‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 145 sur 145 · phil hist. Cl, XXI, 1856), p. 248 et s · texte numérisé non relu

phil hist. Cl, XXI, 1856), p. 248 et s

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 443

rédacteur du procès -verbal ne manque pas d'ajouter que l'individu en question est au service impérial, ou bien qu'il habite Rhodes, Thessalonique, Ania etc., ou encore que le vaisseau corsaire commandé par lui a été équipé dans tel ou tel port grec. Cette précision de détails est évidemment calculée pour établir le droit de faire remonter jusqu'à l'empereur la responsabilité des dommages causés par les corsaires. Ceux d'origine grecque n'étaient guère moins nombreux que les autres, et les fonctionnaires impériaux n'avaient pas honte de les protéger; il s'en trouvait même qui faisaient mieux encore et qui armaient euxmêmes pour la course, comme par exemple les gouverneurs de Thasos, de Scopélos, de Cérigo, mais surtout celui de Rhodes, un nommé Krivikiotès ; celui-ci gardait longtemps les prisonniers vénitiens tombés entre ses mains, les accablait de coups, les astreignait aux travaux les plus pénibles, comme des criminels. Après les îles désignées plus haut, les refuges préférés des corsaires étaient les îles de Samothrace, de Zéa et de Samos, les ports de Malvoisie et de Thessalonique sur la côte européenne, et celui d'Ania sur la côte asiatique de l'Archipel. C'était de Thessalonique que Jean Senserazon partait en course avec son équipage de corsaires: Ania abritait celui de Jean de lo Cavo, natif de Namfio, plus tard souverain de cette île.1 Les noms de ces deux chefs de corsaires sont ceux qui reviennent le plus souvent, mais nous pourrions en citer environ quatre-vingt-dix autres, et à chaque nom correspond une liste plus ou moins longue de méfaits commis au détriment des Vénitiens. Outre ces écumeurs de mer, sortis des ports et des îles de la Grèce, tout un essaim de corsaires génois rôdaient autour de Négrepont, ne laissant à la colonie vénitienne ni trêve ni repos. Leurs hauts faits sont résumés dans un mémoire rédigé par ordre de la Seigneurie et qui nous est parvenu sous le titre de: Dampna data per homines Janue Vendis nabitatorïbus Negrepontis sub bajulatu Victoris Delphyno (c à. d. de 1273 à 1275).2

Les Génois et les Grecs auraient pu, à leur tour, établir une contreliste de corsaires vénitiens ou alliés des Vénitiens. Les seigneurs de Négrepont alliés de Venise et le baile vénitien lui-même8 exécutaient en personne des coups de main sur les côtes de l'empire grec. L'un d'eux entre autres, dirigé contre Ania, fut couronné d'un plein succès; on y fit un énorme butin de pierres précieuses, de perles, de matières d'or et d'argent et on en ramena une quantité de prisonniers. Les

1 Sanudo, dans Hopf, Chroti. gréco- * Hopf, Oriechenland, op. cit., LXXXV, romanes, p. 132; Hopf, Veneto - byxant. 310, not, 73. Analectm, dans les Siixungsberichte der 3 Archiv. tend., XX, 81. Wiener AJcad., phil. hist. CL, XXXII, (1859), p. 500.

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petites îles de l'Archipel possédées par des seigneurs de famille vénitienne fournissaient aussi leur contingent de hardis corsaires qui s'aventuraient jusqu'en Arménie, en Chypre et au Kiptchak (Scitia).1

Cette petite guerre, incessamment entretenue des deux côtés, ruinait moralement et matériellement le pays et ses habitants. Pour comble de malheur, une foule de pirates de profession, accourus de tous les coins du ciel, profitaient du désordre général pour tuer et piller tout ce qu'ils pouvaient atteindre indistinctement II est vrai que s'ils trouvaient des refuges, notamment à Négrepont et à Nauplie, ils avaient des adversaires qui les pourchassaient énergiquement; à ce métier, les frères Manuele et Benedetto Zaccaria de Phocée déployaient une activité toute particulière , car il y allait de l'intérêt de leur commerce d'alun de purger les mers des brigands qui les infestaient.*

On peut se figurer sans peine les pertes énormes que faisait subir un pareil fléau au commerce en général, mais surtout à celui de Constantinople et de la mer Noire et aussi, par ricochet, à celui de l'Égypte, de l'Arménie, de la Syrie et de Chypre. Et ce n'était, à ce qu'il semble, que le prélude d'une guerre générale, dans laquelle on devait voir Venise combattre aux côtés de Charles d'Anjou, et Gênes aux côtés de Michel Paléologue. Les Vêpres Siciliennes et la mort de Michel prévinrent la catastrophe. Sous le règne à'Andronic II, il se produisit un certain apaisement des deux côtés. D'une part ce prince n'était rien moins que d'humeur belliqueuse; d'autre part, pendant les dix premières années de son règne, les nations commerçantes se tinrent assez tranquilles, bien que l'inégalité de traitement sur le territoire grec, cause première de leurs conflits, subsistât toujours. A cet égard, le nouvel empereur suivit exactement la voie tracée par son père; comme lui, il réserva toutes ses faveurs pour les Génois et ceux-ci, grâce à cette situation privilégiée, conservèrent leur prépondérance dans le Bosphore. Les documents nous font malheureusement défaut pour cette première partie du règne d'Andronic, de sorte qu'il nous est impossible de connaître par des témoignages certains les concessions nouvelles accordées par lui à cette nation. Sans doute, l'ambassade envoyée de Gênes en 1284 pouvait compter sur un accueil bienveillant, car elle amenait une marquise de Montferrat destinée à devenir l'épouse du jeune empereur:3 nous connaissons encore l'ambassade de Jacopo Doria en 1288 et celle de Nicolo di Palazzo en 1291, 4 mais les résultats n'en sont point par-

1 Sanudo, dans Hopf, Chron. gréco- 3 Annal. Jan., p. 311. romanes, p. 120, 127, 146 et s. « Canale, Xuoca istoria dclla rtpub-

• Ibid. p. 127, 146 et s. blica di Qcnota, III, 202.

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venus à la postérité. Après de longues négociations ouvertes à Constantinople par Angelo Marcello et Marco Zeno et continuées à Venise par le Métropolite de Lesbos et Constantin Foscamalus, la paix fut enfin signée entre Andronic et Venise, en 1285. Les clauses du traité ne sont qu'une reproduction de celles du pacte de 1277, mais sa durée, fixée à dix années, le distingue avantageusement des courts armistices consentis par Michel Paléologue. Andronic voulut bien, à cette occasion, payer une indemnité de 24,000 hyperpres pour les préjudices causés aux Vénitiens par les corsaires grecs, et leurs alliés sous le règne de Michel,1 mais il lui eût été impossible d'accepter pour l'avenir la responsabilité des actes de piraterie commis à leur détriment dans les eaux grecques. En effet, par sa négligence il laissa la marine grecque déchoir à ce point que ses propres sujets étaient exposés sans défense aux attaques des corsaires, et qu'on dut ordonner aux habitants des côtes de se retirer dans l'intérieur des terres pour éviter d'être enlevés.* On comprend que, dans un tel état de choses, les étrangers ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.

H n'y avait pas dix ans qu'Andronic était sur le trône, quand Acre tomba au pouvoir du sultan d'Égypte et, avec elle, tout ce qui subsistait encore des états croisés en Syrie. Cette catastrophe barrait au midi la route du commerce du Levant, ou, tout au moins, lui enlevait toute sécurité de ce côté ; ce fut un coup d'autant plus sensible pour les Vénitiens que déjà, au nord, la prépondérance des Génois semait de difficultés la route de Constantinople et de la mer Noire. De là, nouvelle explosion de haines entre les Vénitiens et les Génois,6 et le sol de l'empire grec fut de nouveau le théâtre de scènes de meurtre et de pillage. L'année 1294 vit le commencement d'une longue guerre entre les deux puissances. Les débuts furent heureux pour les Génois: ils commencèrent par infliger une sanglante défaite à leurs ennemis à la bataille de Lajazzo, prirent d'assaut la Canée dans l'île de Crète, détruisirent une flotte marchande dans le port de Modon ;* mais, après ces premiers succès, la fortune les abandonna et ce fut le tour des Vénitiens. Leur amiral, Buggiero Morosini, surnommé Malabranca, ayant rencontré une flottille ennemie, lui donna la chasse dans le Bosphore jusqu'au détroit connu sous le nom d'Hiéron,5 puis, revenant sur Galata, il mit tout à feu et à sang sur son passage (1296). Le faubourg de Galata était encore inachevé; il n'avait point de murailles;6 ses habitants, Grecs et Génois,

1 Taf. et Thom., ni, 822 et ss., 339 4 Dandolo, p. 404 et s.

et ss. 6 C'est le Lalgiro de Dandolo, p. 406.

* Pachym., n, 10B. 6 Jacq. de Vorag., dans Murât, SS.

3 Ibid. D, 232 et s. IX, 56; Nicéph. Grég., I, 134.

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s'étaient réfugiés à Constantinople avec leurs familles et tout ce qui pouvait s'emporter et y attendaient l'ennemi de pied ferme; les habitants grecs de Constantinople avaient pris les armes, fermé leurs portes et faisaient bonne garde; pour empêcher les Vénitiens établis dans la ville de conspirer avec leurs compatriotes, Andronic les avait tous fait enfermer.1 Il tenait les ennemis des Génois, ses protégés, pour ses propres ennemis et, en ce qui concerne les Vénitiens, il y était d'autant plus autorisé que, dans la circonstance présente, ils venaient de violer une des dispositions les plus importantes du traité, celle qui interdisait à la fois aux Génois et à eux de vider leurs différends dans l'intérieur des détroits qui aboutissent à Constantinople.2 Morosini commença par mettre le feu aux maisons abandonnées de Galata,3 puis il retourna ses forces contre Constantinople, mais là, il rencontra une résistance vigoureuse qui lui fit juger prudent de battre en retraite. Sur son chemin, il s'empara encore par surprise de Foglia-vecchia (Phocée) alors possédée par le fameux Benedetto Zaccaria, frère de Manuele, mort en 1288; il en emporta les chaudières et autres ustensiles employés à la fabrication de l'alun.4 Morosini parti, Andronic mit le séquestre sur les biens des Vénitiens établis à Constantinople: il s'assurait par ce moyen un gage jusqu'à acquittement d'une indemnité de 80.000 hyperpres qu'il réclamait comme équivalent de la valeur des maisons incendiées à Galata.5 Quant aux Génois, ils assouvirent leur vengeance sur les colons vénitiens de Constantinople; à propos d'une altercation quelconque, il se ruèrent sur leurs adversaires, enlevèrent de vive force une tour où ils s'étaient réfugiés, précipitèrent du haut du toit leur baile (M. Bembo) et massacrèrent un grand nombre6 des plus notables d'entre eux. Les petites

1 Les habitants grecs de Constantinople commirent, à cette occasion, au détriment des Vénitiens, des vols pour une valeur de 7000 hyperpres: ce fait ressort des termes du traité de paix du 4 oct 1302 — 7 Mars 1803.

• Taf. et Thom., m, 96, 141, 329, 346; Pachym., II, 239.

* Cet incendie obligea les Génois de Péra réfugiés à Constantinople, d'y prolonger leur séjour: ils avaient été recueilis dans le quartier des Blaquernes (voy. Paspati, Bi :. fuléx., p. 215). Atti délia Soc. lig.y X, 498 (le passage de Jacq. & Voragine que nous avons cité ci -dessus est mieux rendu dans cet ouvrage que dans Murât., S8. IX, 56).

4 Jacq. de Vorag., /. c. ; Dandolo, p. 406. Ce dernier parle d'une fabrication de savon à Phocée; il fait, sans doute, confusion.

* Pachymérès remarque avec raison qu'en agissant ainsi l'empereur ne faisait que procéder conformément aux traités, qui lui donnaient le droit d'indemniser les victimes aux dépens des agresseurs; voyez les passages des traités cités plus haut.

0 L'arménien Héthoum dit 56 (Rte.

des hist. des crois., doc. armén., I, 490); le continuateur de Jacq. de Voragine parle de 70 au moins (Atti délia Soc. lig., X, 499).

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gens en réchappèrent, mais le séjour de Constantinople ne leur paraissait plus assez sûr et ils préférèrent repartir pour Venise. Andronic, supposant bien qu'on l'accuserait d'être l'instigateur de cette mutinerie, envoya une ambassade donner des explications à Venise, mais il n'en subsistait pas moins qu'un pareil attentat avait pu se commettre impunément dans sa capitale, sous ses yeux, et la République avait bien le droit de s'en prendre à lui: comme le traité de 1285 était expiré, elle refusa de le renouveler avant qu'on eût restitué les biens mis sous séquestre.1

En somme, quel résultat avaient obtenu les Vénitiens en attaquant les colonies génoises?8 Ils avaient porté à leurs rivaux des coups trèssensibles sur le moment, mais ils ne réussirent pas à les expulser définitivement d'aucune des stations occupées par eux : bien plus, les ruines qu'ils avaient faites se relevèrent sous leurs yeux et Galata, notamment, rebâtie en peu de temps sur de plus vastes proportions, sembla avoir puisé dans son désastre une vigoureuse impulsion. Quant à eux personnellement, les terribles représailles des Génois achevèrent la ruine de leur colonie de Constantinople et ils se firent encore infliger une défaite navale à hauteur de l'île de Curzola, dans la mer Adriatique (7 sept 1298).3 Enfin, grâce à la médiation de Matteo Visconti, seigneur de Milan, les deux républiques firent de nouveau la paix en 1299; chacune d'elles renonça aux indemnités auxquelles elle pouvait avoir droit: l'empereur ne fut point compris dans le traité; la prolongation de Tétat de guerre entre lui et Venise y fut même formellement admise, car, à titre d'alliés de l'empereur et en vertu des anciens traités, les Génois se réservaient la faculté de contribuer à la défense de tout point du territoire grec qui viendrait à être attaqué par des Vénitiens, sans que cette coopération pût être relevée contre eux comme une violation de la paix.4 En effet, à cette époque, les Vénitiens étaient encore loin

1 D'après Dandolo, l'arrestation des Vénitiens de Constantinople aurait précédé et provoqué l'expédition de Morosini. Cet historien me fait ici l'effet de déplacer l'ordre véritable des faits, dans le but de fournir rétroactivement un prétexte aux actes de vengeance exercés contre les colonies génoises. Sur cette guerre et ses suites, l'écrivain le plus complet et le plus digue de foi est Pacbymérès, H, 237 — 244; j'ai, en général, suivit sa narration: Nicéph. Grég. (207 et s.) est plus court et en désaccord avec lui sur un point secondaire. Parmi lea historiens génois, Jacq. de Voragine et son continuateur sont,

malheureusement, les seuls qui fassent mention de ces événements, et encore en termes par trop laconiques. On peut encore mettre au nombre des sources pour l'histoire de cette guerre, la charte d' Andronic publiée par Marin, VI, 306 et ss.

* En même temps que Morosini attaquait Galata, Giov. Soranzo enlevait d'un coup de main et occupait Caffa (1296):

nous verrons cela plus loin.

3 Sur cette date, voyez la discussion de M. Yule, M. Polo, I, p. lxxv et s.

* L'instrument de paix a été publié dans le Lib. Jur., II, 344 et ss.; voy. aussi Navagero, dans Murât, SS. XXIII,

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d'une entente avec Andronic Ils s'obstinaient à réclamer la restitution des gages saisis par l'empereur ou, tout au moins, une diminution de l'indemnité exigée par lui; ils présentèrent encore leur demande en 1299, mais, loin de l'accueillir, le prince n'y répondit que par de nouvelles mesures de rigueur à l'égard des colons vénitiens de Constantinople.1 Cette situation ne pouvait prendre fin que par la force : en 1301 , une flotte vénitienne, commandée par Belletto Giustiniani et Guidino Morosini, se montra devant Constantinople, mit tout à feu et à sang sous les yeux des habitants du palais impérial, enleva et martyrisa cruellement de paisibles habitants des îles des Princes, tout cela, sans que la flotte grecque, réduite à une honteuse impuissance, osât se montrer:* l'emperéur céda enfin et rendit les gages saisis par lui;3 le 4 oct. 1302, ses ambassadeurs signaient la paix à Venise: le 7 mars 1303, le traité recevait la ratification de l'empereur:4 non-seulement il renonçait à réclamer des indemnités pour les dévastations commises sur le territoire de l'empire par Ruggiero Morosini, mais il promettait des sommes considérables en réparation des préjudices causés aux Vénitiens par des sujets de l'empire. Au cours de la guerre, les Vénitiens avaient occupé un certain nombre d'îles grecques:5 ils conservaient celles de Zéa (Cya), Sériphos (Sarphus), Santorin (sancta Erina) et Amorgos; autrement dit, Andronic reconnaissait comme fondée en droit la souveraineté des familles vénitiennes qui s'y étaient taillé des principautés depuis 1296: c'étaient les familles Michieli, Giustiniani, Ghisi et Barozzi.6 Par contre, certaines îles, telles que celle de Cos (Lango), récemment conquise par Belletto Giustiniani7 et qui n'avait jamais appartenu aux Latins, devaient faire retour à l'empereur. Parmi les questions intéressant le commerce, signalons l'interdiction pour les marchands vénitiens de vendre dans l'intérieur de l'empire soit du sel, soit du mastic: sur ce point, l'empereur se montra inflexible.

1011 et les passages de divers historiens dans Taf. et Thom., m, 391 et s.

1 Pachym., n, 286 et s.; Dand., p. 409.

1 Pachym., II, 322 et sa.; Xicéph. Grég., I, 208—210; Dand., /. c; Commemoriali délia rcpnblica di Venexia regcsti, I, 20 (n° 79), et 24 (n° 102).

• Pachym., H, 326.

4 Taf. et Thom., IV, 12 et as., 16 et ss. Le premier livre des Alisti, v. Archic. Vcnet., XVHI, 324; XX, 293, contenait certaines pièces relatives aux préliminaires de ce traité de paix: il est perdu.

1 Navagero, p. 1009.

tt Voyez Hopf, art. OMMnn', dans Ersch et Gruber, p. 303 et s.; Zmàtxe xur Ocsch. ton Andros, Op. cil., p. 225 et ss.; Vcnelo-byxant. Analckien, Op. cit.. p. 387, 454.

7 Hopf, Giustiniani, op. cil. Remarquons ces attaques dirigées par les Vénitiens sur l ile de Cos dès les années 1291 et 1292 (Dand., p. 403); c'est un fait très significatif.

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La paix était donc rétablie, mais, pour les Vénitiens, il n'y avait pas grand chose de changé et la situation de leurs affaires dans l'empire n'était pas de nature à les satisfaire; aussi ne cessèrent -ils pas de fomenter des intrigues et des conspirations contre les Paléologues. Charles, comte de Valois, frère de Philippe le Bel, roi de France, avait épousé, en 1301, la petite-fille de l'ancien empereur, Baudouin H, et prétendait avoir acquis par cette alliance des droite à la couronne de Constantinople ; le jour où il voulut les faire valoir, il trouva la république de Venise toute prête à le seconder.1 Thibaut de Cépoy, son agent, se rendit à Venise en 1306, muni de ses pleins pouvoirs et arrêta avec le gouvernement le programme d'une expédition à entreprendre en commun au printemps de l'année 1307.* En attendant, deux agents vénitiens, Filippo Marehiano et Matteo Balbo négocièrent un accord secret entre Charles et certains dignitaires de l'empire grec.3 Une flottille vénitienne escorta en Grèce Thibaut de Cépoy; il était chargé d'y préparer les voies en qualité de vicaire général de Charles et de son épouse,4 et, en particulier, de gagner à la cause du prétendant la compagnie de mercenaires catalans.5 Peines perdues: Charles d'Anjou remettait son départ de six mois en six mois, et il le remit si bien qu'il finit par renoncer à l'entreprise. Cependant, le doge s'impatientait; s'attendant de jour en jour à voir commencer les opérations, il avait rappelé, dès 1308, les marchands vénitiens qui se trouvaient dans l'empire; toutes leurs affaires étaient paralysées; mais toutes ses exhortations tombaient dans le vide.6 Finalement, il se trouva que la République avait fait des armements, exposé les intérêts de son commerce,7

1 II n'avait pas besoin des encouragements du pape Clément V (Comment, regesti, I, 56; Taf. et Thom., IV, 38; (Ld. 15 Janv. 1806); au reste, en 1304, le pape Benoît XI avait déjà adressé un appel semblable à tous les fidèles. Doc. sxtlle relax, tosc, p. 112 et s.

• Le document dans lequel est inséré le texte des pouvoirs donnés à Thibaut et à ses compagnons (d. d. Paris, 28 juill- 1306) porte la date du 19 déc. 1306 et se trouve dans Taf. et Tbom., IV, 48 et as.

8 Ducange, Hist. de Cple., p. 226, et Chartes, p. 50 — 53; Buchon, Recherches et matériaux, I, 48-50; Miklosich et Muller, Acta graea, III, 242 et ss.

4 On trouve ce titre accolé à son nom dans une notice placée en tête du M. Polo de Pauthier, p. 2.

6 Muntaner, trad. Lanz, II, 174 et ss.; voy. aussi Kunstmann, Studien iiber Marino Samtdo d. UU., Abh. der 3° Cl. der Bayer. AkatL, VII, 3, p. 776.

8 Taf. et Thom.!, IV, 69 et s., 75 — 79 ; Comment, regesti, I, p. 86, n° 361, p. 172 et s., n°» 10—15: on peut voir ce qu'il advint des vaisseaux équipés pour cette expédition, dans Mas -Latrie, Coll. des doc. inéd., Mélanges histor., 2® série, m, 62 et ss., documents extraits des Commemoriali , ou dans les Comment.

Reg., I, 173 et s., n°» 18 -26, 28; p. 222 et s., no» 243, 244.

7 Sanudo, dans Kunstmann, Op. cit., et dans Hopf, Chron. grêeo-rom., p. 173; Romanin, Storia di Venexia, III, 9 et s

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s'était compromise, tout cela pour rien. La persistance avec laquelle elle poursuivait son rêve de restauration de l'empire latin est réellement incroyable; en 1320, elle noua encore des négociations dans ce but avec Charles, gendre du prince Philippe de Tarente.1

Mais, au commencement du XIVe siècle, l'empire grec était sous le coup d'un danger autrement sérieux que les conspirations ourdies en Occident-, l'invasion turque gagnait du terrain en Asie-Mineure avec une force irrésistible. Désespérant de vaincre cet ennemi avec ses seules troupes, Andronic appela à son aide, en 1302, le condottiere Roger de Flor et sa bande, devenue célèbre sous le nom de Compagnie catalane. Cet événement n'est point étranger à l'histoire de nos colonies de commerce: en effet, les Génois virent avec un sensible déplaisir l'arrivée de ces mercenaires; ils se rendaient bien compte, dit Ramon Muntaner*, que, "si ces troupes demeuraient dans le pays, ils perdraient la situation puissante et honorée dont ils avaient joui jusqu'alors, car l'empereur n'osait rien entreprendre sans leur assentiment." Si les Catalans jouaient dans l'empire le rôle de sauveurs, il serait assez naturel que leur nation devînt la favorite du souverain; c'était une rivalité qui se préparait sur le terrain commercial; déjà, peu de temps auparavant, (1290) Andronic ne lui avait -il pas accordé la liberté du commerce?8 Cet état des esprits ne pouvait manquer d'amener un conflit; c'est ce qui eut lieu, mais les Génois eurent le dessous; trois mille des leurs restèrent sur le carreau et l'on eut toutes les peines du monde à arrêter les mercenaires qui avaient commencé à piller Galata.4 H fallait avoir recours à un autre moyen : à partir de ce moment, les colons de Galata eurent soin de relever tout ce qui pouvait mettre l'empereur en défiance contre la compagnie. Us étaient exactement informés des préparatifs de Charles de Valois; ce prince avait obtenu, en 1302, du roi de Sicile, Frédéric II, une promesse de secours pour l'expédition qu'il projetait;5 or, la bande de Roger de Flor avait précisément été au service du roi de Sicile et ne l'avait quitté que pour venir à Constantinople, en 1302; les Génois ne manquèrent pas de la présenter comme une avant -garde déguisée, chargée de préparer le terrain à une armée d'invasion; il est certain que c'était une opinion très-soutenable, mais Andronic se refusait À écouter leurs insinuations;6 pour lui, c'étaient de pures calomnies:7 cependant, la morgue et l'insolence de Roger et de ses compagnons

1 Taf. et Thom., IV, 170 et 8.; OoU. * Muntaner, Op. cit., 107 et s.; Pachym.,

des doc. ined., I. c. p. 72 et s.; voyez II, 398 et s.

Hopf, art. Oriechenland, Op. cit., LXXXV, s Ducange, Hist. de Cple, Chartes, p. 43.

379, 405. 6 Buchon, Recherches et matériaux, etc.,

' Trad. Lanz, II, 106. I, p. 48—50.

8 Yoy. plus loin. T Pachym., H, 489 et s.

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prirent de telles proportions qu'il ne tarda pas à se faire un revirement dans son esprit. Tous ces aventuriers traitaient la Romanie en pays conquis. La mort de Roger de Flor (1305), assassiné sur l'instigation du prince Michel, fils et co-régent de l'empereur, leur fournit un prétexte de se mutiner ouvertement; de leur garnison de Gallipoli, ils envoyèrent des députés porter à l'empereur un défi en règle. Un détail qui démontre d'une manière frappante la persistance de l'hostilité de Venise à l'égard de Byzance, c'est que les députés des Catalans donnèrent lecture de leur message à la colonie vénitienne de Constantinople et lui en remirent une copie.1 Les Génois restèrent fidèles à leur ligne de conduite: d'ailleurs, leurs intérêts se confondaient avec ceux de l'empereur; l'éloignement ou l'écrasement de la Compagnie était pour eux une question de vie ou de mort ; quels que fussent les malentendus et les différends qui vinssent à se produire en ce moment entre Grecs et Pérotes,2 ils ne pouvaient entrer en ligne de compte. Un amiral génois livra bataille aux Catalans dans la mer de Marmara et fit prisonnier leur che£ Bérenger de Entença; un autre alla les attaquer chez eux, à Gallipoli, avec l'aide de troupes grecques, mais il rencontra une résistance vigoureuse et dut battre en retraite.8 Cependant, pour une nation commerçante comme la nation génoise, dont les vaisseaux innombrables entretenaient un incessant mouvement de va-et-vient entre l'Occident et la mer Noire, il était nécessairement pénible de se trouver sur un pied d'hostilité avec une troupe guerrière postée de manière à commander le détroit des Dardanelles. Aussi les Génois de Galata finirent-ils par déclarer à l'empereur leur intention de faire à tout prix leur paix avec les Catalans; et ils le firent comme ils l'avaient dit, sans s'inquiéter de lui être désagréables.4 D'un autre côté, l'amitié des Vénitiens pour les Catalans s'était singulièrement refroidie: le revirement tut même poussé si loin que, dans le traité conclu, en 1310, entre Venise et l'empereur grec, on put, conformément au désir exprimé par Andronic et avec le consentement formel de la Seigneurie,5 insérer la clause suivante: "il est interdit à tout sujet vénitien, sous peine d'un châtiment sévère, de trafiquer avec la dite Compagnie, aussi longtemps qu'elle occupera de force une localité quelconque de l'empire".6 On sait que, par la suite, les Catalans évacuèrent volontairement Gallipoli après avoir ravagé et épuisé le pays tout autour d'eux et qu'ils finirent par se fixer, en 1311, dans VAMique et la Béotie, d'où ils expulsèrent les ducs de la maison de La Roche.

1 Muntaner, trad. Lanz, II, 132. 6 Taf. et Thom., IV, 83.

* Pachym., H, 534—639. 8 Misti, lib. 3: extraits publiés dans

8 Pacbym., II, 633—557, 597 et sa.; YArchiv. rend , XVIII, 326: "acceptai tur Muntaner, H, 133 et s., 150—155. capitula quod nostri non vadant ad socie-

4 Pachym., H, 624 et s. tateiu," etc.

452 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Les Génois se trouvèrent ainsi débarrassés d'an voisinage gênant, mais ce rat le tour des Vénitiens de Négrepont. La passion conquérante de ces aventuriers devint pour ceux-ci un sujet d'inquiétudes perpétuelles; leurs incursions s'étendaient jusque dans 111e même; en 1317, ils s'y emparèrent de la capitale, passagèrement il est vrai, mais l'occupation de la forteresse de Karystos rat plus durable (ils n'en sortirent qu'en 1365).1 Et ce n'était pas tout: le brigandage sur la terre ferme ne leur suffisant plus, ils s'adonnèrent à la piraterie et s'unirent aux Turcs d'Asie -Mineure pour ravager l'Archipel jusqu'à l'île de Crète.* Divers princes francs, dont les intérêts, dans cette circonstance, étaient les mêmes que ceux de Venise, lui avaient proposé de former une ligue pour l'anéantissement de la domination catalane dans le duché d'Athènes,3 mais la Seigneurie ne tarda pas à reconnaître que toute leur action se bornerait à des pourparlers ; elle se garda donc bien d'attaquer le territoire de la Compagnie, mais elle fit donner la chasse aux corsaires par ses galères* et eut recours à la voie diplomatique pour tâcher d'obtenir la réparation des préjudices causés par eux à son commerce: elle s'adressa, à cet effet, au chef de la Compagnie, le prince Alfonso Fadrique6 et à son père, Frédéric II, roi de Sicile; elle fut assez mal reçue chez ce dernier.6 Enfin, le 9 Juin 1319, la paix fut conclue et un traité signé pour une durée de six mois entre Alfonso Fadrique et la Compagnie d'une part, Francesco Dandolo, baile vénitien de Négrepont, et les seigneurs féodaux de l'île d'autre part. Les Catalans promirent de désarmer leurs navires à voiles, de n'en point armer d'autres et de ne venir en aide aux pirates, ni directement ni indirectement; cependant ils étaient autorisés à conserver, mais à condition qu'ils ne fussent pas armés en guerre, les vaisseaux attachés au port de Livadostro;7 ce port est situé au fond du golfe de Corinthe et

1 Hopf, Ueberblick ûber die Schicksale von Karystos, dans les Sitxungsberichte der Wiener Akad., phil. hist. CL, octobre 1863, p. 670 et ss.; art. Orieehenland, Op. cit., LXXXV, 410 et ss.

' Hopf, art. Griechenland , Op. cit., LXXXV, 416, 426 et s., 461; Dépêches de Crète, dans Taf. et Thom., IV, 107

■ Coll. des doc. inéd., Mélanges hist., III (1880), p. 82 et ss., 34 et ss., 43 et s., Ârchiv. renei., XVII, 136 (4* paragr.).

4 Comment. Rcg., I, 194, n° 110.

8 lbid. et p. 193, n° 106.

• Taf. et Thom., IV, 110—117. Les

deux premières de ces quatre pièces .se trouvent aussi daus la Coll. d. doc. inéd., 1. c, p. 36 et ss., 41 et ss. Les négociations pour le règlement des indemnités se tirèrent en longueur: voy. les pièces dans Testa, De vita et rébus gestis Friderici II, Sieil. rcg., p. 267—270.

' Le document a été publié par M. de Mas-Latrie dans la Coll. d. doc. inéd., 1. c., p. 44 et ss. et par M. Thomas dans Taf. et Thom., IV, 120 et ss. M. de Mas-Latrie assimile le "Rivadostia" du texte avec Rodosto, sur la mer de Marmara (comme le font aussi, du reste, les Comment. Reg* I, 204, n° 164); cette assimilation dénote

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 453

de là, ils ne pouvaient ni menacer les îles de l'Archipel, ni tendre la main aux Turcs. Ce traité fut renouvelé le 11 mai 1321 et le 5 avril 1331 (et peut-être d'autres fois encore) en termes à peu près identiques; on ajouta seulement une clause concernant spécialement les Turcs: il était interdit aux Catalans de conclure avec eux de nouveaux traités et de les aider dans leurs entreprises contre Négrepont ou contre les petites iles possédées par des princes d'origine vénitienne, les Sanuto et les Ghisi.1 Il semble que la Compagnie s'attacha de plus en plus sérieusement à l'exécution de ce traité si important pour la sécurité du commerce dans l'Archipel et cela s'explique. Ce n'était d'abord qu'une "République de brigands", mais peu à peu elle prit les allures d'un état régulier, et dès lors Venise put s'entendre et même vivre avec elle sur un pied amical. Les Catalans lui procurèrent même indirectement l'occasion d'ajouter un nouveau territoire à ceux qu'elle possédait déjà en Grèce. En 1319, ils envahirent pour la seconde fois la Thessalie et en annexèrent une partie; pour leur échapper, la population du port de Phtélion, situé non loin de Zeitoun à l'entrée du golfe de Volo,* se mit sous la protection de Venise,8 Andronic* qui se sentait incapable de conserver cette ville, et le prince Alfonso Fadrique, chef de la Compagnie,5 donnèrent leur consentement à la prise de possession de ce port par la République; pour elle, cette acquisition comblait ses vœux, puisqu'elle lui procurait une nouvelle station maritime sur le continent, en face de l'île de Négrepont ; autrefois, ses navires marchands abordaient assez fréquemment à Phtélion, mais, du temps de Michel Paléologue, ce port était devenu un nid de pirates.6 A partir de l'occupation, il y eut là un Recteur vénitien, subordonné au baile de Négrepont.7

une grande ignorance de l'histoire de la Compagnie, car, à cette époque, elle avait évacué depuis longtemps déjà les environs de Constantinople. M. Thomas (Op. cit., p. 336), mieux avisé, a rétabli la vérité.

1 Le premier de ces traités se trouve dans la CoU. des doc. inéd., 1. c.t p. 49 et ss., le deuxième dans Taf. et Thom., IV, 214 et ss.

* Leake, Tratels in norihern Oreece, IV, 841; Uzzano, p. 224.

* Voici le passage du traité du 6 Avril 1331 (voy. ci-dessus): "cum illi de Castro Ferrelii (plus loin il est dit : illi de Pheteleo) cum omnibus juribus et pertinentiis se dederint dominio potestatis incliti D. Ducis et communis Venetiarum" etc. (Taf. et Thom., IV, 218).

4 Sanut, Episl. 3, publ. à la suite des Secret, fid. crue., p. 293: "Veueti habent unum castrum juxta mare in Blachia nomine Fetenli, quod de bona voluntate et sua licentia reliquit eis imperator Gracorum, qui (1- quia) obtinuissent eum aliter Catellani"

1 Hopf, art Qriechenland , op. cit, LXXXV, 422: l'auteur cite à l'appui un document des Mhti.

• Taf. et Thom., m, 167, 214, 216, 235.

T Sur Phtélion on trouve quelques indications, mais sous une forme tellement abrégée qu'elle en est souvent incompréhensible, dans les tables des matières du livre perdu des Mùti, dans YArch. Venet., XVIII, 329; XX, 84 et 88.

454 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Aux désordres causés par la campagne des Catalans en Grèce succéda une période de calme; nous allons en profiter pour entrer dans quelques détails sur la situation et les possessions des diverses nations commerçantes d'Occident en Grèce au commencement du XTV0 siècle, sur ce qu'il en advint au cours de ce siècle et sur l'organisation de leurs colonies. H est tout indiqué de commencer par les Génois et par leur colonie de Galata, puisqu'à ce moment c'étaient eux qui jouaient le premier rôle dans le Bosphore. Composée à l'origine de quelques maisons exposées sans défense à toutes les insultes, détruite par Morosini en 1296 et abandonnée à moitié pendant quelque temps, à la suite de l'incendie allumé par lui,1 Galata commençait à sortir de ses ruines: c'était une véritable ville qui s'élevait sur l'autre rive de la Corne d'or. Au mois de mars 1303, sur la demande des Génois, Andronic avait ajouté de nouvelles concessions de terrains aux précédentes: le tout formait dorénavant un ensemble compact qui devait être entouré d'une muraille et d'un fossé; au delà du fossé, on devait laisser une zone nue (ce que nous nommerions maintenant un glacis) d'une largeur de soixante aunes, La configuration de la nouvelle ville était à peu près celle d'un trapèze ayant sa grande base Oongue de 339 pas) du côté de la mer, en travers du promontoire arrondi qui marque la fin de la Corne d'or et le commencement du Bosphore. Cette ligne partait d'un point situé dans la Corne d'or à vingt -cinq pas environ du bassin désigné sous le nom de "vieille darse" (vêtus tarsana), le même sans doute que le carénage indiqué sur le plan de Constantinople de Kauffer (publié par M. Hamraer),* petite baie sur laquelle les Pérotes eux-mêmes établirent plus tard leur arsenal maritime:3 du côté du Bosphore, elle se terminait au point où se trouve actuellement la porte de Karakeui,4 à soixante -dix pas de la Tour de Galata; cette tour, dont le nom revient si souvent dans l'histoire de la quatrième croisade et dans les chroniques byzantines, devait donc être située en dehors et à l'est du quartier génois:5 elle s'élevait sur

1 Jacques de Voragine, archevêque de Gènes, mentionne ce détail & propos de la chapelle de S. Michel de Péra, qui, à cette époque, avait été complètement ruinée: voy. le document du 22 janv. 1297, communiqué p r M. Belgrano (Illustraxione del registro arcivescovik, Âtti délia Soc. lig., II, 366 et ss.).

* La localité de Kalafat-yeri, que M.

Paspati ÇSvXX., 7, 116; BvÇ. jiti.tr. , p. 220) assimile à la "vêtus tarsana", n'est portée sur aucune des cartes que j'ai pu me procurer.

* Barharo, Oiorn. deW a&srdin di Cpoli, p. 27 et s. le nomme "navarchio di Pera."

4 Paspati, JftUL, 7, 89, 115; B,>1 fttltt., p. 179 et s., 182.

■ M. Hammer (Op. cit., p. 1 10) voulait en avoir retrouvé les ruines devant la porte des chaufourniers (Eiredschdji-Kapoussi, p. 77). M. Paspati, —«'A A., VU, 89; B»v (itktT., p. 180) en détermine remplacement d'après celui de certaines constructions tout à fait modernes. D ne faut pas confondre cette tour avec la tour fortifiée

A. t L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 455

la côte, vis-à-vis de la Pointe du Sérail; en tendant une chaîne entre ces deux points, on pouvait fermer l'entrée de la Corne d'Or; avec une autre chaîne tendue entre la tour de Galata et la tour de Léandre, dans l'île de Damalis, on pouvait interdire l'approche de Constantinople aux vaisseaux naviguant dans le Bosphore. La petite base du trapèze, longue de 217 pas, courait parallèlement à la grande, à une certaine hauteur au-dessus de la côte ; elle traversait des vignes et passait devant plusieurs églises isolées. Les deux côtés étaient beaucoup plus courts: le côté extérieur, long de soixante-quinze pas seulement, remontait en formant une ligne brisée ; l'autre, partant de la vieille darse, avait quatre-vingtdix pas de long; ainsi, la longueur occupée par la ville sur la côte était à sa profondeur à peu près dans la proportion de quatre à un.1 En règle, il était interdit à tout Génois d'habiter en dehors des limites dont nous venons d'indiquer le tracé, limites clairement indiquées par le fossé et le glacis. Néanmoins, dans la suite, un certain nombre de Génois achetèrent des places à bâtir et se construisirent des habitations en dehors de leur quartier ; mais comme cela donna lieu à des difficultés, l'empereur se plaignit de cet abus et la République dut donner tort à ses sujets.2 Dans un statut du 14 févr. 1317, édicté spécialement pour la ville de Galata, un article spécial interdit à tout Génois de construire en dehors du quartier sans autorisation de l'empereur ; quant aux maisons déjà bâties, une décision spéciale devait être prise d'un commun accord, entre l'empereur et les six conseillers du Podestat.8 Par contre, Andronic laissait aux Génois toute liberté à l'intérieur du terrain concédé, sauf pour la construction d'une citadelle ; ce détail prouve qu'il avait le sentiment du danger que le voisinage de la nouvelle ville créait pour Constantinople.4

Les Génois se mirent promptement à la besogne et leur nouveau quartier se couvrit bien vite de splendides monuments publics et privés.

encore bien conservée de nos jours, qui s'élève sur la hauteur de Galata et qui est célèbre pour la vue dont on jouit de sou sommet: celle-ci a été construite par Anastasios Dikoros et fut relevée par les Génois très peu de temps avant la prise de Constantinople par les Turcs. Paspati, Op. cit.

1 Tout ce qui précède a été emprunté à une description de Galata datée du mois de Mai 1303 et commençant par ces mots: "L'emplacement livré et concédé aux Génois à Galata par ordre de l'empereur a pour limites": etc. Cette pièce suppose

un acte de donation contemporain qui ne nous est pas parvenu. Cette description se trouve dans Sauli, Délia colonia dei Oenovesi in Galata, II, 209 et s.; daus le Lib. jur., H, 435 et ss., et dans les Atti délia Soc. Lig., XITI, 103 et s.

* Négociations entre Andronic et Gênes:

22 mars 1308; Atti, 1. c, p. 112, 114.

9 Sauli, n, 224; Atti. 1. c, p. 118.

4 Privilège impérial du mois de mars 1304 (contenant une reproduction abrégée de l'acte de donation); Sauli, II, 211 et s.; Lib. jur., II, 441 et s. ; Atti, L c, p. 105.

4B6 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

Pendant l'hiver de 1804 à 1305, sous la menace d'une attaque des Catalans, ils se hâtèrent d'en compléter les défenses en donnant au fossé une profondeur suffisante pour qu'on pût y faire arriver l'eau de la mer.1 En 1315, un incendie réduisit presque toute la ville en cendres. L'année suivante, le podestat Montano dei Marini dut rebâtir le palais communal et d'autres monuments publics; c'est également sous son administration que fut construit le mur du côté intérieur.*

A côté de la construction matérielle de la ville, il s'agissait de fonder la colonie sur des bases solides ; c'est à quoi l'on pourvut par la création d'une administration civile et judiciaire et par la réglementation des questions d'intérêt général Nous en trouvons la preuve dans une série de documents législatifs arrivés jusqu'à nous. La collection connue sous le nom de Magnum voîumen Teyre n'est pas autre chose qu'un résumé du droit coutumier génois imposé intégralement à la colonie, avec injonction aux fonctionnaires coloniaux de l'y appliquer. C'est une sorte de code de droit criminel» civil et commercial et de procédure criminelle \? il se compose de brefs (instructions officielles) adressés aux tribunaux consulaires, de statuts édictés par les CapUani del popolo et de quelques édits, tous datés du XIIe ou du XIIIe siècle et réunis en cinq volumes à Gênes,4 vers la fin du XIIIe.8 A cette collection, il faut ajouter, d'une part, une série d'ordonnances sur diverses matières, promulguées, le 20 déc 1300, pour les colonies de son ressort, selon l'usage suivi également par d'autres podestats, par Gavino Tartaro, représentant de la commune génoise dans l'empire byzantin et les pays riverains de la Mer Noire, et, d'autre part, les statuts organiques applicables à toutes les colonies, édictés à Gênes le 16 mars 1304. Tous ces règlements et ordonnances, auxquels on joignit un mandement de l'archevêque de Gênes et un édit sur des questions de droit criminel, rendu, le 18 Juillet 1304, par Rosso Doria, podestat de Péra, furent réunis, précisément sous l'administration de ce Doria, en un volume qui forme le sixième et dernier du code.6 Enfin, nous possédons encore un

1 Pachym., II, 495.

* Jacq. de Vorag., Chron. eotti.; ÀUi drlla Soc. Lig., X, 600; XIII, 321.

