus de lumière que celui de Muratori, et il complète avantageusement les fragments de Sanuto (p.

229) et les chroniqueurs arabes (Michaud- Keinaud).

' Quelques jours après, Neftn et Batroun subissaient le même sort que la capitale: Wilken, Oesch. der Krcuxx., VII, 706; Weil, Oesch. (ter Chai if., IV, 163.

3 Annal. Jan., p. 324.

4 Relation d'Arsenius, dans Murât., SS. XIII, 1183.

6 Ce fait est constaté par le Magister Thadeus, de Naples, dans son Historia de. desolatiotte ei concttlcalione ciritatis Acconensis (éd. Riant), Genevae 1874, p. 27.

0 Amadi, dans Mas -Latrie, Hist. de Chypre, I, 489.

358 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

tenant aux nations commerçantes furent les premiers à lâcher pied et à courir vers les vaisseaux pour sauver leurs personnes et leurs trésors.1 Comme la ville n'était pas investie du côté de la mer, ceux à qui manquait la volonté ou la capacité de contribuer à la défense avaient eu tout le temps de fuir et d'emporter leurs marchandises d'abord en Chypre, puis, de là, en Occident, de sorte que l'ennemi ne trouva rien de bien précieux en fait de butin.2 Mais, en perdant Acre, le commerce d'Occident perdait un vaste entrepôt, un marché toujours abondamment fourni des articles les plus rares et les plus recherchés et c'était pour longtemps, car l'ennemi détruisit la ville de fond en comble. A partir de ce moment, les chrétiens des villes encore libres du royaume de Jérusalem et du comté de Tripoli renoncèrent à une résistance sans espoir. Tyr, Sidon, Béryte, Tortose, Gibelet furent évacuées sans coup férir.

Tout était fini pour les états croisés; longtemps menaçante, leur ruine était désormais un fait accompli. Ce n'est point ici le lieu de nous étendre sur ses causes, mais nous devons, parmi elles, signaler la part de responsabilité qui retombe incontestablement sur les membres des colonies de commerce et particulièrement sur les Italiens. Jacques de Vitry, parfaitement au courant des choses de la Terre-Sainte au XIII0 siècle, l'a trèsbien précisée. Il rend justice aux grandes qualités des Italiens, à leur prudente circonspection, à leur attachement aux intérêts de l'État, à leur fermeté dans la défense de leurs droits et de leurs institutions, à leur sobriété qui les rendait plus que toutes les autres nations aptes à la vie de l'Orient; il sait apprécier les services qu'ils ont rendus à la chrétienté de Syrie, tant par l'excellence de leur marine militaire que par l'activité de leur marine marchande, à qui incombait la plus grande partie du transport des pèlerins, des vivres et des marchandises; mais il blâme aussi énergiquement leurs rivalités jalouses sur le terrain du commerce, leur insatiable amour du lucre, causes d'incessantes dissensions et de luttes intestines dont l'ennemi seul pouvait se réjouir.3 Bien souvent les habitants de la Syrie firent parvenir leurs doléances en Occident: ils signalaient les querelles des colonies marchandes italiennes comme un mal qui devait finir par causer la ruine de tous les établissements chrétiens; ils demandaient qu'avant toute autre chose on les obligeât de vivre en paix, dût- on pour les y contraindre, aller jusqu'à leur retirer leurs privilèges.4 Des plaintes de ce genre

' Thadeus Xeapolitanus, l. c. 31 (tirage ii part des Sitxuufjsbcrichte

1 Wilken, VII, 74b, 756, 774 not. 120. dcr Munc/m. Akad. 1865, vol. EL). ■ Jacq. de Vitry, dans Bongars, (lesta * Voyez les avis exprimés par certains

Pet per Franco* I, p. 1085 et s., 1089. dignitaires ecclésiastiques, communiqués

Ou trouve la même pensée dans le Trac- par Servois dans la Bihlioth. de l'école

talus de terra sancta, éd. Thomas, p. 15, des chartes, 4<" série, T. IV, p. 288 et «.,

Page 1