1 M. Pardessus en a communiqué quelques passages ayant trait au droit maritime: Coll. des lois marit, VI, 682 et ss.

edili do* Vtnc. Ptxwnts , dans les Misccll. di storia italiana, XI (1870), 613 et ss. En étudiant le contenu des cinq livres, de la p. 664 à la p. 764, et en le rapprochant de la description du Code des statuts de

Gènes donnée par M. Canale (Xuova istoria délia rcpubblica di Oenora, II, 234 et s».). on reconnaît que les deux sont identiques, à l'exception d'un chapitre, et on voit clairement que, jusqu'à la p. 754, les Statuti di Pera ne sont pas autre chose qu'un extrait du code génois et que ce code n'est pas plus spécial à la colonie qu'à

1 La date la plus récente est l'année

6 L'ordonnance du 19 mai 1316 pour les voyageurs à destination de Caffa (p.

A. L L'empire gree et les principautés franques de Grèce, 457

statut du 14 février 1317,1 émané du gouvernement génois (consûium gtfbernatorum) et spécialement applicable au podestat de Péra et aux colons ses subordonnés. Nous allons essayer, à l'aide de ce statut et de quelques autres documents, de tracer un tableau de la vie intérieure de la colonie de Galata.

Le podestat recevait son brevet de nomination à Gênes. Loin d'être renfermée dans le cercle étroit de Péra, son autorité s'étendait à tous les citoyens génois séjournant sur le territoire grec à titre permanent ou provisoire; les consuls génois et autres agents dispersés dans l'empire étaient ses subordonnés et il en était de même, au XIVe siècle, pour les consuls échelonnés le long de la Mer Noire (Ie consul de Caffa seul excepté) et dans l'Asie-Mineure turque, jusqu'à Sivas.2 Cest pour ce motif, sans doute, que nous voyons décerner au podestat de Péra le titre de jwtestas ( vicarius ) januensis in imperio Romaniœ, ou même, une fois, de vicarius pro communi Januœ in toto imperio jRomanùe et mari majori? H remplissait jusqu'à un certain point auprès de l'empereur les fonctions de ministre résident de sa patrie, ce qui n'empêchait pas son gouvernement de se faire représenter par des ambassadeurs spéciaux dans les circonstances graves. Aussitôt nommé, le podestat prêtait serment entre les mains de l'empereur. Comme représentant de la plus favorisée des nations d'Occident, il paraissait fréquemment à la cour; les dimanches et jours de fêtes religieuses ou de gala à la cour, il assistait régulièrement avec ses conseillers à la table impériale; d'après l'ordre des préséances, il prenait, rang dans ces occasions, après le grand-amiral.* La personnalité d'un fonctionnaire de cette importance ne pouvait pas être indifférente à l'empereur. En effet, un excès de partialité en faveur de ses compatriotes ou le défaut d'énergie de sa part pouvaient entraîner l'inobservation des obligations contractées par les Génois à l'égard du souverain. Dans bien des cas, le temps étant trop court pour demander des instructions à Gênes, le podestat devait prendre une décision de son propre chef: guidé par un esprit de conciliation, il pouvait rendre de grands services à l'empereur; hostile ou cassant, il pouvait faire beaucoup de mal. Aussi, dans le traité de 1275, Michel Paléologue posa

764 et s.) paraît avoir été ajoutée après coup. C'est la reproduction littérale du début de l'Ordo de Caffa, de mars 1316 (Off. Oax., p. 877 et a.).

1 Sauli, n, 222-230; Mi délia Soc.

Ltg., Xffl, 116-123.

* Statut* di Fera, L c., p. 761 et s.: remarquons qu'il est faux que Savasto soit ideu tique à Sebastopoli. Caffa ne devint

que plus tard le chef- lieu administratif de toute la région de la mer Noire.

3 Off. Oax., p. 386, 379; Lib.jur., U, 440; Sauli, H, 260; Annal. Jan., p. 276; Atti délia Soc. Ltg., XIH, 101, 102, 126, 128 etc. 936, 945 ; StattUi di Para, L c., p. 755, 763; Comment. Reg., II, 94, n° 538.

4 Codin. Curopalat, p. 55 et ss., 65, 74 —76; cf. Cantacuz., 1, 61; Pachym., H, 539.

468 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

comme condition que le personnage appelé à ces fonctions devrait montrer une sollicitude égale pour les intérêts de l'empereur et pour ceux de la Commune de Gênes.1 Parfois, l'empereur refusait son agrément à la nomination d'un candidat, pour cause de désaccord personnel.* Le podestat réunissait entre ses mains la plus haute puissance administrative et judiciaire. Dans l'exercice de ses fonctions, il avait à appliquer les règles du droit civil et criminel en vigueur à Gênes, les ordonnances rendues dans la mère -patrie pour la colonie8 et les traités existant entre Gênes et Byzance. Pour l'administration de la colonie, il était secondé par un grand conseil et un petit conseil, composés l'un de vingt quatre membres,4 l'autre de six, choisis par moitié parmi les nobles et les plébéiens.6 Cette institution démocratique ne datait pas de l'origine : elle fut créée pour prévenir les tendances trop accentuées des podestats vers le régime aristocratique. Les nombreux changements de constitution de la mère-patrie avaient naturellement leur contre-coup dans la colonie. A partir de 1270, nous trouvons à Gênes un Abbate del popaio, fonctionnaire revêtu d'attributions analogues à celles des tribuns du peuple à Rome, et dont la puissance suivait les alternatives de celle du parti démocratique;6 cette fonction fut également introduite à Péra en 1306, suivant ce que nous apprend l'écrivain grec Pachymérès, dont la relation décèle une connaissance remarquablement nette de ces choses;7 elle subsista jusqu'au milieu du XVe siècle.8 Le podestat exerçait ses fonctions judiciaires par lui-même ou par un vicaire (vicarius curiœ potestatis) dans V Hôtel de ville. Tous les Génois de Péra et de Constantinople, même ceux qui étaient devenus vassaux de l'empereur,9 étaient justiciables de ce tribunal Un Génois ne pouvait être cité devant les tribunaux grecs que dans deux cas : soit comme accusé, pour blessure faite à un sujet de l'empereur, si le podestat avait refusé de le poursuivre, soit comme demandeur contre un sujet de l'empereur, dans un procès civil;

1 Sauli, H, 205.

* En 1308, Bernabo Spinola était désigné pour la seconde fois pour les fonctions de podestat de Péra, qu'il avait déjà remplies en 1300. Andronic refusait son approbation parce qu'il avait eu des difficultés avec ce personnage; cependant les Capitani de Gênes ne cédèrent pas.

Atti, L c, p. 102, 113, 115.

3 Capitula communie Peyre: Atti, L c, p. 177.

4 Statut de 1317; Sauli, H, 223; Atti, l c., p. 116 et s.

6 Ibid. et Lib. jur., II, 441. Il est

aussi question d'Anciens. Xot. et actr.. XI, 65 et s., 70.

8 Canale, m, 161 et s.

T Pachym., H, 624.

8 "Abbas Peyre" (1308); Atti, 1. c, p. 113 et s. "Luchinus de Petra rubea abbas co m m unis et populi Peyre (1335):" Lib. jur., II, 441. "Leonardo di Cornasca genovese abbate del popolo di Pera (1341) Comment, reg., U, 94, n° 538. "Abazia di Pera (1427):" Olivieri, Carte e crotiarhe manoecritte-, p. 122.

9 Lib. jur., I, 1351; H, 443; Atti, L c, p. 108.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 459

dans ce dernier cas, deux fonctionnaires spéciaux, grecs tous deux, étaient chargés de recevoir les plaintes des Génois, mais le podestat pouvait toujours appeler de la sentence à l'empereur, si elle lui paraissait entachée de partialité, ou mal fondée par suite de connaissance insuffisante de la langue italienne.1 Le podestat adopta à son tour le même système et délégua à deux arbitres (mediatores) le règlement des procès dans lesquels le demandeur était de nationalité grecque et le défendeur de nationalité génoise; mais l'empereur Andronic protesta contre cet abus et, par ordre du gouvernement génois, le podestat dut revenir à l'ancien usage et prononcer la sentence en personne.2

Comme le commerce jouait le premier rôle dans l'existence des colons génois, c'était aussi au commerce qu'avaient trait la plupart des questions administratives et judiciaires soumises au podestat; aussi avait-il auprès de lui, pour le seconder dans cette besogne, un bureau commercial (officium mercanciœ).3 La besogne ne lui manquait pas: il fallait d'abord faire respecter par les agents des douanes grecques la franchise absolue, garantie par écrit,4 en faveur des Génois, tant à l'exportation qu'à l'importation, tant à la vente qu'à l'achat;5 d'autre part, il y avait lieu de faire observer par les Génois les restrictions introduites par les empereurs au sujet de certains articles, suivant les besoins de leur politique commerciale. Par exemple, l'exportation de l'or et de l'argent était prohibée, à moins d'une autorisation expresse de l'empereur;6 il était défendu aux Génois de faire le commerce du sel et du mastic dans toute l'étendue de l'empire;7 en 1275, l'exportation du blé était encore permise, à condition qu'il ne fut pas expédié à des ennemis de l'empire; mais, en 1304, l'interdiction devint générale.8 On pouvait trouver ces restrictions mauvaises au point de vue de l'économie politique et, en tout cas, elles étaient très-gênantes pour les marchands italiens; mais, en droit, on ne pouvait s'opposer à ce que les empereurs prissent des mesures pour empêcher la fraude, les étrangers n'étant que trop coutumiers du fait Ainsi, certains fonctionnaires coloniaux génois, pour fournir à des marchands étrangers le moyen d'échapper à la douane grecque, leur donnaient des certificats de nationalité génoise. L'empereur, de son côté, soumettait

1 Sauli, n, 206 et s., 227 et s.; Atti délia Soc. IAg., XIII, 121.

* Atii, l c, p. 112, 114.

9 Off. Qax., p. 329 — 331, 337 , 344, 351 et s., 419.

4 Atti, L c, p. 107.

* Cependant le gouvernement génois ne faisait point d'objections au cas où la douane grecque exigeait d'un marchand jgénois le paiement des droits, pour avoir

fait passer par le territoire byzantin du fer, du bois ou des mamelouks à destination d'Alexandrie, ce trafic étant fait en violation de ses ordonnances. Atti, 1. c, p. 111.

6 Lib.jur., 1, 1365 et s. ; Atti, XHI, 109.

1 Atti, Xm, 107. Les navires génois n'étaient autorisés qu'à faire passer en transit le sel de la mer Noire. Ibid. 120.

9 Sauli, n, 207; Atti, XIII, 109.

460 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

naturellement les déclarations de nationalité à un contrôle sévère et le gouvernement génois ne pouvait pas faire autrement que de prescrire à ses agents de s'abstenir de semblables complaisances.1 Un cas plus fréquent encore, c'est que pour faire passer des marchandises étrangères en franchise, les marchands génois les déclaraient comme leur appartenant en propre ou, d'une manière générale, comme de provenance génoise. D'après ses instructions, le podestat de Péra devait infliger à ceux qui se rendaient coupables de cet abus de confiance une amende double de la somme fraudée à la douane:* les patrons et commis des navires marchands reçurent ordre de remettre aux commissaires impériaux une déclaration sincère de toutes les marchandises non génoises qui se trouveraient à leur bord ; de même, toutes les fois que des ventes ou achats avaient lieu entre marchands génois et non-génois, les agents du bureau du poids public de Péra devaient en faire la déclaration aux inspecteurs de la douane grecque.8

Sous le rapport religieux, les Génois jouissaient dans Galata d'une liberté entière ; ils avaient le droit d'y construire des églises à leur usage et d'y faire célébrer le culte par leurs prêtres, suivant le rite romain; l'empereur n'avait fait de réserve que pour trois églises grecques comprises dans le terrain concédé au moment de l'agrandissement de la ville; il fut entendu qu'elles resteraient affectées à la religion grecque et sous l'autorité des patriarches de Constantinople.4 La ville de Galata dépendait du ressort de l'archevêque de Gênes ; sa cathédrale, détruite en 1296, mais promptement restaurée, était dédiée à l'archange S. Michel, patron de Péra;5 le prévôt de la cathédrale faisait en même temps fonction de vicaire général de l'archevêque de Gênes.6 Galata renfermait divers monastères d'hommes dépendant d'ordres religieux d'Occident.7 Quelques-uns des religieux de ces maisons se firent chez les Grecs une

1 Atti, XID, 111, 113 et 8., 116 et s. ' Lib.jur., I, 1865; Sauli, 205 , 225 et s.; Atti. Xin, 111 et 8., 114, 118 et sa.

• Atti, XUJ, 106, 111, 11» et s.

4 Lib.jur-, H, 442; Atti, XIII, 106; cf. Paspati, BvÇ. ptltt., p. 271.

* Stella, p. 1118; Atti délia Soc. Lig., XIII, 163, 165, 167, 174, etc. 948, 861, 972.

" Lib.jur., H, 438 , 446; Belgrano, IUustraxione del registro areivetcovik, Atti, II, 364 et as.

1 Pachym., II, 616. uTok mmo t^v lJtQ*{*v 9t»#<><oK.u Lib. jur., H, 437.

"Frater Guillelmus de Lagneto ordinis fratrum predicatorum vicariua in loco de

Pera." Atti délia Soc. Lig., XIII, 153. En 1398, Enguerrand VII de Coucy fait un legs en faveur du monastère de S.

Domenico de Péra: Coll. des doc. inéd, Mél. hist., m, 282. "Petrus de Roma guardianus fratrum ordinis minorum in Peyra" soutient un procès contre le "Rector ecclesire S. Michaelis" Gauthier de Verano : Atti délia Soc. lig., XIII. 934 et as. Dans les testaments de quelques habitants de Péra. on trouve encore nommées, outre les églises de S. Francesco et de S. Domenico, celles de S. Helena et de 8.

Maria de Galata: ibid. p. 933 , 949 , 970.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 461

grande réputation pour leur science et leur connaissance approfondie de la philosophie de l'antiquité grecque (celle d'Aristote); plusieurs furent chargés de missions soit pour la colonie, soit même pour l'empereur, particulièrement lorsque Rome et Byzance entamaient des négociations dans le but d'arriver à la réunion des deux Églises.1 Les principales églises de monastères paraissent avoir été celles de S. Paul et de S. François (actuellement Jeni Djami)-,* le voyageur Clavijo rapporte qu'elles possédaient de précieuses reliques et qu'on y voyait des tombeaux intéressants.8 Enfin, la population de Péra comprenait un certain nombre de chrétiens orientaux appartenant à l'église arménienne.4

Outre Galata, Michel Paléologue avait promis aux Génois une foule d'autres stations commerciales, mais, comme les sources sont muettes sur ce point, nous ignorons jusqu'à quel point il s'exécuta. Quoi qu'il en soit, Andronic reprit pour son compte une de ces promesses; en 1304, il consentit à nouveau, en faveur de la République de Gènes, à la cession d'uu quartier dans la ville de Smyrne, avec maison commune, bain, four, église etc.5 Il suffît de se rappeler ce que j'ai déjà dit des progrès effrayants des Turcs en Asie -Mineure pour comprendre ce que cette acquisition avait de précaire. Dans les provinces et dans les îles, les propriétés privées de certaines familles génoises dépassaient de beaucoup en importance celles de la République. Qu'il nous suffise de mentionner llle de Karpathos (Scarpanto), donnée en fief par l'empereur Andronic II au Génois Andréa Moresco, en récompense de ses bons services comme corsaire et comme amiral; au reste, Moresco n'en jouit pas longtemps ; il fut chassé de l'île par Andréa Cornaro au commencement du XIVe siècle, et son frère Lodovico ayant voulu la reprendre, expia sa tentative par une longue captivité dans les cachots de la Crète.6 Plus heureuse, la famille Zaccaria resta pendant plusieurs générations en possession de Phocée1 et de ses précieuses mines d'alun et atteignit

1 Cantacuz., II, 502 et 88.; III, 62.

* Paspati, dans la Revue du Syllogos de Constantinople, VU, 115, dans les Si-Ç. fitltr., p. 220; Hammer, Constantinopel, H, 111.

• Clavyo, p. 71 et s.

4 Atti délia Soc. Lig., XTT1 205 et 8. 6 Atti, XIII, 106.

8 Hopf, Veneto-byxantinische Analecten, Op. cit., p. 479 et ss., 486; cf. Comment, reg., I, 208, 225 et s.; Archic. Vend., XX, 294.

1 Le pins ancien historien de l'époque des Paléologues, Pachymérés, ne connaît

qu'une Phocée, comme Anne Comnène ; Sanudo l'ancien (Hopf, Ckron. gréco-roman., p. 146) ne parle que de la Foggia, au singulier; enfin, dans sa relation de la campagne de Morosini, Jacques de Voragine (f 1298) ne nomme également qu'une Phocée. Cependant il y a certainement une distinction & faire: cela ressort d'un passage de Nicéphore Grégoras où cet écrivain parle de la naeakw; 'Inixtua, évidemment par opposition avec une autre localité de même nom située plus dans l'intérieur des terres (I, 525). La plupart des chroniques, chartes et cartes du XIVe siècle

462 Deuxième période. — IL. Développement du commerce du Levant.

un haut degré d'opulence. On peut se faire une idée de ce qu'étaient les revenus de ces mines et de la rapidité avec laquelle Phocée se releva des ruines faites, en 1296, par Ruggiero Morosini, quand on voit que, dès 1298, Benedetto Zaccaria pouvait déjà vendre 650 quintaux d'alun au prix énorme de 1,500,000 livres.1 H y avait, cependant, un point noir, les Turcs, qui avançaient sans cesse et dont l' Asie-Mineure tout entière semblait condamnée sans rémission à devenir la proie. Il s'agissait de prendre des précautions pour se mettre à l'abri de leurs incursions. Le chroniqueur Ducas qui écrivait, il est vrai, cent quatre vingts ans après les événements que nous rapportons, mais qui, en sa qualité de propriétaire d'une maison dans la nouvelle Phocée, s'était livré à une foule de recherches sur l'histoire de cette ville, rapporte que le projet primitif se bornait à la construction d'une petite citadelle, suffisante pour abriter le propriétaire des mines et ses cinquante ouvriers; mais à peine les travaux étaient-ils commencés, que les Grecs du district de Mainomenos, de Magnésie et de Nymphaeum, harcelés par les Turcs, vinrent se grouper autour des Latins et mettre leurs bras à leur disposition. Les constructions prirent en conséquence un développement imprévu et, au lieu d'une simple citadelle, ce fut une ville qui sortit de terre, assez grande pour loger à la fois les Grecs et les Latins, sous la protection de la citadelle.* Ce changement dans les dispositions primitives paraît remonter à l'an 1300, car le catalan Muntaner qui prit part, en 1307, à une expédition contre "Fuylla" (Foglia), dit qu'il y avait une citadelle et une ville de plus de 3000 habitants grecs occupés à la préparation de l'alun.8 D'après lui, les fondateurs de la nouvelle ville seraient deux Génois de la famille Cattaneo, Andréa et Jacopo. Effectivement, cinq ans avant sa mort, Benedetto Zaccaria s'était fait représenter à Phocée par son neveu Tedisio. Après sa mort (1307), son fils et héritier Paléologo (dit aussi Benedetto II) Zaccaria délégua ses pouvoirs sur Phocée à un nouveau représentant, Andreolo Cattaneo. Paléologo mourut à son tour en 1314, et avec lui s'éteignit la descendance de Benedetto Zaccaria. Phocée passa alors par cession à une autre maison génoise, celle des

et toutes celles des époques postérieures indiquent denx Phocée. II semblerait assez indiqué de fixer la naissance de la nouvelle Phocée au moment de la fondation d'une ville de ce nom par les Latins et les Grecs réunis, ainsi qu'il sera rapporté un peu plus loin, d'attribuer à l'ancienne Phocée tout ce qui est dit de Phocée avant cette époque, et de supposer que l'ancienne ville a continué d'exister à côté de la

nouvelle. Cependant, cette hypothèse n'est pas indiscutable. En tout cas, il y a lieu de tenir compte de la note de VHisi polit. Cpol., éd. Bonn., p. 26, qui dit que les deux localités sont distantes de 3 à 4 lieues.

1 Hopf, art. Oiustiniani, dans Ersch et Gruber, Ie sect., LXVm, 310.

• Duc, p. 162.

3 Trad. Lanz, II, 172.

A. J. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 463

Cattaneo délia Volta, apparentée aux Zaccaria: le premier propriétaire fiit l'ancien représentant des Zaccaria, Andreolo (1314—1331) qui la transmit à son fils Domenico (1331—1336). Pour en revenir à la relation de Ducas, nous constatons qu'elle est conforme à l'histoire vraie en ce sens seulement qu'un Andréa (Andreolo) Cattaneo dirigea pendant de longues années la colonie de Phocée; mais il n'est pas question d'un Jacopo. Quant à l'agrandissement et aux travaux de fortification de Phocée, mentionnés par ce chroniqueur, s'ils ont été exécutés sous l'administration d'Andreolo, ce ne peut avoir été que pendant la première année (1306), car, en 1307, Muntaner trouva déjà la ville transformée. Quoiqu'il en soit, la cause de la concentration de la population chrétienne sur ce point fut, assurément, la marche progressive des Turcs. Mais Phocée n'était pas menacée seulement par terre: les corsaires turcs couraient incessamment les mers ; qu'ils vinssent à se rendre maîtres des îles de l'Archipel ou même seulement des îles voisines de l' Asie-Mineure, de Chio par exemple, et Phocée se trouvait coupée du monde occidental; il devenait à peu près impossible d'en expédier des vaisseaux chargés d'alun et les marchands habitués à venir l'acheter ne pouvaient plus arriver sans s'exposer aux plus grands dangers. Benedetto Zaccaria pressa vivement l'empereur de prendre des mesures pour la protection de Phocée, à moins qu'il ne préférât lui en laisser le soin. Comme la réponse tardait, il alla de l'avant, sans attendre, et commença par mettre la main sur 111e de Chio (1304). Trop faible pour l'en expulser, Andronic lui en donna le gouvernement pour dix années, sans tribut; Benedetto avait proposé d'employer les revenus de l'île aux travaux de défense.1 Après lui, l'île passa à ses héritiers et à leurs successeurs; à chaque changement, le nouveau titulaire demandait l'investiture de l'empereur et son drapeau ne cessa jamais de flotter sur les murs de la capitale, mais en réalité ils agissaient en princes indépendants. L'un d'eux, Martino Zaccaria (1314 — 1329) se distingua tout particulièrement, dans la lutte contre les Turcs, par sa bravoure et ses succès; il se fit une telle situation par la protection dont il couvrait les voyageurs occidentaux, que le prétendant latin au trône de Constantinople, Philippe, lui décerna le titre de "Roi et despote d'Asie-Mineure" et que le pape Jean XXII, en reconnaissance des services rendus par lui à la chrétienté et aussi de ses nombreux envois d'argent, lui accorda, par dérogation à la défense générale de trafiquer avec l'Egypte, la permission d'exporter du mastic d'Alexandrie.» Ainsi Chio qui ne devait, d'après le traité de

1 Pachym., H, 668; Cantacuz, I, 370. édit: cf. Giorn. ligttst., 1878, p. 274); * Jord. Catal., p. 63; Guill. Adœ, De Minieri Riccio, Saggio di cod. dipi. Napol., modo exstirpandi Saracenos (encore in- Suppl., 2« part. (1883), p. 76 et a. ; Archiv.

464 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant

Nymphaeum, recevoir qu'une station génoise, se trouvait entièrement au pouvoir des Génois, la famille Zaccaria concentrait entre ses mains l'exploitation des mines d'alun de Phocée et du mastic de Chio, et le commerce génois monopolisait la vente de deux des produits les plus précieux et les plus rares de ces régions.

Passons aux Vénitiens. A Constantinople, centre de la vie commerciale, ils restaient confinés dans le rôle secondaire auquel les avaient réduits les événements. Le chef de la colonie n'y portait plus le titre si élevé et si significatif de podestat : cette qualification était désormais réservée au chef de la colonie génoise; sous la dynastie des Paléologues, Venise ne put avoir à Constantinople qu'un baile:1 à elle seule, la différence de titre constituait une infériorité de rang à l'égard du podestat A la cour, par exemple, ce baile ne faisait pas partie, comme le podestat génois, des personnages invités à la table impériale les jours de grandes fêtes religieuses;2 cependant, comme le podestat, il allait tous les dimanches rendre ses devoirs à l'empereur3 et il assistait aux fêtes de la cour, mais point aux premiers rangs. La plus délicate de ses fonctions était la représentation des intérêts de sa patrie et de ses compatriotes éparpillés dans tout l'empire; dans leur malveillance à l'égard des Vénitiens, il n'était pas de moyen que les Grecs ne missent en œuvre pour fausser, tourner, violer les traités; c'étaient tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, des atteintes aux personnes, aux droits, aux propriétés des Vénitiens, de sorte que le temps du baile se passait en réclamations d'indemnités et en protestations. Le jugement des attentats commis par des Vénitiens contre des Grecs, des contestations entre Vénitiens, des plaintes portées par des individus d'autres nations latines contre des membres de la colonie vénitienne, rentraient dans ses attributions;* à cet effet, il tenait trois audiences par semaine, soit dans son tribunal, soit à l'entrepôt, soit sous le portique de l'église de Sto Marie. Les peines qu'il prononçait étaient, la plupart du temps, des amendes auxquelles s'ajoutait, pour alimenter la caisse commune de la colonie, le produit de

de l'Or, lot., I, 272. Sur ce personnage et but tous les membre» de sa famille, en tant qne propriétaires à Chio et à Phocée, consulter en première ligne l'excellent article de ILHopf sur les Oiustiniani génois, dans Ersch et Gruber, Op.

cit. Cet article a été traduit en italien et complété par le prof. Wolff (Oiorn.

ligust., VU, Vin, IX, 1881—82); voir aussi Promis, La xeeca di Scio durante il dominio de* Qcnoves* (Mem. deW Accad.

di Torino, 2« série, XXTÎT, 1866).

1 "Rectorem, qui vocetur Bajulua.*4 Taf. et Thom., m, 83. "Bajulus sen rector." Ibid. 97 et s. Cf. aussi, ibid. p. 189, 327; Nicéph. Grég., I, 97.

• Codin. Curop., 56 et sa., 74—76.

* Cantacuz, I, 61.

4 La règle de la jurisprudence était contenue dans le Capitulare bajuli Constant inopoiùani. Filiasi (Memorie dei Vend i primi e second*, VI, 2, p. 191 et s.) en connaissait encore un exemplaire; il en parle comme d'un code civil et criminel.

A. L Vempire grec et les principautés franques de Grèce. 465

diverses taxes et de loyers, de sorte qu'elle était en général assez remplie pour pourvoir aux traitements des agents coloniaux et aux autres dépenses d'intérêt public Cette caisse recevait également les dépôts d'argent et les cautions: le baile en était l'administrateur, et on exigeait de lui des comptes très -sévères. Il lui était adjoint deux conseillers (consiliarii) dont le rôle était d'assurer la régularité de ses actes administratifs et d'exercer un contrôle constant II leur était d'ailleurs permis, en dehors de leurs fonctions, de s'occuper d'affaires de commerce, chose interdite au baile; aussi en résultait -il qu'ils profitaient souvent de ce prétexte pour se dispenser d'assister aux séances et aux démarches officielles. En cas de désaccord entre ces trois personnages, les questions en litige pouvaient être tranchées en appel par le conseil des douze (consilium majus) élu chaque année parmi les membres de la colonie.1

Pour la question des habitations des Vénitiens à Constantinople, le principe posé par le traité de 1277 et confirmé par celui de 1285* était toujours en vigueur: l'empereur était tenu de fournir et d'entretenir en bon état une maison pour le baile, une autre pour ses conseillers, une troisième pour emmagasiner les objets appartenant à la communauté, plus vingt -cinq logements ou davantage, suivant le besoin,8 pour les marchands. D'après les traités, ces maisons ne pouvaient être situées que dans le quartier situé sur le rivage de la Corne d'or, entre la Porta Peramœ (Peramatis) actuellement Balik- Bazar -Kapoussi et la Porta Drungarii, probablement la porte actuelle de Zindan- Kapoussi, c'est-à dire précisément sur l'emplacement de l'ancien quartier vénitien. Il est bien probable que ces maisons ne formaient pas un groupe aussi compact que dans les temps anciens; ce qui est certain, c'est que les Vénitiens n'avaient plus à leur disposition de place fermée où ils pussent mettre leurs personnes et leurs biens à l'abri des soulèvements populaires et des incendies:* à cet égard, ils étaient en droit de regarder d'un œil

1 Les sources auxquelles nous avons emprunté ces renseignements sont principalement: les rapporte rédigés par le baile Marco Minotto, en 1317 (?) et 1320, et la Commission d'Andréa Gradenigo, 1374.

Les rapports de Minotto se trouvent au complet dans Taf. et Thom., IV, 103 et sa., 164 et sa. M. Diehl a donné des extraits de la Commission de 1374, dans les Mélange* d'archéologie et d'hist. publ. par l'école française de Rome, 3° année, mars 1883, p. 128—131: au moyen de ce document et d'autres sources, il a fait une étude des fonctions du baile, où il entre

dans plus de détails qu'il n'était possibl de le faire ici (ibid. p. 90—127).

1 Taf. et Thom., m, 139, 326 et 8.; Commemor. regett, I, 248.

• H y avait des époques où le chiffre de 25 logements pouvait dépasser celui des besoins: dans ce cas, le baile était tenu de louer le surplus au profit de la commune: voyez Diehl, /. c, p. 96, 103.

4 Taf. et Thom., IV, 187: ce "locus concluras" signifie non pas une Citadelle, comme le pense M. Diehl, /. c, p. 96, mais simplement un quartier clos de murs.

466 Deuxième période. — //. Développement du commerce du Levant.

d'envie la situation de Galata sur l'autre rive. Les églises de S10 Marie et de S. Marc qui leur avaient appartenu dès l'origine de la colonie et que les traités leur avaient rendues1, se trouvaient enclavées dans les limites des habitations et leur entretien était à la charge de l'empereur. Les colons n'étaient d'ailleurs point absolument obligés d'occuper les logements fournis gratuitement par l'empereur, ni de se renfermer dans le même quartier; libre à eux de louer des maisons à leurs frais dans d'autres parties de la ville. A Tfwssalonique , la règle était la même ; seulement, vu l'importance moindre de cette ville, le nombre des logements à fournir par l'empereur aux marchands vénitiens avait été abaissé de vingt -cinq à quinze au minimum. On sait avec quelle parcimonie les Paléologues mesuraient leurs dons aux Vénitiens: aussi ne sera-t-on pas étonné d'apprendre que les maisons affectées par eux à cet usage étaient si petites que ceux à qui on les assignait ne pouvaient y loger, et préféraient les sous-louer à des marchands de poisson ou autres petits commerçants.2 Ces deux villes étaient les seules où les marchands vénitiens eussent droit à des logements gratuits, mais partout ils pouvaient s'établir à leurs frais. Nous en trouvons, par exemple, dans la ville d'iEnos, sur la côte, à l'embouchure de la Maritza et dans différentes îles de l'empire.3 Par malheur, en dépit des garanties données par les traités aux Vénitiens comme aux Génois, la sécurité des personnes et des biens était fort mal assurée. Il paraît que la population grecque conservait toujours dans son cœur un amer souvenir du temps où elle subissait l'oppression des Latins, et qu'elle était au courant des tentatives toujours renouvelées des Vénitiens pour restaurer la domination latine à Constantinople; aussi ne se passait -il pas de jour où quelque Vénitien ne fût maltraité ou détroussé. Portait -il plainte devant les tribunaux, il était hué par les juges ou par de simples spectateurs absolument étrangers à l'affaire, de telle sorte qu'il n'arrivait même pas à se faire entendre. Les traités donnaient aux Vénitiens le droit de se faire indemniser par le fisc pour les dégradations causées à leurs propriétés par des sujets grecs;4 mais quand ils allaient à Constantinople porter une réclamation de ce genre, on les renvoyait avec une délégation sur les biens de l'auteur du préjudice; généralement celui-ci n'avait rien; ils devaient donc refaire une seconde fois le voyage de Constantinople pour toucher leur argent; là, on les traînait encore en longueur; à la

1 Taf.etThom., III, 140, 327; IV, 188. • Taf. et Thom., IV, 164, 166.

* Plainte rédigée par Marco Celsi, con- * Traité de 1303. Taf. et Thom., IV, sul de Thessalonique (Taf. et Thom., IV, 16 et sa. 134): elle a été réproduite, mais assez mal, daus les Comment, regest, I, 208, n° 181.

A. I. L empire grec et les principautés franques de Grèce. 467

fin, las d'attendre, ils consentaient à une réduction de leur créance et, au moment du paiement, l'agent du fisc leur en retenait encore une partie. Pour eux, la liberté du commerce, l'exemption des droits n'étaient guère que des mots; il n'était sorte d'entraves qu'on n'y mît D'après les traités, les seuls articles dont le commerce leur fût interdit sur le territoire de l'empire étaient le sel et le mastic;1 ils pouvaient exporter le blé, à moins qu'il n'y eût cherté et que le prix ne dépassât un taux déterminé.2 Mais ils allaient aussi chercher du blé des provinces de la mer Noire, de la Bulgarie en particulier. Le cas était prévu dans les traités: il était stipulé que ces blés pourraient tra verser librement le territoire de l'empire.3 Or, les agents grecs interprétaient cette clause en ce sens qu'il était seulement permis aux Vénitiens de faire passer du blé en transit, mais non de le mettre en vente sur les marchés de l'empire, et tout Grec qui achetait de ce blé était frappé d'une taxe de six carats par modius; naturellement, il préférait s'adresser autre part Les Vénitiens soutenaient avec raison que cette mesure vexatoire ne pouvait être appliquée qu'en violation des traités, car les blés de la mer Noire n'étaient pas compris dans la série des articles exceptés de la règle générale comportant la liberté de ventes et d'achats. Ce n'était d'ailleurs pas le seul pour lequel les agents grecs se permettaient, sans la moindre apparence de droit, soit d'en interdire la vente aux Vénitiens, soit d'exiger une taxe de l'acheteur. Un autre droit, reconnu aux Vénitiens sans restriction, était celui d'exercer n'importe quel métier, mais du droit au lait, quelle distance! Apportaient-ils au marché de Constantinople des objets de sellerie fabriqués par eux, on les leur confisquait aux portes; on s'en prenait surtout aux Juifs qui exerçaient le métier de selliers sous la protection des Vénitiens; on brûlait leurs cuirs, on les jetait à l'eau; officiellement, ils pouvaient exercer le métier de fourreur; en réalité il leur était interdit On ne permettait pas à un pêcheur vénitien d'avoir une table au marché au poisson, à un boucher vénitien de tenir un étal à l'abattoir général; de même pour tous les petits détaillants. Le gouvernement faisait son possible pour entretenir une barrière entre les nationalités grecque et vénitienne. Tout matelot grec entrant au service des Vénitiens, tout ouvrier grec travaillant en commun avec des Vénitiens, tout producteur grec ayant recours pour ses transports à des navires vénitiens était frappé d'un impôt ou soumis à toutes sortes de vexations. Toutes les autres nations d'Italie, non pas

1 Taf. et Thom., IV, 17. L'île de Chio, » Taf. et Thom., III, 98, 144, 332 et s., pays de production du mastic, appartenait 349; IV, 82 et as. encore, à cette époque, à l'empereur grec, 8 L. c, TU, 144, 332, 349. qui avait créé un monopole pour la vente de cet article.

468 Deuxième période. — IL. Développement du commerce du Levant.

seulement les Génois, mais les Pisans, les Anconitains étaient l'objet de préférences révoltantes. A la cour, les affaires des Génois passaient tout droit, celles des Vénitiens ne parvenaient pas à aboutir. Sur les quais en dehors des murs, les Génois, les Anconitains pouvaient tenir des cabarets, les Vénitiens, non. Un incendie détruisit un jour un pâté de maisons aux environs de l'église de S. Pierre des Pisans'; tous les sinistrés reçurent la permission de rebâtir leurs maisons; les Vénitiens seuls se la virent refuser.1

Ainsi, sur le territoire de l'empire, en butte à la malveillance de l'empereur et de ses agents et à la haine populaire, aux humiliations, aux vexations de toutes sortes, dans les parties de la Grèce on s'était maintenue la domination franque, les Vénitiens jouissaient au contraire d'une situation très-considérable. La colonie de Négrepont, gouvernée par un baile, avec l'assistance de deux conseillers,* était le centre de leur puissance: c'était, suivant l'expression si judicieuse d'une lettre écrite par un marchand vénitien, la prunelle de l'œil et la main droite de la République.3 A l'origine, les propriétés possédées directement par Venise étaient renfermées dans les limites que nous avons déjà décrites, c'est-à dire que le tout, y compris la maison commune, l'église de S. Marc4 etc. ne dépassait pas les proportions d'un quartier assez spacieux de la capitale de File. Cependant, dans la main de ses bailes, habiles hommes d'état, esprits profonds, ne perdant jamais de vue les intérêts de la République, ce petit coin de ville devint la base de vastes entreprises. D'abord, la puissance des tierciers, possesseurs du reste de 111e, s'affaiblit vite par des changements de personnes, des partages, des querelles intestines; abandonnés à eux-mêmes par les princes de Morée, auxquels ils n'étaient liés que par des liens d'une vassalité à peu près nominale,5 ils ne tardèrent pas à comprendre que, dans la lutte incessante qu'il leur fallait soutenir contre les Grecs, les Turcs, les Catalans, ils ne pouvaient trouver d'appui solide que dans la République de Venise, qui, elle, ne laissait jamais

1 Nous avons emprunté les détails de ce tableau partie aux rapports du baile Marco Minotto déjà cités, partie aux procès-verbaux de négociations engagées au mois de Sept. 1319 entre le doge et une ambassade grecque (Taf. et Thom., IV, 124 — 139), partie aux explications échangées en 1320 entre le doge et l'empereur (ibid. IV, 139 —164), partie enfin aux projets d'instructions à remettre à un ambassadeur qui devait partir de Venise pour Constantinople en 1822 (ibid. IV, 187—191).

■ Sanudo, dans Murât., SS. XXII, 797;

Hopf, art. Oriecheniand, Op. cit., LXXXV, 307, 371.

3 Hopf, dans les SitxungsbcricJite der Bcrl. Akad., phil. hi*t. Cl, 3 février 1862, p. 81, 89.

4 Ce quartier fut entouré d'une muraille fortifiée, à laquelle on travailla de 1305 à 1308: Hopf, art. Griechcnland, Op. cit., LXXXV, 376. Au cours des années 1338, 1340 et 1343, on travailla à perfectionner les fortifications, p. 438 et s.

6 Hopf, Op. cit., p. 410.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 469

sa colonie de Négrepont à l'abandon et lui fournissait toujours une escadre pour la protéger en temps de danger. Us se sentaient donc de plus en plus les protégés de Venise, et ils regardaient comme un bonheur d'être compris dans les traités qu'elle signait avec d'autres puissances. D'un autre côté, la République savait se faire payer ses services: après l'expulsion des Catalans, en 1317, elle mit garnison dans les citadelles et les villes, ne laissant aux tierciers que le plat pays.1 Ainsi elle arrivait peu à peu au but de son ambition, la suprématie politique dans l'île ; elle la possédait depuis longtemps dans le domaine du commerce: déjà, en vertu d'un traité conclu en 1262, toutes les marchandises arrivant par mer, quel que fût le point de débarquement, devaient payer un droit de douane2 dont le taux, suivant Pegolotti,8 était de 2 % ; mais, ce qui assurait mieux sa prépondérance, c'est que Négrepont était une des stations le plus fréquentées par sa marine marchande; tous les vaisseaux venaient toucher la en passant et en repartaient soit pour Constantinople, Tana, Trébizonde etc. ou pour Venise,4 soit pour les côtes européennes ou asiatiques de l' Archipel

La situation des ducs de Naxos était tout à fait analogue à celle des tierciers de Négrepont Ces petits princes réunissaient sous leur domination médiate ou immédiate plusieurs des Cyclades. Issus de la famille vénitienne des Sanudi, ils avaient longtemps prétendu se soustraire au patronage de leur mère patrie; ils se prévalaient alors du titre de vassaux de l'empereur latin5 et de pairs de la principauté de Morée;6 plus tard, exposés plus que personne aux ravages des corsaires, ils durent bien avoir recours à Venise, et celle-ci leur fit parvenir de Négrepont du matériel de guerre; dès lors, convaincus que c'était la seule puissance capable de les protéger, ils firent tout pour se rattacher étroitement à elle.7 En cela, ils ne faisaient que suivre l'exemple8 d'un grand nombre de petits souverains insulaires, descendants de familles vénitiennes; ceux-ci

1 Hopf, Op. cit., p. 413, 426, 438.

2 Taf. et Thom., m, 47, 53.

3 Pegol., p. 109. Eu 1348, les habitante de l'île eux- même» se plaignirent du taux exagéré des droits de douane.

Hopf, Op. cit., p. 452.

4 Réglementairement, les galères en route pour Constantinople et la mer Noire devaient faire escale à Négrepont (Arch. Vend., XVIII, 326, 327, livres perdus des Misti); cependant, du moins à des époques postérieures, lorsque le voyage devait être fait plus rapidement, elles passaient parfois par les Cyclades, en vue

de Séripho (via Sirafo, via per bucham de Serifo) ; voyez Sathas, Doc. inéd. relat. à l'hist. de la Grèce au moyen -âge, 1*"> série, I, 67, 114, 134, 194.

5 Voyez un document intéressant dans Hopf, Zmàtxe xur Oeseh. von Andros, Op. cit., p. 242-245.

e Hopf, art Oriechetiktnd , op. cit., p. 410.

1 Hopf, Op. cit., p. 462.

H Hopf, Op. cit., p. 378, dit que le commencement du XTV° siècle marque l'époque de la consolidation de la domination vénitienne dans l'Archipel.

470 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

passaient sonvent une partie de Tannée à Venise, et, comme leurs principautés ne leur donnaient que des revenus insuffisants, il y demandaient des fonctions, et on les voyait amiraux, ambassadeurs, gouverneurs au service de la République.1 La Seigneurie tenait jalousement la main à ce qu'ils ne fissent que des mariages à sa convenance à elle, car il s'agissait d'empêcher ces îles de passer aux mains d'un étranger, d'un Génois surtout;' aussi, appelait-elle devant son tribunal tous les procès en revendication de propriété ou d'héritage. C'est que tout ce qui pouvait contribuer à développer la puissance de la République, à ouvrir à sa marine de nouvelles stations et de nouveaux ports de refuge dans les eaux de la Grèce, favorisait les intérêts de son commerce dans le Levant, sans compter que, si peu nombreux qu'ils fussent, les produits de ces îles étaient un appoint fourni au mouvement commercial.

Tandis que le baile de Négrepont exerçait une surveillance vigilante sur la partie septentrionale des îles de la Grèce, dans la partie méridionale les intérêts de la République étaient confiés au duc de Crète. La plus vaste de toutes ces îles et en même temps la plus méridionale, la Crète en forme comme la clef de voûte: entre les mains de Venise, c'était un précieux instrument de domination sur toute cette région, mais surtout c'était une station intermédiaire d'une valeur inappréciable pour le commerce de Syrie et d'Egypte. Nous en avons déjà parlé à ce point de vue; nous avons également énuméré les produits qu'elle livrait au commerce; il ne nous reste qu'à reprendre l'histoire de l'île depuis le moment où elle devint colonie vénitienne. Maître de Constantinople, Michel Paléologue voulut la reprendre. H y expédia des troupes; attaqués à la fois par ces troupes et par la population grecque de l'île, les colons vénitiens se trouvèrent un moment dans une situation des plus critiques (1264).8 Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec jusqu'au moment où l'on put faire la paix: par les traités de 1265, de 1268 et de 1277, Michel s'engagea à retirer ses troupes et à ne plus jamais disputer aux Vénitiens la possession de l'île.* Effectivement, aucune menace ne vint plus du côté de Constantinople, mais l'ère des difficultés intérieures ne faisait que s'ouvrir. Nous ne parlerons que pour mémoire des querelles intestines, issues d'un acte de vengeance privée qui provoqua (1269) une insurrection d'un certain nombre de familles vénitiennes contre le duc Andréa Zeno 5 (1265 -1269) : mais les

1 Voy. p. ex, Hopf, Gesch. von Andros, 4 Taf. et Thom., III, 68, 80, 95, 137.

p. 37 et s., 44. Son fils Andronic renouvela cette promesse

• Ibid. p. 56—60. en 1285; ibid. 325, 344.

1 Taf. et Thom., m, 54; Laur. de 5 Laur. de Monacis, p. 158—160. L'or-

Monacis, Chrmieon de rebtts cenetis, p. 158. dre chronologique des faits rapportés par cet

A. I. L'empire grec et les principautés franqttes de Grèce. 471

principaux éléments de la résistance se trouvaient dans les familles $ archontes grecs, familles très-puissantes, tant par leurs fortunes territoriales, que par leur influence sur la population des campagnes. Le premier soulèvement eut pour chefs les Cortazzi; ils annonçaient hautement leur volonté de chasser l'étranger, et par deux fois ils furent sur le point d'atteindre leur but; la première fois, en 1274, ils surprirent le duc Marino Zeno dans un défilé, et la fleur de la noblesse vénitienne resta sur le champ de bataille; la deuxième fois, en 1277, ils acculèrent le duc Pietro Zeno dans Candie, sa capitale, devant laquelle ils vinrent mettre le siège; mais l'arrivée de Marino Gradenigo les obligea à le lever, et leur soumission ne tarda pas à suivre cet échec: la révolte avait duré six années à peu près.1 Quelques années plus tard, Alexis Kalergis se mettait à la tête d'un nouveau soulèvement; il soutint la lutte pendant seize années (1283— 1299); 2 on finit par obtenir sa soumission aux prix d'un traité avantageux qui lui assurait une extension considérable de ses domaines et de beaux revenus à prendre sur les biens d'églises et de couvents.3 A partir de ce moment, il voua aux Vénitiens une fidélité inébranlable qu'imitèrent ses descendants; grâce à leur abstention, diverses tentatives de soulèvement qui se succédèrent en 1319, 1333 etc., ne purent pas prendre d'extension et furent aisément étouffées. Cependant, en 1341, éclata une nouvelle insurrection générale et, pendant un certain temps, les Vénitiens lurent réduits à la possession de la capitale et de quelques châteaux isolés.4 Hs finirent pourtant par prendre le dessus et, quoique la mère patrie n'eût point refusé ses secours, le principal mérite du succès revint aux propriétaires de fiefs nobles et autres qui remplirent énergiquement leurs devoirs militaires. Ce qu'avait été leur existence pendant ce temps, on peut se le figurer: tantôt la culture des terres était impossible, tantôt les insurgés détruisaient les récoltes sur pied; heureusement, la merveilleuse fertilité du sol suppléait au travail de l'homme et comblait rapidement les vides. Le commerce ne pouvait faire autrement que de ressentir l'influence de ces guerres intestines sur la production de Pile: néanmoins, le grand commerce avec la Syrie et l'Égyjpte suivit toujours son cours, grâce à cette circonstance que Candie, la capitale et le principal ancrage des galères, ne tomba jamais aux mains des insurgés. 11 y avait encore un autre

écrivain a été rectifié par M. Hopf ( Gricchenland, Op. cit., p. 304), qui a établi exactement l'époque du règne de Zenu, et, en second lieu par la date (1er avril 1269) de la lettre écrite au doge par Zeno au sujet de cette rébellion (Taf. et Thora., III, 102 et ss.).

1 Laur. de Monacis, p. 160 et s. ; Hopf, Op. cit., p. 314.

* Laur. de Monacis, p. 161 et ss.; Hopf, Op. cit., p. 460.

3 Taf. et Thom., m, 376 et ss.

4 Laur. de Monacis, p. 164—171; Hopf, Op. cit., p. 460—462.

472 Deuxième période. — il. Développement du cotn mevcc du Levant.

port, moins important, la Canée; en 1293, les Génois le réduisirent presque complètement en cendres; en 1309, des corsaires pisans s'en emparèrent;1 mais en dehors de ces deux circonstances, il resta tout le temps ouvert aux navires marchands. Là, comme à Candie, les Vénitiens avaient construit un grand môle pour faciliter l'accès du port*

Sur la terre ferme, en Morée, Venise, nous le savons, ne possédait qu'un coin de terre, mais sur ce coin s'élevaient deux villes d'une valeur capitale pour une nation intéressée au commerce de l'Orient ; la Seigneurie les avait entourées de bonnes fortifications et y entretenait une garnison permanente. Coron passait pour la plus importante des deux; son port fortifié pouvait abriter les galères et autres navires;8 elle avait aussi plus de revenus que Modon, où le chiffre des recettes était souvent inférieur à celui des dépenses.4 Administrativement, les deux colonies n'en faisaient qu'une, placée sous l'autorité de Castellans (gouverneurs), d'abord au nombre de trois et réduits plus tard à deux, qui alternaient dans chacune des deux villes à époques fixes. Ces castellans avaient moins à s'occuper des affaires du pays voisin que de ce qui se passait sur mer; transports chargés de pèlerins, galères de commerce, flottes de guerre vénitiennes ou autres venaient fréquemment chercher un refuge dans leurs ports; souvent on réclamait leur avis ou leur aide lorsqu'il y avait danger de rencontrer des flottes ennemies ou des corsaires:5 souvent aussi, dans des moments critiques, on confiait à leur garde, pour les reprendre plus tard, des marchandises provenant de diverses parties du Levant.6

Maintenant que nous connaissons la situation des deux principales nations commerçantes d'Italie en Grèce sous les règnes de Michel Paléologue et d'Andronic II, le moment est venu de dire le peu que l'on sait de la Colonie pisane de ConstantinoiÂe pendant la même période.

1 Hopf, Op. cit., p. 460.

■ Commission pour l'île de Crète, signée par le doge Andréa Dandolo en 1350, publ. p. Thomas, Abh. der bayer. Akad., Cl. 1, vol XTV, sect. 1, p. 208—212. (Ordonnances dea années 1312 et 1317). Les livres perdus des MÛH contenaient une série de réglemente pour l'île de Crète publiés par la Seigneurie entre les années 1293 et 1332: on en trouvera les rubriques dans YArchiv. Vend., XVm, 68 et ss.

3 En 1281, les castellans de Coron reçurent l'ordre de faire construire "unum arsenatum, in quo sub cohoperta possint salvari et teneri galee et aliud navaliumu:

Thomas, Die àltexten Verordnungen der Venetianer fur auswàrtigt AngelegettJieitm : Abh. der bayer. Akad., CL I, vol. XIII, sect. I, p. 118. Cet ordre (quod faciant ibi — in Coron — arsenatum) fut, d'ailleurs réitéré entre 1313 et 1317 (Arehir. Vettet., XIX, 113: on y trouve, en outre, toute une série d'autres ordonnances relatives à Coron et à Modon).

4 Sathas, L c, ni, 376.

6 Hopf, art. Qriechenland , Op. cit., LXXXV, 307 et s., 341 et s., 396 , 440.

B Sathas, L c, III, 299 et s., 363 et s., 367, 441 et s.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 473

En entrant à Constantinople, Michel Paléologue y trouva des marchands pisans en assez petit nombre et consentit à les laisser continuer d'habiter dans l'intérieur de la ville avec leur consul particulier.1 Il semble que leur quartier était toujours le même qu'autrefois, car nous trouvons que l'église de S. Pierre, qu'ils possédaient déjà au XIIe siècle, était encore à eux au XIIIe et au XIVe.s En qualité de représentant de sa nation, le consul pisan était admis à l'honneur de présenter ses hommages à l'empereur les jours de grande fête,3 mais, en dehors de cela, il ne jouait qu'un rôle tout à fait effacé. H n'est question qu'une fois, dans les annales byzantines, d'un service signalé rendu par un consul pisan à l'empereur Andronic. Des moines franciscains avaient acheté un terrain à Constantinople et y avaient construit un magnifique monastère et une église; la chose s'était faite avec le consentement de l'empereur; mais l'établissement de religieux catholiques-romains en pleine capitale suscita une telle irritation chez le patriarche grec et dans la population, qu'Andronic résolut de les faire partir, même par la force, si la persuasion ne suffisait pas. Le consul pisan, qui demeurait dans le voisinage, se rendit très -utile dans cette occurrence, en obtenant du clergé de St. Pierre qu'il se chargeât de la garde des vases sacrés du monastère;4 mais, s'il acquit par cette démarche des droits à la reconnaissance de l'empereur, il s'attira la haine du podestat génois de G nia ta qui, excité contre lui par les Franciscains, tenta de le faire assassiner.5

Comment expliquer qu'après avoir joué, vers 1200, un si grand rôle en Syrie et à Constantinople, les Pisans fussent réduits dans la capitale de l'empire à une situation si mesquine et qu'ils aient fait si peu parler d'eux dans les nouveaux pays qui s'ouvrirent au commerce pendant cette période? La cause en est à la longue rivalité de Gênes et de Pise: pendant bien des années, les deux Républiques avaient été en guerre; il s'agissait d'abord de la possession de la Sardaigne et de la Corse, mais, en réalité, de la prépondérance maritime dans la partie occidentale de la Médite rranée : la lutte se termina, en 1284, par la bataille navale de Meloria; la flotte génoise était commandée par Oberto Doria; les Pisans laissèrent trente -trois de leurs galères aux mains de l'ennemi; sept autres furent coulées à fond; dix mille hommes, parmi lesquels l'élite de la noblesse pisane, furent emmenés en captivité par le vainqueur.

1 Pachym., I, 162 et s., 168.

' "In contrata S. Pétri Pisanorum:u Taf. et Thom., IV, 166.

3 i. 'Minus Curopal., p. 57.

4 Le traducteur ajoute, tout à fait à tort, dans ce passage, que l'Église de S.Pierre était une église grecque; il est vrai qu'il

ignorait qu'elle eût appartenu aux Pisans; mais cette circonstance que le consul pisan avait, par le fait même de ses fonctions, des ordres à donner au clergé de cette église, aurait dû le mettre sur la trace de la vérité.

" Pachym., II, 536-539.

474 Deuxième période. — IL Développement du commerce du T/evant.

Contrainte de subir, en 1288, un traité humiliant, elle ne s'y prêta qu'à contre-cœur et continua une guerre de détail. Pour l'en punir, Corrado Doria détruisit, le 10 sept. 1290, le port de commerce appelé Port Pisan (entre l'embouchure du Calambrione et l'ancienne forteresse de Livourne)1 et établit un barrage à l'embouchure de l'Arno. Ce fut un coup mortel pour la puissance maritime et commerciale de Pise ; elle ne s'en releva jamais. Cela lui eût d'ailleurs été d'autant plus difficile qu'en ce moment la Toscane était déchirée par la rivalité des Guelfes et des Gibelins, arrivée à son paroxysme; Pise était à la téte de la faction gibeline et elle avait besoin de toutes ses forces pour soutenir la lutte contre les forces supérieures des Guelfes.

Ces événements exercèrent nécessairement sur l'activité commerciale des Pisans une influence dont le contre-coup se fit ressentir jusqu'à Constantinople ; mais déjà on commençait à y voir des bourgeois de Florence, la ville guelfe, la future héritière de Pise; déjà Pegolotti la nomme à part parmi les nations commerçantes représentées à Constantinople , et cela, à une époque où elle ne disposait encore ni d'un port ni d'une galère.*

Parmi les villes de l'Italie centrale, Ancône avait encore à Constantinople sa colonie de commerce distincte. Cette colonie était administrée par un consul nommé par la mère patrie pour trois ans et assisté par un conseil de marchands (collegium mercatorum in Romani a existentium).3 Dans les cérémonies officielles de la cour de Byzance, son rang venait immédiatement après celui du consul pisan, ce qui correspondait exactement à l'importance relative de la nation représentée par lui.4 En dehors de cela, la ville d'Ancône envoyait des ambassades spéciales, lorsqu'il s'agissait d'obtenir la réparation d'abus ou une extension de franchises.5 C'est à l'occasion d'une de ces ambassades que l'empereur Andronic H abrogea les dispositions d'un décret précédent maintenant perdu, et fixa les taxes0 dues par les marchands anconitains au taux unique de 2 % à l'entrée et à la sortie, y compris les droits de pesage et de courtage; par la même occasion, il interdit toute fraude; en effet, pour échapper entièrement aux droits, certains marchands anconitains faisaient parfois entrer leurs marchandises en contrebande, en leur attribuant une origine vénitienne ou génoise.

1 Atlante Luxoro, p. 52.

» Peffol., p. 24. En 1348, la maison de banque Alberti. de Florence, avait une succursale à Constantinople : Perrens, Hist. de Florence, m, 258 et s.

3 Makuscev, Monumenta hist. Slac.

mêrid., 1, 1, p. 161 et sa. Conimem. reg.. II, 69, lign. 2.

4 Codiu. Curopal., p. 57.

6 Makuscev, r.

s Juill. 1308, publ. en grec par Miklosich et Muller, Aeta grtrea, III, xvi — xix. en latin par Makuscev, /. e., p. 156—158.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce, 475

Enfin, l'Italie méridionale était réprésentée à Constantinople par des villes de la Pottille, spécialement par celles de Bari et de Trani, puis par des marchands AmalfUains et Siciliens.1

Les marchands de Ragttse entretenaient toujours des relations avec Byzance ; ils avaient fait renouveler leurs anciens privilèges, d'abord par Michel Paléologue, et encore, en 1322, par Andronic IL» Leur trafic se faisait à la fois par mer et par terre, grâce à des privilèges obtenus de divers princes bosniaques, serbes et bulgares,3 qui leur permettaient de parcourir, avec leurs marchandises, toute la péninsule de l'Hémus.

Toutes ces nations étaient connues depuis longtemps en Grèce; mais à l'époque où nous sommes, nous en trouvons une nouvelle, les Catalans: parmi ces derniers arrivés, les bourgeois de Barcelone se faisaient particulièrement remarquer, vers la fin du XIIP siècle, par leur esprit d'entreprise. La communauté d'intérêts qui rapprochait dans une même hostilité contre les princes de la maison d'Anjou, souverains du royaume de Naples, les Paléologues et les rois d'Aragon, semble avoir exercé une influence favorable sur le développement du commerce dans les états de ces derniers. C'était bien le moins qu'à Constantinople on fît bon accueil aux capitaines de navires catalans, quand les rois d'Aragon, unis aux insurgés de la Sicile, tenaient en échec les armées napolitaines et leur donnaient assez d'occupation pour ôter aux habitants de l'empire grec toute crainte d'invasion: d'un autre côté, les Vêpres siciliennes avaient formé la base d'une union intime entre les Aragonais et les Catalans d'une part et les Siciliens de l'autre; les deux nations étaient gouvernées par des princes de la même maison; dans le port de Messine, la marine catalane était presque comme chez elle ; le commerce catalan y jouissait de privilèges exceptionnels.4 N'oublions pas que le détroit de Messine

1 D'Avino, Cenni storiei sullc chiesc Napol., p. 676; Petroui, Storia di Bari, II, app.. p. 537; Pegol., p. 24; Caméra, Mem. di Amalfi, I, 540 et 88., parle de navires amaliitains pillés dans les eaux grecques par des Vénitiens en 1321 et 1352.

* Luccari, Riatretto dcgli annali di fiatisa, p. 40; Appendini, Xotixie sidle antichità dei Ragusei , I, 287; Engel, Gesch. d. Freistants Ragusa, p. 118.

* Miklosich, Monum. Serbica, passim.

* Les diplômes des rois de Sicile Jacques (18 et 22 févr. 1286, 17 juillet 1288) et Frédéric II (3 avril 12%) témoignant éloquemment de la situation privilégiée faite aux Catalans, tandis que, jusqu'alors,

les Génois avaient joué le premier rôle sur le marché de la Sicile. Voy. Pandelta délie gabelle di Me$sina, éd. Sella, dans les Mùeell. di Storia UaL, X, 120 et ss. et V introduction de P. Vayra, p. 33—37. Cet te faveur ne se bornait pas aux marchands de Barcelone et de la Catalogue en général ; elle s'étendait à ceux des Baléares et de tous les pays du midi de la France sujets de la couronne d'Aragon: le comté de Roussillon avec Perpignan, la Cerdagne, les villes de Narbonne et de Montpellier. Voyez ibid. p. 131—142, les diplômes de Frédéric II, des années 1300, 1305, 1313 et 1332; j'attribue cette dernière date au diplôme en faveur de Montpellier publié

476 Deuxième période. — II Développement du commerce du Levant.

était l'un des passages les plus fréquentés de la route d'Orient, et nous comprendrons que les marchands catalans devaient être naturellement amenés à suivre le courant Ils finirent donc par former une colonie à Constantinople; il serait difficile de préciser la date de sa fondation, mais il est certain que, vers 1290, un consul catalan, nommé Dalmacio Suner, reçu en audience par l'empereur Andronic H, lui exposa le projet formé par les habitants de l'Aragon, de la Catalogne et de Majorque et particulièrement par les bourgeois des villes maritimes de Barcelone, Valence et Tortose, de fréquenter l'empire grec et sa métropole, et leur désir d'obtenir d'abord la liberté d'accès en général, puis et surtout un abaissement des droits de douane. L'empereur leur accorda l'autorisation d'aller et de venir en toute liberté sur son territoire, et fixa à 3 % Ie8 droits à payer par eux à l'entrée et à la sortie; en outre, il leur garantit la sécurité de leurs marchandises, particulièrement en cas de naufrage. Le diplôme où ces faveurs sont énumérées a été conservé ; on en possède le texte original en grec1 et la traduction en latin;2 il est regrettable qu'il ne porte ni le nom de l'empereur, ni l'indication de l'année; mais comme le roi d'Aragon y est qualifié en même temps de roi de Sicile, il est évident qu'il ne peut appartenir qu'à l'époque où les deux couronnes étaient réunies, c'est à dire à la période comprise entre les années 1282 et 1295; il est difficile de comprendre par quelle voie M. Capmany arrive à fixer la date de 1290; on ne peut l'admettre que comme une approximation. Certains détails de ce diplôme sembleraient indiquer que les relations commerciales des Catalans avec l'empire en étaient à leur début; dans ce cas, il faudrait supposer que D. Suner était un ambassadeur chargé de la double mission de fonder la colonie catalane à Constantinople et de l'administrer pendant un certain temps. Mais, dès 1268, les autorités municipales de Barcelone avaient obtenu du roi l'autorisation d'établir des consuls dans les pays avec lesquels la marine de leur ville était en relations, et la Romanie, c'est -à dire l'empire byzantin, est spécialement nommée.3 H est difficile d'admettre que cette autorisation soit restée lettre morte justement pour la capitale de "la Romanie" et qu'on ait attendu l'année 1290 pour y nommer un consul. Ajoutons encore que l'on trouve des traces certaines de l'existence d'un trafic maritime entre la Catalogne et Byzance dès le temps de Michel

sans date par M. Sella et extrait de Mas- m, 606 et ss.; Miklosich et Muller, Ada

Latrie, Documents sur le commerce mari- grœca, III, 97 et s. tinus du midi de la France; Biblioth. de ' Capmany, /. c, p. 367 et s.: la pièce

l'école des chartes, 2e série, III, 205. est accompagnée d'une notice sur l'époque

1 Capmany, Mém. hist. sobre la ma- de sa rédaction. rinay commet do y artes de Barcelona, II, * Capmany, /. c, p. 34, n° XIV. 467 et s.; Zachariœ, Jus graco-romanum,

A. I. V empire grec et les principautés franques de Grèce. 477

Paléologue; en effet, cet empereur profita un jour de la présence d'un grand vaisseau marchand catalan dans le port pour faire donner la chasse à un corsaire génois.1 Ce trafic se continua sous Andronic IL En 1302, par exemple, au moment où des marchands de Barcelone faisaient voile pour Constantinople, les autorités de la ville leur remirent des lettres de recommandation pour le podestat génois:2 pourquoi pas pour le consul catalan? demandera-t-on. Il est permis de supposer, avec M. Capmany, que le poste de consul catalan était alors inoccupé ou que, peut-être, cette fonction n'était pas encore créée à titre permanent II semble que l'arrivée de la compagnie de mercenaires catalans, commandée par Roger de Flor, en cette même année 1302, fût faite pour créer à la nation catalane une situation à part à la cour byzantine et surtout que la reconnaissance de l'empereur pour les services importants qu'elle lui rendit contre les Turcs, dût étendre ses effets à tous les Catalans présents à Constantinople. Le fait est que les Génois craignaient de se voir effacés par eux dans les préférences de l'empereur et qu'ils prirent tout de suite vis-à-vis d'eux une attitude hostile. Mais la mort de Roger de Flor, traîtreusement assassiné, en 1305, à l'instigation du prince Michel, bouleversa la face des choses. De Gallipoli, où elle était cantonnée, la Compagnie, nous l'avons vu, envoya un défi à l'empereur; en réponse, celui-ci fit mettre à mort leur amiral et tous les Catalans et Aragonais présents à Constantinople. D n'est cependant pas certain que cette cruelle mesure ait atteint les simples marchands; néanmoins, tant que dura la guerre entre la Compagnie et l'empire, c'estrà dire pendant plusieurs années, il eût été difficile à une colonie de commerce de subsister à Constantinople sans s'exposer aux plus grands dangers. Les colons émigrèrent sans doute, probablement dans le château fort de la Compagnie, à Gallipoli; ils y trouvaient double avantage: d'abord, le butin immense qui y affluait fournissait à leur commerce un aliment inépuisable, et puis ils contribuaient à la défense de la place.8 Quand par la suite, la Compagnie abandonna Gallipoli pour aller se fixer dans

1 Pachym., 1, 424 et s. M. Capmany cite à ce propos un passage de la Chronique de Oiot. ViUani (éd. Dragom., I, 439); mais il est beaucoup moins probant Voici ce qu'il rapporte, à l'année 1285: ui Pisani presono cinque navi grosse de' Genovesi e più altri legni di Ciliciani e Catalani, i quali veniano di Romania e di Cicilia." Il est probable que les navires génois venaient seuls de Bomanie, et que les siciliens et catalans venaient de Sicile.

* Capmany, II, 875 et 8.

8 Muntaner, trad. Lanz, H, 106 et s., 129 et s., 132, 144, 152. Muntaner plaça des marchands catalans à la tête de la troupe de femmes armées pour la défense de Gallipoli contre les Génois; il est certain que ces gens ne sortaient pas de la Compagnie de mercenaires.

478 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

le duché d'Athènes (1311) il n'est pas douteux que cette principauté dut devenir le but des vaisseaux marchands catalans,1 puisqu'ils y étaient assurés d"un bon accueil Mais Constantinople avait toujours une toute autre importance au point de vue commercial; aussi, les marchands catalans appelaient -ils de tous leurs vœux la reprise des anciennes relations. D semble que la pacification désirée ne se soit pas fait Attendre, car ils obtinrent, antérieurement à l'année 1320, une réduction de 3% a 2% sur les droits d'importation et d'exportation. En effet, dans un document de cette année 1320, les autorités de Barcelone se référaient à un privilège impérial par lequel ce taux devait être garanti en faveur de leurs compatriotes; seulement, elles se plaignaient de ce qu'on exigeât d'eux jusqu'à deux et trois fois le paiement des droits; d'après elles, quand les marchands catalans ne trouvaient pas à se défaire de leurs marchandises dans le premier port où ils avaient débarqué et les transportaient sur d'autres marchés, on leur réclamait chaque fois la même taxe. Pour obtenir la suppression de cet abus, elles demandèrent au roi Jayme II d'appuyer leur demande auprès de l'empereur; la maison de commerce G. Carbonell et Cie qui chargeait en ce moment un vaisseau à destination de Constantinople, se chargea de la lettre du roi.- M. Capmany pense que le deuxième diplôme d'Andronic en faveur des Catalans fut accordé à la suite de cette démarche; nous possédons ce document, mais, malheureusement, il n'est pas plus daté que le premier:3 M. Capmany, conséquent avec lui-même, le place à l'année 1320. 4 A première vue tout semble justifier cette opinion: en effet, le diplôme est évidemment la réponse à une lettre du roi Jayme, apportée par un certain Carbonell et trois autres marchands catalans. Mais, en y regardant de plus près, on découvre que la première lettre du prénom du Carbonell de la lettre des autorités de Barcelone est un G. (Guillertno?) tandis que le Carbonell du diplôme impérial est dénommé en toutes lettres Berangario; en outre, le diplôme fixe le droit à payer à 2%: puis vient la défense d'exiger des Catalans une taxe plus élevée; mais cette phrase est conçue en termes trop généraux pour qu'il soit possible

1 Cette supposition est confirmé par * Capmany, n, 84 et 8.

les Comment, reg., II, p. 15, n° 96, p. 22, 3 Capmany, H, 468—471; il donne le

n° 129, p. 28 et 8., n° 165, p. 80, n0" 171, texte grec avec accompagnement de la

173, p. 139 et s., n° 130, p. 325, n° 269, traduction latine; le texte grec se trouve

p. 330 et s., n° 303: dans ces pièces nous également dans Zachariae, /. r., p. 639

voyons des marchands de Barcelone ou et ss. et dans Miklosich et Muller, /. c.

de Majorque faisant des voyagea d'affaires m, 98-100.

à Athènes et à Thèbes ou prenant part 4 Mem., I, 73. a des expéditions qui avaient le duché d'Athènes pour point de départ

A. I. L'empire grec et les principautés frangées de Grèce. 479

d'y voir une réponse favorable à la réclamation des autorites de Barcelone. Je crois donc que le diplôme auquel M. Capmany attribue la date de 1320 est le premier privilège par lequel Andronic abaissa les droits de douane de 3% & 2%; c'est la réponse à une pétition plus ancienne, appuyée par le roi et apportée par Bérenger Carbonell et consorts. Quant aux résultats obtenus par une autre lettre de Jayme écrite en 1320 et portée par Guillermo Carbonell et consorts, à supposer que le roi l'ait effectivement écrite, ce qui est d'ailleurs très-vraisemblable, mon avis est que nous manquons des moyens de les connaître. Quoiqu'il en soit,1 il n'y a pas à douter que la marine marchande de Barcelone, alors à l'aurore de sa prospérité, ait fait largement usage de l'autorisation qui lui était accordée de trafiquer avec l'empire grec et qu'elle ait hardiment pris place à côté des marines génoise et vénitienne:2 nous verrons que son apparition dans les eaux grecques ne tarda pas à être suivie de celle d'une flotte de guerre, chargée d'y soutenir les intérêts de la maison d'Aragon.

Enfin, dans l'énumération des nations commerçantes représentées sur la place de Constantinople, donnée par Pegolotti, nous trouvons le nom de Provençaux;9 mais il faut le prendre dans la large acception que lui donnait le Moyen-Age. Ainsi, ce nom doit nous rappeler d'abord les habitants de Marseille, la première ville de la Provence proprement dite, mais aussi et peut-être plus encore ceux de Montpellier et de Narbonne. Trois faits de piraterie qui donnèrent lieu à des réclamations et à des procès nous feront connaître ce qu'était le trafic entre les villes du midi de la France et Constantinople, et nous donneront un aperçu des articles qui faisaient l'objet du commerce entre les deux pays. En 1334, des marchands de Narbonne, de Montpellier et de Béziers s'étaient embarqués à Constantinople pour Aigues-Mortes sur un navire de Narbonne, avec une cargaison d'alun, de cire, de peaux et de blé ; en route, ils tombèrent entre les mains de corsaires espagnols.4 En 1353 et 1355, un grand marchand français, nommé Raimond Seraller (Serailler) dont la maison de commerce se

1 II est possible que Ton trouve des éclaircissements dans la Carta al Rey Andronico il Paleologo, publiée dans la Rivista de ciencias historicas, de S. Sanpere y Miquel, n° 1, avril 1880: je n'ai pu m'en rendre compte, car il m'a été impossible de me procurer ce numéro.

* Il y eut, en 1325, à Constantinople, des conflits sanglants entre Vénitiens et Catalans: Hieronymus, évêque de Caffa, qui se trouvait la aida a les apaiser: Coll.

des doc. inéd., Mélanges hist, III (1880), p. 96.

8 Pegol., p. 24. Us sont aussi nommés dans le traité de 1832 entre Andronic IH et Venise: Miklos. et Millier, Acta grœca, m, 108.

4 Germain, Hist. du commerce de Montpellier, I, 509 et 88. On trouve un autre exemple semblable (vers 1350) dans Port, Essai sur l'hist. du comm. marit. de Narbonne, p. 117.

480 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

trouvait à Montpellier, mais qui faisait de temps à autres des séjours à Narbonne,1 subit à plusieurs reprises des pertes graves du fait de corsaires vénitiens qui couraient les eaux de la Grèce. Gênes et Venise étaient alors en guerre, nous le verrons plus loin, et ces corsaires donnaient surtout la chasse aux bâtiments génois, mais cela ne les empêchait pas de visiter partout où ils les rencontraient les vaisseaux naviguant sous pavillon neutre, sous prétexte de s'assurer qu'ils ne portaient pas de marchandises génoises: quand les cargaisons étaient à leur convenance, ils ne se gênaient pas pour les déclarer de bonne prise, quelle qu'en fut l'origine. En voici un exemple: en 1353, une flottille vénitienne commandée par Lorenzo Celso, rencontra un joui- un bâtiment de commerce de Rhodes revenant de Romanie vers son port d'attache; elle le saisit et l'emmena à Candie. Raimond Seraller avait sur ce bâtiment des marchandises pour une valeur de mille écus d'or environ, et il ne put en obtenir la restitution.8 Autre exemple: le 18 février 1355, trois corsaires vénitiens rencontrèrent dans le détroit des Dardanelles (in buca RomanÛB juxta Dardanellum ... îoco qui dicitur turris Erminii) une barque de Messine allant de Rhodes à Constantinople et s'en emparèrent; ils la soupçonnaient de porter des marchandises génoises, et elle en portait effectivement; mais, parmi les passagers, il y avait un certain Jean Tascher, parent et agent de Raimond Seraller, qui avait chargé sur cette barque des marchandises de prix montant à une valeur d'environ 6000 écus d'or: les corsaires vénitiens saisirent sans autre forme de procès, avec tout le reste, non-seulement les marchandises de Tascher, mais même l'argent qu'il portait sur lui.3 La liste des mar-

1 On trouvera des détails sur ce personnage dans Francisque Michel, Hist. du commerce et de la navigation de Bordeaux, H, 169; voy. aussi Germain, Hist. de ta commune de Montpellier, H, 818, not D'après ce dernier passage, il avait des rapports plus directs avec le roi de Chypre : dans une des pièces que nous citerons tout à l'heure, il se donne la qualité de "burgensis" de ce roi.

' Le fait fut constaté judiciairement à Rhodes (1 Avril 1864): voy. Commem.

reg., II, 276, n° 6, suppl. A. Nous possédons de plus, a cet égard, une déclaration de Raimond Seraller en personne, ibid.

p. 298, n° 92 et une lettre du pape Innocent VI, ibid. p. 264, n° 238.

* Dépositions de Tascher et de témoins assermentés devant le podestat de Chio

les 9 et 11 mars 1355, et devant le tribunal de Rhodes, le 23 avril de la même année: Coll. des doc. inéd., Mélang. hist.. m, 121 — 134; Comment, reg., H, 277.

n° 6, suppl. (même pièce); n° 7, suppl. A. Plainte de Seraller, ibid. p. 293, n° 92, suppl. Réponse des patrons vénitiens, ibid. p. 307, n° 168, suppl. — Les agents de Seraller avaient fait immédiatement constater judiciairement les deux actes de piraterie commis à leur détriment; des commettants À lui déposèrent à Venise une plainte et une demande en dommagesintérêts (Coll. des doc. inéd., I. c, p. 134 et ss., 141, 147; Comment, reg., H, p. 275 -277, n«* 3-7, 9; p. 296, n° 102; p. 297. n° 106 et s.; p. 300, n<> 121): le régent de France mit toute son autorité au service de cette cause (Commem. reg., ibid.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 4SI

chandises que Tascher portait au marché de Constantinople ou de Péra nous fait connaître le genre d'articles exportés par le midi de la France dans l'empire grec: nous y trouvons des draps de France et de Flandre, de la toile de Reims, des camelots. Autant que nous le sachions, de toutes les villes du midi de la France, N u bonne était la seule qui eût reçu des privilèges des empereurs grecs. Le premier lui fut accordé par Àndronic KL En ce qui concerne les droits de douane, les concessions qu'ils renferment ne sont pas bien grandes, car les droits d'entrée et de sortie y sont fixés à 4% et encore l'empereur ajoute, dans l'intérêt de son trésor, qu'il compte bien que les Narbonnais s'abstiendront de chercher à faire passer en contrebande, avec les leurs, des marchandises étrangères soumises à un droit plus élevé. La colonie est autorisée à avoir une maison commune et un consul élu par ses membres pour l'administrer; ce consul a le droit de juger toutes les contestations qui viendraient à se produire entre ses administrés, mais il lui est interdit de prononcer dans les causes capitales. L'empereur veut bien ne pas rendre les marchands narbonnais responsables des dommages que des corsaires de leur nation pourraient causer dans l'empire; il donne en outre les garanties habituelles pour la sécurité des biens en cas de naufrage. On n'attendait à ce qu'il semble, que ce diplôme,1 pour fonder officiellement la colonie, car l'empereur parle d'un consul déjà nommé (consul qui est et pro tenipore fuerit). Cette colonie lui survécut; en effet, nous voyons plus tard un consul des Narbonnais demander et obtenir de l'empereur Jean V, fils d'Andronic, le renouvellement de ce diplôme.*

p. 293, 11» 92; p. 299, n« 114): le pape l'appuya fibid. p. 264, n° 238, p. 283, n° 38 et s., p. 307, n° 163): en dépit de tout cela, Raim. Seraller ne parvint pas à se faire rembourser par les moyens pacifiques: il fallut qu'on donnât à lui d'abord, puis à ses héritiers, des lettres de marque les autorisant à saisir, partout où ils en trouveraient, les marchandises appartenant aux Vénitiens, jusqu'à satisfaction complète.

La conséquence de cette mesure fut que les navires marchands vénitiens s'abstinrent de visiter les côtes du midi de la France: Pour attirer de nouveau les marchands vénitiens sur les marchés français, les rois de France durent déclarer à plusieurs reprises ces lettres de marque supprimées et pour longtemps (Oomtnetn. rtg.y III, p. 12, n° 51; p. 78, n« 470; p. 91, n° 563; p. 102, n° 664; p. 182, n° 23; p. 133,

no 28; p. 190, n° 279; p. 234, n° 8; p. 280, n» 202).

1 Le texte original grec de ce diplôme est perdu; la traduction latine se trouve dans Ducange, Familia byxantince, p. 237 et s., éd. Paris, in fol. A en juger d'après le diplOme suivant, celui ci doit être d'Andronic ni; il régna de 1328 à 1341. La date manque.

* Diplôme grec sans date, des archives de la commune de Narbonne, publié récemment avec fac-similé dans le Musée des archives départementales (Paris 1878), Texte, p. 282 et s., Tables, n° XLIV; cependant, il était déjà connu, car on le trouve dans Ducange, Famil. byx., p. 239 et s.; Zachariaa, Jus graco-romanum, m, 712 et s.; Miklosich et Muller, Aeta et dipl. graca, IH, 120 et s. Pour la détermination de la date, on a beaucoup de

482 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Ainsi donc, on peut dire véritablement qu'une foule de nations commerçantes fréquentaient les marchés de Constantinople et de Péra (Galata), son faubourg. Les conditions faites aux unes et aux autres étaient variables; comme d'ordinaire, les grandes étaient plus favorisées que les petites. Les Vénitiens et les Génois jouissaient de l'exemption entière des droits de douane;1 les Pisans payaient à Constantinople et à Péra 2 % &d valorem, à l'importation et à l'exportation. Les Florentins, Provençaux, Anconi tains, Siciliens et autres étrangers étaient soumis au même droit de 2%, seulement on exigeait de ceux-ci le paiement des deux taxes dès leur arrivée; la taxe d'exportation se calculait facilement, car de deux choses l'une: ou bien les marchands étrangers après avoir vendu leurs marchandises en achetaient pour la même somme d'autres destinées à l'exportation, ou bien, avec leurs marchandises d'importation, ils apportaient sur eux de l'or et de l'argent destiné à de nouveaux achats; or, ces sommes étaient également sujettes aux droits et devaient, par conséquent, passer par la visite des agents. Une fois ce double droit payé et la quittance des agents de la douane en main, les marchands n'avaient nlus d'autre charcre. sauf dans le cas où ils rachetaient avec le produit de leurs ventes d'autres marchandises pour les revendre eux-mêmes sur un autre marché de l'empire; dans ce cas, ils devaient acquitter de nouveau le droit de 2 %; il en était encore de même s'ils allaient chercher des marchandises dans les pays riverains de la mer Noire pour les rapporter dans l'empire.» Pegolotti, à qui

latitude, car Jean V monta sur le trône étant encore enfant, en 1341, et gouverna réellement de 1356 à 1891. Ce diplôme est en général très insignifiant: tout ce qu'on peut y voir, c'est que l'empereur promet de ne point changer les dimensions de l'aune réglementaire; cela prouve une fois de plus, que les draps étaient le principal article d'exportation de la France, ce que nous savions déjà.

1 Bien entendu, il n'est pas question ici des impôts levés dans les colonies par ordre du gouvernement de la mère-patrie. La République de Gènes les affermait là comme partout ailleurs. Les habitants de Péra, ainsi que les marchands et capitaines de navires génois qui n'y séjournaient que passagèrement, devaient payer l'impôt entre les mains des fermiers ou de leurs receveurs : pour les Pér o tes, la taxe était fixée d'année en année par une commission, et

basée sur la valeur de leurs propriétés mobilières et immobilières; pour les marchands, elle était proportionelle à la valeur de leurs marchandises quelles qu'elles fussent, articles d'importation, d'exportation ou de transit: les capitaines de navires devaient acquitter la taxe au moment de l'arrivée ou du départ, alors même qu'ils faisaient simplement escale; voy. Atti delta Soc.

Lig., XIII, 386 et sa.

* Pegol., p. 24. Mon opinion est qu'il faudrait, dans ce passage, après les mots "pagano 2 per centinajou le mot "entrandou au lieu du mot "uscendo". J'ai également rayé de la liste des nations soumises au droit de 2°/0 le nom des Catalans, car il est notoire qu'ils payaient à cette époque 3% et qu'ils payèrent cette taxe pendant toute la durée de la dynastie des Paléologue*.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 483

nous sommes redevables de ces renseignements, ajoute, que quand on fait un cadeau aux agents, commis ou drogmans de la douane, ils deviennent très polis et taxent volontiers les marchandises importées audessous de leur valeur. Pegolotti est en général très-bien renseigné, et on peut s'en rapporter à ce qu'il dit de la variété des taxes imposées aux diverses nations commerçantes; cependant, il ressort du privilège d'Andronic III que, pour les Narbonnais, qui étaient comptés comme Provençaux, le droit était de 4% à l'entrée et à la sortie et que, pour d'autres nations, il était encore plus élevé]; nous avons vu, en effet, que l'empereur insiste pour que les Narbonnais s'abstiennent d'introduire en contrebande au milieu des leurs, des marchandises soumises à des droits plus élevés.

Sur les marchés de Constantinople ou de Péra, il y avait encore toute une série de frais que l'acheteur et le vendeur supportaient généralement par moitié : taxe de pesage ou de m es u rage (les Génois en étaient dispensés à Péra quand ils faisaient usage de leurs poids et mesures), taxes de criblage (bocardage) des épices, spécialement pour les espèces donnant ordinairement des rebuts, salaires des courtiers (V6 %), des portefaix, des emballeurs, etc.

Le principal marché était celui de Péra: il se faisait beaucoup moins d'affaires à Constantinople, mais, au point de vue des articles mis en vente, il n'y avait aucune différence entre les deux places. Il serait impossible d'en donner une liste complète ou même seulement approximative. Pegolotti1 donne une idée de leur variété infinie; le but qu'il se propose n'est cependant pas d'en dresser la liste, mais seulement d'indiquer celles qui se vendent à la livre, au boisseau, à la pièce etc. et les frais qu'elles ont à subir avant d'arriver entre les mains de l'acheteur. Citons en première ligne les épices, les matières tinctoriales, les plantes aromatiques de l'Inde et de la Perse, importées soit par Trébizonde, soit par Tana; pour ces articles, le marché de Constantinople ou plutôt celui de Péra n'avait de rival que celui d'Alexandrie tout au plus et, pendant un certain temps, celui de Famagouste. Sur aucune place on n'eût trouvé un pareil assortiment d'alun de toutes les qualités; cela était tout naturel, puisque la plus grande partie venait de l'Asie-Mineure; c'était aussi le pays de production de la noix de galle. Les pelleteries du nord arrivaient par Tana et Cafta. Constantinople était le grand entrepôt des blés de la Crimée, de la Bulgarie et de la Thrace. L'industrie textile d'Occident s'y approvisionnait de matières premières: soie de Perse, laine, poil de chèvre d'Asie-Mineure, lin d'Alexandrie ou de Grèce: elle y expédiait aussi ses propres produits: les draps de Flandre, de France, de

1 PegoL p. 14-18.

484 Deuxième période. — IL Développement dn commerce du Levant.

Toscane, les toiles de Champagne, les fils d'or et d'argent de Lucqnes et de Gênes s'y rencontraient à côté des bougrans d'Erzinghian (Arménie) et de Chypre. Les vins d'Italie y faisaient concurrence à ceox de la Grèce et de Candie; les savons de Venise, d'Ancône, de la P mille, de Chypre et de Rhodes, les figues d'Espagne, les noix de Naples, l'huile d'olive d'Italie s'y échangeaient contre la cire de Grèce et de Tatarie (Tana), le laudanum de Chypre, le mastic de Chio. C'est précisément à cause de l'énorme mouvement de produits de l'Orient et de l'Occident qui se faisait sur cette place, que Pegolotti croit nécessaire d'établir à l'usage des marchands un tableau comparatif des poids, mesures et monnaies en usage à Péra et à Constantinople et de ceux de toutes les autres localités sur lesquelles il a pu obtenir des renseignements. H ne se contente pas d'établir la comparaison entre ce double marché et les principales places d'Italie et du midi de la France ; il pousse son enquête jusqu'à Séville et Cadix et même jusqu'à Bruges et Londres.

Arrêtons cette longue digression et revenons au récit des faits historiques : nous le reprendrons encore à l'époque à'Andronic II et nous repasserons les événements des dix dernières années de son règne. Tout d'abord, nous avons à signaler un conflit grave entre les colonies génoises du Levant et leur mère-patrie. A Gênes, après de longues dissensions intestines entre les Guelfes et les Gibelins, les premiers avaient fini par prendre le dessus et rangé la ville sous le sceptre du chef 4u parti en Italie, Robert, roi de Naples (1318). Les colonies du Levant restaient fidèles au parti gibelin; l'empereur Andronic tenait aussi pour ce parti et cela se comprend de reste; il n'avait aucun intérêt à favoriser un agrandissement de puissance du roi de Naples, dont le frère, Philippe de Tarante, était devenu, par son mariage avec Catherine de Valois1 (1313), l'héritier des prétentions de Baudouin II à la couronne impériale; aussi le voyons nous fournir d'abondants subsides, d'un côté aux Génois exilés pour leur attachement à la cause gibeline, et de l'antre à l'adversaire direct de Robert, Frédéric H, roi de Sicile.» Le parti guelfe, maître de Gênes, pouvait d'autant moins tolérer l'organisation de cette opposition gibeline en Orient, que déjà le nombre des Gibelins bannis de la ville constituait un danger. On résolut donc de faire une démonstration capable d'intimider à la fois l'empereur et les sujets génois établis en Grèce et sur les bords de la mer Noire. En 1324, une flotte génoise guelfe mit à la voile pour l'Orient sous le commandement de Carlo Grimaldi. En arrivant devant Péra, celui-ci

« Buchon, Recherche* et matériaux, I, 1 Testa, Vita Friderici H, p. 183. p. 62 et ».

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 485

trouva les colons prêts à le recevoir; n'osant pas les attaquer, il se contenta de faire quelques captures, puis pénétra dans la mer Noire et infligea des pertes plus sérieuses à ceux de Tana et de Pesce (port situé au sud de Tana sur le Beï-sou); mais quand il voulut revenir en arrière, il trouva l'entrée du Bosphore barrée; une flotte supérieure en nombre à la sienne, équipée par les Génois de Péra, l'attendait au détroit d'Hiéron (in bechagiro = Bocca dî Oiro). Ne pouvant passer, il se dirigea sur Sinope, espérant y trouver du secours: le souverain de l'endroit, Ghazi Tchélébi, lui promit tout ce qu'il voulut, mais ce n'était qu'une feinte ; ayant trouvé moyen de se saisir par trahison d'une grande partie des équipages de la flotte et de la plupart des chefs, il fit trancher la tête aux uns, jeter les autres en prison et s'empara de presque toutes les galères; le reste prit la fuite et réussit à se glisser à travers les croiseurs de Péra et à regagner Gênes.1 A peine tranquille de ce côté, la colonie de Galata eut à se défendre contre une attaque des Vénitiens qu'elle réussit à repousser sans grandes pertes. C'était en 1328*; les deux rivales vivaient en paix depuis longtemps, mais, poussée à bout par les nombreux actes de piraterie des marins génois, Venise résolut d'en tirer vengeance une bonne fois et organisa une grande expédition dont elle confia la direction à Giustiniano Giustiniani. Divisant sa flotte en deux parties, l'amiral vénitien réussit à faire défiler la première sous les remparts de Galata ; celle-ci alla occuper le détroit d'Hiéron et y captura un grand nombre de bâtiments génois ; avec l'autre, Giustiniani se posta en avant de la tour de Léandre (près de Scutari) 1 et déclara qu'il ne bougerait pas de là jusqu'à ce qu'il eût de la colonie génoise la promesse d'une indemnité de guerre de 18,000 écus d'or, payable dans uu délai de trois ans: on ne le fit pas attendre plus de deux à trois semaines; en se retirant, il relâcha les navires marchands génois (et grecs) dont il s'était saisi et l'on eut, à Constantinople, le plaisir de constater que les cargaisons de blé et de poisson salé, rapportées par ces navires des côtes de la mer d'Azov et de l'embouchure du Kouban et du Don, étaient encore intactes. La surprise était d'autant plus agréable que la capitale de l'empire en était réduite à aller chercher ses approvisionnements dans ces pays lointains, depuis l'époque où les plaines fertiles de la Thrace et de la Macédoine avaient été ravagées tour à tour par la Compagnie catalane et par les Turcs d'Asie-Mineure.3

1 Contin. de Jacq. de Voragine, l ©., ' Dandolo, p. 412; Sanuto, Vite dei

p. 606 et 8.; Stella, dans Murât., SS. XVII, duchi, p. 699; Contin. de Jacq. de Vora-

1061 et s.; Giustiniani, AnncUi di Genova, gine, p. 607 et a,; Nicéph. Grég., I, 416

p. 122. et s. Dans le chapitre spécialement con-

» Nicéphore Grégoras dit: «dans la sacré au commerce de la mer Noire, je

Corne d'or.u donnerai des éclaircissements sur la partie

486 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Quelques mois après, le vieil Andronic II était chassé du trône par son petit-fils, Andronic HE le Jeune (mai 1328). Cette révolution semble avoir infusé un sang nouveau dans l'empire. Le nouvel empereur était d'un caractère belliqueux ; il s'appliqua, en particulier, à relever la marine de l'état d'abaissement où la coupable négligence de son prédécesseur l'avait laissé tomber; ce fut l'affaire de peu de temps. Un de ses premiers actes fut la reprise de possession de l'île de Chio, dont la famille génoise des Zaccaria s'était abusivement emparée, nous avons vu dans quelles circonstances. La population grecque de l'île , écrasée d'impôts par ces nouveaux maîtres, les haïssant d'ailleurs à cause de leur origine latine, s'était adressée à l'empereur en le suppliant de la délivrer du joug étranger. En 1329, Andronic équipa une flotte comme on n'en avait pas vu depuis longtemps; secondé d'ailleurs par la population grecque de l'île,1 il réduisit sans peine le prince alors régnant, Martino Zaccaria, à capituler et l'emmena en captivité à Constantinople. Benedetto Zaccaria, frère de Martino, avait trahi sa cause dans des vues intéressées: il en fut pour sa trahison ; comme il prétendait se la faire payer par trop cher, on le chassa purement et simplement; il essaya de reconquérir 111e pour son propre compte, échoua et mourut de dépit en 1330.8 Son autorité rétablie à Chio, Andronic songea à la restaurer également à Phocée. Cette ville, nous l'avons vu, était passée, en 1314, des mains de Paléologo Zaccaria, mort sans enfants, à celles d'Andréolo Cattaneo. Ce dernier vivait encore quand Andronic vint mettre le siège devant la ville, mais il était absent et en avait confié la garde à son oncle, Arrigo Tartaro. Arrigo ne fit même pas un semblant de résistance: il remit à l'empereur toute la nouvelle Phocée, ville et château, et prêta serment entre ses mains, avec toute la garnison génoise; Andronic fit son entrée dans le château, y tint sa cour pendant deux jours, et, quand il eut ainsi bien établi son droit de souveraineté, il nomma Arrigo gouverneur de la place pour une durée indéfinie, comme représentant

de ce dernier passage qui concerne l'im- une occasion d'expulser les Génois des

portation des produits de la mer d'Azov, positions occupées par eux en Romanie.

1 Niccolô Sanuto, duc de Naxos, fournit * Cantacuz., I, 371 — 388 , 390 et s.;

aussi à la flotte grecque un renfort de Nicéph. Grég., I, 438 et s.; Contin. de

quatre vaisseaux; c'est du moins ce que Jacq. de Vorag., p. 610. D'après cette

rapporte Nicéph. Grég. (1, 438) et son récit dernière source, l'empereur aurait expulsé

semble plus véridique que celui de Canta- alors tous les Génois établis a Chio et

cuzène (I, 385) ; suivant ce dernier, le duc confisqué leurs biens. La captivité de

de Naxos aurait attendu que la conquête Martino est signalé par les voyageurs

de nie fût un fait accompli pour venir Ludolf von Suthen, p. 23 et s., et Jord.

saluer l'empereur. Nous trouvons encore Catalani, p. 63, et par Brochart, dans dans ce détail un exemple de l'attention son Advis direetif (en tête de l'œuvre de des Vénitiens à ne pas laisser échapper Hloti), p. 281.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 487

d'Andréolo absent.1 Cest ainsi que, par un acte d'opportune soumission, la maison de Cattaneo conserva la possession de Phocée. Andréolo mourut peu après (1331) ; son fils et successeur, Domenico, oubliant sa condition de simple gouverneur, ne tarda pas à se conduire à Phocée en seigneur et maître et, non content de cela, il s'empara, par la force des armes, d'une des plus belles îles de l'empire. Ce fut à l'occasion des opérations entreprises, à l'instigation de Venise, par plusieurs puissances alliées contre les Turcs d'Asie-Mineure: il s'agissait, d'abord, de mettre les côtes et les îles de l'Archipel à l'abri des descentes de leurs corsaires, puis, si possible, de les éloigner de la côte et de les refouler dans l'intérieur des terres.2 Malgré d'heureux débuts, les alliés ne tardèrent pas à renoncer à pousser cette campagne; mais les chevaliers de Rhodes, le duc de Naxos et le seigneur de Phocée, furieux d'avoir fait des frais en pure perte, résolurent de se dédommager en s'emparant de Lesbos: bien que cette île appartint à l'empire et qu'Andronic fît partie de la confédération. Us réussirent, mais les chevaliers de Rhodes et le duc de Naxos furent bientôt obligés de lâcher leur proie: usant tantôt de ruse, tantôt de violence, le seigneur de Phocée sut manœuvrer de manière à s'assurer la possession exclusive de l'île, puis il se hâta d'y fixer sa résidence, ne laissant à Phocée qu'une garnison.8

Cette conquête de Lesbos par un de leurs compatriotes ne pouvait qu'être agréable aux Génois de Gai a ta; c'était une sorte de compensation pour la perte de Chio. Dans la manière dont ils firent éclater leur joie, il y eut quelque chose de blessant et même de menaçant pour l'empereur. Le fait est qu'ils lui en voulaient, d'abord d'avoir repris Chio aux Zaccaria et humilié les Cattaneo à Phocée, et puis d'avoir renoncé à la politique méfiante et hostile de son prédécesseur* à l'égard de Venise. En effet, premier grief: à l'époque où il se préparait à détrôner son grand-père, Andronic s'était déjà adressé à l'amiral vénitien Giustiniani pour en obtenir un secours qui lui avait été refusé, il est vrai;5 second grief: il était entré dans la confédération contre les Turcs, une invention

* Cantacuz., I, 388—390.

9 On trouvera plus de détails dans le chapitre sur l' Asie-Mineure.

» Nicéph. Grég., I, 525 et s.; Cantacuz., I, 476 et s.

* Au reste, pendant ses dernières années, Andronic II avait déjà fait preuve de sentiments plus pacifiques à l'égard des Vénitiens. Par un traité conclu, au mois d'octobre 1324, avec le doge Giov. Soranzo, il supprima la cause d'un de leurs

plus grands griefs, en autorisant la vente des blés du Pont et autres en général dans tout l'empire, sauf sur le marché aux grains (? toi" xonov toi" ïntoçtpoyiov dans l'original, loco Baybe dans la trad.) de Constantinople : le texte grec de ce traité se trouve dans Miklos. et Huiler , Art a graca, m, 199 et sa.; le texte latin, dans Taf. et Thom., IV, 200.

6 Niceph. Greg., I, 417.

488 Dettxibne période. — II. Développement du cotumevce du Levant.

essentiellement vénitienne, et, aux conférences tenues en commun à Rhodes en 1332, il s'était fait représenter par l'ambassadeur vénitien, Pietro da Canale;1 troisième grief: au mois de novembre de la même année, il avait confirmé les anciens traités conclus entre l'empire et Venise et s'était montré disposé à accueillir toute une série de demandes d'indemnités présentées soit par le gouvernement, soit par de simples particuliers de Venise.8 Dans ces conditions, les Génois se crurent dispensés de l'observation rigoureuse de leurs propres traités; ils renforcèrent les vieilles défenses de Galata, puis, trouvant encore cela insuffisant, ils élevèrent en dehors des limites de leur quartier, sur la hauteur qui domine Galata, des sortes de citadelles où ils amassèrent des armes de toutes sortes.3 A la première nouvelle de ce qui se passait à Lesbos, l'empereur avait ordonné tous les préparatifs nécessaires pour reprendre l'île à ses envahisseurs, mais il ne voulut pas partir avant d'avoir infligé une leçon aux Pérotes. H commença par faire mettre le feu aux citadelles élevées par eux sur la hauteur, car ils n'avaient pu les construire qu'en se mettant en contradiction complète avec le privilège de 1304; il eût volontiers poussé plus loin, mais il s'arrêta devant l'attitude résolue des habitants; enfermés derrière leurs murailles, complètement barricadés du côté de Constantinople, ils se préparaient à soutenir un siège en règle. On put voir en cette circonstance ce qu'était le trafic entre la capitale et son faubourg et à quels besoins il répondait; comme c'était à Constantinople que les habitants de Galata s'approvisionnaient des objets les plus nécessaires à la vie, ils se virent, au bout de quelques jours, menacés de la famine, et, en outre, une foule de petits marchands qui vivaient de ce commerce se trouvèrent privés de leurs moyens d'existence. Cette situation fit réfléchir les chefs du mouvement et, quand on eut bien criaillé pendant une semaine, ils se décidèrent à baisser pavillon devant l'empereur; Andronic put partir tranquillisé de ce côté et mit à la voile avec une flotte imposante pour faire rentrer dans le devoir Domenico Cattaneo.4 Il commença par capturer cinq bâtiments appartenant au rebelle, le long des côtes de Lesbos, puis après avoir débarqué dans l'île une certaine quantité de troupes chargées de l'assiéger dans Mitylène, sa nouvelle capitale, il se dirigea sur Phocée, son principal objectif. De ce côté, il trouva un auxiliaire fort utile dans Sarou-khan1 (2apx<zvnç), sultan de Magnésie.

1 Pleins pouvoirs du 26 août 1332: Taf. et Thom., IV, 227.

■ Texte grec dans Mikloskh et Muller, Acta ffraco, III, 106 — 111; texte latin dans Taf. et Thom., IV, 230 et as.

* Nicéph. Grég., I, 527.

4 Nicéph. Grég., I, 628; Oantacuz., I, 476 et s. est moins bien informé; il dit seulement que l'empereur reprocha amèrement aux Pérotes la prise de Pile de Lesbos.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 489

Les relations de ce sultan avec la colonie de Phocée étaient assez singulières. Elle lui payait chaque année, sous forme de présent,» une certaine somme déterminée par d'anciens traités, ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours en querelle avec lui, et, précisément, en ce moment elle détenait le propre fils du sultan avec quelques autres otages. Le sultan avait fait, en mainte occasion, l'expérience de la bravoure de la garnison de Phocée8 et de la solidité de la citadelle et n'osait plus l'attaquer. Cependant, il accepta avec empressement l'invitation de l'empereur et leurs forces réunies mirent le siège devant la ville: la place résista pendant plus de six mois: les assiégés étaient menacés de la famine; ils ne s'en étaient préservés, et encore pour quelques jours seulement, qu'en jetant hors des murs les habitants de race grecque; enfin ils se décidèrent à traiter (1336). Le gouverneur génois rendit la liberté aux prisonniers turcs et s'engagea à obtenir de Cattaneo l'évacuation de l'île de Lesbos; celui-ci se décida effectivement à abandonner nie ou plutôt la capitale, car c'était tout ce qui lui restait, mais le traité ne paraît avoir influencé en rien sa résolution: ce qui le détermina, ce fut l'abandon de ses soldats, corrompus par l'or grec4 II regagna Phocée dont l'empereur avait consenti à lui laisser, non pas la propriété, mais l'usufruit D'ailleurs, si réduit que fût son domaine, il n'en jouit pas longtemps. Quatre ans après (1340), un jour qu'il était à la chasse, la population grecque se souleva, massacra la petite garnison latine et déclara ne plus vouloir reconnaître d'autre maître que l'empereur. Un Megaduca grec, envoyé par ce dernier, vint prendre en son nom les rênes du gouvernement5

Nous en savons assez pour comprendre ce que ces événements devaient provoquer de colères à Galata: en 1337, quand le grand émir des Osmanlis, Orhhan, déjà maître depuis longtemps de la rive asiatique de THellespont, eut l'audace de traverser le détroit sur deux points dans l'intention de mettre le siège devant Coustantinople même, il avait fait entrer ce mécontentement dans ses calculs.6 S'était-il entendu au préalable avec les habitants de Galata? Etait-il en droit de compter d'une

1 Sur ce sultan et son empire voy.

plus loiu, Asie-Mineure.

* Ibn-Batouta, H, 314; Ducas, p. 162 et 8. Ce dernier précise le chiffre du tribut; d'après les dates qu'il indique, les Zaccaria auraient dû commencer à le payer dès la fin du XIII0 siècle.

* Au temps d'Andreolo Cattaneo elle se composait de 52 chevaliers et 400 hommes de pied: Catal., p. 63.

4 Ce qui précède est emprunté à Nicéph. Grég., I, 629 — 535, et à Cantacuz., I, 477 — 495: il faut dire que les deux relations présentent de grandes divergences.

• Nicéph. Grég., I, 568; Hopf, art.

Giuatiniani, p. 313, 315.

6 Nicéph. Grég., I, 539.

490 Deuxième période, — IL Dévelojipement du commerce du Levant

manière positive sur leur coopération ou seulement sur leur neutralité? Nous ne saurions le dire et d'ailleurs la chose a peu d'importance, car il fut battu et refoulé avant d'avoir atteint les murs de la capitale; mais ce détail est extrêmement intéressant en ce qu'il montre à quel point était relâchée, sous le règne du troisième Paléologue, l'alliance entre Byzance et Gênes, scellée par le traité de Nymphseum.

Andronic III mourut en 1341, laissant l'empire à Jean V, un enfant de neuf ans, et à sa mère, l'impératrice régente Anne (de Savoie). Peu de temps après, le Grand-domestique Jean Cantacuebne levait l'étendard de la révolte ; après plusieurs années de lutte, il réussit à se faire donner la couronne par intérim en attendant la majorité de Jean V (1347). Cette longue guerre civile paralysa le commerce et l'industrie du pays, ruina le peuple, affaiblit l'empire et fournit à ses ennemis l'occasion de s'agrandir tout à leur aise à ses dépens. C'est alors qu' 'Etienne Douchan, roi de Serbie, étendit son domaine jusqu'à l'Archipel et prit le titre d'empereur de Constantinople ; maître du bassin du Strymon, pour achever la conquête de la Thrace et de la capitale de l'empire, il ne lui manquait, du moins il le pensait, que l'alliance d'une puissance maritime-, deux fois (en 1346 et 1350), il s'adressa à Venise pour obtenir sa coopération; la deuxième fois, il lui offrit pour prix de son concours tout le despotat d'Epire ou Péra; mais chaque fois il reçut pour toute réponse que la République ne pouvait manquer à la foi des traités. Elle préférait le rôle de médiatrice.1

En général, à cette époque, les relations de Venise avec les souverains de l'empire grec ont un caractère amical Au moment où elle prenait possession de la régence, l'impératrice Anne reçut les félicitations d'un ambassadeur vénitien qui renouvela avec elle les anciens traités pour une durée de sept années;* lorsque Jean Cantacuzène ceignit la couronne impériale, la République le fit également complimenter8 et lui demanda une nouvelle prolongation de ses anciens privilèges.* Il est vrai que ces compliments n'étaient qu'un moyen de faire passer des de-

1 Monum. hût. SHav. merid., II, 174, 178, 192 et s., 326 et s.; m, 119, 175, 177, 181.

* Texte grec dans Miklosich et Muller, Âcta, ni, 111—114: date, 25 mare 1342:

texte latin dans Taf. et Thom., IV, 257 et 88. Voyez aussi Hopf, art. Qriechenland, Op. cit., p. 443 et s., où il est parlé d'un emprunt pour lequel Anne aurait remis en gage à Venise les joyaux de la couronne.

8 On chargea de cette mission (14 juin. 1347) des ambassadeurs qui se rendaient auprès du Khan Djanibek et se trouvaient de passage à Constantinople: Taf. et Thom., IV, 310.

4 Par l'entremise de Zaccaria Contarini, 9 sept. 1349; Miklos. et Muller, /. c, p. 114—120; Taf. et Thom., IV, 341 et s.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 491

mandes d'indemnités et des réclamations de toute espèce. Par exemple, des marchands vénitiens exportaient des blés de l'Asie -Mineure turque par Phocée et les agents des douanes grecques les forçaient de payer les droits: la République prétendait trouver dans ce fait une violation des traités; la vente du vin dans les cabarets était interdite aux Vénitiens et permise aux Grecs seuls : c'était un attentat à ses franchises. En 1344, le gouvernement vénitien chargea les bailes de travailler à la suppression de ces mesures, et, en 1345, il adressa à l'empereur une lettre conçue dans le même sens.1

Les Génois, de leur côté, ne négligeaient pas l'occasion que leur offraient les déchirements intérieurs de l'empire. Ils avaient fort à cœur de reprendre possession de Pile de Chio, où résidait depuis 1329 un gouverneur grec: mais celui qui y tenait le plus était l'ancien maître de l'île, Martino Zaccaria. Emmené à cette époque en captivité à Constantinople, puis rendu à la liberté, il avait été placé par les nations confédérées contre les Turcs à la tête de l'armée qui, plus tard, sous ses ordres, fit la conquête de Smyrne: il conçut le projet de saisir cette occasion pour reprendre Chio, mais le pape interdit cette entreprise aux croisés, par le motif qu'elle s'écartait du but principal de la campagne. H fallut y renoncer* et la question ne put plus être remise sur le tapis après la prise de Smyrne, Zaccaria ayant été tué en 1345. Cependant, moins de deux ans après sa mort, l'île était de nouveau au pouvoir des Génois. Voici ce qui s'était passé. En 1345, une insurrection avait éclaté parmi la population des côtes de Ligurie; pour la réprimer, il fallait une flotte, mais les caisses de l'état étaient vides. Répondant à un appel du gouvernement, un certain nombre de riches patriotes se chargèrent d'équiper une flotte, à condition que l'état leur garantît le remboursement de leurs frais, et mirent à sa tête un brave plébéien, Simone Vignosi. Les insurgés s'étant dispersés sans résistance, on voulut profiter des armements exécutés et on envoya la flotte dans la mer Noire, où les colonies génoises avaient besoin de protection. Partie de Gênes au printemps de l'année 1346, elle atteignait le 8 juin la station intermédiaire de Négrepont Elle y trouva une autre flotte qui se préparait à mettre à la voile; c'était une expédition que Humbert II, dauphin de Vienne, menait au secours de Smyrne, serrée de près par les Turcs. Le dauphin avait, depuis son arrivée à Négrepont, probablement, noué des négociations avec la régente Anne, dans le but d'obtenir d'elle la cession de l'île de Chio pour une durée de trois années, durée assignée à l'expé-

1 Tafel et Thomas, IV, 273 et s., * Raynald, Annal, ccel, ad. an. 1344, 287. n° 2.

492 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

dition placée sous son commandement.1 Cette île devait lui servir de base pour ses opérations ultérieures en Asie-Mineure. Il paraît qu'après avoir d'abord accueilli favorablement cette demande, l'impératrice avait changé d'idée et le dauphin se disposait à occuper l'île de vive force au moment où Vignosi fit son entrée dans le port de Négrepont avec ses vingt-neuf galères. Humbert lui offrit, ainsi qu'aux capitaines de navire, ses compagnons, des sommes énormes pour obtenir leur concours ou tout au moins leur neutralité: ce fut en vain. Il n'était pas un Génois qui ne se souvînt que, peu d'années auparavant, Chio appaitenait encore à un prince de sa nation et qui ne nourrît le désir de refaire de cette île une possession génoise; pas un seul n'eût voulu prêter son aide pour la faire tomber dans d'autres mains, et Vignosi et ses compagnons voyaient à bon droit dans l'opération projetée par le dauphin un coup monté par les Vénitiens, ses principaux alliés dans cette campagne;* or, les Vénitiens une fois installés dans l'île à la suite du dauphin, on savait qu'il ne serait pas facile de les en faire sortir; et la domination de Venise à Chio, c'était une menace sérieuse pour les relations de Gênes avec Constantinople et la mer Noire. L'amiral et ses compagnons rejetèrent donc ces propositions, et, faisant mieux encore, ils se hâtèrent de prendre les devants: arrivés à Chio, ils se contentèrent d'abord d'offrir aux habitants leur aide pour repousser l'attaque imminente de Humbert et des Vénitiens; ils ne leur demandaient en retour que d'arborer l'étendard génois et de recevoir leurs troupes; accueillis par une fin de non recevoir catégorique, ils eurent recours à la violence (16 juin 1346) et s'emparèrent en quatre jours de l'île entière, à l'exception de la citadelle de la capitale : celle-ci finit par capituler à son tour après un siège de trois mois (12 sept);» quant au dauphin, cette campagne se termina peu honorablement pour lui; non-seulement il dut renoncer à la conquête qu'il avait rêvée, mais

1 [Valbonais] Mémoires pour servir à !• histoire du Dauphiné. Paris 1711, in. foL, p. 577, B80. Cet ouvrage est une des meilleures sources pour l'histoire de la croisade de Humbert ; c'est d'elle surtout que s'est inspiré M. Petigny pour tracer l'esquisse de cette croisade qu'il a donnée dans la Bibl. de l'école de» chartes, 2*»« série, I, 274— 280: il a malheureusement négligé deux sources complémentaires importantes pour la connaissance de ce point d'histoire : le chroniqueur génois Stella (Murât., XVII, 1085 et s., 1088) et les Istorie Pistolcsi, Prato 1835, p. 453 et s. On trouvera

encore quelques autres documents relatifs à cette croisade dans Taf. et Thora., IV, 298, 300; U. Chevalier, Choix de doc. hist. sur le Dauphiné (Lyon 1874), p. 95 et ss.; Archives de l'Or, lot., I, 537 et s.

• Taf. et Thom., IV, 298, 300; Comment. reg.y U, 149, n° 173.

" Pour l'histoire de la conquête de Chio, consulter d'abord le document publié dans le Lib. Jur., H, 658—572 (et dans C. Pagano, Délie imprese e del domiuio dei Qenoveri nella Grecia, p. 271—285) et la Chronique de Giorgio Stella, L c, p. 1086

A. I. L'empire grec et Us principautés franques de Grèce. 493

il y perdit ses chevaux, ses joyaux, ses équipages et autres objets de valeur enlevés par les corsaires génois.1 Le succès de leur coup de leur main devait naturellement donner à Vignosi et à ses compagnons ridée de reprendre aussi les deux Phocêes, si longtemps réunies avec Chio sous le sceptre d'une même famille de princes d'origine génoise; ils avaient d'ailleurs à tirer vengeance des habitants de ces deux villes qui n'avaient cessé de les harceler pendant le siège de la citadelle de Chio. Toutes deux tombèrent en leur pouvoir au cours d'un seul et même mois, l'ancienne Phocée le 18 sept, la nouvelle Phocée le 20.* Vignosi voulait pousser encore plus loin et étendre ses conquêtes jusqu'à Lesbos et Ténédos, mais la plus grande partie des équipages refusa de le suivre et il dut se résigner a rentrer à Chio.8

Pour faire accepter aux habitants de Chio et de Phocée le nouveau régime qui, de sujets de l'empire grec, les transformait sans transition en citoyens génois, les conquérants se montrèrent très généreux, en ce sens qu'ils respectèrent dans la limite du possible les propriétés privées et donnèrent aux individus toutes les garanties désirables pour la conservation de leurs libertés, civile et religieuse:* ils s'occupèrent, en second lieu, d'organiser des garnisons suffisantes pour la garde de 111e et des villes du continent. Après avoir ainsi pourvu à toutes les nécessités du moment, ils retournèrent dans leur patrie: il s'agissait de régler leurs comptes avec la commune: ce fut l'objet de longues négociations qui se terminèrent enfin par un arrangement définitif; signé le 26 février 1347.5 La commune, nous l'avons vu, n'avait fait aucune avance pour l'équipement et le recrutement de la flotte, mais elle avait pris l'engagement d'indemniser les membres de l'expédition de toutes leurs pertes éventuelles, et de rembourser aux armateurs toutes leurs dépenses, au moyen de retenues faites sur les revenus de l'état Or, tout compte fait, les frais de la campagne s'élevaient à 203,000 livres, mais le trésor était toujours à sec Pour indemniser les promoteurs de l'expédition, le gouvernement leur fit l'abandon de Pile et de Phocée en toute propriété; chaque patron de navire reçut un titre qui lui assurait une certaine quote-part sur les recettes publiques: les conquérants de Chio et de Phocée se trouvèrent ainsi constitués en une société par actions désignée, comme plusieurs autres sociétés analogues de cette époque, sous

1 Biblioth. de l'école des chartes, L c, * Voir les traités du 12 sept, pour

p. 284—287. Chio, et du 20 pour Phocée, dans Pagano,

1 Stella, /. c, p. 1089 et s.; Lib.jur., p. 261—270.

II, 660; voir l'acte de la capitulation de * L4b. jur., H, 558 - 672 et une se-

la nouvelle Phocée dans Pagano, /. c, conde fois à une date fausse (1447), p.

p. 266-270. 1498 et ss.; Pagano, p. 271-285.

■ Stella, p. 1090.

494 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

le nom de Maone 1 ou Mahone ; les actionnaires étaient appelés Mahons. La commune s'était réservé le droit de racheter peu à peu les actions, de manière à se trouver propriétaire dans un temps donné, tout en ayant complètement indemnisé les Mal ion s ; mais, par suite des nombreuses guerres dans lesquelles la République se trouva successivement engagée et des frais qu'elles entraînèrent, cette réserve resta toujours à l'état de lettre morte.» Le dominium utile de Chio et de Phocée ne sortit plus des mains de la société; mais son organisation, le nombre et les noms des participants, le nombre et le montant des actions subirent avec le cours des temps de nombreuses variations: concentrées d'abord dans les familles des patrons de navires qui avaient conquis Chio et Phocée, les actions passèrent, par suite de ventes, de famille en famille.8 Malgré cet éparpillement, la communauté d'intérêts subsistait toujours; en 1362, un nouveau traité étant intervenu entre la commune et les mahons,* ces derniers jugèrent utile de pro-

1 On trouvera diverses explications de ce nom chez les écrivains ci-après : Serra, Storia dell' antica Liguria e di Genota, IV, 103 (éd. Capolago); Pagano, Délie i m prose e dei dominio dei Genoresi neUa Grec ta, p. 182; Canale, Nuova istoria di Getiora, I, 277 ; Olivieri, Carte e cronache manoscritte, p. 68; Hopf, art. Giustiniani, p. 327; Promis, La xecca di Seio, p. 336: Amari, Dipl. arab., p. xxv; Amari, Storia dei Musulmaniin Sieilia, IH, 886, not. 4; cf. Dozy et Engelmann, Glossaire des mots espagnols et portugais dérivés de l'arabe, Sfi éd. (1869), p. 179 et s. Je ne perdrai pas mon temps à discuter certaines étymologies tout à fait fausses et me bornerai à faire remarquer que plusieurs écrivains tels que M. Hopf, par exemple, admettent le mot grec Moràç (unité) comme une racine. Il ne faut pas oublier que la plus ancienne des associations connues sous le nom de Mahones était formée pour l'exploitation non pas d'une île, mais d'un territoire situé au nord de l'Afrique, celui de Ceuta (Canale, L c, II, 348). Il n'y avait rien qui pût suggérer l'idée d'affubler la société d'un nom grec. J'ajoute que dans les langues des nations commerçantes romanes les racines grecques sont beaucoup plus rares que les racines arabes.

H y a, précisément, en arabe, un mot dont la consonnance se rapproche plus de celle

de "Maone" et dont la signification convient mieux au caractère de cette association que celle de tout autre, c'est le mot Ma'oûnah, qui signifie assistance réconfortante, une contribution extraordinaire (en cas de disette du trésor public), et aussi une société commerciale ou industrielle. C'est Amari qui a proposé cette étymologie: nul doute que ce mot ne soit en effet la racine de notre mot Maone et aussi du mot catalan almoyna, signifiant contribution ou don volontaire pour l'armement de vaisseaux destinés à combattre les Maures (v. Dozy et Engelmann, J. c.).

■ En 1373, la commune racheta bien la propriété ("dominium utile") de l'île, mais, comme elle dut pour cela emprunter la somme nécessaire aux Mahons eux-mêmes et comme elle leur donna en gage les revenus de Chio et de Phocée, les choses restèrent dans lemême état que par le passé: Lib.jur., n, 782 et ss., 790 et ss.; Hopf, Giustiniani, p. 318.

* Voir le détail de ces multiples changements de propriétaires, dans les documents du Lib.jur.. H, 714 et ss., 782 et ss., 790 et ss., 1016 et ss. et dans l'étude si complète de M. Hopf sur les Giustiniani, p. 317-320.

* Lib. jur., II, 714 et ss.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 495

clamer publiquement le lien qui les unissait et, à cet effet, chacun renonça au nom de famille qu'il avait porté jusqu'alors pour le remplacer par celui de Giustiniani;1 le choix de ce nom venait sans doute du palais Giustiniani, propriété commune de la société à Gênes.* A partir de ce moment, les mahons semblèrent former un vaste clan. Contrairement à la coutume des anciens membres de la mahone qui, pour la plupart, résidaient à Gênes et confiaient la perception de leurs revenus à des fermiers, les Giustiniani demeuraient presque tous à Chio même, comme marchands, banquiers, rentiers et se partageaient dans les finances et l'administration les fonctions dont la société avait la disposition. A peu d'exceptions près, tous les emplois à Chio et à Phocée étaient occupés par des mahons. Déjà, à l'époque du premier traité passé avec Simone Vignosi et consorts, la commune de Gênes n'avait stipulé que trois réserves: la souveraineté sur l'ensemble des nouvelles possessions, la juridiction civile et criminelle et le droit de propriété directe sur la ville de Chio et sa citadelle ainsi que sur les deux Phocée et leurs citadelles: par suite de cet arrangement, elle n'avait à sa nomination qu'un nombre fort restreint de fonctionnaires : 1° un podestat pour nie de Chio, 2° un podestat pour les deux Phocée; 3° trois gouverneurs (castellani) pour les citadelles de Chio et des deux Phocée. Les personnages appelés à ces fonctions étaient élus d'après un mode déterminé par les traités et qui attribuait dans ce choix la plus grande part aux mahons, de sorte qu'il était impossible d'y arriver sans leur agrément. De plus, dans toutes les affaires dont le caractère n'était pas purement juridique, le podestat de Chio était astreint à prendre l'avis de collèges de conseillers choisis par les mahons entre eux. De la sorte, l'autorité du gouvernement central se trouvait toujours très-limitée: en compensation, l'entretien de la colonie ne lui coûtait pour ainsi dire rien. C'était la mahone qui payait et entretenait l'administation et la police, les troupes de terre et les galères, les fortifications, les travaux des ports etc.; elle pourvoyait même aux traitements des fonctionnaires laissés au choix de la commune. Il est intéressant de savoir au moyen de quelles ressources elle pouvait couvrir toutes ces dépenses et amortir en même temps les frais de la conquête ; pour cela, il faut se rappeler ce que nous avons déjà dit de la fertilité de l'île et particulièrement de sa grande richesse en plantations de lentisques et du rendement des mines d'alun de Phocée. En moyenne, la vente du Mastic (résine du lentisque) ne s'élevait annuellement qu'à 430 quintaux, car on ménageait les plantations pour éviter un épuisement prématuré ; mais le quintal valait de 40 à 45 livres,

1 Agott Giustiniani ad. an. 1362, fol. 1 Hopf, Op. cit., p. 327. 137 a; Hopf, Op. cit., p. 817.

496 Deuxième période. — il. Développement du commerce du Levant.

de sorte que cet article, à lui seul, produisait chaque année une somme de 17 à 19,000 livres. Les impôts étaient également d'un grand rapport ; ils pesaient surtout sur les habitants de race grecque; les Occidentaux en étaient beaucoup moins surchargés; puis venaient les droits d'importation et d'exportation. A l'époque des Giustiniani, l'île avait plusieurs ports très -fréquentés; c'étaient d'abord celui de Chio, puis les ports moins importants de Porto-Fino (Delfino, l'ancien Delphinium) et de Lithi (l'ancien Laius); 1 Occidentaux et Orientaux de toute nation y grouillaient littéralement; les uns venaient y chercher les précieux produits de l'île; pour les autres, c'était une escale sur la route d'Egypte, de Syrie ou d'Occident à Constantinople et à la mer Noire ou en sens inverse; un règlement spécial, fait expressément pour favoriser la prospérité de Chio, ordonnait aux bâtiments génois faisant le voyage du Levant de s'arrêter un jour à Chio. Les Génois jouissaient généralement de la franchise de droits, mais, pour l'exportation des produits naturels, du mastic par exemple, ils payaient les mêmes droits qu'au temps du gouvernement grec; de même à Phocée.8 Toutes les autres nations payaient des droits très-élevés; la taxe minimum était, paraît-il de cinq hyperpres par quintal.8 Nous possédons deux documents qui nous renseignent d'une manière assez concordante sur la somme totale que ces diverses sources de revenus faisaient entrer dans les caisses de la mahone; dans un document français récemment publié, elle est estimée à 70,000 florins; dans Foglietta, à 60,000 genovini d'oro;4 la valeur des genovini d'oro et des florins était la même. Cantacuzène admet un chiffre un peu plus élevé pour la fin de la domination de la maison de Cattaneo (1329); il parle de 120,000 hyperpres d'or;'5 comme la valeur de rhyperpre d'or était, à cette époque, égale aux deux tiers d'un florin,6 cela donnerait un revenu annuel de 80,000 florins. Si l'on admet pour l'écu d'or, à cette époque, une valeur de 12 francs, on voit que, d'après ces trois sources, la somme totale pouvait être de 720,000 à 960,000 francs. La colonie fondée par Vignosi7 eut une existence de plus de deux

1 Hopf, Op. cit., p. 336, et Fustel de Coulange», dans les Archives des missions scientifiques, V, 600, 603 et s.

» Lib. jur., n, 668, 802.

• Hopf, Op. cit., p. 831.

4 Bibl. de l'école des chartes, 1* série, I, 286; Fogl., p. 682.

8 L'an tac u z.. I, 371.

s Desimoni, dans le Oiorn. ligust., 1874, p. 168, not.

1 M. Hopf a écrit une histoire de Chio et de Phocée au temps de la mahone,

aussi complète que possible et extraite presque en entier de documents consultés dans les archives : elle se trouve dans l'art. Giustiniani , dans Ersch et Gruber, (1*** sect, LXVTU, 308—341): elle a été traduite en italien par M. Wolf dans le Oiorn. ligust., ano 7 e 8 (1881), p. 316 et ss., 362 et «s., 400 et ss., 471 et as.; ano 9 (1882), p. 18 et ss., 49 et ss., 100 et ss. La partie historique de l'étude de Dom. Promis, La xccca di Scio durante il dominio dei Oenoresi (Mém. dell' aecad. di Torino,

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 497

cents ans; placée sous la suzeraineté de Gênes, elle était gouvernée, administrée et exploitée par une compagnie composée de familles génoises; outre Chio et les deux Phocée, son domaine embrassait d'autres îles de moindre importance, Samos, Nikaria, (Enoussa et Santa Panagia. Au point de vue du commerce, c'était une acquisition d'un prix inestimable. Chio formait le premier chaînon d'une longue suite de colonies dont Péra peut être considérée comme le centre, et dont les extrémités étaient marquées d'une part par Caffa et Tana, de l'antre par Trébizonde et Ta uns. La possession de Chio augmentait considérablement la sécurité des communications entre Gênes et ces colonies lointaines. Il fallait cela au moins, pour contrebalancer tant soit peu la prépondérance de Venise dans l'Archipel .Mais, même en dehors de ces considérations de haute politique, le commerce de Gênes trouvait des aliments abondants dans les produits de Chio et de Phocée. Si cette dernière ne compte que pour son alun, ce produit à lui seul suffisait pour lui donner une grande valeur, et l'on peut y joindre encore, comme article de transit, les blés de l'Asie-Mineure; quant à l'île de Chio, les produits du sol et de l'industrie y abondaient Citons en première ligne la fine résine du lentisque, le mastic ; il résulte des recherches de M. Hopf que la Mahone en expédiait chaque année en moyenne 120 quintaux pour l'Occident, 114 pour l'Arménie, Chypre, Rhodes, la Syrie et l'Egypte,1 200 pour l'empire grec et l'Asie-Mineure turque. Comme cet article ne se trouvait qu'à Chio, les voyageurs du Moyen-Age oublient généralement, après en avoir parlé, tous les autres produits de 111e; cependant Clavijo mentionne les jardins et les vignes - et M. Uopf complète nos connaissances à cet égard au moyen des renseignements qu'il a puisés dans diverses archives: "l'île, dit -il,8 produisait en quantité, pour l'exportation, des vins fins et de l'huile, des figues et autres fruits du midi; la soie de Chio était des plus estimées; les riches carrières du Pelinaeon fournissaient du marbre; enfin, on expédiait au loin une argile qui ne le cédait en rien à celle de Lemnos."

Il faut que l'empire grec fut alors dans un état bien misérable, pour s'être laissé enlever aussi facilement par les Occidentaux une île si fertile et si productive. La guerre civile déchirait le pays; l'impératrice

2« série, T. XXIII, 2» part, p. 825 - 883), ment de l'ouvrage de M. Pagano cité plus

n'est en général qu'un extrait de la pré- haut et se trouvent maintenant en partie

cédente. Au reste, les documents qui con- dans le Lib. jur.

tiennent les clauses fondamentales, base 1 A l'époque de Piloti, une caisse de

des droits et des devoirs de la Mahoue mastic se payait 100 ducats sur le marché

a l'égard de l'île de Chio d'une part et d'Alexandrie: Piloti, p. 375.

de la Commune de Gênes d'autre part, 1 Clavyo, p.. 42

avaient déjà été publiés dans le supplé- 1 Art. Qiuttiniam, Op. cit., p. 333.

498 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Anne, dénuée de tout, de l'argent nécessaire pour équiper une flotte et d'hommes capables de la commander, était hors d'état de s'opposer par la force à l'entreprise de Vignosi; quelques vaisseaux partirent bien, sous la conduite de l'Italien Facciolati, pour tenter de ravitailler 111e, mais ils arrivèrent trop tard. Pour se venger de son insuccès, Facciolati s'en prit à quelques inoffensifs navires marchands génois et massacra une partie de leurs équipages. Cet acte digne d'un pirate excita au plus haut point la colère des Génois de Galata ; mis par eux hors la loi, Facciolati n'osa plus sortir qu'avec une escorte armée; en outre, les Génois faillirent réduire la capitale à la famine en arrêtant les expéditions de blé dont ils étaient les uniques fournisseurs.1 Pour faire cesser cet état de choses, l'impératrice se vit dans l'obligation de leur rendre ce que l'on avait pris et d'y ajouter encore une indemnité.1

A l'égard des partis qui se divisaient l'empire, la conduite des colons génois de Galata était pleine de duplicité; ils donnaient leur appui tantôt à l'un, tantôt à l'autre.3 La guerre civile étant nuisible à leur commerce, il semble qu'ils dussent se féliciter de la victoire de Cantacuzène qui y mit fin en 1337, après une durée de cinq années, et rétablit Tordre dans l'empire. Mais, parmi les moyens employés par le nouveau régent pour restaurer les finances de l'état, il en était un qui ne pouvait leur plaire. Il consistait dans l'abaissement des droits perçus par la douane de Constantinople sur les produits étrangers; par cet allégement, le régent comptait engager les nations commerçantes à reprendre le chemin de Constantinople. Avec le cours des temps, le commerce de Galata avait pris un tel développement au détriment de celui de la capitale, que les recettes de la douane y atteignaient le chiffre de 200,000 hyperpres, tandis qu'à Constantinople elles ne dépassaient pas 30,000.* L'abaissement des droits à Constantinople était fait pour renverser la proportion en peu de temps. Autre désagrément: Cantacuzène s'occupait de restaurer la marine grecque; or, moins les Grecs avaient de moyens de transport à leur disposition, plus la marine génoise était maîtresse du trafic: moins les Grecs avaient de vaisseaux de guerre à mettre en ligne, moins Chio et Phocée avaient à craindre d'eux. Les habitants de Galata prirent tout cela tellement à cœur qu'ils se préparèrent à lutter énergiquement pour le maintien de leur prépondérance commerciale et maritime. Mais combattre n'était pas tout ; ils ne pouvaient compter sur le succès tant qu'ils ne seraient pas maîtres des hauteurs qui s'élèvent en arrière de Galata et la dominent Ils

1 Remarque de Nicéph. Grég., TI, 766. » Cantacux., H, 502-622, 607 et â.; » Nicéph. Grég., H, 766 et a.; Canta- Nicéph. Grég., II, 734 et s., 776 et s. cuz., H, 688 et s. * Nicéph. Grég., U, 842.

A. I. V empire grec et les principautés franques de Grèce. 499

essayèrent d'abord de la douceur et adressèrent à Cantacuzène une pétition dans laquelle ils exposaient que leur quartier n'était plus assez vaste pour sa population; mais le régent n'était nullement disposé à faire l'abandon d'une position dont il connaissait parfaitement la valeur. Ayant échoué par ce moyen, ils profitèrent de ce que Cantacuzène était retenu par la maladie à Didymoteichos , pendant l'été de 1348, pour commencer les hostilités. Les Grecs l'eussent-ils voulu, ils ne pouvaient faire autrement que de relever le gant; en effet, il y avait parmi les Génois un certain nombre d'individus qui eussent désiré le maintien de la paix dans l'intérêt de leurs affaires et qui avaient taché, au dernier moment, de prévenir la rupture en envoyant une ambassade à Constantinople; or, ceux-là même s'obstinaient à exiger de la part des Grecs l'abandon de toutes les mesures prises pour la restauration de leur marine. Tandis que les habitants de Constant inople attendaient avec inquiétude, derrière leurs portes fermées, la tournure que prendraient les choses, les Génois mirent le feu aux maisons grecques bâties sur la rive de la Corne d'or du côté de Galata, aux bâtiments marchands à l'ancre dans la rade, aux magasins situés en dehors des murs de la capitale et détruisirent dans les darses les navires en construction ou en réparation; on ne put en sauver que trois grands et quelques petits, qu'on réussit à faire passer pendant la nuit dans les bas-fonds d'un difficile accès qui se trouvent au point où les Eaux-douces se jettent dans la Corne d'Or.1 Après ce coup de force, les Génois s'occupèrent d'étendre leur quartier vers l'intérieur des terres, jusqu'au sommet de la colline et, pour garantir le terrain nouvellement annexé, se hâtèrent d'élever une haute muraille: ils avaient depuis longtemps commencé à amasser sans bruit les matériaux nécessaires; là où la muraille ne suffisait pas, ils ajoutèrent des ouvrages en terre et des palissades; comme couronnement de ces fortifications, ils élevèrent une tour sur le point culminant de la colline: les travaux furent poussés jour et nuit; hommes et femmes, nobles et manants rivalisaient d'ardeur patriotique. Entre temps, on donnait de la besogne aux habitants de la capitale par des attaques dirigées tantôt sur les portes, tantôt sur les vaisseaux encore intacts; de la sorte, les troupes grecques, peu nombreuses, n'avaient pas le temps de troubler sérieusement les travaux du quartier génois et tout ce qu'elles purent faire fut d'incendier les maisons génoises situées en dehors des murs de Galata. Les Génois se promettaient une action très efficace du rôle de leur flotte, chargée d'empêcher tous les arrivages

1 Sur la disposition des lieux, voir midiou, dans l'angle le plus reculé de la Hammer, Comtantinopel und der Bos- Corne d'or. ponts, H, 86. La carénage était au Cos-

500 Deuxième période. — //. Dêvel&jypement du commerce du Levant.

dans la ville; ils comptaient, par ce moyen, avoir promptement raison de leurs adversaires, mais ils se heurtèrent à une énergie et à une vigueur de résistance tout- à -fait inattendues. Les habitants de Constantinople employèrent toutes leurs ressources à compléter leurs moyens de défense, de sorte que, pour les réduire, il ne resta plus aux Génois d'autre ressource qu'une attaque directe. Us réunirent donc une grande quantité de vaisseaux et de troupes, parmi lesquelles on comptait un contingent fourni par leurs compatriotes de Chio, et tentèrent un assaut sur la partie de la ville riveraine de la Corne d'or (automne 1 348). Les Grecs défendirent leurs murailles et leurs portes avec une telle vigueur, que malgré leur acharnement à la lutte, les Génois durent battre en retraite avec des pertes sensibles; il se décidèrent alors d'eux-mêmes à offrir la paix, mais inutilement. Pour leur malheur, l'empereur, à peine guéri, revint sur ces entrefaites dans sa capitale: son retour donna un nouveau courage aux défenseurs; il apportait de l'argent, amenait avec lui des renforts et des vaisseaux pour remplacer ceux qui avaient été détruits. D'un autre côté, les vaisseaux génois échelonnés le long de la rive de Galata pour couvrir le faubourg avaient tant à souffrir des projectiles lancés de Constantinople , qu'il fallut les retirer, laissant ainsi à découvert la muraille de ce côté. De nouveau les Génois voulurent faire la paix; ils demandèrent la médiation des chevaliers de Rhodes; mais ils ne voulaient ni évacuer le terrain dont ils s'étaient emparés ni payer d'indemnités pour tout ce qu'ils avaient détruit; les négociations furent vite rompues et le vaisseau qui avait amené les délégués des chevaliers s'en retourna emportant des objets précieux, des femmes et des enfants que les habitants de Galata envoyaient à Rhodes pour les mettre à l'abri du danger; en effet, on s'attendait aux pires extrémités. Pendant l'hiver, Cantacuzène compléta ses armements et, au printemps, il était en mesure, non -seulement d'opposer de nouveaux vaisseaux à ceux des Génois, mais aussi d'assiéger avec des troupes fraîches leur nouvelle citadelle. Les Génois ne se sentaient pas assez forts pour combattre à la fois sur terre et sur mer et songeaient sérieusement à renoncer à la lutte sur mer pour concentrer tous leurs efforts sur la défense de la citadelle; mais leur amiral avait reconnu d'un coup d'œil le côté faible de la flotte grecque; montée par des rameurs inexpérimentés, elle était incapable de manœuvrer. Il insista donc pour la continuation de la lutte sur mer; secondé par un orage violent, il battit à plate couture la flotte grecque; la déroute fut telle qu'une panique générale se répandit parmi les habitants de Constantinople et les troupes qui assiégaient à la citadelle de Galata: tous prirent la fuite dans le plus grand désordre. Au moment précis où les choses prenaient ainsi une tournure favorable pour les habitants de Galata, arrivait de Gênes une ambassade envoyée

A. T. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 501

alors qu'on y était encore sous l'influence des échecs précédents. La mère-patrie n'avait jamais pu approuver la conduite de ses colons; aussi n'avait -elle envoyé ni renforts ni ambassadeurs chargés d'arranger le conflit. L'ambassade dont nous venons de signaler la venue avait pour mission d'exiger des colons la restitution du terrain illégalement occupé, et le paiement d'une indemnité pour les dégâts causés par eux et le versement d'une somme considérable à titre d'amende. Mais, après ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être question d'obliger les Pérotes, encore dans l'ivresse de la victoire à demander la paix à de pareilles conditions, et Cantacuzène n'était plus en état de les imposer. Il ne demanda pas mieux que de laisser aux Génois le terrain objet du litige.1

Pour l'accomplissement d'un des rêves caressés par les Génois, il fallait que la marine grecque restât dans un état d'abaissement et de dépendance ; mais Cantacuzène ne songeait à rien moins qu'à leur faire ce plaisir. En même temps qu'il s'occupait sans trêve de réparer ses pertes, il ne perdait point de vue le projet de réincorporer à l'empire Chio et Phocée. Il commença par envoyer à Gênes une ambassade chargée de ses réclamations contre l'occupation illégale de l'île. La réponse du doge fut telle qu'on pouvait l'attendre : la commune, dit-il, n'y était pour rien; c'était une société d'un caractère privé qui occupait Chio; quant à lui, doge, il était pour le moment hors d'état de contraindre cette société à rendre sa conquête etc. Cantacuzène n'accepta pas cette fin de non-recevoir et, d'ailleurs, son droit dans cet affaire était trop évident, pour qu'il fût possible d'opposer un seul motif plausible. Le gouvernement génois consentit donc a signer un traité dans lequel il était stipulé que la Compagnie restituerait sans délai 111e de Chio à l'empereur, avec la réserve qu'elle resterait encore en possession de la capitale jusqu'en 1357, à condition de reconnaître la souveraineté de l'empire et de payer un cens annuel de 12,000 hyperpres d'or.» H est évident que, du côté de Gênes, ce traité n'était pas sérieux, car on pouvait être certain que ni Vignosi ni ses compagnons ne se prêteraient à l'exécuter. Aussi les Grecs eurent-ils recours à des moyens plus énergiques. L'archonte chiote Zybos, à qui Vignosi avait confié le gouvernement de l'ancienne Phocée, essaya traîtreusement d'enlever Chio pour le compte de l'empereur et sans doute avec sa complicité; mais sa tentative échoua3 Ainsi, ni la diplomatie ni la force n'avaient réussi: la compagnie resta en pos-

1 Cantacuz., 111,68— 80; Nicéph. Gréff., Cantacuz., III, 82 (elles ne sont pas reu-

II, 841—867. Les chroniqueurs génois dues avec assez de fidélité dans Hopf,

passent complètement sous silence ces évé- Op. cit., p. 816).

nemente importants. ' Cantacuz., m, 80—86.

* Voir ces conditions et d'autres dans

502 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

session de Chio; les Grecs réussirent seulement à l'expulser passagèrement des deux Phocée (1348); on trouve des gouverneurs grecs, dans l'une jusqu'en 1361, dans l'autre jusqu'en 1358.1 Finalement, l'empereur Jean se vit obligé de signer les traités de 1363 et de 1367, par lesquels il reconnaissait la souveraineté de la Mahone sur l'île de Chio en échange d'un tribut annuel de 500 hyperpres.*

Tout occupés qu'ils fussent à maintenir dans son état d'impuissance absolue la marine militaire et marchande de l'empire grec, les Génois trouvaient encore le temps de travailler à entraver le développement de la puissance de Venise dans le Levant. Pendant plusieurs années, la République de Venise avait à peu près exclusivement concentré son activité sur l'extension de son domaine de terre-ferme en Italie;8 mais, au moment où nous sommes arrivés, elle commençait de nouveau à tourner ses regards vers le Levant Nous en avons la preuve dans les efforts qu'elle faisait pour combattre les Turcs Seldjoucides. Mais c'était dans la mer Noire qu'elle se donnait le plus de mouvement; les villes commerçantes des côtes devinrent le théâtre d'une concurrence acharnée entre les deux rivales, et déjà leurs relations étaient des plus tendues, quand les Génois, prenant les devants sur les Vénitiens, réussirent à s'emparer de Chio; ce n'était pas pour calmer l'irritation croissante de ces derniers. La guerre eût éclaté dès lors, si le doge de Gênes, Giovanni de Murta ne se fut opposé à la rupture: il était d'ailleurs secondé par la terrible peste de 1348 qui paralysa les forces des deux nations.* Mais, en 1350, Gênes eut un autre doge, Giovanni di Valente; à peine arrivé au pouvoir, celui ci reprit le projet cher à sa nation d'expulser entièrement sa rivale de la mer Noire 5 et il fit saisir quelques vaisseaux vénitiens dans le port de Caffa:6 la guerre était désormais inévitable. L'amiral Marco Ruzzini, expédié de Venise avec trente-cinq galères, surprit dans le port d'Alcastri (sept 1350) une flottille de quatorze bâtiments marchands génois à destination de Péra et de Caffa;7 quatre seulement purent

1 Hopf, Op. cit., p. 316.

* Sperone, Real grandexxa di Qenom, p. 206 et 8.

* Surtout pendant le règne du doge Franc. Dandolo, 1829—1339; Bomanin III, 108 et as.

4 Bomanin III. 155 et s., 156; Stella, p. 1090. Voyez encore Commcm. rcg., H, 168, n° 265. Le pape Clément VI s'entremit également pour amener la pacification entre Gênes et Venise: il continua à y travailler même pendant la guerre; ibid. p. 175 n° 303, p. 185 n° 354, p.

* Dandolo, p. 420; cf. Nicéph. Grég., H, 877.

• Bomanin, DI, 168.

T Je trouve un port de Castri ou Castro à la pointe méridionale de l'île d'Eubée, à l'est de Carystos: voy. la carte de Grèce d'Aldenhoven et de Giov. da Uzzano, dans Pagnini, IV, 222. Hais Nicéph. Grég., qui était alors lui-même en Eubée, parlant de la localité où la flotte génoise se laissa surprendre, désigne positivement un port

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce, 503

s'échapper et se réfugier à Chio. A Gala ta, Ruzzini n'eut pas le même succès; les colons l'attendaient avec des préparatifs qui lui Ôtèrent l'envie de les attaquer, et il passa outre pour continuer ses opérations dans la mer Noire. Sur ces entrefaites, les seigneurs de Chio (Vignosi et consorts) armèrent une flotte a laquelle se joignirent les quatre vaisseaux échappés au désastre d'Alcastri, et l'envoyèrent attaquer les possessions vénitiennes de l'île d'Eubée. La ville de Négrepont, objectif principal de cette expédition, ne s'attendait à rien; les Chiotes entrèrent de vive force dans le quartier vénitien; les prisonniers d'Alcastri, leurs compatriotes, laissés par Ruzzini à la garde des habitants de la ville, mirent à feu et à sac les maisons, les navires amarrés dans le port et s'en retournèrent chargés de butin, emmenant de nombreux prisonniers et emportant les clefe de Négrepont qu'ils suspendirent en trophée aux portes de Chio.1

Ces faits n'étaient que le prélude d'événements plus importants: les Vénitiens se préparaient à engager la lutte sur une vaste échelle.* Comme ils avaient conscience de leur infériorité, la puissance des Génois étant alors autrement grande que la leur, ils cherchaient des alliés. Ils savaient que Pierre IV, roi d'Aragon, en voulait à leurs rivaux à cause de l'appui que ses vassaux de l'île de Sardaigne, insurgés contre lui, avaient trouvé de tout temps et tout récemment encore dans la commune de Gènes: ils le firent sonder pour savoir s'il ne serait pas disposé à s'allier à eux contre Gênes et le trouvèrent favorablement disposé: deux ambassadeurs génois se succédèrent auprès de lui pour le dissuader, mais ne purent le ramener. Le 16 janvier 1351, il signait avec Venise un traité auquel le doge donna sa ratification le 12 juillet: il se chargeait de donner de l'occupation aux Génois par des attaques incessantes sur les côtes et les iles de l'Italie, de manière à les obliger de diviser leurs forces et à assurer ainsi d'autant mieux aux Vénitiens leur liberté d'action dans le Levant8 En même temps, ceux ci, par-

situé entre Oropus et A u lis. par conséquent snr la côte orientale d'Eubée (III, 43 et s.).

1 Dandolo, p. 430; Sanuto, Vite dei Dogi, p. 621 et s.; Stella, p. 1091; Giustin., fol. 186; Fogl., p. 448; Nicéph. Grég., II, 878; Hl, 43 et s Lorenzo de Monacis a communiqué, sur la prise de Négrepont par les Chiotes, quelques détails extraits du mémoire écrit pour sa défense par le baile vénitien de Négrepont, Thom. Viaro (voy. aussi Marin, VI, 94 et s.; Romanin, ni, 159 et s.); il résulte de cette pièce et encore mieux du jugement

par lequel il fut acquitté, que sa conduite n'avait pas été aussi lâche qu'on pourrait le croire si l'on s'en rapportait à certaine* chroniques.

* "Adconfusionem, destructionem et exterminium finale Januensium" (expressions du traité conclu avec Pierre IV d'Aragon).

* Sur ces négociations voyez Çurita, Anales de la oorona de Aragon (éd. de 1610), n, 241 et s.; Marin, VI, 89-91: Romanin, III, 160. Les documents se trouvent dans le Mémorial historiée espanoi, II (Madrid 1861), p. 274 et se.

504 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Ijevant.

faitement au courant des nombreux griefs de Jean Cantacuzène contre les Génois, faisaient des tentatives auprès de ce prince pour l'attirer dans leur ligue; mais, comme il avait en ce moment sur les bras une guerre contre les Serbes, leurs premières démarches n'eurent pas tout le succès désiré.1 Les Pisans, invités également à se joindre à la ligue commencèrent aussi par refuser; déjà très-affaiblis, ils craignaient d'épuiser dans une nouvelle guerre ce qui leur restait de forces; ils donnèrent leur adhésion par la suite, mais il était trop tard.2 D'ailleurs, assurée de l'alliance des Aragonais, marins habiles, soldats exercés, Venise se sentait assez forte pour ouvrir les hostilités. Au courant de l'été de l'année 1351, une flotte de vingt-cinq galères vénitiennes, commandée j>ar Niccolo Pisani, arrivait une belle nuit devant Galata;8 comme les portes de la ville restaient habituellement ouvertes, les Vénitiens pénétrèrent aisément dans l'intérieur; les habitants, réveillés en sursaut par les cris d'alarme, eurent toutes les peines du monde à les rejeter hors des murs; sauf ce coup de main, la flotte vénitienne se borna à tenir la mer et à faire la course. Cependant, avant de s'éloigner de Constantinople, elle y avait laissé un ambassadeur, Giovanni Dolfino, qui reprit les tentatives déjà laites une première fois auprès de Cantacuzène.4 L'empereur ayant encore témoigné le désir de rester neutre, les Vénitiens se décidèrent à une action énergique; ils rappelèrent leur baile de Constantinople et le prirent à bord. Au moment où, par cette démonstration menaçante, ils cherchaient à faire réfléchir l'empereur aux conséquences graves que pouvait avoir pour lui la neutralité, les habitants de Galata la lui rendaient impossible par leur insolence. Ds le regardaient, avec raison d'ailleurs, comme un ami secret des Vénitiens; or un jour, pour lui montrer qu'ils ne le craignaient pas, ils projetèrent une grosse pierre avec une de leurs machines de guerre jusque dans Constantinople: le

11 y a d'autres documents, dont une partie n'est que la répétition des précédents, dont l'autre les complète, dans les Cotnmem. reg., II, p. 187 n° 368, p. 191 n« 381, p. 192 n» 386 et s., p. 193 n° 387, 389 et s., p. 194 n° 392 , 396, p. 195 n° 398.

1 Cantacuz., III, 118.

* Matt Villani (éd. Dr agoni anni) I, 148; cf. Sauli, I, 326 et ss.; Hopf, art. Qriechenland, Op. cit., p. 447.

■ Dandolo, p. 421 ; M. Sauli (I, 830 et s.) confond les années 1360 et 1361 , quand il rapporte que ce fut Ruzzini qui exécuta l'attaque de nuit sur Ualata et qui amena

l'ambassadeur Dolfino, chargé de négocier avec l'empereur.

4 Le PcMvi-er,<; de Cantacuz. (III.

186) qui écrivit une lettre pour appuyer les efforts de Dolfino n'est ni un prince de Ravenne (!) comme l'affirme l'ancienne traduction latine de Cantacuzène, ni un roi de Hongrie, comme le suppose Lebeau (HUt. du Bas-empire, nouv. éd., XX, 300), mais bien le roi Pierre d'Aragon. Dans certains documents grecs (voy. p. ex. Miklosich et Muller, Acta pairiarch. Cpol^ U, 77, 98), le roi d'Aragou est appelé

çtfi 'Payovraq.

A. I. L'empire grec et les principautés franrjues de Grèce. 505

lendemain, même répétition. En face d'an pareil défi, il ne restait plus à Cantacuzène autre chose à faire que de joindre ouvertement sa cause à celle des Vénitiens.1 Son contingent fut fixé à douze galères et les ! Vénitiens lui promirent de payer les deux tiers des frais, comme ils l'avaient fait pour le roi d'Aragon ; en outre, ils voulurent lui rendre des joyaux qu'il avait depuis quelque temps, mis en gage à Venise-, enfin, il fut convenu que si l'on s'emparait du quartier de Galata, il serait rasé et que Chio et Phocée seraient rendus à l'empereur.' Ces arrangements terminés, les forces grecques et vénitiennes entrèrent en campagne de concert, et tandis qu'une partie donnait la chasse aux navires génois avec un succès qui en faisait une opération fructueuse, l'autre commençait le siège en règle de Galata par terre et par mer: les travaux du siège étaient en bonne voie et déjà toutes les dispositions étaient prises pour donner l'assaut, quand l'amiral vénitien reçut avis de l'approche d'une grande flotte génoise; on le prévenait en même temps que, s'il persistait à rester devant Galata, il courait risque de se faire cerner et couler à fond. Laissant aussitôt tout là, il se hâta de faire voile pour l'Archipel, tandis que Cantacuzène continuait seul le siège jusqu'à nouvel ordre.8 La flotte génoise était, effectivement, des plus respectables : forte de 60 galères, elle était montée par des équipages de choix et commandée par l'illustre amiral Paganino Doria* Quand elle arriva, la flotte vénitienne, qu'elle espérait rencontrer en pleine mer , avait eu le temps de se mettre à l'abri derrière les fortifications de Négrepont. Doria n'hésita pas à mettre le siège devant la place et il la tenait déjà bloquée depuis deux mois (du 15 août au 20 oct 1351) 5, quand l'approche d'une nouvelle escadre vénitienne sous les ordres de Pancrazio Giustiniani et d'une escadre aragonaise sous les ordres de Ponce de Santa Pau« l'obligea de s'éloigner.7 Son départ rendait la liberté à Pisani

' Cantacuz., m, 186-191 (Nicéph.

Grég., II, 880). Nicéph. Gré*. (II, 1031) rapporte que, pour punir l'empereur d'être entré dans la ligue formée par les Vénitiens, les Génois de Galata incendièrent plusieurs maisons habitées par des Grecs et menacèrent la capitale d'une attaque.

* Marin, VI, 91-93; Romanin, III, 160 et s.; Taf. et Thom., tu**.; Commem. reg.f II, 196, n(> 402.

3 Cantacuz., III, 198 — 200; Nicéph.

Grég., m, 45 et s., 76.

4 Stella, p. 1091; Giustin., p. 135; FogL, p. 449. Le contin. de Dandolo donne le chiffre de 66 galères, p. 421.

6 Daud., L c.,; Fogl., /. r. D'après Nicéph. Grég., III, 46-61, la place d'Oréos, au nord de l'île, aurait été assiégée par les Génois et défendue par Pisani avec l'aide de 300 chevaliers du duché d'Athènes.

■ C'est la forme espagnole de ce nom, d'après Çurita et Capmany ; dans les chartes latines il s'écrit Pontius de Santa-Pace.

' Dand., L c; Çurita, p. 244 et s. Il prit encore aux Vénitiens, en passant, la place de Phtélion, dans le golfe de Volo. Sanut, p. 624.

506 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

qui put opérer sa jonction avec les renforts dont l'arrivée avait été si opportune: il était désigné pour exercer le commandement suprême.1 Mais l'hiver approchait et, pour le moment, les deux amiraux n'eurent rien de plus pressé que de mettre de leur mieux leur flotte à l'abri des intempéries de la saison, dans les ports de l'Archipel* La lutte décisive était remise à l'année 1352 et devait avoir lieu dans le voisinage de Consiantinople.

Plus le moment décisif approchait, plus les Génois ressentaient les dangers de leur isolement Ils firent diverses tentatives pour détacher Cantacuzène de la triple alliance, mais toujours en vain; eux-mêmes, d'ailleurs, semblaient vouloir faire échouer tout essai de rapprochement : n'allaient-ils pas, au moment même où ils négociaient dans ce but, occuper les villes d'Héraclée et de Sozopolis, dans la mer de Marmara? Pour leur excuse, il faut dire qu'en ce qui concerne Héraclée, ils y avaient été amenés par l'attitude hostile des habitants.» Ils furent plus heureux du côté des Turcs. D'une part ils conclurent un traité d'alliance avec Khidhrbeg, souverain d'Altoluogo;4 d'autre part, Doria envoya en mission auprès d'Orkhan, émir des Osmanlis, deux Pérotes nommés Filippo Delomede et Bonifazio Sauli. Le territoire de cet émir s'étendait jusqu'à la côte asiatique du Bosphore: les deux envoyés commencèrent par gagner sa bienveillance par des cadeaux, par la promesse d'un tribut, et finirent par l'amener à signer un traité en règle, dont le texte ne nous est pas parvenu.6 S'il fallait en croire Cantacuzène, les Génois n'auraient fait alliance avec Orkhan qu'après la grande bataille dont nous allons parler un peu plus loin; c'est alors seulement que, s'attendant à une nouvelle attaque sur Péra qui, d'ailleurs, n'eut pas lieu, ils auraient sollicité et obtenu de lui un corps de secours. Nicéphore Grégoi-as place, au contraire, la signature du traité avant la grande bataille et il doit avoir raison. H semble évident qu'Orkhan

1 Dandolo, L c; Cantacuz., III, 219.

■ Matt. Villani, I, 158; Nicéph. Grég., in, 51, 78.

• Nicéph. Grég., III, 78—82; Cantacuz., III, 209—218. H n'y a pas grand chose à prendre dans le discours de Philothéos sur l'occupation d'Héraclée, qui se trouve dans la première livraison du premier volume (p. 1 — 33) des Anecdota

grctCXl (oi'ÀAoyï/ itlr^mûtr àrt xâotw) , éd.

Constant. Triantaphillis et Alb. Grapputo (Venis. 1874).

4 Traité inédit, signalé par Hopf, art. Uriechenland, Op. cit., p. 447 (il manque

malheureusement l'indication exacte de la date).

5 Cantacuzène (III, 228 et s.) et Nicéph. Grég. (III, 84) parlent de ces négociations. Il y eut un traité en forme, cela n'est pas douteux, car d'autres traités postérieurs s'y réfèrent: voy. iÀb.jur., II, 602; Xot. et extr., XI, 59. Certains documenta récemment publiés par M. Belgrano nous font connaître les négociateurs en faveur de qui Orkhan obtint, par la suite, l'exemption d'impôts à Péra; Atti délia Soc. %, XIII, 125 et os.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 607

prit ce jour-là part à l'action, avec un corps établi sur la côte méridionale du Bosphore, car un document génois d'une date postérieure parle avec éloges du rôle joué par lui dans cette occasion.1

L'empereur attendait avec une impatience bien naturelle l'arrivée des flottes vénitienne et catalane; enfin, le 15 février 1352, on les vit apparaître, se dirigeant à toutes voiles des îles des Princes sur Constant inople: Paganino Doria évita le choc en se repliant en arriére: bien qu'il eût reçu de la colonie de Galata des renforts qui portaient sa flotte à 65 voiles, elle était encore inférieure en nombre à celle de ses adversaires. Poussées par une bonne brise et libres de continuer leur route, les flottes alliées opérèrent leur jonction avec la flotte grecque à l'hauteur de l'arsenal maritime d'Heptaskalon: c'est le quai de la mer de Marmara, nommé actuellement Katerga-limani (port des galères).2 Aussitôt après, c'est-à dire le même jour,8 la bataille s'engagea. Gênés par un vent contraire, vivement poussés par leurs adversaires, les Génois reculèrent d'abord, découvrant même Galata dans ce mouvement de retraite. Cependant, arrivés à la hauteur de Sali -Bazar, la partie de la côte comprise entre Top-Hané et Bechik-Tach,4 ils se décidèrent à faire tête à l'ennemi et l'engagement devint général. D n'y avait pas là moins de 130 à 140 vaisseaux de guerre, combattant par groupes dans l'étroit canal qui constitue le Bosphore. On se battit avec acharnement; la nuit était déjà tombée que Ton combattait encore; les Catalans perdirent douze galères, les Pérotes, plus de la moitié de leurs combattants. Finalement, ce fut une de ces batailles indécises à la suite desquelles les deux partis s'attribuent la victoire et se retirent également épuisés, également peu désireux de prolonger la lutte. Quelques jours après, l'amiral vénitien reprenait le chemin de l'Occident, suivi de près par les Aragonais: ceux-ci emportaient le corps de leur brave commandant, Ponce de Santa Pau, mort des suites de ses blessures.5

1 Atti, L cj p. 127, 129.

3 Humilier. Constantinopel und der Boêporus, I, 123 et 8.

' Stella, p. 1092, indique la date du 9 mars pour le jour de la bataille; c'est une erreur.

4 Je prends ici pour guide un auteur versé dans la connaissance des localités, M. Paspati. Voy. BvÇavrtral fiêlétm, p. 267.

6 Avant de mourir il rédigea un rapport dans lequel il attribuait la victoire à son parti: ce rapport, daté du 2 mars 1352 "in loco dicto Boca de Giro (Hiéron) in portu de Corrumba", est très court

Il se trouve parmi les "Documentes concernientes à la armada que en 1351 mandô aprestar el Rey D. Pedro IV de Aragon en contra de Genoveses (éd. D. Juan Sanz y Barutell), dans le Mémorial hùtorico espahol, T. H (Madr. 1851), p. 339. M. Çurita, Anales, L c, p. 245, a retracé la physionomie de cette bataille au moyen de divers rapports du même genre et de la Chronique de D. Pedro IV. Cantacuzène, m, 218—234; Nicéph. Grégoras, m, 86 —94, et M. Villani, I, 184—187 (éd. Dragomanni), sont ceux qui abondent le plus en détails; les chroniqueurs génois et vé-

608 Deuxième période. — IL Développement du commerce du levant.

Quant aux Grecs, ils avaient lâchement abandonné le champ de bataille au moment le plus chaud; aussi n'avaient -ils perdu aucun de leurs vaisseaux. Cependant, quoiqu'indemne, l'empereur, ses alliés partis, n'entendait pas porter à lui seul le poids de la lutte: il en avait d'autant moins envie que les Turcs, appelés à l'aide par les Génois, multipliaient leurs incursions et commençaient à devenir fort gênants, et qu'ils se préparaient, de concert avec leurs alliés, à faire le siège en règle de Constantinople.1 Il fit donc sa paix avec Paganino Doria. Dans l'arrangement conclu entre eux, l'empereur promet d'une part d'interdire aux navires vénitiens et catalans d'aborder (sauf pour débarquer un ambassadeur ou un baile) et de faire des provisions sur toute l'étendue de son territoire et, d'autre part, de défendre aux vaisseaux grecs de visiter les ports vénitiens et catalans; à l'avenir, il ne sera plus permis à des sujets grecs de prendre du service sur des navires appartenant à des ennemis de Gênes, ou de se mêler aux querelles qui pourraient survenir entre Génois d'une part, Catalans et Vénitiens de l'autre. En ce qui concerne le commerce, l'empereur et la commune de Gênes s'engagent réciproquement à accorder la franchise de droits de douane pour les articles achetés par les sujets de l'un aux sujets de l'autre. Si des sujets grecs vendent du vin à Galata, ils paieront les droits entre les mains des employés des accises de la localité comme les Génois, et réciproquement La cession gratuite de Galata aux Génois est expressément confirmée et les limites en sont déterminées par le fossé de l'enceinte; le document désigne trois des points par lesquels passait cette ligne: la pointe de Galata (caput Gàttata), la tour de Traverius (?) et la citadelle placée sous le vocable de la S* Croix (castrum S. Crucis); cette dernière désignation s'applique sans doute à la citadelle bâtie sur la hauteur, cause première de la querelle, de sorte que la mention qui en est faite constituerait une approbation indirecte de sa construction. Pour Chio et Phocée, il ne fut pris alors aucune décision; le champ restait ouvert à la diplomatie.»

Après avoir ainsi mené à bien sa mission, Paganino Doria ne tarda pas à s'éloigner du Levant à son tour. Cependant, la guerre n'était pas terminée; toute la différence était que Cantacuzène n'y prenait plus une part active. Pisani parut encore une fois au cours de la même année devant les murailles de Galata, avec une flotte composée de vaisseaux

uitiens en sont plus avares; parmi les Grés;., ni, 91 et s., 9«, 144 et s.; M. Vilderniers, nous citerons en particulier Lo- lani, I, 200.

renzo de Monacis, pareeque sa relation est * L'instrument de paix porte la date

basée sur le récit d'un témoin oculaire du 6 mai 1352 et se trouve dans Sauli,

(p. 214). H, 216 et ss., et dans le Lib. jur., H,

1 Cantacuz., ni, 238 et s.; Nicéph. 601 et ss.

A. I. L'empire grec et les principautés franqites de Grèce. 509

vénitiens et catalans; mais la ville était sur ses gardes et il repartit comme il était venu.1 L'année suivante, on fit de nouveau d'immenses armements en Aragon, à Gênes et à Venise, mais, cette fois, la grande bataille ne fut pas livrée dans le Levant; elle eut lieu près des côtes de Sardaigne, à hauteur du port ftAlghero et se termina pour les Génois par une épouvantable déroute (29 août 1353): les conséquences de ce désastre étaient encore aggravées par la persistance des divisions intestines, l'épuisement et la famine. Dans cette détresse, désespérant du salut de leur patrie, les Génois firent leur soumission à Jean Visconti, souverain de Milan. Aussi riche que puissant, ce prince s'occupa de réorganiser la marine et, dès 1354, une flotte génoise était de nouveau en état de prendre la mer. Doria pouvait encore promener fièrement l'étendard de Gênes : pénétrant dans l'Adriatique, ce hardi marin s'avança jusque dans le voisinage de Venise, prit d'assaut et incendia la ville de Parenzo et termina la campagne par un fait d'armes des plus brillants (4 nov.); il surprit, dans le port de Zonchio (Vieux Navarin), une flotte vénitienne de force à peu près égale à la sienne, s'empara, après une faible résistance, des trente-cinq galères qui la composaient et ramena prisonniers à Gênes leurs équipages à peu près au complet, plus de cinq mille hommes.* Ce coup, reçu de la main d'un ennemi qu'ils considéraient comme à moitié mort, émut profondément les Vénitiens. L'année précédente, ils avaient encore rejeté dédaigneusement des propositions de paix de Jean Visconti; cette fois quand ses héritiers et successeurs au pouvoir, les trois frères Matteo, Bernabo et Galeazzo Visconti offrirent de reprendre les négociations, ils se montrèrent moins fiers et consentirent à signer d'abord un armistice (15 janvier 1355) 8 puis un traité de paix (1er juin). Quand on songe aux événements considérables qui avaient marqué cette guerre, les clauses stipulées dans ce traité paraissent bien insignifiantes. Le point le plus important est l'engagement réciproque pris par les deux nations de n'envoyer, pendant une durée de trois années, aucun navire marchand à Tana; la question des droits et possessions des Italiens en Romanie n'est pas même effleurée, sauf sur un point concernant le duc de Naxos: les Génois promettent de lui rendre tout ce qu'ils pourraient lui avoir pris au cours des hostilités.4 Mais le fait seul que la paix était conclue suffisait pour exercer une influence de premier ordre sur les relations des Italiens avec le Levant; délivré des entraves incessantes apportées à son développement par la

1 San ut., p. 626; Navag. , p. 1086 ; 8 San ut,, p. 630 et s.

Nicéph. Grég., III, 171 et s. 4 L'instrument de paix se trouve dans

* Matt. Villani, I, 333—335; Stella, le Lib. jur., II, 617 et as. p. 1093; FogL, p. 462; Dand., p. 484; Sanut, p. 629 et s.

510 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant

guerre qui venait de finir, le commerce pouvait dorénavant y prendre un nouvel essor.

Kn attendant, une nouvelle révolution se préparait à Constantinople. Les projets de Cantacuzéne , son intention de s'emparer de l'empire à son profit et à celui de sa maison et d'en exclure les Paléologues, devenaient de joui* en jour plus évidents. Il avait soin de tenir Jean Y Paléologue, l'empereur légitime, éloigné du siège du gouvernement Mais plus ce prince approchait de sa majorité, plus il supportait impatiemment son exil. Il commença de bonne heure à chercher des alliés sur l'aide desquels il pût compter le jour où il se croirait assez fort pour réclamer ses droits les armes à la maison et chasser l'usurpateur. D paraît qu'il s'adressa d'abord aux Vénitiens. Quand l'amiral Niccolo Pisani entreprit sa deuxième campagne dans le Levant contre les Génois, Jean négocia avec lui un emprunt de 20,000 ducats et donna en gage au doge l'île de Ténédos avec jouissance entière de la souveraineté et de l'usufruit.1 Muni de cette somme, il voulut aller se montrer à Constantinople, espérant provoquer un soulèvement en sa faveur; il échoua. Les Génois de Galata, qui cachaient peu leur sympathie à son égard, ne purent que lui donner asile ainsi qu'à son partisan le patriarche Calliste, et leur procurer les moyens de gagner en sûreté llle de Ténédos.* Là, Jean attendit des temps meilleurs. Le moment désiré se présenta en 1354: un Génois de famille riche et considérée, Francesco Gaittiusio, parti de Gênes avec deux galères pour chercher fortune dans le Levant, était venu faire relâche à Ténédos. 11 n'ignorait pas ce que ses compatriotes de Galata avaient fait pour Jean Paléologue; il savait que, depuis le premier jour de son séjour dans l'île ils étaient restés en relation avec lui et n'avaient cessé de travailler secrètement en sa faveur;8 fidèle à ces antécédents, il s'entendit avec le jeune empereur pour exécuter un coup de main sur Constantinople. Grâce à une ruse de Gattûusio, Jean réussit à s'introduire dans la capitale et à s'y établir solidement: Cantacuzéne, pris à l'improviste, fut contraint de reconnaître ses droits; bientôt après, il renonçait à partager l'autorité et Jean restait seul empereur. Désireux de reconnaître les services signalés de Gattilusio, il lui donna la main de sa propre sœur, la princesse Marie,

1 Taf. et Thom., inéd., à la date du 10 oct "VI Ind. (1362) in burgo Eni.u (On en trouve des extraits dans les Commem. reg., T. 2, p. 214, n° 6). JSnos formait, avec les villes de Chalcidique, une petite souveraineté cédée par Cantacuzéne à Jean;

» Cantac., m, 255, 276; Nicéph. Grég.,

III, 234 et s., 257. Dans une dépêche adressée de Constantinople à son gouvernement, le baile vénitien Matteo Venerio signale l'attachement des Génois à la cause de Jean. 6 août 1354 : Mon. hist. Slar. tnerid., m, 236.

' Nicéph. Grég., m, 664.

A. I. V empire grec et les principautés franques de Grèce. 511

avec lUe de Lesbos pour dot1 Telle fut l'origine d'une principauté qui eut un siècle entier d'existence. On compte successivement cinq princes de la maison de Gattilusi: ils régnèrent sur Lesbos de 1355 à 1462, pour le plus grand bien de 111e, à laquelle leur sage administration assura une prospérité exceptionnelle.1 Ce n'est point ici le lieu de raconter leur histoire, mais nous ne pouvions négliger de signaler un événement qui contribua singulièrement à accroître la puissance et l'influence des Génois dans l'empire, ainsi que l'élévation d'une famille qui, sortie de leur sein, se trouva subitement placée au rang des familles princières chrétiennes de Romanie et devint l'une des plus riches et des plus considérables.8 Lies Gattilusi, alliés aux familles impériales de Constantinople et de Trébizonde, entretenant avec elles les relations les plus intimes, jouissaient d'une grande influence sur les empereurs grecs, ce qui ne les empêcha pas de profiter de la décadence de l'empire tombé en dissolution pour accroître leurs possessions, au point de laisser bien en arrière tous les princes vénitiens de l'ArchipeL4 Francesco, le premier d'entre eux, ne possédait rien en dehors de Lesbos, mais il afferma pour lui et ses descendants la vieille Phocée, pro-

1 Sur ce point, la meilleure source est Ducas, p. 40 — 43, 46; par suite de ses relations personnelles avec la maison de Gattilusi il est très au courant de l'histoire de cette famille. Voir encore Nicéph. Grég., m, 564; Laon. Chalcoc. , p. 690; Mat t. Villani, I, 848 et s.; Giustin., p. 136; Fogl., 1. c Dans sa relation de la surprise de Constantinople par Jean (III, 284) Cantacuzène ne fait nullement mention de la coopération supposée de Gattilusio.

* D'après le témoignage de l'écrivain grec Chalcoc., p. 521.

* Pour l'histoire des Gattilusi à Lesbos, les principales sources à consulter sont, en premier lieu Ducas, surtout dans la traduction italienne jointe à l'éd. de Bonn: elle renferme sur les Gattilusi plus de détails que le texte grec, qui n'a pas été conservé intégralement; en second lieu, Laonicus Chalcocondylas. Cette histoire a été l'objet de diverses monographies, mais seulement au point de vue spécial des monnaies : celle de Kœhne (dans les Mém. de la Soc. cTarchéol. et de mtmi&m. de S. Pétersbourg, m, 475 et ss.; IV, 110 et as.) est assez médiocre; de même celle de M. Promis dans l'étude intitulée Monde e xecche

it al inné (Mise, de stor. itcd., VU, 834 et ss.) ; la meilleure est celle de H. Friedlaender, dans l'ouvrage publié par lui en commun avec M. Pinder, Beitr. xur Ulteren Miènxktmde, I (Berl. 1851), p. 29 et ss. : citons encore une monographie récente de M.

Schlumberger, Numismatique de l'Orient latin, p. 482 et s. Voir des pièces relatives à cette histoire dans les Document i riguardanti aleuni d inasti dell' Areipelago, dans le Qiorn, lig., I, 81 et «s., 217 et ss.; II, 86 et ss., 292 et ss.; III, 313 et ss.

4 Francesco Gattilusio lésa encore d'une autre manière les intérêts de la république de Venise, en faisant frapper des monnaies sur le modèle des ducats vénitiens. Le doge de Gênes lui écrivit à ce sujet une lettre (8 août 1367; Commem. reg.t II, 266, n° 252), dans laquelle il l'engageait d'une manière très pressante à faire cesser cet abus; il est possible que cet avertissement soit demeuré sans effet, même du temps de Francesco; en tout cas, son fils Niccolo et son petit -fils Dorino firent de nouveau frapper des monnaies de ce type; voy. Schlumberger, L c, p. 436, 489, 441. Gradenigo, Délia tnoneta veneta-imperialc. (Udine 1869) p. 23.

512 Deuxième -période. — IL Développement du commerce du Levant.

priété de la Mahone de Chio.1 Son frère Niccolo annexa à ses possessions, antérieurement à l'année 13842, la ville populeuse d'JEnos, sur la côte de Thrace: cette prise de possession eut lieu sur la demande même des habitants, opprimés par leur préfet grec.8 JEnos devint la résidence d'une branche florissante de la maison de Gattilusi, tandis que la branche aînée continua de régner à Lesbos. Située dans le voisinage d'une rivière navigable, la Maritza, cette ville centralisait le trafic entre l'Archipel et la Thrace. Entourée d'eaux très poissonneuses, elle tirait encore un revenu considérable de ses marais salants, car c'était elle qui fournissait le sel à la Thrace et à la Macédoine tout entières.4

Vers l'époque où l'empereur Jean opéra la révolution qui le laissait seul sur le trône, les Osmanlis s'emparaient du château de Tzympé sur la côte des Dardanelles, puis, fait bien plus grave, de la ville de Kalli polis (Gallipoli); partant de là, ils s'étendaient non -seulement sur la Chersonnèse de Thrace en entier, mais aussi sur la côte septentrionale de la mer de Marmara, jusqu'à Rodosto ; en même temps, ils s'avançaient de l'autre côté le long de la Maritza, prenaient Ândrinople et Philippopoli et enfin ils occupaient une large bande de territoire entre la Maritza et la mer Noire ; tout cela était de mauvais augure pour le nouveau règne. Les possessions de l'empereur étaient réduites à un cercle étroit autour de sa capitale. Rien, dans les conquêtes des Bulgares ni dans les invasions des Serbes, n'était comparable aux résultats obtenus pour ainsi dire au pas de course par les Osmanlis victorieux. Ces événements se rattachent aux dernières années du sultan Orkhan (mort en 1359) et aux premières du règne de Mourad Ier. Les nations commerçantes jouissaient dans l'empire de privilèges trop considérables pour qu'il leur fût possible d'assister à son écroulement en spectatrices indifférentes. D'une part, dès que leurs marchands tentaient de pénétrer dans Tintérieur de la Thrace ou de la Macédoine, ils se heurtaient aussitôt aux nouveaux maîtres du pays, dont l'ardent fanatisme ne permettait pas d'espérer qu'on pût de si tôt obtenir d'eux des concessions favorables an commerce. D'autre part, la sécurité du commerce était bien exposée sur une des routes maritimes les plus fréquentées, depuis que les Turcs, maîtres des deux rives des Dardanelles, tenaient en leur pouvoir Gallipoli, la clef du Bosphore et du Pont; il y avait de quoi donner des inquiétudes graves à Venise et à Gênes.

1 Hopf, art Oiustiniani, p. 319. 4 Critobul., éd. Muller, p. 112 et a,

• La pièce sur laquelle nous nous ap- Ces avantagea avaient déjà, à une époque puyons pour fixer cette date a été publiée antérieure, inspiré aux Vénitiens la pensée dans le Oiorn. ligutt., I, 86 et s. d'occuper <£nos. Taf. et Thom., m,

• Laon. Chalcoc, p. 620. 70, 81.

A. 1. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 613

Cependant, le pins directement atteint était encore l'empereur: il envoya le Génois Michèle Malaspina à la cour de Rome implorer l'assistance du pape (136B).1 Urbain V nourrissait depuis longtemps la pensée de provoquer en Occident un mouvement en faveur de l'empire grec; mais un seul prince, un petit souverain, le chevaleresque "Comte vert", Amédce VI de Savoie* répondit à son appel. Résolu à dégager l'empereur Jean, son parent, prêt à succomber sous le nombre de ses ennemis, il partit à la tête d'une armée bien équipée.8 Au mois d'août 1366, il était assez heureux pour enlever Gallipoli aux Turcs, mais, à son arrivée à Constantinople , il apprit que l'empereur était tenu en captivité par le roi des Bulgares. Repartant aussitôt avec un renfort de deux vaisseaux fournis par la colonie de Péra,4 il entreprit une campagne dans la mer Noire. Divers coups de main heureux sur des villes foiles de la côte décidèrent le roi des Bulgares à relâcher l'empereur. Revenant alors à son premier projet, Amédée prit encore deux petites places turques (mai 1367). Malheureusement, le terme de l'engagement de ses mercenaires approchait, ses ressources pécuniaires étaient épuisées, il dut reprendre le chemin de son pays. En somme, cette petite croisade ne produisit aucun résultat durable: en partant, le comte remit Gallipoli aux mains de Jean Paléologue; mais à quoi pouvait servir cette conquête, si le débile empereur était nécessairement condamné à la reperdre à bref délai? Le successeur dUrbain V, Grégoire XI, multiplia encore une fois ses démarches auprès des princes latins et grecs du Levant, pour organiser une vaste ligue contre les Turcs; tous ses efforts échouèrent.5

Il eût fallu de puissantes années et plus d'une campagne pour arrêter les progrès des Osmanlis; Gênes et Venise, puissances maritimes, n'étaient point en état d'équiper de pareilles armées. Venise en particulier était précisément à cette époque obligée de concentrer toutes ses forces en Crète, désolée depuis 1363 par une formidable insurrection. Le motif de cette levée de boucliers avait été l'introduction d'un nouvel impôt; les habitants grecs de l'île, toujours prêts à faire une révolution, n'avaient pas laissé échapper cette occasion et, cette fois, un grand nombre

1 Raynald., ad au. 1365, n° 22.

* Ce qui suit est emprunté à l'ouvrage de Datte, Spedixione in Oriente di Àmadeo VI, conte di Saroia; c'est également de cet ouvrage que s'est inspiré Cibrario, tStoria délia monarehia di Savoia , III, 192—204.

• Datte prétend (p. 69 et s.) que le comte n'avait à sa disposition que des galères louées à des armateurs vénitiens,

génois et marseillais; mais Romanin, DU, 232, nous apprend que la République lui fournit deux galères, outre une somme d'argent.

* Datta, p. 192.

6 Raynald., ad. an. 1872, n° 29; Buchon, Now. recherches, H, 1, p. 218 et as.; Hopf, art. Qricchenland , Op. cit., LXXXVI, p. 23, 24.

514 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

de colons vénitiens conduits par des chefs ambitieux appartenant aux meilleures familles (Tito Venier, Marco Gradenigo etc.) faisaient cause commune avec eux. La colonie tilt sur le point de se séparer de la mèrepatrie:1 Venise parvint enfin à réprimer la révolte, mais il avait fallu plusieurs années de lutte et d'énergie (1364 — 1366).2 Dans ces conditions, elle ne pouvait songer à combattre les Turcs. D'ailleurs, elle n'avait que deux alternatives : équiper des troupes et les envoyer au secours de l'empire grec, incapable de se défendre lui-même, ou bien s'annexer les restes de l'empire et, sans autre appui que ses propres ressources, défendre à tout prix Constantinople contre ses nouveaux ennemis.8 Ni l'une ni l'autre n'allait à sa politique. Tout ce qu'elle désirait, c'était de conserver avec l'empereur des relations suffisamment bonnes pour tirer de lui tous les avantages qu'elle pourrait En dehors de cela, elle était toute résignée à voir venir les événements.

Entre Venise et l'empereur, les rapports diplomatiques ne devaient pas être des plus agréables pour celui-ci, car les envoyés de la République revenaient constamment à la charge pour lui rappeler tantôt quelque indemnité non payée, tantôt quelque dette restée en souffrance.* De plus, c'étaient à chaque instant de nouvelles difficultés entre les bailes vénitiens et le gouvernement grec. Fatigué de cet état de choses, l'empereur chargea, en 1362, son ambassadeur à Venise, Andronic Inerti (Ineoti?) de réclamer une copie des anciens traités afin de pouvoir vérifier jusqu'à quel point étaient justifiées les prétentions de ces bailes. Un des points sur lesquels portaient leurs plaintes était le droit d'accise imposé aux sujets grecs pour les ventes et les achats faits à des Vénitiens. Dans les instructions remises à Inerti, l'empereur déclare

1 Quelques-uns des patriciens rebelles avaient été jusqu'à former le projet d'offrir l'île à la république de Gênes, mais celleci refusa de favoriser cette insurrection, et le doge Gabriele Adorno eut la loyauté d'interdire à tous les Génois tout trafic avec les parties de l'île au pouvoir de l'insurrection. Comment, reg., III, 23, n°103.

» Eomanin, HI, 217—227, fait l'historique de cette insurrection d'après les sources les plus dignes de foi.

• Marino Falier, baile de Constantinople, avait fait, le 16 avril 1355, la proposition d'adopter ce dernier parti. Voy. Hopf, art. Qriechenland, Op. cit., LXXXV,

4 Quand Venise envoyait des ambassadeurs demander une prolongation des traités, les réclamations pécuniaires qui semblaient n'être que la partie accessoire de leur mission en étaient, au contraire, fréquemment l'objet principal; voy., par ex., les instructions de Zaccaria Contarini (9 sept. 1349, publ. en grec dans Miklosich etMuller, Âcta grctca, LU, 114 et ss.; en latin dans Taf. et Thom., IV, 341 et ss., 347 et s.) et celles de Giov. Gradenigo (8 oc t. 1357, publ. en grec dans Mikl. et Muller, /. c, m, 121 et ss.; extraits en italien dans les Commem. reg., H, 269, n» 265).

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 515

cette réclamation mal fondée, attendu que les Grecs sont ses sujets à lui, qu'il a le droit d'exiger d'eux ce qu'il lui plaît, et que cet impôt s'applique à toutes les affaires, qu'elles soient faites avec des Vénitiens ou avec d'autres étrangers. Lui-même, d'ailleurs, a bien des récriminations à faire : l'une de celles qui se représentent le plus souvent, c'est que des sujets grecs sont admis, sans motif justifié, comme membres de la colonie, ou que des individus non Vénitiens pratiquent la contrebande en se faisant passer pour Vénitiens. C'étaient là deux abus nuisibles aux intérêts du trésor impérial; l'empereur en signale encore un troisième. Un giand nombre de Vénitiens étaient propriétaires de maisons ou d'autres biens fonds dans Constantinople ou sur d'autres points de l'empire, soit qu'ils les eussent achetés, soit qu'ils les eussent reçus sous forme de dot en épousant des femmes grecques, soit qu'ils les eussent hérités de parents grecs. Jusqu'alors ces biens avaient toujours payé l'impôt foncier; mais, à partir du jour où ils passaient aux mains de sujets vénitiens, il n'en était plus question. L'empereur déniait aux Vénitiens le droit d'acheter des propriétés foncières sur le territoire grec, et il prétendait les obliger à payer l'impôt ou à se défaire de leur propriété. Les autorités vénitiennes répondaient que l'achat de maisons, de terres et de jardins était, au contraire, de droit pour leurs compatriotes, en vertu des traités: que, cependant, en considération de la situation momentanée de l'empire, elles voulaient bien leur donner le conseil de s'abstenir d'achats de ce genre jusqu'à l'expiration du traité de 1363, c'est-à dire pendant cinq ans: mais que l'empereur n'avait aucun droit de lever l'impôt foncier sur les propriétés actuellement possédées par des sujets vénitiens. Deux ambassadeurs grecs, Théophylacte Dermokaitès et Constantin Cavallaropoulo étaient venus à Venise en 1362,1 munis de pleins pouvoirs et signèrent, le 13 mai 1363, 2 un nouveau traité confirmant les précédents et y ajoutant comme d'habitude de nouvelles stipulations; dans la discussion des articles, la Seigneurie maintint énergiquement son principe. Il y avait encore une autre pierre d'achoppement: c'était le grand nombre de cabarets tenus par des Vénitiens, où ceux-ci vendaient d'énormes quantités de vins entrés en franchise: ici, le tort causé atteignait à la fois le fisc impérial et la culture de la vigne dans l'empire. Sur ce point, le Doge consentit à satisfaire un vœu exprimé par l'empereur, en réduisant à quinze, pour la prochaine période de cinq années, le nombre des cabarets vénitiens à Constantinople. Enfin, il promit de donner des instructions sévères aux bailes pour qu'on s'abstînt

1 Voy. ce document dans Miklosich et Marin, VI, 152 — 156, et par Romanin, Muller, Aeta graca, III, 129 et s. III, 215 et s.; j'en ai eu sous les yeux

* Ce document a déjà été utilisé par une copie entière.

516 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

dorénavant de déclarer comme Vénitien un individu n'ayant pas droit à cette qualification.1

Si, dans la capitale, il se présentait mainte occasion de conflit entre le fisc réclamant ses droits et les Vénitiens réclamant leurs franchises, elles n'étaient guère plus rares dans le faubourg de Péra, entre deux nations rivales, mues par des intérêts opposés et remplies d'animosité Tune à l'égard de l'autre. Péra était territoire génois et cependant les Vénitiens ne pouvaient pas faire autrement que d'y aller pour leurs affaires, car c'était un marché plus important que celui de Constantinople et c'était là que venaient aborder à l'aller et au retour la plus grande partie des galères qui faisaient le service de la mer Noire. Il arrivait de Constantinople à Venise des séries de plaintes sur les mauvais traitements infligés à des sujets vénitiens depuis quelques années par les podestats génois, contrairement aux coutumes observées de tout temps; la Seigneurie envoya spécialement à Gènes, en 1360, un ambassadeur, Damiano Andréa, chargé d'exposer ses griefs. 2 En voici des exemples: le podestat de Péra avait retenu plus longtemps que nécessaire des galères vénitiennes à leur retour de Tana en faisant procéder à des visites vexatoires de leur chargement: un certain Candiote avait un stock de peaux à Péra; pour les peser, il se servait de poids de Venise; le même podestat, non content de le lui interdire avec menaces avait fait briser les poids; cet individu n'avait cependant fait que se conformer à la coutume jusqu'alors généralement suivie par les Vénitiens. Les courtiers vénitiens avaient toujours exercé leur métier a Péra sans entraves; on les en avait expulsés. Si un Vénitien avait un procès à Péra, les frais de témoins et de pièces à produire étaient beaucoup plus coûteux que pour les Génois devant les tribunaux de Constantinople. Si, plaidant contre un Génois, il venait à gagner son procès et si son adversaire était condamné à payer, on ne le condamnait pas moins aux frais, lui, demandeur, dont le bon droit avait été reconnu, et ces frais dépassaient souvent de beaucoup la somme objet du litige. Si un Vénitien faisait du tapage ou avait une querelle dans les rues de Péra, le podestat le faisait mettre dans sa prison et instruisait lui-même l'affaire au lieu de renvoyer le prévenu devant ses juges réguliers à Constantinople. Comme

1 Pièces des archives vénitienne», dans Taf. et Thom., inéd. ; voy. un projet préparé pour les réclamations à faire présenter par Andronico Inerti (nommé dans cette pièce Ineoti), dans les Comment, reg., H, 331 et s., n° 308. Des articles rédigés dans le même sens se retrouvent à divers endroits du traité conclu, le

1 févr. 1370, entre la république de Venise et l'empereur grec, en ce moment de passage à Rome; Taf. et Thom., inéd.

* Instruction sans date (fin de 1369); Commet», reg., H, 30 et s., n° 169. J'en ai eu le texte au complet sous les yeux, grâce à la complaisance de M. Thomas.

A. I. L'empire grec et les principautés f Trinques de Grèce. 517

les podestats de Péra recevaient fort mal les réclamations des bailes de Constantinople et prétendaient pour toute justification qu'ils ne faisaient que se conformer à leurs instructions, il fallait que la question fut vidée entre les gouvernements respectifs des deux colonies. Le doge de Gênes promit une enquête et recommanda aux autorités de Péra de mieux traiter les Vénitiens à l'avenir.1 De concert avec le doge de Venise, il expédia au commencement de 1361 à Péra, CafFa et Tana, des instructions conçues dans le sens de la conciliation et il les renouvela en 1362 et 1363.2 Il est cependant permis de supposer qu'elles restèrent à l'état de lettre morte, car, dès 1364, le doge Lorenzo Celsi profitait de l'occasion d'une ambassade envoyée à Gênes à propos d'autres affaires pour renouveler ses plaintes au sujet des injustices, des violences, des iniquités de toute sorte dont les Vénitiens avaient à souffrir de la part des podestats de Péra.3

Une rupture se préparait: entre Venise et Gênes la rivalité devait nécessairement aboutir à des hostilités ouvertes. S'il était possible de séparer des événements concomitants et de ne parler que de ceux qui eurent l'Orient pour théâtre, la guerre dont nous allons retracer l'histoire pourrait à bon droit s'appeler la guerre de Ténédos. Ténédos, l'une des rares îles de l'Archipel restées ou revenues au pouvoir des empereurs grecs, avait acquis, par le fait de sa situation à l'entrée du détroit d'Abydos, une importance de premier ordre pour les nations commerçantes en relations d'affaires avec Constantinople et la mer Noire. Les Osmanlis, devenus maîtres des deux rives du détroit, pouvaient leur en fermer l'accès. Pour une flotte de guerre chargée d'ouvrir le passage de vive force, Ténédos était une bonne base d'opérations. Aux navires marchands fuyant vers la haute mer pour échapper à la poursuite des Turcs, cette île offrait un refuge rapproché. C'était encore un excellent point d'observation pour surveiller les forts des côtes et leurs garnisons, et pour se tenir au courant des projets des Turcs. Depuis longtemps, Venise épiait l'occasion de s'en emparer. Nous avons déjà vu qu'en 1352 l'empereur Jean V l'avait donnée comme gage d'un emprunt.4 En 1366, quand le comte Amédée de Savoie partit pour son expédition contre les Turcs, il passa par Venise; en compensation de l'assistance que lui fournissait la République, il offrit de lui céder Gallipoli, qu'il allait conquérir; mais c'était une place difficile à défendre: la Seigneurie refusa dédaigneuse-

1 Comment, reg., II, 309, n08 175, 177.

• find. n, p. 309, n<« 175, 177; m, p. 7, n°« 16, 17; p. 17, n° 79.

• Mas -Latrie, Hisi: de Chypre, ni, 748 et 8. En réponse, le doge reçut de

Oénes les assurances les plus pacifiques; Comme tn. reg., EU, p. 37 et s., n° 194.

4 Romanin, III, 256: la note 2 & trait à ce document, mais la date indiquée, 1855, est fausse.

518 Deuxième période. — 17. Développement du commerce du Levant.

ment et déclara sa préférence pour Ténédos.1 Le comte ne pouvait pourtant pas se charger d'arracher cette île par la force des armes à l'empereur, son cousin, lui qui entrait en campagne précisément pour la défense de l'empire. Mais l'empereur était maître d'en disposer; en 1369—1370 il fit en personne un voyage en Occident pour demander des secours et passa par Venise: la Seigneurie ne laissa pas échapper cette occasion de renouveler sa demande; elle offrait de lui rendre, en échange de son consentement, les joyaux qu'il lui avait remis en gage.* En 1375, une ambassade, envoyée à propos d'indemnités à réclamer, revint encore à la charge. Une flotte devait aller se montrer devant Constantinople et exercer par sa présence une pression sur la détermination de l'empereur. Cette fois, outre la restitution du gage qu'ils avaient en main, les Vénitiens offraient une somme de 3000 ducats et ils s'engagaient à faire flotter sur l'île l'étendard grec à côté des couleurs vénitiennes et de laisser en paix le clergé grec.8 Ces conditions étaient assez belles pour tenter l'empereur; il consentit enfin.4 Mais on avait compté sans les Génois: ils étaient exactement informés de ce qui se tramait et n'entendaient, sous aucun prétexte, laisser passer aux mains de leurs rivaux une station d'une si grande importance pour le trafic du Levant: plutôt que d'y consentir, ils étaient résolus à la prendre pour eux-mêmes, et pour ce faire, ils ne craignirent pas de provoquer une révolution. Le fils aîné de l'empereur, Andronic, avait déjà cherché une fois à renverser son père ; en punition de son attentat, il avait été condamné à perdre la vue, mais la sentence n'avait été exécutée qu'à moitié. Au cours de son voyage en Occident, l'empereur Jean ayant été appréhendé par certains Vénitiens, ses créanciers, Andronic, peu compatissant à la détresse paternelle, refusa de payer et laissa toute la dépense à la charge de Manuel, son frère cadet6 A son retour, Jean fit jeter Andronic en prison en expiation de sa faute et désigna Manuel pour son successeur. Les Génois, se glissant à travers ces dissensions de famille, s'entendirent avec An-

1 Romanin, m, 232.

■ Caroldo, p. 227, cité par Cicogna, hcrixùmi venex., VI, 95.

» Romanin, HT, 256.

4 D'après la Vita Caroli Zmi (Murât, XIX, 216) Jean Paléologue aurait remis l'acte de cession au Vénitien Carlo Zeno en sortant de la captivité dont il sera parlé plus loin : S'il fallait en croire cette source, C. Zeno aurait fait des démarches pour la délivrance de l'empereur et aurait obtenu la cession de Ténédos en récompense de son intervention et comme encourage-

ment à continuer son œuvre: mais Romanin (III, 258 — 261) tient avec raison cette biographie pour un tissu peu véridique d'histoires romanesques: aussi l'aije laissée de côté.

5 Notre manière de présenter ces fait* s'écarte quelque peu de celle qui est généralement admise, mais elle est basée sur les recherches de M. Berger de Xivrej, dans son Me m. sur la vie et les outrages de Manuel Paléologue (Mém. de VAcad. des inser., XIX, 2), p. 80-39.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 519

dronic, lui fournirent les moyens de s'échapper de sa prison, et Jean, Pami des Vénitiens, perdit à la fois la couronne et la liberté (1376). Le baile Pietro Grimani et les marchands vénitiens qui se trouvaient en ce moment à Constantinople furent jetés en prison et leurs biens livrés au pillage.1 Quant aux Génois, ils se firent donner en paiement par l'usurpateur l'île de Ténédos avec sa citadelle et un terrain en avant de leur quartier de Péra.2 Jusque là tout avait réussi à souhait; mais quand ils voulurent prendre possession de l'île, ils se heurtèrent à une résistance insurmontable de la part du gouverneur et de toute la population restée fidèle à l'empereur légitime, fidèle à ce point que, connaissant l'intention de l'empereur de la céder aux Vénitiens, après avoir repoussé la tentative des Génois elle se livra à l'amiral vénitien Marco Giustiniani qui croisait en ce moment dans l'Archipel. Sans perdre un instant, les Vénitiens travaillèrent à fortifier Ténédos et y envoyèrent comme baile Ant Venier (janv. 137 7). 8 Un ambassadeur génois, Damiano Cattaneo osa aller à Venise même réclamer Ténédos au nom de l'empereur Andronic; on lui signifia simplement le refus de discuter cette question jusqu'au jour où l'empereur Jean serait remonté sur son trône. Les choses en étaient arrivées ainsi au point qu'il n'y avait plus à songer à une solution pacifique; d'ailleurs, au même moment, comme pour achever la rupture, un conflit de la plus sérieuse gravité avait éclaté en Chypre entre les deux rivales. La guerre commença ouvertement, guerre fertile en grandes catastrophes se succédant avec une rapidité qui ne s'était vue dans aucune autre. La fortune se déclara tout d'abord en faveur des Vénitiens; leur baile, Venier, repoussa vigoureusement, à Ténédos même une attaque des Génois (nov. 1377);* leur amiral, Vettore Pisani, remporta de brillants succès dans la mer Tyrrhénienne et la mer Adriatique (1378): une de leurs flottilles du Levant s'empara de Phocée la vieille et incendia les faubourgs de Chio et de Mitylène (1379). 5 Mais, au cours de cette même année 1379, la flotte vénitienne fut presque détruite à Pola; les Génois victorieux apparurent avec des forces écrasantes en vue de Venise même, s'emparèrent de Chioggia au sud des

1 On mit également sous le séquestre à Péra, sur la réquisition d'Andronic, des marchandises et des sommes d'argent appartenant a des Vénitiens de Constantinople: Casati, Chterra di Chioggia, p. 226.

* Voyez le document du 23 août 1376, dans le Lib. jur., II, 819—821: ce n'est que la confirmation d'une première charte de concession qui n'est pas parvenue jusqu'à nous.

3 Stella, p. 1106; Romanin, m, 258. * Sanuto, p. 680; Vita di C. Zmo,

6 Lettre du doge Andréa Contarini a la Commune de Pérouse (4 janv. 1380), dans VArchiv. ator. iial, XVI, 2° part, p. 654 et s.

520 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

Lagunes; de là ils tendaient la main à François de Carrara et an roi Louis de Hongrie, leurs alliés; ceux-ci, opérant de concert avec eux, prenaient à revers les possessions de terre ferme de la République. Cernée de toutes parts, privée de la flotte qui devait la protéger, Venise semblait être sur le point de succomber. Cependant, après un moment d'abattement, les bourgeois reprirent promptement courage et se préparèrent à une résistance énergique : grâce à leur dévouement, aux habiles dispositions de leurs chefs, à l'arrivée opportune d'une flottille qui, sous les ordres de Carlo Zeno revenait du Levant, chargée de butin pris sur des vaisseaux génois, la guerre ne tarda pas à prendre une autre face : bloqués dans Chioggia, d'assiégeants les Génois devinrent assiégés et, réduits à la famine, ils se résolurent à capituler; la flotte génoise se vit obligée de battre en retraite et les Vénitiens, marchant de succès en succès, se trouvèrent bientôt eux-mêmes en mesure de menacer Gênes (1380); cependant il n'y avait pas eu de grande bataille.1

Quand la guerre eut coûté bien des hommes et bien de l'argent, causé bien des ruines chez toutes les nations intéressées au commerce du Levant, le pape Urbain VI et Amédée VI comte de Savoie (le même que nous avons déjà rencontré avec le surnom de Comte vert) offrirent leur médiation.* Le moment était favorable; les belligérants^ également épuisés, ne demandaient qu'à cesser la lutte. Cependant, les premières négociations ouvertes à Cittadella pendant l'été de 1380, reprises aux mois de février et d'avril 1381, n'aboutirent pas.3 Mais le comte Amédée ne se laissa pas décourager par cet échec;* il convoqua à nouveau les

1 Parmi les sources à consulter pour l'histoire de cette guerre, les chroniques de Trévise et de Padoue, s'occupant surtout des événements qui se sont passés sur le continent, ont pour nous moins d'intérêt que Stella, p. 1106 et ss. Citons encore deux monographies de cette guerre, écrites: l'une par un contemporain, Daniele da Chinazzo, dans sa Cronaca délia gucrra di Chioxa (Murât, SS. XV, 699 —804): l'autre, de nos jours, par le comte L. A. Casati, dans son ouvrage intitulé: La guerra di Chioggia t la pare di 7brino, Fir. 1866.

* Casati, 1. c, p. 134 et ss.; Cibrario, Storia délia motiarehia di Savoy a, III, 255 es ss., 350 et ss.

3 Casati, /. c, p. 134-166. Voir l'exposé des prétentions émises par les Génois au congrès de Cittadella, dans Dan. da

Ohinazzo, 1. c, p. 779 et dans la Chronique de l'écrivain padouan Galeazzo Gattaro (Murât., SS. XVII, 409). Pour leurs demandes antérieures, voy. Monum. Uung.

hist., Acta estera, m, 282 et s., 289, 298 et ss.

4 La République de Florence insista auprès de lui pour l'empêcher de renoncer à son œuvre de médiation "inter istas duas urbes, duo maxiiua Italie lumina, maris dominas, commertioruni alumnas"4:

elle déclarait qu'elle serait heureuse de voir finir cette funeste guerre, afin que les vaisseaux marchands pussent de nouveau parcourir les mers. Lettre du 4 juillet 1381, dans le Oiomale degli arehiri toseani, VII, 179 et s. Voy. une autre lettre de la même république au roi de Hongrie, du 4 déc, 1380, conçue dans le même sens: Monum. Hung., 1. c, p. 416 et ss.

A. t L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 521

délégués des états intéressés à son château de Turin; la première conférence eut lieu le 19 mai 1381.1 Après avoir laissé aux deux parties le temps de développer tout au long leurs propositions et contre -propositions,* l'arbitre princier prononça sa sentence : 8 eUe fut reproduite à peu près sans changement dans le protocole que les parties signèrent le 8 août Dans ce volumineux document,4 la seule partie qui nous intéresse pour le moment est celle qui contient les conditions de paix arrêtées entre Gênes et Venise, et encore seulement en ce qui concerne les territoires dépendants de l'empire byzantin. Les stipulations spéciales à Chypre et à Tana trouveront leur place dans un autre chapitre. Comme la possession de Ténédos avait été le point de départ de la guerre, le sort de cette île devait aussi être un des objets les plus importants discutés dans la conférence. Les Génois prétendaient que Venise la rendît à Gênes, légitime propriétaire suivant eux; à quoi les Vénitiens répondaient qu'ils n'avaint point usé de violence pour s'en emparer, que c'étaient les habitants eux-mêmes qui les avaient suppliés d'en prendre possession, que, faute de cela, elle serait infailliblement tombée au pouvoir des Turcs, enfin qu'ils étaient résolus à n'en jamais sortir. Le comte Amédée trouva un biais pour tourner la difficulté: il décida que l'objet du litige ne serait attribué ni à l'une ni à l'autre des parties et sa sentence fut insérée dans le traité de paix sous la forme suivante: Venise fera la remise de l'île entre les mains du fondé de pouvoirs envoyé à cet effet par le comte; cette remise aura lieu dans le délai de deux mois et demi (par la suite ce délai fut prolongé de quinze jours); le comte fera procéder à la démolition des ouvrages de fortification et de toutes les habitations de l'île de manière à les mettre hors d'état d'être réparées; ce travail sera fait aux frais des Génois. Comme garantie de son exactitude à remettre l'île au comte dans les délais convenus, la Seigneurie déposera des joyaux pour une valeur de 150,000 écus d'or entre les mains d'une puissance neutre; la puissance dépositaire restituera ce gage à Venise après l'évacuation de l'île; en cas d'inexécution de la convention, elle le remettrait à Gênes. — Quand le fondé de pouvoirs du comte de Savoie se présenta à Ténédos en compagnie d'un commissaire vénitien, le baile Giovanni Muazzo refusa d'un ton arrogant de lui remettre l'île.5 La première pensée qui devait venir à l'esprit, c'est que le baile n'agissait pas ainsi de son propre mouvement

1 Casati, p. 175 et 8.; voy. aussi les Marra Tririgiana e Veronese, XV, app..

lettres publ. par M. Cibrario, /. c, p. 367 p. 71—112, dans le IJb.jur., II, 858—

et s., 359 et 8. 906, et dans les Monum. sped. hitt. Slav.

■ Casati, p. 180—228. merid., IV, 119—163.

8 Ibid. p. 228 et sa. 8 Comment, reg., III, 156, n«* 120, 121.

4 II se trouve dans Verci, Storia délia

522 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

et qu'il ne faisait que se conformer à des instructions secrètes de son gouvernement: le syndic de Gênes, venu avec le fondé de pouvoirs, ne manqua pas d'exprimer hautement ses soupçons à cet égard et repartit sans avoir rien fait (mars 1382). La Seigneurie de Venise envoya des ambassadeurs au gouvernement génois et au comte Amédée, en les chargeant de bien leur répéter qu'elle n'avait nullement l'intention de jouer un double jeu et qu'elle saurait contraindre son présomptueux gouverneur à l'obéissance.1 Une particularité bien singulière en toute cette affaire, c'est que Pantaleone Barbo, le commissaire vénitien qui avait été porter à Muazzo l'ordre de rendre l'île, et Enrico Dandolo, le patron de la galère sur laquelle il avait fait le voyage, furent mis en accusation quelque temps après à Venise même et condamnés comme convaincus d'avoir secrètement encouragé Muazzo dans sa résistance.2 La Seigneurie leur avait -elle donné des instructions secrètes rédigées dans un sens opposé à celui de leur mission officielle et les livra-t-elle ensuite à la main de la justice pour détourner d'elle-même des soupçons qui s'exprimaient tout haut? ou bien les malheureux, irrités des concessions du traité de Turin, s'étaient ils laissé aller à prendre le contre-pied de leur mission pour conserver, si c'était possible, Ténédos à la République? Qui le saura jamais? Quant à Muazzo, voici le sens de sa défense: tout d'abord il était disposé à l'obéissance, mais la garnison s'était mutinée; elle avait refusé d'évacuer la citadelle avant d'avoir reçu sa solde et il n'avait pas assez d'argent pour la payer: les habitants de l'île, les Grecs comme les Vénitiens s'étaient eux aussi, tout d'abord, décidés bien qu'à contre -cœur à s'expatrier: mais alors était arrivé un émissaire de Francesco Gattilusio, seigneur de Lesbos; il avait excité le peuple en répandant le bruit que finalement toute l'île deviendrait génoise: tout en insistant pour qu'on obéît, les Vénitiens venus avec le fondé de pouvoirs du comte de Savoie, et entre autres le commissaire de la Seigneurie en personne, avaient confirmé ce bruit: lui (Muazzo) avait voulu quand même exécuter ses ordres, mais la population, la garnison et les équipages des galères s'étaient soulevés, décidés à conserver À tout prix Ténédos à la République; ils l'avaient choisi pour leur chef; il avait

1 Andr. Gattaro, I. c., p. 462 et s. Le doge de Gênes déclara aussi (13 mars 1382) qu'il ne mettait pas eu doute l'intention de Venise de se conformer aux traités:

le roi de Hongrie se porta garant de sa bonne foi: Comment, reg., m, 168, n«*130,

1 Sanudo, Vite de' Duchi, p. 768; Ci-

cogua, Inscrit, rcnex., VI, 97 et s. Le 17 mars 1383, Barbo fut déclaré incapable d'occuper aucune fonction pendant une durée de dix années; vers la même date, Dandolo fut exilé pour cinq ans de Candie. La punition de Barbo fut levée en 1385 en considération de ses services.

A. I. L'empire grec et les principautés frattques de Grèce. 523

accepté et ne pouvait croire que sa conduite en cette circonstance lui méritât le traitement réservé aux rebelles.1 La Seigneurie agit cependant avec beaucoup de fermeté à son égard. Carlo Zeno, envoyé en mission par elle, fit une deuxième tentative pour l'amener à résipiscence; il le trouva inébranlable, et la population, résolue à ne pas abandonner ses foyers, tenait avec lui; il ne restait pas autre chose à faire que de mettre le blocus devant 111e et de promettre une forte récompense à qui livrerait à la justice, mort ou vif, le gouverneur récalcitrant2 Pour exécuter le blocus, il fallait une flotte et des troupes de débarquement; elles partirent de Venise le 14 août 1382, sous les ordres de Fantino Giorgi. Après un long siège, Muazzo fut enfin réduit à capituler, le 18 avril 1383.8

En attendant ce résultat, la commune de Florence, dépositaire de la somme fixée comme garantie du traité, se trouvait dans le plus grand embarras. La remise de Ténédos n'ayant pas eu lieu dans les délais prescrits, Gênes réclamait le gage,4 et •comme on refusait de le lui délivrer, elle fit mettre sous séquestre, partout où elle put mettre la main dessus, les draps ou autres marchandises appartenant aux sujets florentins.6 Florence envoya des délégués à Gênes pour y fournir des explications; ils y arrivèrent le 14 sept 1382 6 et déclarèrent que leur Seigneurie était dans l'impossibilité de délivrer le gage par la raison qu'elle ne l'avait pas reçu effectivement ; elle s'était contentée de le consigner entre les mains des Procureurs de S. Marc; 7 cependant, ajoutèrent-ils, elle consentait à payer l'amende elle-même, pourvu qu'on lui laissât un délai de dix-huit mois. Ces explications entendues, un traité intervint entre les deux communes.8

Quand Muazzo eut enfin capitulé, la République de Venise promit à celle de Gênes d'achever dans un délai de six mois la démolition de toutes les constructions élevées à Ténédos (13 août 1383); cette opération s'exécuta effectivement sous les yeux d'un commissaire génois, qui, la

1 Lettre au doge ; Comment . reg., III, 156 et s., n° 122; voyez encore nos 121, 123, 124.

* Andr. Gattaro, p. 463 et b. Cette affaire fait l'objet de la lettre du doge À. Contarini à la Commune de Florence, du 1 mai 1382; Doc. sulle relax, tosc., p. 127.

3 Andr. Gattaro, 1. c Sur ce qu'il advint de Muazzo dans la suite, voy. Hopf, art. Griechenland, op. cit., LXXXVI, 28.

* 20 mai 1382; Qiorn. degli archiei

to8cani, VU, 184; Comment, reg., III, p. 160, n09 138—140; p. 161, n° 145.

6 2 août 1382; Casati, p. 330 et es.

6 Casati, p. 336.

T Casati, p. 344, confirmé par le Qiorn. degli archiri tosc, VII, 181 et s. (Documents du 22 et du 23 août 1381) et par les documents des Ârchiv. sior. ital., XIII, (1847), p. 119 et as.; voy. aussi Comment, reg., III, p. 150, n'» 96, 98.

■ Du 24 nov. 1382 au 21 Janv. 1383 (ratif. 7 févr.) ; Casati, p. 834 et s., 336 et ss.

524 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

chose faite, dressa un procès-verbal1 daté "de la rive du port de lUe au point où jusqu'à ce jour se trouvait le magasin". Cette exécution mettait fin à toutes les prétentions de Gênes sur le gage déposé par Venise,* mais celle-ci était obligée de faire le sacrifice d'un espoir longtemps caressé et les cœurs patriotes se consolaient mal par la pensée qu'au moins l'objet de leurs désirs échappait aussi à leurs rivaux. Les habitants de l'île, forcés d'émigrer, étaient encore plus à plaindre; ils trouvèrent asile en Crète,3 à Négrepont, à Constantinople et autres lieux, et la République les indemnisa conformément à la convention, soit en maisons et bien-fonds, soit en argent En 1397, sous prétexte des besoins de la défense de la chrétienté contre les Turcs, le doge Pietro Emo forma le projet de reconstruire les fortifications de Ténédos et fit des démarches en vue d'obtenir le consentement du gouverneur de Gênes.4 Mais, soit que Gênes fût restée inébranlable, soit que d'autres obstacles eussent surgi, ce projet ne fut jamais exécuté. Au quinzième siècle, Clavijo et Buondelmonti, visitant l'île de Ténédos, la trouvèrent déserte et abandonnée et tous deux font expressément remonter cet état de choses au traité de Turin.5

L'empire de Byzance n'était pas représenté aux conférences qui précédèrent la conclusion de la paix de Turin; cependant sa situation intérieure fat l'un des objets de la discussion et donna lieu à des stipulations entre Gênes et Venise. Venise voulait faire comprendre l'empereur Jean dans le traité de paix; elle prétendait le rétablir intégralement dans tous ses droits comme avant l'usurpation d'Andronic, et en obtenir la reconnaissance de la part de Gênes. Celle-ci, de son côté, considérait toujours ce prince, ami des Vénitiens, comme son ennemi, et demandait aux Vénitiens l'engagement de le laisser à ses propres ressources et de s'abstenir de toute relation commerciale directe avec Constantinople; jusqu'à ce que la question de la succession au trône fût liquidée, elle les engageait à faire escale à Péra où elle leur promettait, au point de vue des droits de douane et d'accise, le même traitement qu'à ses propres sujets.6 Tandis que l'on discutait ainsi, le bruit courut

1 Doc. suite relax, tosc., p. 128 et 88.

* Décharge donnée à Florence, Und.

p. 135 et 88.

■ Ceux qui se réfugièrent en Crète s'y rendirent sur une galère à eux et furent logés pour la plupart dans un faubourg de Candie qui prit de cette circonstance le nom de Tenedea. Lettre du duc Don.

Trou, du 29 niai 1384; Comment, reg., m, 170 et s., n<> 186.

4 Romanin, ni, 302; Hopf, art Orie-

chenland, dans Ersch et Gruber, LXXXVT, 33. En 1405, la Seigneurie de Venise rejeta la proposition, faite par le Grandmaître des chevaliers de S* Jean, de construire à Tenédos une forteresse pour la protection de la chrétienté; Sathas, Doc. inéd., lôre série, I, 11 et s.

4 Clavy'o, p. 45 — 47; Buondelmonti, Lié. in s, il archipel., éd. Sinner, p. 116.

« Casati, p. 189 et s., 191, 209.

A. I. L'empire grec et tes principautés franques de Grèce. 525

parmi les membres de la conférence qu'après avoir été si longtemps en querelle avec la colonie de Galata, à son grand préjudice il est vrai,1 l'empereur Jean venait de faire sa paix avec elle.2 Le lait était vrai. Une réconciliation avait eu lieu tout récemment entre Andronic et son vieux père et il avait été arrangé entre eux, au mois de mai 1381, que Jean remonterait sur le trône, conserverait la couronne jusqu'à sa mort et qu après lui elle passerait à Andronic et non à Manuel, précédemment désigné comme successeur à l'empire.3 La réconciliation entre le père et le fils devait avoir pour conséquence naturelle un rapprochement entre le vieil empereur et les habitants de Galata, alliés de son fils. Au moment de la signature du traité de Turin, on était encore incertain si le bruit de cette réconciliation se confirmerait ou non. H y avait là une double solution à prévoir: dans la première hypothèse, Amédée rejeta la prétention des Génois d'exiger des Vénitiens la promesse d'éviter dorénavant de toucher barre à Constantinople, par le motif que, s'ils entretenaient avec cette ville des relations amicales, ils ne donnaient plus leur appui à des intrigues ourdies contre Gênes. Dans la seconde, il exprima le vœu que Gênes fît le plus tôt possible sa paix avec l'empereur Jean, à condition qu'il reçût en grâce son fils Andronic et le reconnût pour son successeur. Ainsi, à Turin on réglait sur le papier les affaires de Constantinople d'une manière tout à fait conforme à ce qui s'était fait en réalité.4 Seulement, quand Gênes, pour se conformer aux clauses du traité de Turin, signa la paix avec l'empereur Jean, le 2 nov. 1382, elle eut soin de poser comme condition qu'il ne ferait rien pour amener une rupture avec Andronic, et elle s'engagea à le soutenir contre tous ses ennemis, y compris au besoin son fils et son petit^fils, sauf contre Mourad Ier, grand émir des Osmanlis, avec qui la République tenait absolument à rester en paix.5 On peut voir le peu de cas que les Génois firent de ce traité, dans une petite note écrite de la main de l'empereur, plusieurs années après, au bas de la minute même du traité: il a eu soin d'appuyer ses affirmations sur des exemples. Cette note doit avoir été rédigée peu de temps avant sa mort, c'est à dire avant l'année 1391.

La paix de Turin marque la fin de la grande guerre suscitée

1 Stella, p. 1113, ad aï. 1379.

* Casati, p. 191.

* Dans les Sitxungsberichte der Wiener Âkad., phil. hist. CL, 1861, VU, p. 846 et a., M. J. Muller a donné communication d'un document dans lequel le patriarche Nilos confirme cette réconciliation. Ducas, p. 48 et s., avait bien signalé ce change-

ment, mais le document en question précise le moment où il se produisit Voy.

les commentaires de M. Muller, p. 328 et sa.

« Casati, p. 282 et s., 263.

• Sauli, Délia colonia di Galala, H, 260 et as.; Mi délia Soc. Lig., XIII, 133 et ss.

526 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

par la rivalité de Gênes et de Venise sur le territoire grec: nous la prendrons aussi comme terme d'une période. H ne nous restera plus qu'à nous occuper d'une île dont l'histoire, jusqu'ici, n'entrait pas dans le cadre de notre travail, par la raison qu'elle ne dépendait ni des Grecs ni des Italiens, et que sa situation était passablement isolée: nous voulons parler de l'île de Bhodes. Possédée par les Chevaliers de St. Jean, ordre essentiellement militaire, elle n'était cependant pas tellement en dehors du courant des affaires qu'une Histoire du commerce puisse la passer sous silence, du moins pendant la période que nous étudions. Un grand nombre de bâtiments marchands y faisaient escale à l'aller et au retour, à l'occasion de leurs voyages en Asie -Mineure, en Syrie, en Egypte et en Chypre, nous avons déjà en occasion de le dire. Mais un certain nombre de commerçants y avaient directement affaire: nous citerons d'abord et avant tout les banquiers; il se faisait un mouvement de fonds incessant entre le centre de l'Ordre d'une part, ses bailliages épars dans toute l'Europe et la cour de Rome de l'autre. H arrivait fréquemment que les sommes envoyées par les bailliages au grand -maître, jointes aux revenus de l'île, ne suffisaient pas à couvrir les frais nécessités par les expéditions contre les Turcs: l'Ordre se voyait alors obligé d'avoir recours à des puissances financières; c'est ainsi, par exemple, qu'en 1320 il était débiteur envers la compagnie Bardi et Peruzzi de la somme colossale de 575,900 écus d'or.1 On voit que cela valait la peine pour cette société d'avoir des agents à elle à Rhodes; il en était de même pour la maison Acciaiuoli, autre société florentine.* En 1335, sur le désir exprimé par le grand-maître, ces deux sociétés construisirent une maison à frais communs à Rhodes, pour y établir des succursales en permanence.3 A côté de ces maisons italiennes, il y avait des banquiers de Montpellier et de Narbonne, servant principalement d'intermédiaires à l'Ordre pour les envois d'argent de Chypre et de France.4 Le commerce proprement dit trouvait également là un champ assez fertile à exploiter. Les vaisseaux de passage y laissaient assez souvent une partie du chargement qu'ils rapportaient d'Orient; l'Asie-Mineure5 y envoyait, grâce à son voisinage, un certain nombre de produits. D'un autre côté, Florence y trouvait un écoulement pour ses draps, qu'elle faisait expédier par Venise tant qu'elle n'eut

1 Bosio, Storia delV ordine Qerosoli- 4 Mas -Latrie, Documents sur le commit a no, II, 29; voy. aussi p. 32. mer ce maritime du midi de Ut France;

* Peruzzi, Storia del commereio e dei Bibl. de l'École des chartes, 2« série, HL

banchieri di Firenxe, p. 261, 282-284 ; 206 et s. (Doc. des années 1351, 1358,

Buchon, Nouvelles recherches sur la prin- 1365).

dpaulé française de Morée, H, 1, p. 48 et s. 6 Altoluogo, Ania, Palatcha, Satalia.

3 Peruzzi, L c., p. 203, 337 et s. PegoL, p. 94.

A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 527

pas ses galères à elle.1 Les grands-maîtres avaient trop l'intelligence de leurs intérêts pour ne pas chercher à attirer les marchands étrangers et à les fixer à Rhodes: l'un d'eux, Roger des Pins, accorda en 1356 un privilège "aux bourgeois et marchands de Narbonne."2 En vertu de ce privilège, ils devaient fonder dans la capitale de 111e un entrepôt avec loggia et consulat Le consul, élu par eux, avait le droit de connaître de toutes les causes concernant le commerce et la navigation, de prononcer des amendes jusqu'au chiffre de 50 besants et de juger les procès où le défendeur était un citoyen de Narbonne; en ce cas, cependant, le demandeur était libre d'en appeler à la chambre de commerce. Dans les procès où le demandeur seul était citoyen de Narbonne, la cause devait être portée devant la chambre de commerce. Les objets de consommation, tels que le vin, le blé, l'huile, les viandes salées, devaient être admis en franchise, mais cette franchise était refusée à l'importation du savon 8 et des esclaves. Les Narbonnais pouvaient exporter librement les produits de l'île,4 mais, pour les vivres, la quantité à exporter était limitée à leur consommation personnelle. Ils ne devaient être soumis à aucun impôt, sauf un seul cas, celui où les frais d'entretien et de réparation des ports incombaient aux habitants de 111e; dans ce cas seul, ils devaient en supporter leur part Enfin, ils étaient obligés de contribuer à la défense de la ville contre ses ennemis extérieurs. On peut se figurer qu'avec des conditions aussi favorables le trafic entre Narbonne et Rhodes dut prendre un grand développement Cependant, on n'en possède pas de preuves écrites. Nous ignorons également le nombre des villes de commerce représentées à Rhodes par des marchands sortis de leur sein.5 Mais il est certain que le mouvement des affaires y était très actif, car Pegolotti6 traite longuement des poids, mesures et monnaies usités sur ce marché, et les compare à ceux de Candie, de Famagouste, de la Pouille, de Naples et de Florence.

1 Benedetto Dei, dans (Pagnini) Délia décima de' Fiorentini, H, 240; Romanin, Storia di Venexia, IV, 94.

* On en trouvera des extraits dans Port, Essai sur l'hist. du comm. mari t. de Narbonne, p. 118—121.

3 On en fabriqua à Bhodes même; Pegol., p. 93 et s.

4 Parmi ces produits Pegol. (p. 92) indique les toiles de lin.

' On a le preuve de l'existence de consuls vénitiens à Rhodes pour les années 1374 et 1499; Comment, reg., DI, p. 117, n° 768; Sanudo, Diariij II, 698. — Nous parlerons plus loin des Catalans.

• Pegol., p. 92—96, 80.

528 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

2° La Bulgarie.

Depuis 1186, les Bulgares s'étaient taillé un» nouvel empire au sud du Bas-Danube, aux dépens des deux empires grec et latin. Tant que dura l'alliance contractée entre les czars bulgares et les empereurs de Nicéc, dans le but de chasser les Francs de Constantinople, Venise, l'alliée et le soutien des Francs, fut naturellement en guerre avec la Bulgarie; v le coup de main exécuté, en 1256, sur la ville bulgare de Mesembria, par une flotte vénitienne sous les ordres de Jacopo Doro,1 nous donne un aperçu de cette situation, et démontre que l'époque n'était rien moins que favorable à l'établissement de relations commerciales entre les deux nations. Quant aux Génois, la prépondérance dont jouissaient les Vénitiens à Constantinople les éloignait de ces quartiers, et leur marine marchande comme leur marine militaire se montraient rarement dans le Bosphore et plus rarement encore dans le Pont. H se trouve de la sorte que, pendant le XIII0 siècle, le grand commerce italien négligeant la Bulgarie, le champ resta ouvert aux entreprises des Ragusans: ceux-ci, d'ailleurs, avaient l'avantage de la communauté d'origine qui leur assurait un bon accueil dans le pays; le czar Jean Asen II (1218 — 1241) les appelait "ses hôtes bien-aimés et très-fidèles" et leur accorda de grands privilèges.2 Toute la partie septentrionale de la péninsule de l'Hémus étant déjà occupée par des princes et des populations slaves, les Ragusans, devenus eux-mêmes à moitié slaves, étaient traités jusqu'au cœur du pays en compatriotes, et cette sympathie générale se traduisit pour eux en une série de privilèges concédés par les souverains grands et petits de l'Herzégovine, de la Bosnie et de la Serbie.3 Cette situation exceptionnellement favorable levait pour eux les obstacles dont eût été semée, sans cela, la route de terre entre Raguse et la mer Noire; aussi préféraient-ils souvent la suivre que de faire le voyage par le Bosphore, bien qu'ils eussent à Constantinople un établissement qui pouvait jusqu'à un certain point leur servir de station.

A la fin du siècle, l'empire latin était tombé, et l'empire bulgare, bien déchu de la grandeur à laquelle il s'était élevé sous la dynastie des Asenides ; les puissances commerçantes d'Italie pouvaient dès lors nouer des relations avec la Bulgarie. Les Génois semblent avoir fait

1 Dandolo, p. 366.

■ Miklosich, Monum. Serb., p. 2 et s.

En 1263, Jean, fila de Michel Asen, renouvela ces privilèges à l'occasion de la conclusion d'une alliance politique avec RagUBe. lb. p. 86 et ss.

3 M. Miklosich a réuni tous ces documents dans ses Monummtn Serbica spectantia historiam Serbùt, Bosnie, Ragmii (Vienn. 1868).

A. IL La Bulgarie.

les premiers pas: c'étaient eux qui dominaient à leur tour dans la mer Noire et leurs navires de guerre et de commerce en visitaient toutes les côtes. Les Vénitiens suivirent leur exemple: leur base d'opérations était Constantinople : eux aussi abordaient la Bulgarie par mer. On pourrait bien citer des exemples de marchands vénitiens pénétrant en Bulgarie par la Dalmatie et suivant la voie de terre à travers les pays slaves jusqu'à la mer Noire; mais c'était l'exception. Il est vrai que déjà Miloutine-Ouroch II, roi de Serbie (f 1321) avait invité les Vénitiens à passer par son pays pour aller à la mer Noire;1 mais, dans sa pensée peut-être et, en tout cas, dans celle de ses successeurs, Etienne- Ouroch III et Etienne-Douchan, qui renouvelèrent la même offre en 1330 et 1340,* le but de cette invitation n'était pas de faciliter les relations des Vénitiens avec la Bulgarie, mais bien avec Constantinople ou l'empire grec en général; le fait est qu'Ouroch H! refusa formellement de garantir sa protection aux voyageurs à destination de la Bulgarie: il faut dire qu'il était alors en guerre avec le souverain de ce pays.3 D'ailleurs, et ceci est le point important de la question, l'attitude défiante, les tergiversations, les réponses évasives de Venise4 démontrent clairement que l'on connaissait trop bien les mœurs des populations à peine civilisées de ces régions pour se fier beaucoup à la sécurité de cette route. Les Vénitiens se sentaient infiniment plus en sûreté sur leurs vaisseaux. Et puis, le grand article d'exportation de la Bulgarie, le produit le plus abondant du pays, le blé, était beaucoup plus facile à transporter sur mer que sur terre, étant donnés surtout la longueur des voyages et le mauvais état des routes. Varna, Mesembria, Anchialos, Sozopolis et autres ports étaient en même temps d'importants marchés pour les blés;5 mais ils se trouvaient sur le territoire du czar bulgare; les Grecs reconquirent bien pour un temps les plus méridionaux d'entre eux, mais ils ne surent pas les conserver.6 Constantinople tirait de là une partie de son approvisionnement en grains et c'étaient les Italiens qui en entreprenaient le transport;7 en somme, les opérations des marchands vé-

1 Extrait du cinquième livre perdu de»

Misti (ann. 1317 — 1820), dans VArchiv. Vend., XVH, 266; XXIII, 77.

* Motium. Slav. m end., I, 337; II, 75 et s. Les mêmes documents se trouvent encore dans les Monum. Hung. hist., Acia extera, I, 282 , 394 et s. (et une seconde fois avec une date fausse, I, 159 et ss.).

3 Jirecek, Oeseh. der Btdgarm, p. 293.

* Monum . Star, merid., I, 162 (bis), 167 (bis), n, 77.

6 Pegol., p. 25; Uzzano, p. 88; Taf.

et Thom., III, 179 (dans ce passage le nom Varai pourrait bien signifier Berrhœn et non Varna, comme l'admettent les éditeurs), 219, 246.

0 Jirecek, Op. eit, 272, 286, 289, 290, 298, 299, 325.

7 En 1320, le baile vénitien de Constantinople fait une plainte au sujet d'un droit de douane imposé aux Grecs pour les achats faits aux marchands vénitiens

530 Deuxième période. — //. Développement du commerce du Levant.

nitiens et génois de ce côté se bornaient à peu près à des achats de grains qu'ils revendaient à Constantinople.

En remontant dans l'histoire, l'indice le plus ancien que l'on possède de l'existence de ce commerce est une interruption qu'il subit sous le règne du czar Théodore Svetislav (1295 — 1322). Vers 1314, certains marchands génois avaient été pillés par des sujets du czar deux fois la république de Gênes fit des démarches auprès de celui-ci pour obtenuun dédommagement; deux fois elle échoua. Alors, le gouvernement génois rompit toute relation avec lui, envoya à tous ses sujets établis en Bulgarie l'ordre de quitter le pays dans un délai de quarante jours, leur interdit sous peine d'une forte amende d'y mettre dorénavant le pied avec ou sans marchandises, et leur garantit l'impunité pour tout le mal qu'Us pourraient faire au czar et à ses sujets (22 mars 1316). A cette époque, Svetislav avait reconquis sur les Grecs Mesembria, Anchialos et Sozopolis:1 ces villes se trouvaient donc tout naturellement comprises dans le territoire mis en interdit : or, chose curieuse, dans l'ordonnance rendue à Met de mettre cette interdiction en vigueur, il y a un paragraphe spécial pour Sozopolis; comme c'était un des marchés préférés du commerce maritime génois, on croyait, sans doute, nécessaire d'insister tout particulièrement2 Svetislav mourut en 1322; nous ignorons si ce conflit fiit accommodé de son vivant. Pendant une longue suite d'années, les sources gardent un silence absolu sur les relations de Gênes et de la Bulgarie.

A partir de ce moment, au contraire, les Vénitiens passent au premier plan. En 1352, nous voyons le doge Andréa Dandolo envoyer Marino Faliero en ambassade auprès de Jean Alexandre Asen, czar des Bulgares (1331—1365), pour conclure avec lui un nouveau traité de commerce. Je dis un nouveau traité, car il est évident que cette mission ne pouvait pas être la première démarche faite pour nouer des relations d'affaires avec la Bulgarie, puisqu'il y avait déjà à Varna un consul vénitien, nommé Marco Leonardo; ce fut lui, précisément, qui reçut

de grains importés par ces derniers de la mer Noire, de Mesembria et d' Anchialos (Àchillo). Taf. et Thom., IV, 165.

1 Jirecek, Op. cit, p. 286.

* Ce décret, avec son supplément, est publié sous le titre: Decretum de non eundo in Zagora. V. Off. Gaz., p. 382 et ss., 386. Dans le contexte, Sozopolis est dénommée Susopoli, ce qui est exact, tandis que dans le Rubrum il y a Sincpoli: mais cette erreur ne peut tromper

personne et faire supposer qu'il s'agisse là de Sinope: PegoL écrit aussi, p. 26, Sinopoli, évidemment pour Sozopolis. Dés 1817, les autorités génoises interdirent à leurs compatriotes d'acheter à Varna et à Anchialos des grains à destination de Constantinople, tant que ces deux Tilles s'obstineraient dans leur révolte contre l'empereur grec. Mi délia Soc. Lig.

xm, 120.

A. IL La Bulgarie.

la mission de porter à Venise le texte du traite avec une lettre du czar et il y joignit une note sur la valeur des monnaies bulgares. Précédemment encore, en 1343, il y avait un certain nombre de Vénitiens établis en Bulgarie, parmi lesquels on cite un nommé Orsato di Boninsegna: on les connaît parce qu'ils avaient été victimes de vols.1 Mais le traité du 4 octobre 1352 contenait de nouvelles faveurs et le czar en jura solennellement l'observation. H renfermait d'abord les garanties ordinaires pour les biens des marchands vénitiens en cas de naufrage ou de décès, puis l'assurance qu'aucun ne pourrait être rendu responsable des méfaits ou des dettes de l'un de ses compatriotes et que l'on ne pourrait pas opérer une saisie dans la maison d'un Vénitien sans un jugement: enfin, il donnait à la République le droit de construire des églises et même des entrepôts (loza) partout où lui plairait, jusque dans l'intérieur du pays. Les droits de douane étaient fixés à 3%; les taxes de pesage et les droits de port étaient réglés à nouveau.»

Que si l'on demande jusqu'à quel point ces relations commerciales se développèrent, c'est un point resté obscur: le traité de 1352 est la seule preuve de leur existence. Après la mort d'Alexandre, la Bulgarie tombe en décadence et marche à pas de géant vers la ruine définitive. Ce prince fut le dernier qui put à bon droit porter fièrement le titre de czar des Bulgares, que les chartes écrites en latin 8 et les écrivains occidentaux * traduisent d'ordinaire par les mots Imperator de Zagora* Après lui, la Bulgarie se divisa en trois principautés indépendantes l'une de l'autre. La région des côtes6 de la mer échut au despote Doborditza (Dobrotitz) 7 qui, du temps du czar Alexandre

1 Monum. Slav. merid., II, 208; et dans les Monum. Ilutig., 1. c, II, 37 et s.

» Ibid. m, 246—248. Marin a déjà publié ces pièces: il donne même la fin du traité d'une manière un peu plus complète, IV, 174 et ss.; M. Filiasi (Mem. stor. de' Veneti, VI, 2, p. 236) place à tort le Pactum à Tannée 1346.

8 Off. Qax., L c; Mon. Slav. merid., L c.

4 Sanuto, Secr. fid. crue, p. 72; id.

Istoria del rtgno di Romania, dans Hopf, Chron. grec.-rom., p. 142; id. Epist. 6, dans Kunstmann, p. 801 ; Laur. de Monac., p. 146 et s.

û Ce nom vient, non pas de ce que les czars bulgares auraient eu leur résidence habituelle dans la ville de Zagora, comme le suppose M. Kunstmann, Op. cit.,

p. 713, car ils habitaient ordinairement Ternovo, mais de ce que le noyau de leur empire était l'antique Mœaie, qu'on nommait aussi, à cette époque, Zagorje (Le pays au delà de la montagne); Jirecek, Op. cit., p. 375.

■ La capitale était Kalliakra (sur le cap du même nom au NE. de Varna) si l'on peut admettre que ce soit la même que la Kallacerka de Schiltberger (p. 93). Voy. les cartes du Moyen -Age et la citation de Laon. Chalc. dans la note ci-dessous. Je vois dans les Bulletins de la société I. R. de Géographie de Vienne (Nouvellesuite, vol. XI, p. 490), que P. Matkovic admet l'identité de Kalliakra et de la ville actuelle de Kartal.

7 r/ toi" EvÇttvov naqaMa /fo/fyoWx* w< tov Mvaov /lu,.» , Laon. Chalc., p. 826,

532 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

possédait déjà deux châteaux -forts aux environs de Mesembria. Doué d'un esprit entreprenant, il joua parmi les souverains des pays riverains du Pont un rôle qui ne fut pas sans importance. Ainsi, il s'immisça dans les affaires de Trébizonde et fit la guerre aux Génois en Crimée, une première fois en 1375 1 et plus énergiquement encore, en 1384: en ces circonstances il agissait sous l'inspiration de Giovanni Muazzo, ce fameux gouverneur de Ténédos qui, après s'être refusé, de sa propre autorité et en dépit des stipulations du traité de Turin et de son gouvernement, à livrer 111e aux Génois, avait dû être réduit par la force et s'était réfugié auprès de lui (1383).» Les hostilités durèrent tant que vécut Doborditza. Entre autres exemples, mentionnons qu'il fit jeter en prison tous les Génois qu'il put faire saisir sur son territoire: en mourant, il légua sa haine en même temps que sa principauté à son fils Ivanko (Jnanchus).8 Cependant les difficultés finirent par s'aplanir en 1387. Une conférence se réunit à Péra dans le palais du podestat, Giovanni de Mezzano: elle se composait de deux envoyés d'Ivanko, Costa et Jolpani d'une part, du podestat lui-même et de deux délégués de Gênes, Gentile de' Grimaldi et Giannone del Bosco de l'autre; avec l'aide d'un interprète on arriva à s'entendre sur la rédaction d'un traité dont voici le résumé: les deux parties se promettent mutuellement l'oubli du passé, et Ivanko en particulier s'engage à rendre la liberté aux Génois arrêtés par son ordre et à leur restituer leurs biens. Pour l'avenir, il assure aux Génois égards et bons traitements, et protection pour leurs personnes et pour leurs biens. La République génoise pourra dorénavant nommer des consuls sans craindre que le prince mette obstacle à leur installation, et même ils seront certains de trouver chez lui un appui bienveillant dans l'exercice de leurs fonctions judiciaires. Le prince concédera aux Génois un terrain convenable, où ils pourront élever une église et un entrepôt et

nommé également, par la suite, du uom de ce prince, Dobrouteha; Jirecek, Op.

cit., p. 12, 320.

1 On trouve, dans les comptes de la colonie de Caffa pour cette année là, les frais d'armement d'un vaisseau équipé pour le combattre; Canale, Délia, Orimea, n, 59 et 88.

* Hopf, Qrieehenland , dans Ersch et Gruber, LXXXVI, 28.

1 Ce prince bulgare est peu connu, son règne ayant été très court: il semble que, vers l'intérieur des terres, son domaine ne s'étendait pas même jusqu'à Si-

listrie: ce fut son successeur Hirza qui acquit cette ville à la principauté (Jirecek, Op. Ht y p. 324, 345 et s.). H n'y a rien de commun entre cet Ivanko et le Ban (gouverneur) Janko (Janouka) qui, au dire des sources turques, laissa prendre par les Turcs la ville de Sofia (1382): cette ville, située très loin dans l'intérieur, faisait partie de la principauté du czar Sisman III. Silvestre de Sacy tenait ces deux personnages pour un seul et même individu, mais il est démontré que son opinion est insoutenable.

A. IL La Bulgarie.

s'installer en toute tranquillité. Ils sont autorisés à vendre sur le territoire bulgare et à en exporter toutes sortes de marchandises, même les articles de consommation (sauf le cas où une famine obligerait d'interdire la sortie des vivres). Les droits d'entrée et de sortie sont fixés à un taux très bas, 1 % **1 valorem ; les navires, les matières d'or et d'argent, les perles fines et les joyaux sont déclarés entièrement exempts.1 Les Génois ne jouirent pas longtemps des avantages que leur assurait ce traité: quelques années après, les Turcs achevaient la conquête de la Bulgarie (1393 — 1398), et les dernières traces d'établissements génois ne tardèrent pas à disparaître des territoires situés au sud des bouches du Danube.

Avant de quitter cette région, il faut encore, bien que cela nous entraîne au delà des limites des pays bulgares, jeter un coup d'œil sur le bras septentrional des bouches du Danube. H y avait là un port fréquenté à la fois par les Génois et par les Vénitiens, un des nombreux entrepôts de grains de la région du Pont, Lycostomium, nommé plus habituellement Licostomo* par les Italiens. Au milieu d'une série de griefs présentés, en 1360, par le gouvernement de Venise à celui de Gênes, nous voyons que le premier accuse les commerçants en grains génois d'empêcher leurs confrères vénitiens de faire des achats sur ce marché, à moins que ceux-ci ne les acceptent comme associés: s'ils consentent à cet arrangement, les Génois les trompent en faisant de leur côté des achats sous main, de sorte que les Vénitiens ne trouvent plus rien et se voient fréquemment obligés de repartir avec leurs vaisseaux à moitié vides.3 Licostomo était une ville forte: il paraîtrait que les Génois s'en emparèrent vers cette époque: un consul à eux y faisait déjà les fonctions de gouverneur en 1332.4

Dans le voisinage de Licostomo on nomme encore un grand marché de grains, celui de Moncastro (actuellement Akkerman). En 1421, cette localité appartenait au voïvode Alexandre, prince de la petite Valachie et de Moldavie. En 1441, le voyageur belge Guillebert de Lannoy y trouva des Génois établis en résidence fixe.5 En 1445, quand Valeran de

1 Silvestre de Sacy a publié ce traité, au milieu d'autres pièces des archives de Gènes, dans les Xot. et ejrtr., XI, 1, p. 65 — 71, et il en a donné un commentaire dans les Mém. de YAcad. des Inscr., VU. (1824), p. 292 et ss. Voy. Atti delta Soc. Lig., Xm, 145 et s., 152

* Lelewel, Portulan , p. 19; Thomas, Periphts des Pontus Enxinus, p. 258; Atl. Lttxoro, p. 123 , 246. Le nom de Kilia n'apparaît sur les cartes, à côté de

celui de Licostomo, que vers la fin du Moyen-Age; il ne semble pas qu'ils s'appliquent à la même localité: il est donc inexact de dire que Licostomo est le nom ancien et Kilia le nom moderne d'une seule et même ville.

* Taf. et Thom., inéd.

4 Tiré du Cariolario délia masseria di Caffa, dans Oesimoni, Atl. Lux., p. 123.

5 Œuvres de Lannoy, éd. Potvin, p. 59.

534 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant

Wavrin, commandant d'une flottille du duc de Bourgogne, livra un combat aux Turcs dans le bas du Danube, la ville et la forteresse de Moncastro étaient au pouvoir des Génois: dans le port il y avait des vaisseaux dont les propriétaires étaient habitants de Trébizonde ou Arméniens.1

3° L'Asie -Mineure turque.

Nous avons dit précédemment ce qu'était la situation des podestats vénitiens de Constantinople tant que vécut l'empire latin ; nous avons vu qu'ils avaient mis à profit l'influence qu'elle leur donnait, pour ouvrir à leurs compatriotes l'accès des parties les plus reculées de l'Asie-Mineure au moyen de traités passés avec les empereurs de Nicée et les sultans d'Iconium. Les Occidentaux pénétrèrent alors dans le pays par deux côtés à la fois, les Italiens par la Petite-Arménie et les défilés du Taurus, au delà desquels ils s'aventuraient pour la première fois, tandis que les Provençaux organisaient un trafic entre la côte méridionale du sultanat d'Iconium et l'île de Chypre. Au cours du XIIIe siècle, il se produisit coup sur coup un double changement dans la situation de ces pays. La grande bataille d'Erzinghian (1244) coûta à l'empire seldjoucide son indépendance; réduit au rang de simple vassal des khans mongols, il cessa d'avoir une existence propre; des rivalités de succession au trône et des partages achevèrent sa ruine. Il s'émietta en dix principautés gouvernées par des maîtres turcomans d'origine. S'étendre était pour chacune un besoin d'autant plus grand qu'elle était plus petite. Or, à l'est, il n'y avait rien à gagner; le grand empire mongol opposait à toute velléité de ce genre une barrière infranchissable. Du côté de l'ouest, une guerre de conquête offrait plus de chances. L'empire de Nicée avait cessé d'exister par la force des choses depuis le retour de Michel Paléologue à Constantinople, l'ancienne résidence des empereurs. Ce fut un dur moment à passer pour les territoires grecs de la côte occidentale d'Asie -Mineure. Sous le gouvernement de princes énergiques, ils avaient déjà eu toutes les peines du monde à subsister; eux partis, ils se trouvèrent réduits à la situation de simple province, et, comme les questions politiques détournaient vers l'Europe toute l'attention des Paléologues, les intérêts de cette province forent très négligés. Aussi opposa-t-elle peu de résistance aux assauts des émirs turcomans. Depuis nombre d'années, le cours du Méandre marquait la frontière entre les Grecs et les Seldjoucides; au sud du fleuve, tout le territoire appartenait au sultan d'Iconium, et, après la

1 Jehan de Wavrin, Anciennes chro- nicques de l'EugleUrre, éd. Dupont, II, 95.

A. III. L'Asie -Mineure turque. 535

dissolution de cet empire, il passa aux seigneurs de Mentèchè qui semblent avoir en leur résidence à Mylasa (en turc Milâs, en grec moderne Melissos), l'antique métropole de la Carie.1 A l'époque des premiers Paléologues, les princes turcomans violèrent cette frontière comme les autres. Pour les tenir en respect, l'empereur Andronic l'ancien fit réparer les fortifications de Tralles: inutile tentative. A peine reconstruite,2 la place fut prise et détruite par Salpakis,8 seigneur de Mentèchè, et sur ses ruines s'éleva la ville turque d'Aïdin4 qui devint le centre d'une nouvelle principauté turcomane à laquelle elle donna son nom: cette principauté, indépendante de celle de Mentèchè, comprenait à peu près l'ancien territoire de l'Ionie. A Constantinople, on eut un instant l'espoir de conserver la province grecque d'Asie -Mineure, le jour où Andronic y envoya le célèbre condottiere Roger de Flor avec sa brave compagnie catalane. Effectivement, une ville importante, Philadelphie, était près de succomber sous les attaques renouvelées de l'un de dix princes turcomans, Alichir, seigneur de Kermian: Roger la débloqua et infligea une défaite aux Turcs d'Aïdin (1303).5 Malheureusement, on le rappela en plein succès et le pays situé au nord du Méandre, abandonné par ses défenseurs, devint la proie des Turcs. Au bout de peu de temps, tout le territoire entre ce fleuve et le Kaystros et même en partie au delà de ce dernier était conquis ou réoccupé par eux. A'idin,6 le fondateur de la dynastie de ce nom,7 avait fixé sa résidence à Aïdin (Tralles) à peu de distance du Méandre; en 1333, quand le voyageur Ibn-Batouta8 visita l'Asie -Mineure, il trouva son fils Mahomet établi avec le titre de sultan à Berki,9 ville

1 Pour l'histoire des anciens seigneurs 8 Pachym., II, 421 et ss. ; Nicéph. Grég.,

de Mentèchè, on pourra consulter, malgré I, 221 et as.; Muntaner, Op. cit., II,

la difficulté de faire concorder leurs indi- 115 et ss.

cations: Sanuto, Istoria délia Romania, ' 8 Les Grecs le nomment Alxtvtyi ou

dans Hopf, Chron. gréco-rom., p. 145 et s., WtJjk,- Duc, p. 13; Cantacuz., I, 388, 481.

167; Pachym., I, 472; Ducas, p. 13: Ihn- ' La meilleure histoire de cette dy-

Batouta, II, 278—280 ; Chehaheddin, p. 338 nastie a été donnée par M. Karabacek dans

et s., 370; mais il est indispensable de la Wiener numismatische Zeitschr., H,

lire des remarques de Defrémery, dans (1870), p. 530 et ss.: voyez encore IX

les Nouv. armai, des voyag., 1861, 1, 13, 14. (1877), p. 207 et ss.

» Pachym., I, 468-474; Nicéph. Grég., * Ibn-Batouta, II, 298 et sa.: Cheha-

I, 142. beddin est tout à fait d'accord avec lui:

3 Le nom du plus ancien des seigneurs voy. Not. et extr., XHI, 339, 869.

de Mentèchè connu des Byzantins ne nous 9 Actuellement Birgèh; chez les By-

est parvenu que sous cette forme grécisée. zantins n*x>ytor; Pachym., II, 436; Mi-

4 Vivien de Saint -Martin, Asie -mi- klosich et Muller, Acta graea, 1,228,235, neure, II, 616; Bamon Muntaner, trad. 461, 497; H, 104; voyez Hadji-Khalfa, Lanz, H, 119 et s., nomme cette nouvelle dans Vivien de Saint-Martin, Asie- min., ville Atia. II, 695.

536 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

située au delà du Kaystros, entre Thyra et Sardes. Ce Mahomet avait trois fils,1 entre lesquels il partagea de son vivant une partie de sa principauté. L'un d'eux, Khidhr-Beg, reçut la ville d'Éphèse avec son territoire;2 un autre, Omar-Beg, eut Smyrne:3 cet arrangement était déjà fait avant 1333; au moment de la donation, Mahomet avait exprimé la volonté quelle restât en vigueur après sa mort et même pendant toute la vie de ses deux fils.

Tandis que la famille des Diadoches, issue d'Aïdin, étendait son domaine aux dépens de l'empire grec jusqu'au golfe de Smyrne, une autre dynastie turcomane, remontant plus haut vers le nord, s'établissait solidement sur les bords de l'Hermos; Sarou-Khan, son fondateur, s'emparait de Magnésie (M. ad. Sipylum) (1313) et y fixait sa résidence:* partant de là, il s'emparait, le long des côtes, sur les deux rives de l'Hermos, d'un territoire correspondant à peu près à la province grecque de Lydie: son domaine passa à ses successeurs. De là jusqu'à FHellespont, le pays formait l'une des dix principautés, gouvernée par la dynastie des Karasi: c'est le nom qu'on lui donne en général, mais en réalité son fondateur se nommait Kalam ; Karasi fut seulement son successeur et eut à son tour pour héritier son fils, Demir-khan (l'Adjlanbeg de Sead-eddin?)5 La résidence de cette dynastie était Bali-Kesri (à l'est d'Adramytti); mais une branche cadette, représentée, à l'époque d'Ibn-Batouta, de Chehabeddin et de Cantacuzène, en la personne de Iakchi, frère de Demirkhan, avait fixé sa demeure à Bergamah (Pergame).6 Enfin, les émirs Osmanlis poursuivaient le cours de leurs conquêtes au nord-est de PAsie-Mineure; de 1326 à 1330, ils s'emparèrent successivement des villes de Brousse, de Nicomédie et de Nicée, et, avec elles, des derniers débris de la province grecque de. Bithynie, et, sous l'impulsion du mouvement qui portait leurs armées vers l'Europe, ils annexèrent à leurs possessions celles de leurs voisins de la dynastie des Karasi.

Ainsi, en quelques années, l'Islam s'était répandu du Méandre à la mer Noire et il y régnait dorénavant en maître. En terminant sa

1 Sur le nombre et les noms des fils de ce Mahomet, Djn-Batouta et Cantacuzène, concordent de manière à ne laisser place à aucun doute: Omar — j4/tavQ, Kbidr — A'#t^ç, Soliman — £ovlaïftàraq.

9 Ibn-Batouta, II, 309.

» Ibid. II, 310; Duc, p. 27.

4 Nicéph. Grég., I, 214; Duc, p. 13; Chebabeddin, p. 339, 368; flon-Batouta, II, 313 et s.; son frère Ali avait égale-

ment une principauté et résidait à Nymphœum (Nif), & l'est de Smyrne: voyez Chehabeddin, p. 367, et Defrémery, Nour. annal, des voyag., 1851, H, p. 19.

6 Nicéph. Grég., I, 214; Duc, p. 14; Chehabeddin, p. 339 , 365; R>n-BatouU.

• Djn-Batouta, II, 316; Cantacuz., n, 70; Chehabeddin, p. 366, indique comme résidence de Iakchi la ville de Marmara

A. III. L'Asie -Mineure turque.

chronique de Remanie (1334), Sanudo pouvait déjà dire que désormais Philadelphie était la seule ville grecque de toute la partie occidentale de l'Asie -Mineure.1 Dans cette extension de l'Islamisme, il n'y avait pas seulement une diminution considérable de l'empire grec: elle constituait un immense danger pour les principautés franques de l'Archipel, de PAttique et de la Morée. Maîtres de la côte occidentale de l'Asie- Mineure, les Turcs devaient nécessairement chercher à réduire en leur pouvoir les îles voisines. Effectivement, vers 1300, le seigneur de Mentèchè enleva aux Grecs l'île de Rhodes presqu'entière. En 1309, quand VOrdre des Chevaliers de St. Jean voulut s'y établir, il dut en faire la conquête sur les Turcs et sur les Grecs. Cet acte de vigueur était en même temps une preuve d'initiative intelligente.2

A Rhodes, l'Ordre des Hospitaliers formait à la chrétienté un précieux rempart; il couvrait les îles méridionales de l'Archipel et les mettait à l'abri des entreprises des Turcs, il assurait dans la mesure de ses forces la sécurité de la navigation et procurait un refuge non-seulement aux vaisseaux chargés des pèlerins pour la Terre -Sainte,3 mais aussi aux innombrables bâtiments de commerce4 obligés de traverser ces parages pour gagner la Petite-Arménie, l'île de Chypre, la Syrie ou l'Egypte. Cependant, l'étendue des côtes possédées par les Turcs était trop grande, la marine et les troupes de l'ordre trop peu nombreuses, et comme les dix princes d'Asie -Mineure pratiquaient la piraterie en grand, il était impossible d'opposer sur tous les points à la fois une résistance effective. Le fait est que cette région avait de tout temps abrité un grand nombre d'écumeurs de mer; encore sous la domination byzantine, le port d'Xnia situé dans le voisinage de la ville actuelle de Kouch-Adassi (Scala nova) au sud de l'antique Ephèse,5 était un véritable repaire de corsaires grecs

1 Hopf, 1. c, p. 146. Elle ne fut conquise que beaucoup plus tard, par Bajazet.

* Voyez les renseignements puisés à de nouvelles sources, par M. Hopf, art. Qrievhcnland, dans Ersch et Gruber, LXXXY, 393 et s.; Mas -Latrie, Hist. de Chypre, III, 609 et s. Il y a un passage intéressant sur ce sujet dans la Chron. Àstcnse, publ. dans les Mise, di storia ikd., Peu de temps avant l'occupation de Rhodes par l'ordre des chevaliers de S1 Jean, l'île fut offerte à la République de Venise, ou bien l'utilité de l'occuper fut discutée comme une chose toute naturelle dans le sein de la Seigneurie ; le troisième livre perdu des Misti contenait un décret du Sénat inti-

tulé: Tractetur per ducham (Cret*) et ser Gabrielem Dandulo capitaneum de accipiendoRodum : Ârehiv. Vend., XVm, 161.

3 Bosio, Istoria délia sacra reliyiwie di S. Oioranni Qierosolimitarw, 2° part, p. 18. En 1521, le comte palatin Otto Heinrich bei Rhein dit encore que la protection de la marine marchande est l'une des taches assignées aux trois galères entretenues par les chevaliers de S* Jean: Rœhricht et Meisner, Deutsche Pilgerfahrten, p. 373.

* Voyez p. ex, Clavyo, p. 40.

6 C'est la ville grecque d'Anaia: voy.

Taf. et Thom., IH, 71, 161 et s., not.;

538 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

et francs.1 A partir de la conquête turque, les nouveaux maîtres du pays lancèrent de véritables flottes équipées spécialement pour aller piller et mettre à feu et à sang les îles de l'Archipel, grandes et petites, ce qui ne les empêchait pas, d'ailleurs, de capturer au passage les bâtiments marchands qui avaient le malheur de se trouver isolés sur leur route : elles poussaient l'audace jusqu'à parcourir les côtes de l'empire de Byzance, de la Morée, de la Béotie, du golfe de Corinthe même, et le baile de Négrepont dut leur payer tribut' Les deux frères de la maison d'Aïdin, Khidhrbeg à Ephèse et Omarbeg à Smyrne,3 étaient les grands armateurs de ce genre de flottes: la compagnie catalane établie en Attique, il faut le dire à sa honte, les avait la première encouragés dans cette voie et faisait cause commune avec eux.4 Toutes les autres puissances franques qui se partageaient le sol de la Grèce, la République de Venise, les princes des îles de l'Archipel, les potentats de Morée, eurent tant à souffrir de ce fléau qu'ils appelaient de tous leurs vœux le moment où l'on pourrait chasser les Turcs des côtes d'Asie - Mineure et les rejeter dans l'intérieur. Quand le roi de France Philippe VI conçut le projet d'une croisade et fit des ouvertures à ce sujet au doge Francesco Dandolo, celui-ci lui recommanda de ne point oublier qu'avant d'entreprendre la croisade proprement dite, il faudrait commencer par livrer bataille aux Turcs, car il aurait besoin, pour les approvisionnements de son armée, de conserver la liberté de ses communications avec les grands entrepôts de grains des côtes de la mer Noire, et elles seraient menacées tant qu'il n'aurait pas mis un frein à l'audace de jour en jour croissante de ce peuple de corsaires.5 Vers la même époque, les nations les plus intéressées dans cette question jetaient les bases d'une Union6 pour l'entretien d'une flotte destinée à croiser dans l'Ar-

Uzz., p. 232; Lelewel, Géogr. du Moyen- Age, portulan, p. 15.

1 Decisiones piratiez , dans Taf. et Thom., ni, 179, 180, 184 et s., 194, 207, 220, 225, 248, 257, 261 et s., 264.

' Giovanni Villani, m, 187 (éd. Dragomanni), et Sanudo (Epist dans Kunstmann, Studien iiber Sanudo d. AeU., p. 778), traitent ce sujet d'une manière générale. On trouvera des exemples dans: Hopf, Griechenland , dans Ersch et Gruber, LXXXV, 376, 422, 426 et s., 449, 456, 461, 462 etc.; Hopf, Gesch. r. Andros, p. 52 et s.; Comment, reg., I, p. 193 n° 107, p. 198 n»133; Chehabeddin, p.

354, 366 et as.

' Ibn-Batouta, H, 311.

4 Comment., I, p. 191 n° 100, p. 194 n° 110, p. 195 n° 116, p. 198 n* 133.

'Lettre du roi, du 18 nov. 1331:

Coll. des doc. inéd., Mêlang. hist., III, p. 97 et s. ; avis de l'ambassade vénitienne rédigé sur sa demande, 11 mai 1332:

ibid. p. 98 et 88.: Ces deux pièces se trouvent aussi dans Taf. et Thom., IV, 219—222.

• Rhodus, 6 sept. 1332: Taf. et Thom., IV, 225 et ss. Les négociations étaient pendantes depuis 1325: les fonctionnaires coloniaux de Crète, de Négrepont et de Constantinople étaient chargés de les suivre: v. les Rubriques des livres perdu* des Misti; Arehir. Venet., XVTI, 271; XVm, 66, 333; XX, 89.

A. UL L Asie-Mineure turque.

chipel. Les premiers membres furent le doge de Venise, inspirateur du mouvement, l'empereur Andronic et le grand-maître des Hospitaliers; le roi de France y donna son adhésion un an après.1 A cette première ébauche d'union succéda, en 1334, une ligue basée sur les mêmes principes, dans laquelle entrèrent encore les rois de Chypre et de Naples; le pape Jean XXII en prit la direction générale.* Pour cette année là, il ne fallait pas songer à opérer une descente en pays ennemi, les armements n'étaient pas encore suffisants, mais le chevalier Jean de Cépoy, commandant d'une flottille combinée, formée de vaisseaux fournis par le pape et par la France, livra bataille aux Turcs et leur coula un grand nombre de bâtiments: d'un autre côté, la chronique de Delfino vante le commandant de l'escadre vénitienne, Pietro Zeno, d'avoir assuré à la chrétienté dans ces parages une sécurité depuis longtemps inconnue.3 D va de soi que la marine marchande bénéficia de ce répit Malheureusement, le pape Jean XXII vint à mourir et l'activité qu'il déployait dans l'organisation de la lutte contre les Turcs fit place à une grande apathie. Les Turcs en profitèrent pour recommencer leurs courses et leurs ravages sur les côtes de l'Archipel, et il n'y avait plus personne pour leur résister. Enfin, au printemps de l'année 1344, le pape Clément VI adressa un appel au roi de Chypre et au grand -maître des Hospitaliers, puis à la République de Venise. Au printemps de l'année 1344, les alliés organisèrent une flotte de vingt galères pour une durée de trois années : elle devait rester formée même en hiver.4 Le commandement en chef fut confié au grand dompteur de Turcs, Martino Zaccaria. Après avoir purgé la mer des corsaires qui l'infestaient, il choisit pour point d'attaque Stnyrne, résidence du prince Omar.5 Le 28 octobre 1344, il donna l'assaut à la place avec un plein succès:6 l'arsenal et la flotte d'Omar furent livrés aux flammes, et Smyrne, rentrée en la possession des chrétiens, y resta pendant cinquante ans. Omar fit bien une tentative pour la reprendre (1348), mais il la paya de sa vie.7

Quand on connaît l'importance commerciale de Smyrne au temps

• 3 nov. 1333; Coll. de* doc. ined., Mél. hist., m, 101 et s.; Taf. et Thom., IV, 240.

* 8 mars 1334: Coll. des doc. inéd., L e., p. 104 et sa.; Taf. et Thom., IV, 244 et 88.

a Raynald, Annal, ceci, ad an. 334 n° 10; G. Villaiii, Cron., éd. Dragomauni, m, 235; Cron. Delf., cit. dans Taf. et Thom., IV, 247.

4 Comment, rcy., II, p. 117 u° 18,

p. 118 n° 22; Paoli, Cod. dipl. dcll' ord. Geros., H, 86 et 8.; Taf. et Thom., IV, 263—266, 269—273.

8 II habitait la citadelle; voy. Ibu- Batouta, II, 310.

• Villani, L c, IV, 68 — 70; Taf. et Thom., IV, 286; Nicéph. Grég., H, 689; Bosio, htoria délia relig. di S. Giovanni, 2« part., p. 42.

T Nicéph. Grég., H, 834 et s.

640 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

présent, on ne peut faire autrement que de se demander si cette longue période, qui va de 1344 à 1402, ne lui procura pas, à ce point de vue, par le fait même de la domination des Occidentaux, une prospérité toute particulière; mais, en y regardant de plus près, on voit que cela n'était pas même possible. La joie du succès ne fut pas de longue durée: la difficulté de conserver la nouvelle conquête produisit bientôt une telle lassitude que, dès les premières années, pour s'en épargner la peine, les nations alliées songèrent sérieusement à raser la ville ; 1 personne ne voulait plus y perdre son argent. Le pape dut faire, à divers reprises, des efforts inouïs pour arracher aux nations alliées de l'argent et des vaisseaux. Si les doges de Venise montraient aussi peu d'entrain, s'il fallait, de la part des papes, adjuration sur adjuration pour obtenir d'eux l'exécution» des engagements toujours renouvelés dans les traités d'union,8 c'est une preuve du peu de prix que le commerce en général attachait à la conservation de Smyrne. L'étude des sources démontre que l'une des causes des frais énormes que coûtait l'entretien de cette place était la nullité à peu près complète de ses revenus propres.4 C'est encore un argument à l'appui de notre opinion, qu'à cette époque Smyrne n'avait aucune importance comme marché.5 Rien que pour les produits du centre de l'Asie -Mineure, il était bien impossible que les arrivages eussent lieu avec quelque régularité, car les Turcs rôdaient autour de la place sans trêve ni répit.6

Chose bien singulière, tandis que Smyrne, ville chrétienne, ne parvenait pas à prendre rang parmi les marchés recherchés par le commerce du Levant, deux villes turques situées dans le même rayon avaient cette bonne fortune. C'étaient les ports tfAUohwgo7 et de Palatia. L'Altoiuogo des Italiens du Moyen -Age n'est autre chose que l'antique ville d'Ephèse.8 Mais d'où vient ce nom d'Altoluogo? les Grecs byzantins don-

' Bosio, n, 60; Rayn. a. a, 1348, n« 27. 3 Comment, reg., II, p. 161 n° 182, p. 184 n° 352, p. 261 n° 225.

3 Taf. et Thom., IV, 350; Commun, reg., II, p. 185 n° 364 , 366, p. 187 n°366, p. 217 n° 21, p. 218 n° 23, p. 246 n° 163, p. 264 n» 241.

4 Bosio, H, 67.

5 En d'autres temps Michel Paléologue pouvait dire de Smyrne: "est utilis ad ii m un mercacionum et habet bonum portum et est affluens bonis omnibus" (traité de Nymphœum 1261 ; Mb. jur., I, 1362).

n Bosio, II, 57, 71, 79, 80, 90, 96 et s., 101, 103 et s.

T Ducas, p. 192 et ss.

* Ludolphi de Suchem, De itinere terr* mnctee liber, éd. Deycks, p. 25: "illa civitas quœ olim Ephesus dicebatur, nunc Altelot i. e. al tus locus vocatur." L'Orient, Relation rhénane de la fin du XIVe siècle, publiée dans Orient und Oecident.

de Benfey, I, 636: "eyne ander Stat, die biesch von Alders Ephesus ind hiescht nu Alcebot." Ramon Muntaner, éd. Lanz, p. 371; "Altolloch que daltrament apella laescripturaEpheso." Buondelmonti, Liber imularum arehipelagi, p. 105: "Ephesus hodie Alto loco dictus." Giov. Bembo, Epist. ad Anesinum, dans les iiitx.-Ber.

A. III. L' Asie-Mineure turque.

naient fréquemment à Ephèse le nom du plus illustre de ses habitants, dont elle garde le tombeau,1 ayioç 'looâwnç? ou encore, parce que S. Jean fut, parmi les apôtres, le théologien par excellence, ayioç @so- Xôyoç* Comme, dans le langage populaire de la Grèce, le mot ayioç se prononce par abréviation aï, ces mots, par une dégénérescence assez facile à concevoir, se transformèrent dans la langue turque en Ayasolouk, dans la langue italienne en Altoluogo.* On voit qu'en cherchant l'étymologie du nom Altoluogo, il faut se garder d'attribuer aux syllabes alto la signification d'élevé et aux syllabes luogo celle de lieu; mais, au Moyen- Age, la masse ignorait ce détail et on s'en tenait à la traduction qui semble la plus naturelle, celle de "lieu élevé", et elle paraissait d'autant plus juste que l'Ephèse du Moyen-Age était située non pas sur l'emplacement de celle de l'antiquité, dans la plaine du Kaystros, mais sur une montagne.5 En effet, en vue d'en faciliter la défense, les Turcs avaient bâti la nouvelle ville sur le rocher qui domine le village actuel d' Ayasolouk. Elle s'étendait jusqu'à l'ancienne église de S. Jean ; dans le chœur de l'église ou montrait encore, moyennant redevance, le tombeau de l'apôtre, mais le reste était transformé en bazar où les Turcs vendaient du coton, de la laine, du blé etc.6 Déjà, l'ancienne Ephèse, désormais abandonnée, était à une certaine distance de la mer et l'on avait dû y creuser un port artificiel; la nouvelle en était plus loin encore.7 Notons cependant que,

der Miinchn. Akad., 1861, I, 600: "Ephesi quae nunc a nostris Altologo dicitur.M

1 cf, Proeop., De adif., p. 310; Theophanes, Chronogr., I, 728.

* On trouve également le nom S. Joli a nu es employé pour Ephesus dans Wibaldi Epist, éd. Jaifé, Biblioth. rer. german., I, 163; Guill. de Tyr, XVI, 23.

a Taf. et Thom., I, 118; Ludolph., L c: "Ephesus postea Theologos appellata est a Grœcis." De même Bembo, L c.

4 Et encore "S. Zuanne deiT Alto loco" : Sanuto, dans Hopf, p. 145. Dans Taf. et Thom., m, 193, on trouve un exemple unique de la locution "alter locus" ou même "alius locus", si la lecture est exacte. Je me permets de croire que les termes "aultres lieux de Turquie" qui se trouvent dans Piloti, p. 367, à côté du nomPalatia, signifient Altoluogo. Froissart traduit par: Haulte-Loge (Oeuvres, éd.

Kervyn de Lettenhove, XI, 237, 239, 240, 243; XVI, 40).

* Altus locus, quia ad altiorem locum . . . . civitas est translata." Ludolph., p. 25.

6 C'est ce que rapporte Ludolphe de Suthen, tandis qu'un autre voyageur presque son contemporain, le pèlerin Wilhelm von Boldensele (Zeitsehr. des hist. Vereitis fiir Niedersachsen, 1852, p. 240) dit que l'église où se trouve le tombeau de 8* Jean a été transformée en mosquée. L'auteur de la Relation rhénane, dans Benfey, op. cit., p. 637, confirme le dire de Ludolphe, mais il est évident qu'il ne fait que le copier. Sur la situation de l'ancienne église 8* Jean voy. Arundell, Diseoveries in Asia minor, II, 252 et 88. Odo de Diogilo, dans les Monum. Qerm., 88. XXVI, 71, dit: "beati Joannis sepulchrum in quodam terrée tumulo contra paganos muro circumdatum."

7 Sanctttnonialis Heydenheimensts vita s. hodoeporicon S. Wibaldi, dans les Minera hierosolyniitana et descriptioties terra

542 Deuxième période. — IL. Développement du commerce du Levant.

sur l'emplacement de la Marine, il existait une autre ville, nommée également Altoluogo, fondée au commencement du XIV0 siècle et habitée par des Italiens,1 qui, par des motifs politiques, s'étaient séparés de leur pays d'origine. Le pèlerin Ludolphe reproche à ces Italiens d'avoir fait cause commune avec les Turcs contre les chrétiens: la piraterie constituait probablement leur principal métier. Ludolphe ne dit pas que le commerce y fût dans un état florissant, et, dans son journal, Pegolotti, son contemporain, ne fait aucune mention de cette seconde ville d' Altoluogo. Dès avant le milieu du XIV0 siècle, les affaires se traitaient uniquement dans la ville turque, située sur le rocher d'Ayasolouk; suivant Pegolotti, les marchands occidentaux étaient obligés de faire transporter leurs marchandises par axe, de la ville à la côte et réciproquement. Altoluogo n'était pas un marché de premier ordre, mais il avait cependant assez d'importance pour que Pegolotti trouve utile de fournir au commerce italien des renseignements sur la manière dont s'y font les affaires, de décrire les poids et mesures qui y sont en usage, de dresser un tableau comparatif de ces poids et mesures avec ceux de Gênes, de Pise, de Florence, de Constantinople , de Chypre et de Rhodes, enfin, d'indiquer l'origine, la teinte et la longueur des pièces de drap dont on peut y trouver le placement avec le plus d'avantage. En effet, les marchands occidentaux arrivaient là avec des draps de Narbonne, de Perpignan, de Toulouse, de l'argenterie, du vin, du savon, et ils en remportaient de l'alun originaire de Koutaièh, capitale de la principauté de Kermian,* du blé,8 de la cire, du riz et du chanvre non filé. Le droit à la sortie était en général de 4 % ; pour la cire de 2 % » il n'y avait de droit d'entrée que sur les vins et les savons.4

sanctce bellis sacris anteriora, I, 256 : "navigaverunt ad urbem Ephesum (c'était encore l'ancienne ville) secus mare unum millia-

rium, inde ambulayerunt ad S. Johan-

nem Evangelistam in loco specioso secus Ephesum." — Boldena., 1. a, p. 240: "Ephe- 8U8 in loco pulchro, forti et fertili coUocata, distans a mari ad pauca miliaria." — Ludolph., p. 24: "Vera civitas Ephesi distat ad quatuor parva miliaria." — Pegol., p. 41: Dalla citta d'Altoluogo infino alla marina 9 miglia per terra." — Portolano Ms. délia Citico-Beriana (à Gènes), cité dans les Atti délia Socielà Ligure, V, 233: "Altologo a miglia sei entro terra con chiesa di S. Giovanni e a un miglio dalla fossa d'Efeso (c. a d. des ruines de l'antique Ephèse).

1 "A Christiani8 de Lumbardia per discordiam expulais:" Ludolph., p. 25.

Remarquons que, pour Ludolphe, les Génois et les Pisans sont compris dans l'appellation générale Lombards (p. 42) et rappelons encore que le port voisin d'Ania était un nid de corsaires, génois et pisans en majorité.

• Pegol., p. 370.

* En 1355, deux marchands d'Ancône cherchèrent à en acheter à Altoluogo et à Palatia, mais, le moment n'étant pas favorable, ils repartirent sur lest: Commem. reg., H, 231 n° 86.

4 Pegol., p. 40-42, 79 et s., 94.

A. III. L'Asie -Mineure turque.

H est certain que ce commerce éprouvait de fréquentes interruptions par le fait des expéditions des corsaires: le souverain d'Altoluogo en organisait tout comme son frère de Smyrne; mais la guerre faite par la ligue des puissances chrétiennes aux émirs turcomans, guerre que nous avons racontée plus haut, occasionna un arrêt plus prolongé que les autres. Enfin, après la chute de Smyrne et de graves défaites sur mer, ayant perdu son frère Ornai-, mort les armes à la main, Khidhrbeg, émir d'Altoluogo, se vit réduit à faire la paix avec le légat du pape et le grand -maître des Hospitaliers: il envoya au pape, en sa qualité de chef de la "Sainte Union", une ambassade chargée de le supplier d'accepter les articles du traité avec ou sans corrections. Il dut promettre de faire amener à terre et dégréer tous les vaisseaux turcs, même ceux de son frère, de les laisser même détruire si le pape l'exigeait. Non seulement il s'engagea à ne tolérer ni encourager la piraterie, mais il garantit la sécurité des personnes et des biens aux marchands chrétiens sur le territoire turc, de même qu'aux Turcs qui se rendraient en pays chrétien sur des vaisseaux chrétiens. En outre, il dut encore céder aux puissances unies la moitié du revenu des douanes d'Altoluogo et des autres ports de sa principauté, consentir à l'installation de consuls pour Chypre, Rhodes et Venise, et leur permettre d'exercer la juridiction sur leurs compatriotes.1 Après quelque hésitation, le pape ratifia le traité.3 L'un de ses résultats fut l'érection du consulat vénitien d'Altoluogo: le fait est confirmé par plusieurs sources différentes.8 Gênes finit également par faire sa paix avec l'émir d'Altoluogo en 1351 et conclut avec lui un traité4 à l'occasion de la guerre qu'elle soutenait dans les eaux de la Grèce contre les Vénitiens et les Catalans. Dans l'intérêt de leurs colonies et des principautés des îles de l'Archipel qu'elles étaient moralement obligées de protéger, le maintien de l'entente cordiale avec les principautés turques d'Asie-Mineure s'imposait à Gênes et à Venise; aussi Venise renouvela- 1- elle souvent ses traités avec les souverains

1 Le texte du traité de paix du 18 août 1348 a été publié deux fois: par M. de Mas -Latrie dans la Coll. des doc. inéd., mil. hist., m, 112 et s., et dans Taf. et Thom., IV, 318 et ss.

* Taf. et Thom., IV, 846 et s., 849 et 8. On peut se demander si les codicilles ajoutés immédiatement après le texte du traité sont du pape, ou si ce ne sont pas plutôt des propositions du doge: Coll. des doc. inéd., 1. c., p. 119 et 8.; Taf. et Thom., IV, 318.

• Commem. reg. , H, 231 n° 86; J.

Bembo, Epùst. ad Andr. Anesinum, 1636, Op. cit., p. 600.

4 M. Hopf ( Oriechenland, dans Ersch et Gruber, LXXXV, 447) donne une citation de ce traité, qui est encore inédit En dépit du traité, la flotte catalane-vénitienne passa l'hiver des 1361—1362 à Altoluogo et à Palatia: Matteo Villani, éd. Dragomanni, I, 168.

544 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

d'Altoluogo1 et, à partir du moment où la paix eut été faite, elle mit un soin tout particulier à éviter tout ce qui pouvait amener un conflit1 Les maîtres d'Altoluogo apportaient moins de conscience à l'observation des traités; ils continuèrent avec une certaine impudence leur métier de corsaires3 et se mirent même à frapper des monnaies au type des ducats vénitiens. Cela n'empêchait pas le commerce d'Occident d'y faire ses affaires; il semble même qu'il y ait atteint un certain degré de prospérité. En effet, nous lisons dans un ouvrage déjà cité souvent, la Relation rhénane sur l'Orient, écrite pendant la deuxième moitié du XIVe siècle, qu'il y avait à cette époque, parmi la population de la ville-neuve d'Altoluogo, créée sur la côte, un grand nombre de riches marchands chrétiens, que cette ville était fréquentée par le commerce de tous les pays et qu'il y arrivait des marchandises du fond de l'Asiecentrale "von Tartaryen und von andern Landen."4 Non loin de cette ville, ajoute la Relation, il y a un grand cours d'eau par lequel arrivent la soie, les soieries et d'autres articles. A première vue on pourrait croire qu'il s'agit ici du Kaystros, puisqu'Altoluogo était située à l'embouchure de ce fleuve; mais, en y regardant de plus près, on voit que la relation donne à ce "grand cours d'eau" la largeur du Rhin et une grande longueur "durch Tartarien und Turkien";6 sa description ne peut donc s'appliquer qu'au Méandre. Ceci nous mène sur un autre terrain, au point de vue géographique comme au point de vue commercial: les produits amenés par le Méandre6 n'étaient point destinés au marché d'Altoluogo, mais à celui de Palatia.

La ville de Palatia (en turc Balat) que l'on trouve indiquée sur plusieurs cartes du Moyen -Age,7 s'élevait sur les ruines de l'ancienne

1 A la date du 1« oct. 1370, le duc et le conseil de Crète notifient au doge que, pendant le mois de septembre, Giov. Moro a conclu un traité avec le seigneur d'Altoluogo "Vu m pactis et capitulis consuetis:u Taf. et Thom., inéd. ; Comment, reg., III, p. 96 n° 598; cf. n° 596.

• Mas- Latrie, Hùst. de Chypre, III, 752 et s. Voyez Vila S. Pétri Thomasii dans les Acta SS. Boll., 29 janv., p. 1013; Machairas, dans Sathas, Ribl. grac. med. «fi, II, 128. Quand le roi Louis de Hongrie demanda à Venise de lui fournir des vaisseaux pour faire la guerre aux Turcs (1366), on lui signifia que la République était liée par un traité à l'égard des seigneurs d'Altoluogo et de Palatia:

voy. Monum. Hung. hùt., Acta extera, H n° 485.

s Hopf, Op. cit., p. 449, 456, et le texte du traité de 1370, qui prouve ce que nous disons au sujet des fausses monnaies.

4 Benfey, Orient und Occident, I, 637.

5 Ici, l'auteur suit le texte de Ludolphe von Suthen, qui décrit le cours d'eau en question presqu'en termes identiques, p. 25.

1 Chehabeddin signale des bateaux de Kermian qui descendent le cours du Méandre avec des chargements de marchandises (p. 354).

1 Atlante Luxoro, dans les Atti délia Soc. Lig., V, 112; Lelewel, Portulan, p. 15.

A. III. L Asie-Mineure turque. 545

Milet près de l'embouchure et sur la rive gauche du Méandre.1 On trouvait sur ce marché divers produits naturels de l'Asie -Mineure, tels que le safran et le sésame, le miel et la cire, la noix de galle, les raisins de Damas, l'alun de Eoutaièh et certains articles de fabrication comme le maroquin rouge et les tapis. On y vendait aussi des esclaves des deux sexes; le blé s'expédiait de là sur Rhodes et Chypre; les autres articles avaient souvent pour acheteurs des Génois de Chio qui les expédiaient en Egypte et importaient en échange à Palatia des draps, du savon, de l'étain, du plomb etc.* Palatia faisait partie du territoire des seigneurs de Mentechè; après la chute du sultanat d'Iconium, ces petits souverains s'étaient taillé, au sud -ouest de l'Asie -Mineure, un domaine dont l'étendue correspondait à peu près à celle de l'ancienne Carie. Ce n'est point ici le lieu de refaire l'histoire de cette principauté avant l'époque que nous étudions; il nous suffira de noter qu'elle prenait sa large part dans les expéditions des corsaires, le fléau des îles de la Grèce.8 Pour mettre ses possessions à l'abri de leurs incursions et ouvrir, en même temps, à son commerce un terrain d'un accès si commode et où il pouvait y avoir tant à gagner, la République de Venise ne trouva rien de mieux que nouer des relations avec les maîtres de Palatia par l'entremise de son duc de Crète, Marino Morosini. Ces démarches aboutirent à un traité dont nous ne connaissons qu'un détail,4 c'est que les Vénitiens obtinrent à cette occasion la concession d'une église de St Nicolas, située à l'intérieur ou à l'extérieur de Palatia. Peut-être faut- il faire remonter à ce traité la création du consulat vénitien de Palatia, dont l'existence est constatée d'une manière certaine dès 1355. 6 Le traité ne saurait être d'une date bien antérieure à celle-là. En parcourant la liste des gouverneurs vénitiens en Crète dressée par M. Hopf;6 on voit que Marino Morosini a occupé ces fonctions à deux reprises: une première fois, de

1 Vivien de Saint-Martin, Asie-mineure, ET, 519; Mas -Latrie, Commerce d'Ephèsc et de Milet au Moyen -Âge, dans la Bibl. de l'École des chartes, 6® série, V, 219. V. aussi Buondeimonti, Lib. insul. archipel, éd. Sinner, p. 104, 108, 204, 209.

* Pegol., p. 80, 94, 370; Piloti, p. 371, 376; V. aussi le traité de 1403, Bibl. de l'École des chartes, L c, p. 229. Les marchands de Raguse trafiquaient probablement aussi avec Palatia: v. Luccari, Biêtretto degli annali di Bausa, p. 86, où, du reste, l'auteur fait une confusion entre Palatia et Ephèse.

* Les princes de Kermian (capitale Koutaièh), confinés à l'intérieur de l'Asiemineure, envoyaient cependant fréquemment des flottes de corsaires par le Méandre, ravager les îles de l' Archipel; les princes de Mentechè se gardaient bien de leur barrer le passage; Chehabeddin, p. 354.

4 Ceci est tiré d'un document dont il sera parlé plus loin, publié par M. de Mas- Latrie à la fin de l'étude citée précédemment, p. 229.

6 Comment, reg., II, p. 231 n° 85.

6 Oriechenland, dans Ersch et Gruber, LXXXV, 469; LXXXVI, 174 et

646 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

1329 à 1331, et la deuxième, de 1352 à 1355. Nous devons admettre, par analogie avec ce qui se passa à Altoluogo, que c'est pendant la deuxième période que Morosini conclut le traité en question, car, en 1350 encore, le souverain de Palatia avait fait contre Smyrne des préparatifs d'armements qui donnèrent beaucoup de soucis au doge Andréa Dandolo.1 Les Vénitiens ne demandaient qu'à observer fidèlement ce traité et formaient des souhaits pour que leurs amis et leurs alliés s'abstinssent d'attaquer Palatia.» Nous verrons dans la période suivante le développement que prirent les relations entre Venise et ce port; mais, avant de nous éloigner des dix principautés d'Asie -Mineure, il faut dire encore quelques mots de l'influence exercée par le commerce sur leur système monétaire. Nous avons déjà parlé des monnaies frappées à Altoluogo sur le type des ducats de Venise et des protestations de la République à ce sujet; mais ce n'était pas tout Dans le courant du XIVe siècle, il sortait des ateliers de Magnésie sur le Sypilus (appelée par corruption Manglasia)8, de Théologos (Éphèse)* et de Palatia5 des pièces d'argent avec légendes latines, reproduisant exactement le type des Gigliati6 frappés à Naples par les princes de la maison d'Anjou, d'où il ressort que les seigneurs de Sarou-Khan (Lydie), d'Aïdin (Ionie) et de Mentèchè (Carie) faisaient frapper des monnaies spéciales pour faciliter les transactions de leurs sujets avec les Italiens.

Passons maintenant à la côte méridionale de l'Asie-Mineure. Nous possédons, pour la section comprise entre Prepia7 et le golfe d'Alexandrettc, un guide excellent; c'est Sanudo l'ancien: non-seulement il donne une longue liste de stations de la côte, mais, désireux de rendre service aux navigateurs de son pays, il indique la durée et la direction de la navigation de l'une à l'autre, la nature des lieux d'atterrissement, les écueils et les bas-fonds. Depuis que les Turcs étaient maîtres de cette côte, les étrangers n'y étaient pas partout également bien accueillis.

1 Lettre de Dandolo à la Commune de Pérouse: Archiv. stor. ital., XVI, 2® part, p. 636.

* On peut le conclure de la lecture de Mas-Latrie, Hist. de Chypre, III, 752 et s. et dea Mon. Hung. hùt., Âcta extero, LU, n° 485.

• Pinder et Friedlander, Deitrëge xur àUtren Miïnxkunde, p. 62 et as.

4 M. Karabacek a donné sur cette question, dans la Wiener numismatisehe Zeitêchr., (2° année (1870), p. 526 et ss.), un article préférable à celui de M. Lampros dans la Revue de nu mis m. franç., XTV,

355 et ss. : ce dernier attribue à tort ces monnaies à Sarou-Khan.

• Karabacek, Op. cit., 9e année (1877), p. 200 et ss.

6 M. Schlumberger (Awmwm. deVOr.

lot., p. 478 et ss.) donne une liste de toutes les variétés de ces gigliati turcomans trouvées jusqu'à ce jour.

T D'après la description de Sanudo (p.

»0), ce port, où l'on chargeait des bois pour l'Égypte, était situé à l'embouchure d'un fleuve profond, qualification qui peut s'appliquer soit au canal de décharge do lac Keuidchès, soit au Doloman-Tchaï.

A. III V Asie-Mineure turque.

Sanudo ajoute fréquemment une note pour avertir que dans tel ou tel port on peut se fier à la population ou bien qu'il faut se tenir sur ses gardes. La quantité et la précision des données accumulées par cet écrivain, données qui ne pouvaient lui avoir été fournies que par des capitaines de navires, prouvent que les risques à courir n'étaient pas un obstacle suffisant pour détourner les Occidentaux de la côte méridionale de l'Asie -Mineure. Il est évident que, dans le nombre, il s'en trouve quelques-unes qu'on ne doit accepter qu'avec une extrême réserve; par exemple, que vers 1300, le "Portus prodensalium" (au sud-ouest de Sélefkèh) fût encore le rendez-vous d'un grand nombre de bâtiments provençaux ou que le "Portus Januensis" (dans la partie occidentale du golfe de Satalia)1 fût encore une station très-fréquentée par la marine génoise: il est certain qu'à cette époque ces deux noms n'éveillaient plus qu'un souvenir du passé; il en serait sans doute de même pour les ports amalfitain et anconitain que certaines cartes du Moyen-Age d'une époque postérieure placent sur la côte au nord et en face de l'île de Rhodes.» Mais les sources contemporaines nous fournissent, par exemple, la preuve que les gens de Négrepont allaient couramment chercher du blé, du vin et autres articles à Makri, dans le golfe de ce nom.8 n est établi qu'en 1289, un bâtiment génois fit la traversée d'Alexandrie à Candelore avec un chargement de sucre, de lin et dé poivre;4 qu'en 1332, un autre porta Ibn- Batouta de Laodicée (Syrie) à Alaja;5 ces faits nous permettent de conclure à l'existence d'un trafic actif entretenu par les Génois entre l'Égypte et la Syrie d'une part et la côte méridionale de PAsie-Mineure d'autre part; et il faut noter encore que, dans l'un et l'autre des cas que nous venons de citer, le port d'arrivée était le même, car le port nommé Alaja par les Turcs de l'époque comme par ceux de nos jours était désigné, au Moyen -Age, par les Occidentaux sous le nom de Candelore:6

1 Sur le Port provençal nous en avons dit assez dans un chapitre précédent. Son nom subsiste encore dans le langage des bateliers. Il en est de même pour le Porto Genovese: son nom, inscrit dans les portulans (Sanut, p. 89; Uzz., p. 234) et sur les cartes du Moyen-Age (Atlante Luxoro, p. 113, 236; Lelewel, 1. c, p. 16; Miinchn. Karten , étudiées par M. Thomas dans les Abh. der Miinchn. Akad., cl. 1, vol. X, sect. 1, p. 286 et s.) se retrouve encore dans la bouche des bateliers grecs et turcs de nos jours. H était situé au nord du cap Chelidonia, non loin du golfe d'Adratchan; voy. Ritter, Kleinasien, II, 760.

• Lelewel, Portulan, p. 16; Atlante Luxoro, p. 116; Miinchner Karten, Op.

cit.; Niccolo da Este, Viaggio a Oerusalemme, p. 114; Lannoy, éd. Potvin, p. 176. Uzz., p. 233, indique un Capo di Malfetam.

• Taf. et Thom., m, 196 , 208 , 262.

4 Annal. Jan., p. 324.

5 Ibu-Batouta, II, 264.

• Sanut., p. 89; Uzz., p. 234; Ail. Luxoro, p. 114; Mùnekn. Karten, Op. cit.; Lelewel, 1. c, p. 16. Les Grecs lui donnaient le môme nom: voy. Laon. Chalcoc., p. 244, 377. Sur l'identité de Candelore et d' Alaja, voy. Lelewel, 1. c, et Mas-Latrie, dans la Biblioth. de l'École des chartes, 2e série, I, 316, et

548 Deuxième période. — IL. Développement du commerce du Levant.

c'était une ville turque très-commerçante, fréquentée par des marchands du Caire, d'Alexandrie et de Syrie; c'était là que l'Égypte s'approvisionnait de bois.1 Naturellement, le voisinage de 111e de Chypre donnait lieu à des relations bien plus fréquentes encore; aussi Pegolotti ne manque-t-il pas de dresser, à l'usage des marchands, un tableau comparatif des monnaies, poids et mesures de Candelore et de Famagouste.» Cependant, Candelore cédait encore le pas à Satalia, de beaucoup le plus animé des marchés turcs de la côte méridionale. Seul, le port chrétien de Lajazzo pouvait rivaliser avantageusement avec elle, à cause de sa situation au point de départ des routes de l'Inde et de l'Asie centrale; grande, bien bâtie, entourée de jardins remplis d'arbres fruitiers, Satalia était assise au fond d'un vaste golfe ; sa nombreuse population indigène comprenait trois éléments principaux bien distincts, les Sarrasins, les Grecs et les Juifs, vivant chacun dans un quartier spécial entouré de murs. Dans un faubourg (Mina)8 habitait une population de marchands chrétiens, évidemment d'origine occidentale,4 car on les nomme toujours a part des Grecs; ils étaient obligés de fermer les portes de leur quartier à la tombée de la nuit et à l'heure des prières du vendredi chez les Musulmans. Les bazars, très -beaux et très- bien disposés, étaient dans le quartier turc5

C'était avec l'Égypte que se faisait le commerce le plus actif. A cela il y avait diverses raisons; la communauté de religion d'abord, puis la sympathie politique. Obligés de lutter sans trêve, d'abord contre les Mongols, puis contre les Osmanlis qui continuaient à aller hardiment de l'avant, les princes turcomans sentaient le besoin de s'appuyer sur une alliée forte, telle que l'Égypte : cette remarque, d'après les sources, s'applique tout particulièrement aux souverains de Satalia et d'Alaja.6

mieux encorô Houtsma, Étude sur une Chronique turque, L c, p. 14, où il est démontré que le nom de Candelore n'est en réalité qu'une corruption du grec *«làv et qu'elle porta ce nom à l'origine sous les Byzantins, puis sous les Arméniens, jusqu'au jour où le sultan seldjoucide Alaeddin Kaikobad (après 1220) le lui enleva pour lui imposer celui d'Alaja. M. Ritter admet a tort l'identité de Castello Lombard- , situé plus à l'est, et d'Alaja (KUinasien, II. 883 et s.).

1 Ibn-Batouta, H, 257; Aboulféda, Ocogr., II, 2, p. 136; Chehabeddin, p. 841, 373.

* PegoL, p. 79. Voy. aussi Assises de Jérus., H, 360.

• Edrisi (II, 184) le nomme Mina'l muta.

• Cependant Ghistele (p. 329) mentionne aussi parmi les habitants de Satalia des chrétiens de l'église arménienne.

1 Cette description de Satalia est principalement empruntée à Ibn-Batouta, II, 258 -260; Ludolf von Suthen, p. 35; Benfey, Orient und Occidetd, I, 636; M. Villani, éd. Dragomanni, II, 358. Voy. aussi.

Aboulf., Oéogr., II, 2, p. 133, 135.

• Chehabeddin, p. 337, 342, 373. Voy.

en général p. 375 et s.

A. III. L Asie-Mineure turque.

De leur côté, les sultans d'Egypte avaient la double satisfaction de voir leur influence progresser en Asie-Mineure et d'obtenir là toutes facilités pour faire venir une quantité d'objets indispensables à l'entretien de leur puissance militaire; en effet, les ports de Satalia et de Candelore leur expédiaient des esclaves chrétiens et turcs pour le recrutement de leur armée, du bois et de la poix pour leurs constructions maritimes. Sanuto avait donc parfaitement raison, à son point de vue, quand il écrivait que, pour couper les vivres au sultan d'Egypte, il fallait traiter aussi en ennemis les Turcs d'Asie- Mineure.1 Malheureusement, la chrétient» n'avait même pas la force d'empêcher ses propres marchands de faire la contrebande de guerre entre l' Asie-Mineure et l'Égypte; à plus forte raison ne pouvait elle pas l'interdire aux Turcs. Ce trafic assurait à Satalia et à Candelore une prospérité croissante et, en échange de leurs envois, elles tiraient d'Egypte des épices, du lin, du sucre etc.» Ceci pourrait donner lieu à une confusion dont on doit se garder : quand on trouve indiqués, parmi les articles portés sur le marché de Satalia, le poivre et l'indigo, cela ne prouve point du tout qu'il existât entre cette place et l'Inde un trafic par voie de terre, comme c'était le cas pour Lajazzo; en fait de produits de l'intérieur, Satalia ne recevait guère directement que ceux de l'Asie -Mineure, tels que la cire, la noix de galle, la gomme adragant et l'alun; ce dernier article provenait de Koutaièh et il lui fallait quinze jours de route pour arriver à destination.8 D'un autre côté, les draps de Châlons, de Narbonne, de Perpignan, de Lombardie s'écoulaient facilement sur ce marché; seulement, il devaient être de couleur voyante et à moitié tondus, car il n'y avait pas de tondeurs de drap à Satalia. On voit que le commerce d'Occident avait là de quoi s'exercer. H y a lieu de supposer qu'en général, là comme sur les autres marchés, les Génois et les Vénitiens jouaient le premier rôle. Du temps de Pegolotti, la compagnie florentine des Bardi avait acquis le privilège de ne payer qu'un droit de 2 % a l'entrée dans le port de Satalia, et aucun droit à la sortie, tandis que les marchands chypriotes* payaient pour leurs fils d'or et leurs camelots 2% * l'entrée et autant à la sortie. Outre le droit de douane, il était d'usage de payer encore une taxe de courtage de l/j %.6

Ces tarife de douane n'avaient, que nous sachions, rien d'excessif et pourtant les marchands chrétiens devaient se trouver fréquemment exposés à des vexations sur le marché de Satalia, par ce fait que le

1 Sanut, p. 28 et s.

* Ibid, p. 29.

■ Pegol., p. 42, 370, 376.

* Les marchands de cette nation visi-

taient fréquemment SataUa: voy. pour preuve les Assis, de Jérus., II, 360.

1 Ce qui précède est extrait de Pegol., p. 42 et a.

550 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

maître du pays était le seigneur de Tekké, un prince turc. Leur situation sembla, un moment, promettre de devenir meilleure en 1361. Au cours de l'une de ses campagnes contre les Sarrasins, Pierre Ier, roi de Chypre, s'était emparé de la ville. Malheureusement, l'occupation chypriote ne dura que douze ans; d'ailleurs, pendant tout le temps, les attaques renouvelées de l'ancien souverain n'avaient pas laissé un moment de répit à la population chrétienne et tout voyage d'affaires dans l'intérieur était devenu impossible. L'année de la conquête de Satalia avait été signalée par un autre succès du roi de Chypre: la prise de possession de la ville de Gorhigos (Corycos) en Arménie: les habitants de la ville, redoutant de succomber sous les attaques du puissant prince de Caraman, voyant leur roi hors d'état de leur envoyer du secours, réduits à leurs propres forces, désespérant de leur salut, s'étaient jetés dans les bras du brave Pierre I". Toutes les conquêtes de ce prince en terre ferme retombèrent promptement au pouvoir des Musulmans; celle-ci seule fit exception. Elle demeura colonie chypriote jusqu'en 1448 et le commerce put y refleurir d'autant plus vite que les nations commerçantes établies à Chypre ne durent assurément pas négliger une porte commode ouverte sur l'Asie-Mineure et que, pendant toute cette période ou peu s'en fout, les princes de Caraman restèrent en paix avec Chypre. Vers 1375, s'il faut en croire le chroniqueur Strambaldi, la douane de Gorhigos produisait un revenu de 2 à 3000 ducats, ce qui dénote un trafic considérable.1

Nous avons passé en revue toutes les côtes d'Asie -Mineure depuis le Bosphore jusqu'à la Cilicie au point de vue de leurs relations avec le commerce d'Occident, depuis le jour où elles étaient passées sous le joug turc. Il serait parfaitement superflu d'en faire autant pour le centre du pays, car on ne trouve nulle part un seul mot qui donne à supposer que des marchands chrétiens l'aient parcouru et surtout y aient formé des établissements;* seuls les marchands égyptiens et syriens se risquaient à le traverser, et ils le faisaient, à vrai dire, assez fréquemment; débarqués à Satalia ou à Alaja,8 ils gagnaient par cette voie les ports du nord, Sinope ou Samsoun, pour s'y rembarquer à destination

1 Sur Satalia et Gorhigos, colonies chypriotes, voyez les deuxième et troisième articles de la belle étude de M. de Mas- Latrie: Des relations politiques et commerciales de V Asie-Mineure avec l'île de Chypre. Bibl. de l'École des chartes, 2° série, I et II (il l'a encadrée depuis dans son ouvrage: L'île de Chypre. Paris, 1879, p. 206 et ss.).

2 Cependant le génois Domenico Doria avait dû parcourir le pays dans tous les sens, car il a fourni à Chehabeddin des renseignements sur l'Asie -Mineure plus nombreux et plus exacts que ceux de son autre garant, un cheik de l'Asie-Mineure: Chehab.. p. 347 et s., 338.

' Chehabeddin, p. 372; Ibn-Batouta, H, 257.

A. III L'Asie-Mineure turque.

de Soudak, de Gaffa ou de Kertch et aller visiter l'empire des khans tatars.1 Sur les côtes septentrionales, entre l'ancienne Bithynie, occupée par les Osmanlis, et l'empire de Trébizonde, la principauté turcomane de Kastemouni formait une vaste enclave: il faut nous y arrêter un moment Les villes maritimes échelonnées le long de cette côte, notamment Samastro (l'ancienne Amastris, aujourd'hui Amasserah), Sinope (Sinoub) et Simisso (l'ancienne Amisus, aujourd'hui Samsoun) étaient bien connues des capitaines marchands d'Occident comme points de relâche sur la route de Trébizonde, de Caffa et de Tana; l'une d'elles en parti- 1 culier, Sinope, avait la réputation d'être un nid de corsaires: commençons; par elle. Sous les derniers sultans d'Iconium, leur ministre tout-puissant, Moin -eddin- Soliman, plus connu par son titre de Pervanèh (mort en 1278), avait reçu la ville de Sinope en fief héréditaire.» Ses descendants le possédaient encore à l'époque où Aboulféda composa sa géographie, c'est-à dire vers 1320. Le petit-fils de Pervanèh eut déjà maille à partir avec des Occidentaux, probablement à cause de ses actes de piraterie ; en 1299, surpris et saisi dans son propre palais par les équipages de deux navires marchands (génois peut-être), il fut mené en captivité en Europe et ne put recouvrer la liberté qu'au prix d'une forte rançon.» Un autre descendant de Pervanèh, contemporain d' Aboulféda, était connu pour un corsaire incorrigible:4 c'est probablement le même personnage que nous retrouvons sous le nom de Ghazi-Tchélébi, excellent plongeur qui coulait les vaisseaux grecs en allant, entre deux eaux, ouvrir une voie d'eau dans la cale,5 ou sous celui de ce Zalabi ou Jaalabi qui, en 1313 et 1314, attaqua à plusieurs reprises avec des succès divers, des vaisseaux génois près de Cafta.6 Au moment de la première de ces expéditions, il était l'allié de l'empereur de Trébizonde, ce qui n'empêcha pas, quelques années après (1319), les Turcs de Sinope de faire une descente dans cette ville et de la brûler presque tout entière.7 Enfin, c'est sans doute encore ce même Ghazi-Tchélébi qui, en 1324, ayant donné l'hospitalité à des Génois guelfes, leur tendit traîtreusement le piège dont nous avons parlé en son temps.8 Après la mort de ce

1 Chehabeddin, p. 361, 363, 365 et a.; Ibn-Batouta. II, 354 et s. D s'embarqua à Sinope sur un navire grec qui le déposa à Kertch.

' Defrémery, étude sur Ibn-Balouta, dans les Nouv. annal, des toyag., 1851, H, 47; D'Ohsson, Hisl. des Mongols, ni, 600.

• D'Ohsson, 1. c.

• Aboulféda, Oéogr., II, 2, p. 146.

• Ibn-Batouta, II, 350 et s.; M. Ham-

mer, (Gesch. du osm. Reichs, 1, 37, 39 et s.) commet une erreur complète quand il dit que ce Ghazi Tchélébi fut le "dernier rejeton" des Sultans d'Iconium.

6 Traité de 1314 entre Gènes et Trébizonde, in éd., et Contin. de Jacq. de Voragine (Aiti, X), p. 502.

1 Chronique de Panaretos, publ. par M. Fallmerayer, p. 15, 45.

8 Voy. le Contin. de Jacq. de Voragine, p. 506, Stella, p. 1061 et g., et Gi-

552 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

brigand, Sinope passa, vers 1330, aux mains de Soliman, prince de Kastemouni, et resta dans sa famille jusqu'à la fin.1 Les pirateries continuèrent sous cette dynastie comme par le passé. En 1340, douze galères de Sinope' une vraie flottille, capturèrent plusieurs bâtiments génois, vénitiens et autres ; elles étaient encore aux aguets prêtes à se jeter sur un autre convoi attendu de Tana, quand l'amiral génois Simon de Quarto arriva dans la mer Noire avec sept galères chargées de marchandises. Aussitôt entré dans le port de Caffa, il les fit décharger, les arma en guerre et compléta son escadre au moyen de vingt bâtiments plus petits, recrutés à Caffa même. Ainsi préparé, il se porta à la rencontre des galères turques, en coula dix, leur reprit leur butin et mit tous les équipages à mort Cet exemple démontre que, pas plus dans la mer Noire que dans l'Archipel, les Seldjoucides n'étaient des voisins commodes pour le commerce d'Occident Malgré tout, Sinope jouissait du privilège d'être au nord, comme Altoluogo à l'ouest, à la fois un marché fréquenté par le commerce d'Occident et un nid de corsaires: c'est que son port était si excellent et sa situation si bien choisie pour offrir un refuge aux navires marchands en route pour Trébizonde! et puis l'abondance du poisson le long des côtes, les richesses minières des environs assuraient à qui le voulait un chargement avantageux. Sur la carte de la Laurentiana, de 1351, on voit au-dessus de Sinope un drapeau génois,8 ce qui prouve assurément qu'il y existait déjà à cette époque un consulat de cette nation, quoique le premier document qui témoigne de son existence soit seulement de 1449. Les Vénitiens avaient aussi à Sinope une colonie de commerce administrée par un consul, avec l'assistance de deux conseillers (consejeri) et d'un conseil de douze membres: nous possédons le procèsverbal d'une séance de ce conseil, tenue dans l'église de Ste Marie de Sinope.*

ustiniani, p. 122. Ces écrivains le nomment Zalabi ou Zarabi: c'est peut-être ce qui donne occasion au jeu de mots d'Ibn-Batouta, H, 351.

1 Ibn-Batouta, II, 843, 349, 350; Chehabeddin, p. 340 et s., 361. Ce dernier donne au gouverneur nommé à 8inope par Ibrahim, prince de Kastemouni, fils de Soliman, le nom de Ghazi Tchélébi; ce n'est peut-être qu'une confusion de noms. Sur ce point la plus grande incertitude règne encore parmi les orientalistes. Je ferai seulement remarquer que, dans la liste des princes de Kastemouni dressée par M. Stanley Lane Poole (Journal of the R. Ariat. Soc., n. s., XIV, 1882, p. 780),

il ne se trouve, pendant la période qui nous occupe en ce moment, aucun prince nommé soit Soliman, soit Ibrahim.

* Suivant Stella, dans Murât, XVII, 1076, ces galères appartenaient à "Ihalabi Teucrorum dominus". Les sources occidentales substituent fréquemment, pour les seigneurs (ou gouverneurs) de Sinope, le titre Tchélébi (seigneur) au nom propre: c'est ce que nous avons déjà vu pour les émirs d' Altoluogo.

* Du moins au témoignage des .;*;• délia Soc. Lig., V, 133.

4 Filiasi, Meworie storiche de' VcuHi primi e secondi, VI, 2, et Marin, IV, 90 et s.

A. III. V Asie-Mineure turque.

H s'agissait de choisir un cadeau destiné au seigneur de la ville (signor di questo luogo); le cadeau devait être porté par un certain Guglielmo de Scarpanto, envoyé en mission auprès du prince à propos d'une affaire quelconque. Comme Sinope n'a eu de souverain particulier qu'à l'époque turque, et comme la valeur du présent est exprimée en ducats turcs, ce document, qui malheureusement n'est pas daté, ne peut pas appartenir à l'époque de la domination grecque, à laquelle Sinope échappa dès 1214;1 il doit être du temps de la domination turcomane. La colonie vénitienne de Sinope doit avoir eu une existence assez longue ; c'est du moins ce qui semble ressortir de la lecture même du document en question; le mot console y est précédé du chiffre 99*: suivant Marin, ce chiffre, inscrit par le consul en fonctions, Grignuolo, serait son numéro d'ordre dans la série des chefs de la colonie de Sinope; mais dans aucun document émanant de consuls on ne trouve ce système de numérotage: nous supposons, quant à nous, que ce signe n'est qu'une abréviation que IL Filiasi à prise pour le chiffre 99; cette observation, du reste, n'a pas pour but de mettre en doute la longue existence de cette colonie.

A l'est de Sinope, le navigateur rencontrait un autre port en relations très actives avec la Crimée et sans doute aussi avec Trébizonde, l'ancienne Amisus,8 désignée à cette époque, chez les Occidentaux, sous le nom de Simisso. En y regardant de près, on trouve que ce nom s'appliquait collectivement à deux villes voisines, la ville turque de Samsoun, autrefois dépendante du prince turcoman de Kastemouni, puis venue en possession des sultans osmanlis,4 et la ville chrétienne de Simisso. A l'époque où des princes grecs, chassés de Constantinople par les Latins, fondèrent les nouveaux empires de Trébizonde et de Nicée, il y avait, dans la ville chrétienne d'Amisos, un gouverneur qui jouissait, à l'égard de tous deux, d'une indépendance à peu près entière.5 A quelle époque, par quel moyen les Génois finirent-ils par s'en rendre maîtres? s'y substituèrent-ils directement aux Grecs ou aux Turcs? ce sont autant de points sur lesquels règne une obscurité que nous ne pouvons plus percer. On peut démontrer, pièces en main, l'existence du consulat de Simisso à partir de 131 7, ,; mais sa fondation remonte probablement à une date plus reculée. Sur la

1 Fallmerayer, Geschichte von Trajxxunt, p. 94 et 8.

2 Ce nombre est ainsi indiqué par M. Filiasi, en chiffres arabes: il semble que depuis lui, personne n'a plus eu ce document sous les yeux.

• Les galères vénitiennes en route pour Trébizonde faisaient aussi relâche a Si-

misso, sinon régulièrement, du moins assez fréquemment: Misti, lib. 7 (1322-1324), dans VArchie. Venet., XVIU, 329.

* Hammer. Gesch. des osman. Reichs, I, 227, 374.

5 Fallmerayer, Gesch. ton Trapexunt, p. 55 — 57.

6 Of. Gax., p. 366.

554 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

carte de la Laurentiana, de 1351, cette Tille est également surmontée d'un pavillon génois, et ici l'indication est plus justifiée que pour Sinope; en effet, à Sinope le consul était en territoire étranger, tandis que le poste de Simisso se trouvait en territoire génois. Nous reviendrons sur ce point dans la période suivante, et nous. y parlerons également d'une autre colonie génoise, celle de Samastro.

En continuant à suivre la côte septentrionale de l'Asie - Mineure dans la direction de l'est, nous atteindrions l'empire chrétien de Trébizonde, mais l'histoire de ce pays mérite, comme celle du royaume chrétien d'Arménie, un chapitre spécial. Au centre de l'Asie -Mineure, entre l'empire de Trébizonde et l'Arménie, il y avait bien encore une région turque; mais elle n'offre d'intérêt, pour l'étude du trafic entre l'Orient et l'Occident, qu'en ce qu'elle était traversée par la grande route commerciale de l'Asie-Mineure à la Perse: c'est là, sur les confins de l'Asie-Mineure, que se trouvait la ville commerçante de Sivas: nous en reparlerons dans un autre chapitre. p

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